Sommaire
Introduction
Il y a quelques années, j’ai publié un article intitulé « 10 vrais exercices créatifs en photographie ». Il était né d’une envie assez simple : proposer des exercices qui ne soient pas des conneries du type « Photographiez un escalier en colimaçon » ou « Faites du bokeh avec des guirlandes de Noël ». Si vous voulez ça, d’autres font ça très bien, ils ont un public et des éditeurs pour les diffuser, tout le monde est content.
Cet article-là, c’est le deuxième volet (l’opus 2, la suite, le retour de la revanche si vous préférez). Un peu comme The Empire Strikes Back de la créativité photographique, sauf que là, l’Empire c’est votre zone de confort et les rebelles c’est vous.
Depuis la publication du premier article, pas mal de choses ont bougé. J’ai finalisé Le 50e silence, commencé les Braderies, écrit un article entier sur le fait que la créativité est une façon d’être et pas un talent magique qui tombe du ciel un mardi matin. Et surtout, j’ai continué à pratiquer, à observer, à échanger avec vous. Certains m’ont dit avoir fait les exercices du premier article. D’autres m’ont demandé la suite. La voici, et les principes restent les mêmes :
- L’expérience personnelle au cœur de la pratique. Je peux vous raconter des trucs pendant des heures, rien ne remplacera le fait de les faire vous-même.
- Un but clair et précis pour chaque exercice. Pas de « ça développera votre créativité » flou et vaporeux. Pour chacun, je vous dis ce que ça travaille. Si ça ne vous intéresse pas, passez au suivant.
Et comme pour le premier, tous ces exercices ne se feront pas nécessairement avec un appareil à la main. Quand il faudra photographier, le processus comptera toujours plus que le résultat (qui, à nouveau, aura davantage de chances de finir à la poubelle qu’au MoMA, mais ce n’est pas grave, ce n’est pas le but).
Si vous n'avez pas lu le premier article, je vous invite à aller y faire un tour. Celui-ci est indépendant, mais les deux se complètent bien. Et si vous avez déjà lu le premier et fait les exercices : bravo, vous avez un temps d'avance, comme Tonton à l'heure de l'apéro.
Allez, on y va.
Volez comme un artiste
Je sais, le titre fait un peu kleptomane sur les bords. Mais restez avec moi, personne ne va aller en prison.

Le but de cet exercice est de vous apprendre à décortiquer le travail d’un photographe que vous admirez, en le reproduisant délibérément. Pas pour plagier, pas pour mettre votre nom sur le travail d’un autre, mais pour comprendre. Comprendre les choix de cadrage, de lumière, de distance au sujet, de moment. Comprendre pourquoi cette image vous plaît et comment elle a été fabriquée.
Le titre est emprunté à Austin Kleon, qui a écrit un petit livre du même nom.

Son argument est simple : tous les artistes commencent par copier. Les peintres de la Renaissance apprenaient en reproduisant les œuvres des maîtres. Au Louvre, aujourd’hui encore, vous pouvez croiser des copistes installés devant les toiles avec leur chevalet. Ce n’est pas du plagiat, c’est de l’apprentissage. La copie est le premier pas vers la compréhension, qui est elle-même le premier pas vers la création personnelle.
Il y a une anecdote que j’aime beaucoup à ce sujet. Hunter S. Thompson, le journaliste gonzo américain, a recopié intégralement Gatsby le Magnifique de Fitzgerald. À la machine à écrire. Mot par mot. Pas pour le publier sous son nom (on l’aurait remarqué), mais pour « sentir ce que ça fait d’écrire un chef-d’œuvre ». C’est ça l’idée : passer par le geste pour intégrer la logique.
En photographie, ça donne quoi concrètement ? Vous choisissez un photographe dont le travail vous parle. Pas celui qui est à la mode, pas celui que tout le monde cite ; celui qui vous parle, qui fait accélérer les battements de votre cœur (pour reprendre les mots de Metzker). Vous passez du temps avec son travail : son livre, son site, ses images. Vous essayez de comprendre sa façon de voir : comment il cadre, d’où il regarde, quel rapport au sujet. Et ensuite, vous sortez shooter en essayant de voir le monde avec ses yeux. Pas pour reconstituer une image précise, mais pour absorber une façon d’être dans l’espace.

Et là, vous allez découvrir plein de choses. Que la lumière que vous pensiez facile à trouver ne l’est pas du tout. Que le cadrage qui semblait évident nécessite de se mettre dans une position absurde. Que le timing est tout sauf un hasard. Que cette « simplicité » apparente cache des dizaines de micro-décisions que vous n’aviez pas remarquées en tant que spectateur.
C’est ça que la copie vous apprend : à passer de l’autre côté du miroir (et c’est beaucoup plus vertigineux qu’il n’y paraît).
Si vous avez besoin d’inspiration pour choisir qui copier, j’ai une bibliographie qui devrait vous occuper un moment. Et si vous voulez savoir quels photographes me rendent jaloux, j’en ai parlé récemment.
PS : Évidemment, le résultat de cet exercice n'a pas vocation à être publié comme votre travail. C'est un exercice, pas une stratégie de carrière. Si vous publiez en disant « regardez ma photo de rue façon Alex Webb », c'est honnête et personne ne vous en voudra. Si vous publiez en prétendant que c'est original… on va avoir un problème.
Le mur
Non, je ne vous propose pas de foncer dedans (quoique, métaphoriquement, c’est un peu l’idée).

Le but de cet exercice est de vous apprendre à sélectionner, séquencer et vivre avec vos images. C’est un exercice d’édition, dans le sens photographique du terme : choisir quelles images garder, dans quel ordre les présenter, et comment elles dialoguent entre elles.
Le principe est d’une banalité confondante : vous imprimez vos images en petit format (du 10×15 suffit largement, on ne prépare pas une exposition au Grand Palais), et vous les collez sur un mur chez vous (n’importe lequel : celui du couloir, de la chambre, des toilettes si ça vous chante, ce n’est vraiment pas le moment de faire le difficile). L’important c’est de passer devant régulièrement.
Et ensuite, vous vivez avec. Pendant des semaines. Vous ajoutez des images, vous en enlevez, vous réorganisez. Vous observez lesquelles tiennent dans la durée et lesquelles vous agacent au bout de trois jours. Vous remarquez des connexions que vous n’aviez pas vues sur écran. Deux images qui se répondent par la couleur, par la forme, par le sujet (et ces connexions-là, croyez-moi, elles n’apparaissent jamais sur un écran de 15 pouces). Ou au contraire, une image qui casse tout, qui ne va nulle part, que vous retirez sans trop savoir pourquoi.

C’est un processus que je connais pour l’avoir utilisé, notamment pour Noctabilia et Le 50e silence. Et c’est aussi une méthode classique chez les éditeurs photo et les photographes qui préparent des livres. Beaucoup travaillent avec un mur, une table, un sol, un espace physique où les images existent en dehors de l’écran.

Pourquoi est-ce que ça marche mieux que de scroller dans Lightroom ?🤔
Pour une raison toute simple : l’écran est un tube. Vous voyez une image à la fois, dans le meilleur des cas quatre en grille. Le mur, lui, vous donne la vision d’ensemble. Le projet en un coup d’œil. Les forces, les faiblesses, les trous, les redondances. Tout est là, devant vous, et il n’y a pas de bouton « suivant ».
L’autre avantage, c’est le temps. On ne sélectionne pas bien sous pression. Un mur qui reste des semaines, qu’on regarde en passant, en mangeant son petit-déjeuner, en rentrant du boulot, ça laisse le temps au cerveau de faire son travail de tri. Certains matins, vous regarderez votre mur et une image vous sautera aux yeux comme n’ayant rien à y faire. Vous ne saurez pas pourquoi, mais elle partira. Et c’est souvent la bonne décision.
Si vous voulez creuser la question de l’édition et de ce que ça veut dire de travailler en série, j’ai des articles dédiés sur le sujet. J’ai aussi une formation complète sur le tri et l’édition si vous voulez aller plus loin.
Astuce pratique : pour accrocher sans abîmer le mur (sinon votre conjoint va vous assassiner, et vous ne pourrez pas finir cet article), utilisez du scotch de peintre ou de la Patafix. C'est moche, mais ça marche.
Un seul outil
Quand Georges Perec a écrit La Disparition, un roman entier sans la lettre « e », il ne l’a pas fait par masochisme. Enfin, peut-être un peu. Mais surtout parce que la contrainte force la créativité. C’est le principe de l’Oulipo (l’Ouvroir de littérature potentielle) : en se privant volontairement de quelque chose, on est obligé de trouver des solutions qu’on n’aurait jamais envisagées autrement.
Le but de cet exercice est de vous faire comprendre, par la pratique, l’impact réel de vos choix techniques. Et pour ça, on va appliquer le principe oulipien à la photographie.
Pendant un mois, vous ne photographiez qu’avec un seul outil. Une seule focale. Ou un seul réglage (tout en priorité ouverture à f/8, par exemple). Ou uniquement en noir et blanc. Ou uniquement au smartphone. Choisissez votre contrainte, mais tenez-la (c’est là que ça devient intéressant, et aussi là que ça devient pénible, les deux allant souvent de pair).
Ce qui va se passer, c’est que les premiers jours, vous allez pester. Vous allez voir des scènes qui auraient été parfaites avec votre zoom 70-200 alors que vous êtes bloqué au 35mm, regretter amèrement la couleur alors que vous vous êtes imposé le noir et blanc (et à ce moment précis, vous allez vous demander pourquoi vous faites ça). Et puis, petit à petit, au lieu de regretter ce que vous n’avez pas, vous allez commencer à exploiter ce que vous avez. Vous allez vous rapprocher de vos sujets parce que votre focale vous y oblige. Vous allez chercher les textures et les contrastes parce que la couleur ne peut plus vous sauver.


C’est exactement ce qu’ont fait certains des plus grands. Henri Cartier-Bresson et son Leica avec un 50mm, c’est l’exemple que tout le monde connaît. Daido Moriyama et son Ricoh GR au grand angle, c’en est un autre. Ces photographes n’ont pas choisi la contrainte par pauvreté ; ils l’ont choisie parce qu’elle clarifie. Quand l’outil est fixe, il n’y a plus de question technique à se poser, et toute l’énergie va dans le regard.
En plus, c’est un exercice qui permet de lutter contre le GAS.
PS² : Si vous choisissez la contrainte « uniquement au smartphone », c'est très bien. Mais ne le dites à personne sur les forums, sinon vous allez déclencher une guerre civile.
La série de 3
Les photographes ont un problème que les peintres n’ont pas : ils pensent souvent en images isolées. On fait UNE photo, on la poste, on passe à la suivante. Le fil Instagram, c’est une succession d’images seules qui ne se parlent pas.

Le but de cet exercice est de vous apprendre à penser en séquence. À faire dialoguer des images entre elles. À créer du sens par la mise en relation, et pas seulement par l’image individuelle.
Le principe : vous produisez des triptyques. Des ensembles de trois photographies qui fonctionnent ensemble. Pas trois images prises au même endroit, pas trois variantes de la même scène ; trois images qui, mises côte à côte, racontent quelque chose qu’aucune d’entre elles ne raconte seule.
Trois, c’est le nombre parfait pour commencer (deux, c’est trop binaire, quatre, ça commence à être une série, et au-delà, on parle carrément de projet). Trois, c’est le début de la narration. Il y a un début, un milieu, une fin. Ou une thèse, une antithèse, une synthèse si vous êtes du genre à vous souvenir de vos cours de philo.

En peinture, Francis Bacon a fait du triptyque sa forme de prédilection. Pas parce qu’il n’arrivait pas à tout mettre sur une seule toile, mais parce que la mise en tension entre les trois panneaux créait quelque chose d’autre, de plus grand que la somme des parties. En photographie, Duane Michals a poussé le principe encore plus loin avec ses séquences narratives, parfois sur cinq ou six images.

Concrètement, comment s’y prendre ? Il y a deux approches :
- L’approche « a priori » : partir avec l’intention. Vous définissez un thème, une idée, et vous cherchez trois images qui la portent. Pour ceux qui ont lu mon article sur le sujet, c’est la même logique : le pourquoi d’abord.
- L’approche « a posteriori » : piocher dans vos images existantes. Vous en étalez une vingtaine (tiens, le mur de l’exercice suivant pourrait servir 😏) et vous cherchez des trios qui fonctionnent. Des rapprochements inattendus, des dialogues de couleurs, de formes, de sujets. C’est souvent celle qui produit les résultats les plus surprenants.
Quand vous avez votre triptyque, posez-vous la question : est-ce que l’ensemble dit plus que chaque image séparément ? Si oui, vous avez compris. Si non, essayez un autre trio. L’édition, encore et toujours.
L’archive
Quelque part sur votre disque dur, il y a des milliers d’images que vous avez oubliées. Des dossiers de 2018, 2015, peut-être même 2012 si vous êtes un vétéran. Des images que vous avez prises, triées vaguement un soir de fatigue, et jamais rerégardées.


Le but de cet exercice est de vous apprendre à regarder vos propres images avec un regard neuf (et par « regard neuf », je veux dire : celui que vous avez aujourd’hui, pas celui que vous aviez à l’époque, parce que vous avez changé entre-temps, même si vous ne vous en rendez pas compte).
Vos goûts ont évolué, votre œil s’est affûté (enfin, j’espère), vos références se sont élargies. L’image que vous trouviez banale il y a cinq ans, peut-être qu’aujourd’hui elle vous parle. Et celle que vous trouviez géniale, peut-être qu’elle vous fera grimacer.

C’est une idée que j’ai retrouvée chez Ray K. Metzker, qui passait beaucoup de temps à revisiter ses propres archives. Il le disait lui-même : certaines images « pas à garder » au moment de la prise finissent par ressurgir dans le futur.
C’est aussi ce que j’ai fait avec les hors-séries du site : des images qui étaient ni abandonnées, ni publiées, en attente de quelque chose. Le temps a fini par leur donner un sens.
Il y a un concept en cuisine et en vinification que j’aime bien appliquer à la photographie : le marinage. On laisse reposer, on revient plus tard, et le résultat est souvent meilleur que si on avait tout fait dans la foulée. Avec les images, c’est pareil. Le temps qui passe entre la prise de vue et le regard rétrospectif, c’est du temps de marinage. Et parfois, ça transforme une image ordinaire en quelque chose de spécial.
L’exercice est simple : réservez-vous une soirée, ouvrez un vieux dossier (au hasard, ou par curiosité), et parcourez-le avec votre regard d’aujourd’hui. Faites une sélection de 10 à 15 images qui vous parlent maintenant, indépendamment de ce que vous pensiez d’elles à l’époque. Vous risquez d’avoir des surprises.
L’histoire la plus célèbre de « découverte archivistique » en photographie, c’est évidemment celle de Vivian Maier, dont les images ont été retrouvées par hasard dans un garde-meuble des décennies après avoir été prises. Vous n’êtes pas Vivian Maier (moi non plus, je vous rassure), mais le principe reste : des images qui dorment ne sont pas des images mortes.
PS³ : Si en fouillant vous retombez sur vos photos de vacances de 2013 avec le filtre HDR à fond, n'en parlez à personne. On est tous passés par là 🙃.
Le photographe du dimanche
Je ne plaisante qu’à moitié avec ce titre. Il y a un côté péjoratif au « photographe du dimanche », comme si le fait de ne pratiquer que le week-end était une forme d’amateurisme honteux. Or, c’est exactement ce que je vous propose, et il n’y a rien de honteux là-dedans.

Le geste créatif, ce n’est pas la photo. C’est le fait de mettre son appareil dans le sac et de sortir.
Le but de cet exercice est de créer une habitude de pratique régulière, un rituel photographique. Parce que la créativité, comme je l’ai écrit ailleurs, ce n’est pas un éclair de génie qui frappe un mardi à 14h37. C’est une habitude. Un muscle qu’on entretient.
Le principe : choisissez un créneau fixe, chaque semaine, et consacrez-le à la photographie. Pas à regarder des vidéos YouTube sur la photographie, pas à lire des articles de blog (même les miens 😅), pas à scroller Instagram en vous disant « faudrait que je sorte shooter ». Non : sortir, marcher, regarder, photographier.
Ça peut être le dimanche matin de 8h à 10h. Le mercredi après-midi. Le samedi en fin de journée. L’horaire importe peu (même si personnellement, je trouve que la lumière du matin a quelque chose de spécial), la régularité importe beaucoup.

Twyla Tharp, chorégraphe américaine et autrice d’un excellent livre intitulé The Creative Habit, raconte que sa routine créative commence à 5h30 du matin, quand elle prend un taxi pour aller à la salle de sport. Elle dit que le geste créatif, ce n’est pas l’exercice physique en lui-même, c’est le fait de monter dans le taxi. Parce qu’une fois dans le taxi, tout le reste s’enchaîne.
C’est pareil pour vous. Le geste créatif, ce n’est pas la photo que vous allez prendre ; c’est le fait de mettre votre appareil dans votre sac et de sortir de chez vous à l’heure prévue. Le reste suivra.
Pour AdieuParis, j’avais un format systématique : deux semaines, arrondissement par arrondissement. C’était un cadre rigide, mais c’est justement ce cadre qui m’a permis de produire le projet. Sans la structure, j’aurais procrastiné trois mois avant de commencer.


Avec l’audit créatif que j’ai proposé récemment, c’est la même logique : un protocole, un cadre, pour forcer le passage à l’acte.
Et ne vous inquiétez pas si les premières sorties sont décevantes. C’est normal. Vous construisez une habitude, pas un portfolio. Les bonnes images viendront, par accumulation. Comme toujours.
Le remake
On change de registre. Cet exercice est plus technique, plus pointu, et probablement le plus humiliant de la liste. Accrochez-vous.
C’est différent de l’exercice précédent. « Volez comme un artiste », c’était s’imprégner d’un style et sortir créer quelque chose de nouveau dans cet esprit. Ici, c’est autre chose : vous choisissez une image précise, et vous essayez de la reconstituer aussi fidèlement que possible. C’est de la forensique photographique.

Le but de cet exercice est de mesurer la distance entre ce que vous pensez voir dans une image et ce qu’il faut réellement pour la produire. Et croyez-moi, cette distance est souvent considérable.
Le principe : vous choisissez une photographie célèbre, une seule, et vous essayez de la reproduire le plus fidèlement possible. Même cadrage, même lumière, même ambiance, même type de sujet.
C’est un exercice qui existe depuis longtemps dans les écoles d’art. Mark Klett a même bâti un projet entier dessus, le « Rephotographic Survey Project », en retrouvant les points de vue exacts de photographes du 19e siècle dans l’Ouest américain pour refaire les mêmes images un siècle plus tard.


En art contemporain, Sherrie Levine a poussé le concept jusqu’à l’absurde en re-photographiant directement les reproductions de Walker Evans dans un catalogue. Son projet « After Walker Evans » posait des questions passionnantes sur l’originalité et la reproduction, mais c’est un sujet pour un autre article.


Concrètement, voici comment procéder :
- Choisissez une image. Prenez-la chez Stephen Shore, chez Cartier-Bresson, chez Eggleston, chez qui vous voulez, pourvu que l’image soit techniquement faisable dans votre environnement (ne choisissez pas une photo de safari si vous habitez Tourcoing, soyez un minimum réalistes).
- Analysez-la en détail avant de sortir. Focale estimée, ouverture probable, heure de la journée, type de lumière, distance au sujet, hauteur de l’appareil (oui, tout ça, et notez-le, parce que vous allez en avoir besoin).
- Allez sur le terrain et essayez. Puis comparez. Mettez les deux images côte à côte et analysez tous les écarts.
Ce sont ces écarts qui sont le vrai résultat de l’exercice. Chaque différence vous apprend quelque chose. La lumière n’est pas la bonne ? Vous n’avez pas attendu le bon moment. Le cadrage est trop large ? Vous étiez trop loin. Le sujet n’a pas la même présence ? Vous n’avez pas su vous placer.
C’est un exercice d’humilité, mais aussi de progression. Et la prochaine fois que vous regarderez une « simple » photo d’un grand photographe, vous la verrez très différemment.
L’anti-portfolio
Dans tous les domaines créatifs, on a une obsession : montrer le meilleur. Le portfolio parfait, la sélection irréprochable, les images dont on est fier. C’est normal, c’est humain, et personne ne devrait vous en vouloir. Mais ça crée un angle mort.
Le but de cet exercice est de comprendre pourquoi vos mauvaises images sont mauvaises. Parce que savoir ce qui ne fonctionne pas est souvent plus instructif que savoir ce qui fonctionne.

Le principe : constituez un anti-portfolio. Une sélection de vos pires images. Celles qui ne marchent pas, que vous n’avez jamais montrées, que vous avez peut-être même supprimées (si c’est le cas, fouilllez votre corbeille ou vos anciens disques durs, cf. l’exercice précédent).
Puis, pour chacune, écrivez une courte analyse. Pas « elle est moche » (ça, on le sait déjà, et ça n’aide personne), mais pourquoi elle est moche. Est-ce que c’est le cadrage ? La lumière ? Le moment ? L’absence de sujet ? Un excès de sujets ? Un post-traitement raté ? Une bonne idée mal exécutée ou une mauvaise idée bien exécutée ?
En écriture, il y a un concept célèbre : « Kill your darlings ». Tuer vos chéries. Ce n’est pas un conseil de psychopathe, c’est l’idée que les passages dont on est le plus fier sont souvent ceux qui desservent le texte. En photographie, c’est la même chose : les images qu’on adore ne sont pas toujours les meilleures, et celles qu’on déteste ne sont pas toujours les pires.
Erik Kessels, artiste et directeur de création, a même écrit un livre entier sur le sujet : Failed It!, qui célèbre l’échec comme moteur de créativité. L’idée n’est pas de se complaire dans la médiocrité, mais de transformer l’échec en information. Chaque raté contient une leçon, à condition de prendre le temps de la chercher.

Le regard critique qu’on porte sur le travail des autres, il faut aussi savoir le tourner vers soi-même. Et l’anti-portfolio, c’est précisément ça.
PS⁴ : Si vous avez le courage de partager votre anti-portfolio avec quelqu'un de confiance, faites-le. Le regard extérieur sur vos ratés est encore plus instructif que le vôtre. On a tous des angles morts.
Le livre en une journée
Un livre photo n’est pas une galerie. C’est un objet séquentiel : il a un début, une fin, et les images se lisent dans l’ordre que vous avez décidé. L’image de la page 3 est vue avant celle de la page 9, et ce contexte change tout. Ce que vous trouviez banal en isolation peut devenir fort entre deux bonnes voisines ; et ce que vous trouviez fort peut s’effondrer si la séquence ne le soutient pas.

Le but de cet exercice est de faire l’expérience de ce que le format physique fait à vos images. Et pour ça, il faut en faire un. Vraiment, pas virtuellement.
La contrainte de la journée sert à une chose précise : empêcher que le choix du papier, du format, de l’impression dévore les semaines qui précèdent. Avec 8 à 16 pages maximum, vous ne pouvez pas tout garder. Vous éditez. Vous séquencez. Vous prenez des décisions qui sont finales. Et c’est ça qui est formateur.
La forme idéale pour cet exercice, c’est le zine. Un petit livret de 8 à 16 pages, imprimé chez vous ou dans une boutique de reprographie, agrafé au milieu. Les zines ont une longue et belle histoire en photographie, notamment au Japon, avec le mouvement Provoke dans les années 1960-70. C’est un format libérateur : pas de pression, pas de prix de vente à justifier, pas de reliure complexe. Juste des images et éventuellement du texte, pliés et agrafés.
Voici comment organiser la journée :
- Le matin, vous sortez shooter. Deux à trois heures, avec un thème ou sans, comme vous voulez. L’important c’est de ramener de la matière.
- L’après-midi, vous éditez. Sélection, séquençage (tiens, le mur 😏), mise en page. Un logiciel de mise en page basique suffit (même Word fait l’affaire, on n’est pas chez Steidl).
- Le soir, vous imprimez, vous agrafez, c’est fini. Vous avez un objet. Quelque chose qui existe dans le monde physique. Quelque chose que vous pouvez tenir, feuilleter, offrir.
Au fait, j’en ai fait une vidéo complète sur comment créer un zine photo :
Quand vous aurez l’objet entre les mains (imprimé, agrafé, fini), vous comprendrez quelque chose que l’écran ne peut pas vous apprendre : certaines images qui fonctionnent bien en solo s’effondrent dans la séquence, et d’autres, qui semblaient anodines, trouvent leur force dans le voisinage. Si vous voulez réfléchir en amont à la question du pourquoi avant le comment, vous pouvez, mais pas au détriment de l’action.
Le guide
Dernier exercice de la liste, et sans doute le plus contre-intuitif. Pas de shooting, pas de livres à éplucher, pas de musées à visiter. L’exercice consiste à enseigner.

Le but de cet exercice est de clarifier votre propre compréhension de la photographie en l’expliquant à quelqu’un qui n’y connaît rien. Parce que rien ne révèle mieux les trous dans votre savoir que le fait d’essayer de transmettre ce savoir à un autre.
Richard Feynman, le physicien, avait une méthode d’apprentissage célèbre : pour vérifier qu’il comprenait quelque chose, il essayait de l’expliquer avec des mots simples, comme à un enfant. Si à un moment il bloquait, s’il avait besoin de jargon ou de formules pour s’en sortir, c’est qu’il ne comprenait pas vraiment. C’est ce qu’on appelle la « méthode Feynman » et elle s’applique à la photographie.
Trouvez quelqu’un dans votre entourage qui s’intéresse un peu à la photo (ou qui veut bien jouer le jeu), prêtez-lui un appareil, et emmenez-le en balade. Pas pour lui faire un cours magistral sur le triangle d’exposition (pitié, tout sauf ça), mais pour partager votre façon de voir. Montrez-lui ce que vous regardez quand vous photographiez. Expliquez-lui pourquoi vous vous êtes arrêté là et pas 10 mètres plus loin. Dites-lui ce qui vous a fait déclencher.
Vous allez découvrir des choses fascinantes. D’abord, que plein de trucs que vous faites « instinctivement » sont en réalité le fruit de décisions que vous avez intériorisées. Ensuite, que certaines de ces décisions, vous êtes incapable de les expliquer (et ça, c’est l’occasion de creuser). Enfin, que le regard d’un débutant, dépourvu de tous vos automatismes, peut vous montrer des choses que vous ne voyez plus.
Dans le premier article, j’avais un exercice qui consistait à se trouver une critique photo. C’était recevoir un regard extérieur sur votre travail. Ici, c’est l’inverse : c’est donner votre regard à un néophyte. Et les deux sont complémentaires. Recevoir et donner, c’est toujours la meilleure façon de progresser.
Quand tu enseignes, tu apprends deux fois.
Joseph Joubert
Ce proverbe (attribué à Joseph Joubert, philosophe français, mais on va pas se battre là-dessus), résume parfaitement l’idée.
Conclusion
Voilà. Dix exercices de plus. Comme pour le premier opus, ils sont durs, parce qu’ils peuvent apporter beaucoup. Je ne vais pas vous mentir : je ne les ai pas tous faits moi-même (le remake, par exemple, est sur ma liste depuis un moment, et je repousse méthodiquement le jour où je devrai me confronter à l’écart entre mes images et celles de Shore, parce que je sais que ça va piquer). Mais ceux que j’ai faits m’ont apporté quelque chose à chaque fois.
Si je devais n’en recommander qu’un pour commencer, ce serait Le mur. C’est simple, concret, peu coûteux, et ça change radicalement la façon dont on regarde son propre travail. Après, l’anti-portfolio est un exercice de courage qui fait beaucoup de bien à l’ego (en le dégonflant un peu, ce qui est toujours salutaire).
Et si vous avez déjà fait les exercices du premier opus : je suis curieux de savoir lesquels vous avez préférés, et ce qu’ils vous ont apporté. Les commentaires sont là pour ça.
À la prochaine.
✌🏻
I think we’re doomed.



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