De l’art de l’édition 

Date de la dernière mise à jour : le 11 novembre 2017


Introduction

Je viens de me rendre compte qu’il y a avait un trou dans les billets du Blog. Un billet, qui aurait toute sa place parmi les billets « piliers » que j’ai écrits, mais que j’ai totalement zappé. Sans doute parce que ça n’est pas un aspect qui m’a beaucoup posé problème, donc j’ai tendance à considérer ça comme inné. Je ne dis pas ça pour me gonfler l’ego hein, mais simplement parce qu’il faut avoir conscience de ses forces/faiblesses pour être efficace. Bref, voyez par vous-même :

Je n’avais jamais songé à écrire sur l’étape cruciale entre la conception d’un projet photo et sa parution, qui est sans doute la plus importante : l’édition. Et c’est ce dont il sera question dans ce billet. En effet, je suis personnellement convaincu que le sens de l’édition doit être une des qualités premières des photographes. Parce que vous pouvez avoir l’idée de projet la plus géniale du monde, la travailler correctement et avoir un bon stock d’images, si vous l’éditez avec les pieds, votre projet n’aura strictement aucun intérêt. Mais bon, pas de panique, on va voir ça en détails ensemble.

Ce billet est écrit en partant du principe que vous avez déjà défini quels sont vos projets, que vous les avez entamés, et que face au tas d’images accumulées, vous ne savez pas vraiment lesquelles garder. Si vous n’en êtes pas là, commencez par lire les billets ci-dessus et revenez après. Promis, on vous attend.

C’est bon ? On y va.

Recadrage rapide

L’édition, quand on n’a pas tout compris.

Ce billet n’aurait aucun charme s’il ne commençait pas par recadrer un peu les choses, démêler le vrai du faux, bref, péter du nœud gordien à coups de pelle.

Définition, définitions

Une édition compliquée en perspective

Tout d’abord, posons nous les bonnes questions :  c’est quoi l’édition ? Qu’est-ce qu’on entend par là en photographie ?

L’édition en photographie est plutôt dérivée du terme anglais d’editing. En français le terme est très lié au monde du livre (voir ici), alors que dans la langue de nos chers voisins d’outre-Manche, le terme désigne plutôt l’art de sélectionner, choisir, trier. Là vous ne pouvez pas l’entendre parce que j’écris, mais à l’oral, j’utilise indistinctement les deux. Voilà, c’était la petite info du jour.

C’est donc cela que l’on entend en photographie quand on parle d’édition/editing : le travail de tri et de sélection, qui permet de passer d’une masse protéiforme d’images à un ensemble cohérent, pensé (voire percutant si c’est bien fait) de photographies.

Mais pour vous aidez à vous rendre compte du potentiel créatif de l’édition, on va faire… un peu de maths. Oui, je sais, dit comme ça, ça ne fait pas particulièrement rêver, mais, il faut bien passer par là. Imaginez simplement que vous avez un projet, pour lequel vous avez 50 images. Pour chacune de ces 50 images, vous avez 2 choix possibles : la garder, ou la retirer de la sélection finale. Ainsi, pour calculer le nombre d’éditions qu’il est possible de réaliser, il faut faire 2 x 2 x 2 x 2… (et ainsi de suite) 50 fois, soit 2 puissance 50 (2^50). Ce qui nous amène à… 1 125 899 906 842 624 éditions possibles. Ce qui, dit avec avec des vrais mots, ressemble à : mille cent vingt-cinq billions huit cent quatre-vingt-dix-neuf milliards neuf cent six millions huit cent quarante-deux mille six cent vingt-quatre éditions possibles, versions du même travail, qui vont de « on ne garde rien » à « on garde tout« . Notez aussi que le nombre d’éditions possibles d’une série de 50 images est largement supérieur au nombre de photographies que vous prendrez dans toute votre vie. Pour seulement 50 images. Imaginez les possibilités créatives d’un projet de plus long terme, comme Les américains de Robert Frank où, pour 28 000 images prises sur 2 ans, il en a gardé… 82.

Ainsi, qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : choisir, c’est créer.

Quand j’ai capté le truc

Au passage, il n’est donc pas question ici de développement des images ni de retouches photographiques. Le terme d’édition pourrait s’y appliquer, puisque dans le vocabulaire courant il a parfois un sens proche du verbe « modifier », mais pour rester clair et précis, on va rejeter ce sens. J’suis comme ça, quand ça ne me plaît pas : poubelle.

Genre, style & projet

La première incompréhension, classique, aboutissant à moult lassitudes (pour vous comme pour vos lecteurs/spectateurs), consiste à confondre genre, style et projet, et à éditer, voire à tout faire (photographier, sélectionner, retoucher, etc.) dans la mauvaise direction en partant de là. Prenons donc les définitions suivantes, elles sont certes arbitraires, empiriques et personnelles, mais elles ne doivent être bien loin de la réalité qu’elles traduisent.

  • Un genre photographique est un cadre général, un champ générique. Il y a, par exemple, la photographie de paysage, de mode, macro, astronomique, animalière, de rue, etc. Si l’on compare cela à la musique, cela correspondrait aux grands genres musicaux : rock, pop, métal, etc.
  • Un style photographique correspond à la façon qu’on – vous, ou n’importe qui d’autre –  a de s’exprimer dans ce genre photographique. C’est la partie qui vous est la plus personnelle. Si tout le monde peut faire des photographiques dans n’importe lequel des genres cités ci-dessus, jamais personne n’en fera comme vous, votre style, dérivant de vos goûts, culture & vécu, vous étant par définition propre. Bien évidemment, un style est une notion ambiguë ; il est à la fois en vous (il vous est propre et vous le possédez déjà) et il faut le travailler (il faut apprendre à le repérer et à le mettre en avant). Si l’on reprend l’analogie musicale précédente, cela fonctionne toujours : Dans le rock, AC/DC, Jimi Hendrix, et les Red Hot Chili Peppers ne jouent pas de la même façon, ils s’expriment différemment, au sein du même genre.
  • Un projet est un produit fini, qui se tient seul, dans un genre et un style donnés. Si l’on continue avec notre analogie musicale, cela correspond à un album, ou a minima à un morceau de musique. Quand vous allez voir un groupe en concert, vous n’allez pas les voir jouer « du rock » ou « dans le style de Jimi Hendrix » mais bel et bien jouer des morceaux, finis et terminés, que l’on peut considérer comme des projets censés et pensés. Sauf si vous écoutez de la daube, mais là, je n’y peux rien. Et il en va de même pour toutes les disciplines artistiques, pour en citer quelques unes en vrac : on va voir des bustes de Giacometti dans les musées, pas « de la sculpture », on va voir Dikkenek au cinéma (je vous le conseille il est génial) pas « de la comédie ». etc. Si vous voulez en apprendre plus sur les projets photographiques, je vous invite à lire l’article cité en introduction.

D. Almond – Fullmoon

Mais diantre, pourquoi est-ce que je vous parle de ça ? Eh bien parce qu’à se balader sur internet, et à regarder des portfolios à droite à gauche, on se rend compte que ces distinctions ne sont pas innées. Et que beaucoup de photographes pensent produire l’un (un projet) alors qu’ils font tout autre chose (un genre photographique). Vous me direz « fous nous la paix à la fin, c’est bien quand même la photo de paysage, même si c’est un genre !« , et vous auriez, clairement tort. Un genre photographique n’est pas assez dense pour se tenir seul comme une oeuvre cohérente et surtout intéressante quant à son propos. Il n’y a tout simplement pas assez de matière, ni de réflexion derrière un simple : « C’est de la photo de paysage ». Voilà, c’est dit.

Est-ce que Cartier-Bresson a produit un livre nommé « Photographie de rue » ? Non, il a fait Images à la sauvette, est-ce que Sebastião Salgado a produit un livre nommé « Paysages » ? Non, c’est Genesis. Idem pour Darren Almond : son livre c’est Fullmoon, et non « Poses longues ». Je cite des livres parce qu’ils sont l’aboutissement des projets des auteurs, mais vous avez compris l’idée.

Donc, la première chose à vous demander quand vous commencez à éditer des images, c’est tout simplement : Qu’est-ce que j’édite ? Un projet personnel ou simplement des photographies  dans un genre donné ? Je vous conseille de bosser jusqu’à ce que la réponse soit oui à la première option. Sinon, l’une des deux possibilités suivantes vous attend, au choix… ou non.

Les portfolios catalogue

Comment j’imagine l’édition de ce genre de portfolios

J’utilise le terme de « portfolio catalogue » pour regrouper tous les sites web, ou équivalent, où quasiment tous les grands genres de la photographie sont représentés, le menu (ou les albums présentés) n’étant plus qu’une longue énumération du type « Portrait – Paysage – Noir&Blanc – Rue – Macro – Voyages – Animalier – Astro ». C’est souvent la conséquence de 2 problèmes (l’un ou l’autre, voire les deux si l’auteur est vraiment à côté de la plaque).

Tout d’abord, l’édition n’a pas été faite du tout. L’auteur confond genre, style et projet, et poste toutes ses photos, d’un genre donné, au même endroit. Bon, là je ne vous cache pas que le lecteur ne fera pas le travail d’édition à sa place (partez toujours du principe qu’il est fainéant), et ne repartira, avec de la chance, qu’avec le vague sentiment que : « c’était pas trop mal ».

L’autre source de ce problème, c’est que vous n’avez pas besoin d’être bon en tout et de tout pratiquer ni même de tout savoir, mais c’est un autre sujet. En réalité c’est plutôt le contraire, la photographie, ce n’est pas le collège, on n’a pas besoin d’avoir 10/20 dans toutes les disciplines pour passer à la classe supérieur et continuer la progression. Par exemple, moi, je suis moyen en portrait, je ne capte pas grand chose à l’astrophotographie (même si ça a l’air intéressant, pour l’aspect scientifique) et je suis diablement mauvais en photographie animalière. Et j’en fais pas tout un foin, la romance entre moi et ces disciplines s’est arrêtée il y a longtemps. C’est une interrogation que je retrouve régulièrement dans les mails des lecteurs (oui oui, le formulaire de contact fonctionne à merveille), du type « Je n’arrive pas à photographier ça, quand j’y suis, je fais des photos mais ça ne donne rien« . La réponse à cette interrogation étant cette bête question : Est-ce que vous avez vraiment envie de travailler sur ce sujet ? La réponse est souvent non. Mais on s’éloigne du sujet, donc retenez simplement ici  que personne n’exige de vous d’avoir des compétences partout, et de les afficher.

L’ennui et la mort

Oui, j’ai opté pour une illustration plutôt choupi, pour contrebalancer le titre.

L’autre risque quand on ne fait pas  correctement l’édition de son travail, c’est qu’on finit par s’ennuyer mortellement, et petit à petit par laisser tomber. Je veux dire, une fois que vous avez aligné 50 photographies parfaites de paysages, où est la motivation d’aller faire la 51e ? Et les suivantes ? Pourquoi continuer ? Vous voyez l’idée. La question ne se pose pas quand on travaille des projets :  par exemple, vous pourriez photographier les campagnes reculées, puis l’impact du tourisme sur le paysage catalan, et enfin les conséquences des incendies dans le Var été après été. Bref, l’intérêt et la motivation sont renouvelés à chaque projet, c’en est presque magique, on peut faire du vieux avec du neuf. Vous gardez le même matériel, les mêmes neurones, et hop, d’un coup d’un seul, ça repart.

Photographie – T. Leuthard

Si je vous en parle, c’est que j’ai vu le cas récemment. Thomas Leuthard, un photographe de rue suisse si ma mémoire est bonne, très suivi sur les réseaux sociaux et qui a brutalement mis fin à sa carrière photographique il y a quelques mois. Loin de moi l’idée de le critiquer, c’était un gars plutôt sympa qui partageait sa passion, même si je n’étais pas d’accord avec tout (il était un peu trop « social network addict » pour moi). Il est plus question ici d’analyser les choses et d’en tirer les bonnes leçon.

Le message d’adieu

Il a arrêté sa carrière de photographe de rue après 9 ans, en postant le message suivant sur les réseaux sociaux, accompagné d’un petit « Street photography is dead ». Bon, il a enlevé la dernière partie ensuite, s’étant pris une belle volée de bois vert, la photographie de rue n’étant clairement pas liée au fait qu’un individu, d’une célébrité toute relative, la pratique ou non. Il avait posté un message où il expliquait qu’après toutes ces années à faire ça (de la photographie de rue, pas des messages d’adieu, suivez !), il en avait un peu fait le tour, et s’étant lassé il préférait arrêter. L’image accompagnant le message, ci-dessus, étant malgré lui, d’une ironie assez subtile. En effet, « rien ne change si rien ne change« , venant de lui, pourrait prêter à rire étant donné qu’il n’a en effet rien changé à sa photographie pendant toutes ces années, ce qui explique sans doute sa lassitude.

A mon avis, le problème est là, et je ne suis pas certain qu’il ait eu le recul nécessaire pour en avoir conscience : Thomas Leuthard n’a jamais effectué le travail d’édition de ses photographies de rue, jamais défini de projet ou autre. Son portfolio est, grossièrement, organisé par villes, dans lequel il verse son travail de façon cumulative et c’est tout. Donc je peux le comprendre, quand on a posté 2 650 photos sur les réseaux sociaux, sans véritable fil conducteur, quelle est la motivation pour poster la 2 651e ?

Donc pensez-y, si quelqu’un comme Thomas Leuthard, avec toute la reconnaissance qu’il avait, a fini par renoncer, la même chose peut vous tomber dessus aussi. Comme ça, là, maintenant. BIM. Non, c’est bon ? Alors continuons.

L’édition, concrètement

Ce que je vais vous présenter ici n’est que ma méthode de travail. Son intérêt, est qu’après quelques années à l’appliquer, je peux témoigner de son fonctionnement. Bien évidemment, elle n’a pas vocation à être universelle, ni à résoudre tous vos problèmes comme par magie. Mais disons qu’il s’agit d’une base solide et efficace sur lequel vous appuyer.

L’édition, au final, est assez simple, étant donné qu’il n’y a que deux façons de faire. Ce qui simplifie grandement l’écriture de cet article, s’il y en avait eu 567 ça aurait été une vraie plaie, mais bref, passons. Donc, pour en revenir à nos moutons vous pouvez éditer :

  • Soit directement une fois la prise de vue terminée, quand je dis directement c’est juste après, dans les heures/jours qui suivent (on est pas à 5 minutes près non plus). Vous traitez vos images, éliminez ce qui doit l’être et puis décidez, grâce à votre esprit analytique, si chaque image mérite d’être gardée dans le corpus final de votre projet, c’est là que vous faites l’édition. C’est un procédé qui m’a toujours semblé assez difficile, car fait « à chaud » sans véritable recul sur les images. Ou alors, il faut travailler avec quelqu’un d’autre, c’est ce que fait Salgado cité ci-dessus, en confiant ses images à sa femme qui s’occupe en grande partie de cette tâche. C’est aussi ce que font la plupart des reporters, pressés par le rythme de l’actualité. Mais ce n’est ni celle que je pratique, ni celle que je recommande si vous avez du temps.
  • Laissez le temps faire. C’est la deuxième option, il s’agit là, de faire confiance au temps pour vous aider à décider ce qui vaut la peine d’être gardé ou non. C’est comme cela que je procède, et c’est cette méthode uniquement que je vais présenter, dès le paragraphe suivant.

A la prise de vue

Illustration, par Austin!

Avant toute chose, il faut bien comprendre que, quoique vous fassiez, l’édition ne commence pas à la prise de vue. Ce que je veux dire par là, c’est que quand vous vous baladez avec votre appareil dans l’idée de faire des photographies, ou même si c’est par hasard que vous êtes amené à en faire, vous ne devez pas, consciemment ou non, vous restreindre en ayant en tête votre projet. Ce n’est pas le moment pertinent pour le faire. Prenez les photographies qui vous intéressent et vous verrez après ce que vous en faites.

C’est assez logique au final, puisque vous avez souvent quelques fractions de seconde pour photographier ce qui vous a attiré l’œil, alors qu’à l’inverse vous avez une vie pour décider de l’intérêt du cliché que vous prendrez. Donc, dans le doute, déclenchez toujours.

Evidemment, il faut appliquer ce conseil avec mesure et raison :  je ne vous invite pas à photographier tout et n’importe quoi à tout bout de champ, telle une horde de touristes lâchés un jour de gratuité dans le Louvre. Il s’agit plus d’outrepasser la réticence que l’on peut parfois avoir devant un sujet : « Est-ce que ça va aller avec ce que je fais déjà ? », « Est-ce que c’est vraiment la bonne lumière ? » etc. Quand vous êtes en prise de vue, prenez des photos, oubliez le reste. Vraiment.

Le sas et le temps

Le coffre, les vrais sauront.

Cela peut sembler assez paradoxal, mais une fois que vous avez vos images, la meilleure façon de faire son édition, est de ne pas la faire… ou presque. Ce qu’il faut bien intégrer une bonne fois pour toutes, c’est qu’en photographie, comme dans plein d’autres disciplines d’ailleurs, vous êtes votre pire ennemi. Et c’est normal, vous êtes attaché à vos images, vous vous souvenez de la marche qu’il a fallu faire pour photographier ce paysage, de la journée à parcourir les rues de Paris pour ramener ces quelques images des Parisiens, etc. Bref, vous n’êtes pas neutre, ni objectif, et le but, c’est de laisser le temps compenser ça.

C’est ce que signifie le « ou presque » ci-dessus, il s’agit de permettre au temps d’effectuer son oeuvre, de faire mariner le travail, de le laisser refroidir, pour petit à petit prendre de la distance avec lui. Pour ma part, je rentre mes photographies dans le sas en deux étapes ; concrètement cela donne :

  • Un léger tri juste après la prise de vue. L’idée est simplement d’effacer les clichés ratés, afin de ne pas les stocker pour rien, ce n’est pas de l’édition à ce moment là, juste un tri grossier. Je ne fais pas ça à chaque fois, mais principalement pour la photographie de rue, où on a facilement des images complètement foirées et inutiles (personne sortie du cadre, image flou, débullée, etc.). Si vous faites plutôt du paysage, architecture ou autre, vous pouvez oublier cette étape, je pense.
  • Archivage dans des dossiers/collections. Ensuite, je transfère les images sur mon ordinateur, dans des dossiers par année/mois. Puis, je les range dans des collections sous Lightroom, chaque projet ayant deux collections : « NomDuProjet » et « NomDuProjet_TMP ». Les images que vous voyez publiées sur le site sont celles qui sont dans la collection principale et ont survécu au sas, la collection _TMP (pour temporaire) constitue le sas. C’est là que j’y transfère les nouvelles images, en attente d’édition.

Une fois que les images sont dans le sas, c’est là que le travail commence. Il faut voir cela comme quelque-chose de cyclique et itératif (je conseille d’ailleurs d’utiliser l’application mobile de Lightroom – disponible sous iOS et Android – qui permet d’y accéder de partout). A chaque fois que j’ajoute des images dans le sas, je les réarrange, je les note, les marque, les développe, les retouche, etc. Bref, je les triture. C’est là que l’édition se fait petit à petit, des images qui me plaisaient perdent parfois de leur charme et sont éliminées, ou inversement, et ainsi de suite. Pour un nouveau projet, c’est aussi comme ça qu’émerge le style global (il est plus facile d’être visuellement cohérent en développant un lot d’images en une fois, qu’en le faisant une fois par image). C’est un processus qui dure a minima plusieurs mois. Cela doit faire des années maintenant que je n’ai pas partagé un travail que je n’avais pas laissé mûrir plusieurs mois par ce procédé.

Le grand avantage de cette façon de faire est que vous êtes entièrement maître de la situation, vous êtes la seule et unique personne à satisfaire. C’est beaucoup plus sain que de balancer toutes les images sur internet, et de laisser le nombre de likes décider de ce qui est bon ou non. C’est vous qui gardez les images que vous appréciez vraiment (vous repérerez rapidement celles qui vous poussent sans cesse à ouvrir Lightroom pour les regarder et celles qui vous laissent indifférent), et vous qui jetez le reste.

L’autre avantage étant que cela permet de parfois retrouver des choses que l’on n’a pas vues la première fois. Il y a certaines images, que j’ai publiées un an après leur prise de vue, elles sont restées à mariner tout ce temps, et sont passées de « bof », à « pourquoi pas », puis « oui carrément ! ». C’est lié à mon goût qui évolue, à la ligne directrice d’un projet qui s’affirme, etc.

Une fois que le temps a fait son oeuvre, les images restantes dans le sas (je supprime de la collection ce que je ne garde pas), constituent un lot d’un projet que je publie. Puis je recommence la même chose pour le lot suivant. Par exemple, pour Rouen j’ai fait 2 lots, mais je n’ai pas commencé le 3e encore. Pour Intercité, idem, sauf que le 3e est presque prêt. Et je continue ainsi jusqu’à temps que l’envie s’épuise, signe que le projet est définitivement terminé.

La cohérence est mère de toutes les raisons

La cohérence est, sans aucun doute possible, le plus important des points que j’avais évoqués dans De l’art de voir (mais si, rappelez vous : I.R.E.C.O : intention, réalisation, expérimentation, cohérence, originalité, c’était là, ça vous revient ?). C’est tout bête, mais c’est vraiment ça qu’il faut viser. Prenons le cinéma comme exemple : un film, même à l’histoire simple, sera toujours plus intéressant s’il est cohérent (les personnages ont un point de départ, un point d’arrivée et un vrai cheminement entre les deux) que si c’est une débauche de magnificence, sans absolument aucun sens. Bref, ne soyez pas Luc Besson.

Il faut bien imaginer que votre travail ne sera vraiment bon et mémorable que s’il fait bloc ; à défaut, c’est comme le maillon faible, votre projet sera aussi solide que la moins bonne de ses images . En plus, les lecteurs/spectateurs sont des êtres fourbes (pour en être un moi-même, je le sais bien), la première chose qu’ils verront ce n’est pas les 49 images qui vont parfaitement ensemble, mais la 50e qui détonne et jure avec le reste, peu importe sa qualité intrinsèque. Eh oui, la vie est comme ça, dure et violente, désolé ! Le sentiment de fouillis qui en résulte, c’est ça que vous voulez éviter en faisant correctement votre édition. Et pour ça, il faut insister sur 2 points.

Refuser le meilleur

Votre projet n’est pas un best of, jamais. Il faut se retirer ça de la tête, d’autant plus que l’on avait vu ensemble dans Y’a-t-il de bons et mauvais photographes ? qu’il n’y a pas vraiment de bonnes et mauvaises photographies, car les critères sont soit trop généralistes, soit impossibles à définir. Oubliez donc l’idée de « mettre ensemble le meilleur pour que ça soit mémorable », ce n’est pas comme cela que ça fonctionne. Il faut mettre ensemble ce qui fonctionne bien ensemble, se fait écho, se répond, est cohérent, et dégage tant un propos qu’une ambiance. C’est ça qui est central.

Cape Light – J. Meyerovitz

Prenons Cape Light de Joel Meyerovitz, sans doute une de mes plus belles découvertes cette année. Meyerovitz a photographié, comme le titre l’indique subtilement, Cape Cod, et sa lumière, en ville, à la plage, et dans la maison où il habitait.

Cape Light – J. Meyerovitz

Cape Light – J. Meyerovitz

Cape Light – J. Meyerovitz

Dans les interviews composant la partie écrite de l’ouvrage, il explique avoir fait de nombreuses sessions de travail avec sa femme (encore un!). Il faisait des tirages le matin, les arrangeait, partait se balader quand ça ne fonctionnait pas (on revient à ce besoin de temps) et s’y remettait ensuite. Il n’a pas cherché le meilleur, il a cherché ce qui fonctionnait ensemble. Tout est dit…

La poubelle est votre meilleure amie

Si ça peut vous aider, achetez-vous en une comme ça.

Pour cette dernière sous-sous partie, on ne va pas y aller par 4 chemins : quand vous avez un doute, c’est poubelle, sans la moindre hésitation. Si vous hésitez devant une image, que vous vous faites des réflexions du type « Non, mais en fait si, ça peut passer, pas si mauvais« , c’est souvent le signe qu’au fond de vous, vous savez que ça ne colle pas, mais que vous êtes encore émotionnellement attaché à l’image, et de fait,  vous hésitez à la jeter, alors qu’elle le mériterait.

Voici donc un petit exercice mental pour vous aider à vous débloquer dans votre décision quand ça arrive : vous devez pouvoir défendre votre travail. Imaginez vous que votre travail est exposé, et que l’intégralité de votre famille est venue la voir. Oui, l’intégralité, même les cousins consanguins, l’oncle raciste, et ceux qui ne se sont pas parlé depuis 10 ans. Et là, mamie vous dit :

Moi qui commençais à avoir confiance en mon patrimoine génétique, ton exposition me fout des doutes. Diantre, pourquoi tu l’as prise cette photo ? Qu’est-ce qu’elle fait là ? Merde à la fin, j’ai pas survécu 2 fois aux Allemands et à 2 coloscopies pour me coller ça, bordel !

Une mamie badass.

Et là, vous lui dites quoi ? Bah rien, et vous regrettez de ne pas avoir jeté l’image, et d’avoir aussi invité autant de monde.

Conclusion

J’espère que ce billet vous aura convaincu, entre deux plaisanteries de goût douteux, de l’importance du travail d’édition et de ce que ça peut vous apporter. Je considère vraiment que ne pas éditer son travail revient à le maltraiter et au final à compter sur vos lecteurs/spectateurs pour le faire passivement à votre place.

Histoires naturelles – J. Bates

Histoires naturelles – J. Bates

Si vous voulez un exemple d’un éditing au top, je vous invite à voir ou revoir le portfolio de Juliette Bates (qui avait participé à l’article C’est quoi être photographe ? (+ invités)). C’est clair, concis, précis, une leçon.

Prenez des photos, prenez soin de vous, et tweetez cet article pour contribuer à rendre le monde meilleur.


J’ai écrit ce billet en écoutant cette merveille de douce violence :


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14 Comments

  1. Comme tous vos articles, celui-ci est clair, précis, pédagogique et compréhensible.
    À mon avis cet article devrait être LE préliminaire à tous les autres ; pour ceux qui veulent utiliser la photographie comme un outil d’expression « artistique » de leurs émotions…

  2. D’accord avec vous. Celui-ci m’a plus interpellé car je suis actuellement dans cette réflexion/démarche

  3. Bonjour Thomas
    Merci pour cet article qui tombe bien pour moi. Je travaille actuellement sur un projet et je redoutais à l’avance le moment crucial de l’éditing. Au moment fatidique je l’utiliserais et les avis de mon épouse seront utiles car ceux ci sont toujours très pertinents.

  4. AH BEN VOILA, re-enfin de la musique qui tabasse comme on les aime! 😀

    C’est con pour Thomas Leuthard n’empêche, c’est lui qui m’a mis la photo de rue dans le sang! Mais effectivement, peu de cohérence, c’était dommage… Ce dont je me suis aperçu en lisant tes articles d’ailleurs, ça m’a vraiment fait reconsidéré le projet photographique : du coup, j’en mène un principal et d’autres petits et je trouve ça beaucoup plus intéressant et inspirant! Même si je suis pas contre le fait de publier une petite photo indépendante sur Insta de temps en temps hein, mais seulement après une période d’incubation par contre, histoire de se détacher un peu.

    Bizarrement, c’était un article que j’attendais (je sais pas pourquoi, appelle ça une intuition) et aucune déception, ta plume est toujours aussi bonne – encore une fois, merci Annie! – et le contenu à la fois complet et passionnant!

    • Hey ! Merci Baptiste !
      Content que le billet t’ait plu. C’est cool si tu commences à bosser par projet.
      Tu me montreras ça un jour ?

      (J’attends le prochain album d’ABR avec impatience !)

      • Tu seras le premier à le voir, promis 😉
        Mais ça prendra sûrement du temps, pour le moment ça manque encore clairement de consistance. Mais j’y travaille!

        Et moi donc!

        • Bah si t’y travailles tout roule !

          Ils passent en mars à Paris. Mais en première partie d’un autre groupe. J’attends que l’album sorte pour me décider !

  5. Cette suite d’article sur la construction d’un projet arrive à point nommé.

    Pour ma part, je connais un enthousiasme en dent de scie pour cette passion qu’est la photographie et, à force de lecture de divers ouvrages ainsi que vos récents billets sur la démarche du photographe, il y a une prise de conscience qui émerge de mes réflexions sur ma pratique.

    J’ai vraiment envie de me lancer dans un/des projet(s) et dans cette démarche qui s’avère beaucoup plus constructive.
    Et surtout, je suis convaincu que peu importe le résultat et les difficultés rencontrées, cela sera enrichissant.

    Donc, merci !

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