AdieuParis : Le making of

Date de la dernière mise à jour : le 30 septembre 2018


Introduction

L’idée de base

Comme la plupart de mes idées les plus brillantes, le projet AdieuParis est né d’une réflexion tout ce qu’il y peut y avoir de plus stupide : je voulais m’acheter un appareil photo moyen-format. J’ai déjà parlé du matériel et de tous les espoirs stupides que l’on peut placer en lui (voir Pour en finir avec le matériel), mais malgré cela je reste humain et tenté. Bref, comment passe-t-on de « je veux m’acheter X » à « Si je marchais pendant des jours entiers dans Paris » ? C’est simple : je me suis (en toute logique) rendu assez rapidement compte qu’en dehors de la joie des premiers instants, un autre appareil photo ne ferait pas de moi un meilleur photographe. Mais du coup, indirectement ça m’a mis face à la question qu’il y avait derrière cette envie, si c’est ça le but, être un meilleur photographe, comment y arriver ?

La première réponse qui m’est venue à l’esprit n’a pas été l’argent (bien que le projet m’en ait coûté, un peu, Paris n’étant pas réputé pour sa gratuité) mais le temps. Je me suis dit, qu’en consacrant beaucoup de temps à la pratique, de façon intensive et sur une période courte, j’en tirerai forcément quelque chose.

D’ailleurs, « quelque chose », ça ne veut pas dire « une série de photographies potables » : même une série de photographies nulles m’auraient apporté une réponse. J’ai abordé ce projet aussi comme une expérimentation, qui devait répondre à la question : Serai-je meilleur en consacrant plus de temps à la pratique de la photographie ? La réponse n’aurait pas eu vocation à être universelle, comme vous vous en doutez, elle ne serait valable que pour moi. Mais au moins j’aurais su si oui ou non, le temps avait à voir dans l’affaire, ce qui est quand même utile pour réfléchir ensuite à d’autres projets. C’est important de savoir, et c’est utile pour lutter contre la frustration du « je n’ai pas le temps de faire de la photo ».

L’idée qui commençait à germer arrivait aussi à un moment un peu charnière de ma vie, j’arrêtais de travailler à Paris (d’où la fin du projet Intercité) mais j’allais avoir beaucoup de temps avant de reprendre le travail suivant. La question du temps était réglée (une chance, j’en suis conscient, ça tombait bien), mais à quoi consacrer ce temps ? Eh bien, à Paris.

Je me suis rendu compte que, bien qu’ayant commencé les aller-retour Rouen-Paris en 2012, 6 ans plus tard je n’en connaissais que quelques tronçons par cœur. Je me suis donc mis en tête de faire de la photographie de rue (c’est le cœur de mon activité photographique) dans tous les arrondissements de Paris, et dans l’ordre. Au début, je pensais y consacrer 1 mois (20 jours ouvrés) au projet pour tous les arpenter, mais cela aurait été très long et fastidieux, j’ai préféré réduire à 2 semaines (10 jours ouvrés) pour faire mon tour parisien. Je visitais donc 2 arrondissements par jour, et l’entreprise a duré du  27 juin au 10 juillet, jusqu’à temps de les avoir faits tous.

Cette balade a aussi été l’occasion de vous rencontrer vous, les lecteurs, de faire un bout de chemin ensemble sur le béton parisien (c’était plus vivant et concret que posé dans un café). J’ai rencontré ceux qui me suivent depuis longtemps, commentent, partagent, m’écrivent de temps en temps, mais aussi la « majorité silencieuse », les 95% du lectorat qui passe, lit, mais ne laisse pas de trace. Et c’était super cool, cela a donné un aspect aussi humain au projet, ça m’a permis de me rendre compte de qui se cachait derrière les chiffres des statistiques de visite, d’échanger avec vous et de vous aider quand ça m’était possible. C’est aussi un façon de préparer la suite, je fais déjà des accompagnements (à distance la plupart du temps), ai écrit un livre sur la gestion de projet, vous vous doutez bien que je ne vais pas m’arrêter là 😉 . Bref, cessons les digressions.

Rendons à César ce qui lui appartient, le titre de la série en revanche, n’est pas de mon fait mais de celui Laurent Breillat (ça n’est un secret pour personne, on se connaît, d’où les rapprochements réguliers de nos contenus). Adieu Paris, je n’aurais pu rêver mieux, un tour d’adieu, un baroud d’honneur. Gratter le bitume de mes baskets un derrière fois, et puis basta.

Ps : Les photographies sont visibles ici : AdieuParis.

Qu’est-ce que j’en retiens ?

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Bon, on va lever le suspense tout de suite, me consacrer à plein temps à la photographie de rue ne m’a pas rendu meilleur, enfin si, mais pas directement. En pratiquant chaque jour (donc en me levant tous les matins aux aurores pour prendre enchaîner 2h de transport, et rejoindre l’arrondissement du jour, comme si c’était mon métier), je suis très vite arrivé à ce que j’appellerai « un plafond de verre ». Je suis passé de « je suis lâché dans la rue et je n’ai pas confiance » à « ça va, la rue est mon royaume« . Très vite, c’est 2 jours, donc environ 12 heures de prises de vue.

Au tout début, j’étais un peu perdu, j’avais forcément (comme tout le monde à ce moment là) peur de me faire repérer, peur de la situation qui dégénère ou peur de ne simplement pas y arriver. J’avais aussi peur de ce qui pouvait en découler : rester loin et produire une photographie de rue à la mi-molle. Sauf qu’au bout de deux jours, petit à petit, j’ai compris que les gens n’en ont pas grand-chose à faire de ce que peut chercher un grand dadais perdu avec son appareil photo. Un constat qui est particulièrement vrai à Paris, mais qui doit sans doute l’être aussi ailleurs. En plus, ma technique d’approche s’est améliorée (on y reviendra).

Du coup, on arrive au fameux plafond de verre, une fois que l’on sait faire, que faire ? L’image la plus appropriée (et ça n’étonnera personne) qui me vient à l’esprit pour illustrer cela est celle du musicien en studio. Quand on s’enregistre seul, on passe les 2 premières journées à brancher, régler, tester, bricoler, mais ensuite, il faut bien avoir quelque-chose à mettre sur la piste. Et le vrai combat a été là. En pratiquant quotidiennement, j’ai gagné beaucoup de temps parce qu’en continuant à faire de la photographie de rue ponctuellement, il m’aurait fallu des semaines pour vaincre ces peurs et en arriver là, mais il y avait quand même un problème à résoudre. Mais avant d’approfondir cette partie créative, terminons d’abord sur le contexte général du projet : j’ai bien galéré.

Ces 2 semaines de photographie de rue n’ont pas été faciles pour plusieurs raisons, la première c’est que je suis parti en pensant avoir de l’expérience (2 ans à photographier mon trajet quotidien dans les transports en commun) alors qu’elle ne m’a strictement servi à rien : dans le métro vous êtes dans un espace clos, les gens sont embarqués à quelques mètres de vous pour au moins 5 minutes, vous n’avez pas à leur courir après. Vous devez être discret (au risque de passer 10 stations à expliquer à votre voisin ce que vous fichez), mais la matière vient à vous toute seule, il n’y a qu’à repérer les personnes intéressantes dans le flux qui vous est amené. Pour AdieuParis, ça a été l’inverse, la rue est un espace ouvert où l’on circule, et où parfois il n’y a personne. C’était un peu déstabilisant au début, je n’avais pas pour habitude de courir après la matière, mais il a bien fallu m’y mettre.

Autre point : la chaleur et le temps. Durant le projet, il a fait très chaud et le soleil a tapé fort. La bonne nouvelle, c’est que c’est la lumière que j’aime (dure, qui découpe, comme celles que l’on retrouve dans les photographies d’Alex Webb) et qu’elle a été présente pendant 15 jours, donnant une uniformité entre les images, que je n’aurais pas eue si le temps avait varié.  La mauvaise c’est que j’ai transpiré l’équivalent de 3x mon propre poids sur la période je pense. Cela m’a aussi permis de découvrir que l’eau des parcs de Paris est délicieuse (une des mieux filtrées de France) et qu’il y en a même de la pétillante, à volonté dans le Parc Citroën dans le 15ème.

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Quand je rentre dans le métro

Ceci étant dit, et comme je l’expliquais ci-dessus, j’ai rapidement dû (et pu) développer des techniques pour photographier tranquillement sans me faire repérer. Je fais partie de l’équipe des ninjas. Certains photographes demandent la permission et font des portraits de rue, mais c’est la spontanéité que je cherche et la discrétion est nécessaire (aucune des deux approches n’est meilleure que l’autre, cela dépend juste de ce que vous cherchez). Ainsi, et en exclusivité mondiale, voici un petit best-of de mes approches de Ninja :

  • Le « Je vise le truc au dessus de toi« . Technique extrêmement efficace dans les lieux touristiques (beaucoup moins au milieu du Vercors) elle consiste à s’intéresser à ce qu’il y a derrière la personne (un monument, un immeuble ou autre) à cadrer, s’approcher, et à changer de cadre au dernier moment. Cela marche très bien, surtout si vous avez un appareil télémétrique (où le viseur permet de voir le hors champ, comme ça vous avez tout le loisir de voir la personne arriver).
  • Le fameux « mon appareil est cassé je ne comprends pas« . C’est une technique que Winogrand utilisait beaucoup, qui consiste à prendre un air d’idiot perdu qui galère avec son matériel et qui fait des tests.
  • Le très simple mais efficace « je n’ai pas l’air d’utiliser mon appareil mais en fait si« . C’est ce que l’on fait quand on shoote « depuis la hanche » ou autour du cou, bref, toutes les techniques où on vise à main levée sans regarder l’écran. Tom Wood, que j’avais eu l’occasion de rencontrer à son exposition au Centre Photographique de Rouen, est un très bon utilisateur de cette méthode. Il a fait un portrait de moi pendant que l’on discutait, sans que je m’en rende compte, en faisant simplement mine de jouer avec son appareil nonchalamment.
  • Le « menu du restaurant« . Alors, c’est une technique spéciale que j’ai découverte à Paris et qui est plutôt efficace pour photographier en terrasse : faites mine de vous concentrer sur le menu (sauf si vous avez vraiment envie de manger là) qui est affiché à l’extérieur devant le restaurant, et photographiez discrètement la scène qui vous intéresse.
  • Y aller vraiment. Parce que des fois on n’a pas le choix, on n’a pas le temps ou on ne veut pas prendre le risque de ne pas cadrer correctement. Même si ça n’est pas forcément celle que je préfère, faire les choses directement c’est parfois la bonne façon de le faire. Clic-clac, c’est dans la boîte on passe à la suite. Il y a quelques photographies du projet que j’ai réalisées comme ça, notamment celle du monsieur qui s’abrite les yeux pour regarder au loin ci-dessous. Je n’ai pas eu le temps de faire autrement. Après, je rassure les débutants qui me lisent : dans 90% des cas, l’inquiétude elle est de votre côté, pas de celui de la personne qui est prise en photo. Elles, l’essentiel du temps, elles s’en fichent. Pour le reste, apprenez par cœur cet article : « Vous avez le droit de prendre en photo les gens dans la rue ? »
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Clic clac, c’est dans la boite.

Il y a aussi quelques techniques, qui vous permettent d’être plus rapide, et de passer moins de temps à prendre une photo. Et logiquement, plus vous êtes rapide, moins vous avez le temps de vous sentir mal à l’aise ou de vous faire repérer.

  • Utilisez un réglage prédéfini. Vous n’aurez jamais le temps de régler votre boitier au moment de déclencher. La plupart des appareils permettent de sauvegarder un réglage, trouvez-en un qui vous convient et laissez faire l’appareil.
  • Composez dans votre tête. Repérez la scène / personne, et ne sortez l’appareil que quand vous êtes prêt à déclencher.
  • Utilisez une focale fixe. Sérieusement, vous n’avez pas le temps de jouer avec un zoom. Et plus largement, au bout d’un moment vous connaissez votre focale et ses possibilités par cœur (ce qui sera dans le cadre ou non), ça vous fera gagner un temps précieux.
  • Si votre auto-focus ne suit pas : utilisez le zone-focusing. Prenez une petite ouverture, montez les ISO, et débrouillez vous pour que l’image soit nette à partir d’un mètre et demi devant vous (souvent cela suffit). Vous arriverez à peaufiner le réglage rapidement avec la pratique. Je m’en sers beaucoup en argentique, en numérique rarement, le X-Pro2 fait le job correctement 99% du temps.
  • Votre appareil doit être allumé et réveillé tout le temps. Cela veut dire qu’il ne doit pas être en veille, pas qu’il faut lui faire un café. Alors oui, on y perd sur la durée de vie de la batterie, mais on gagne de précieuses secondes le moment venu.
  • Gardez le doigt sur le déclencheur, tout le temps. On ne se balade pas les mains dans les poches.

Bien entendu, chacune de ces techniques ne fonctionne que si vous ne regardez pas la personne dans les yeux / ne lui prêtez en apparence aucune attention. Sinon, vous devenez aussi discret qu’Elise Lucet dans le conseil d’administration d’une entreprise du CAC 40.

Choix artistiques

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Pour ce projet, j’avais envie de couleur. C’était quelque part logique et découlant du projet Intercité. Si Intercité était une sorte d’exutoire créatif aux galères de ce transport quotidien pour le boulot, l’au-revoir donc la tournée d’adieu, ce ne pouvait qu’être coloré. La couleur, je l’ai expérimentée sur InColors, mais dans un contexte différent : c’était la matière première, le sujet principal. C’est d’elle que je partais pour faire ou non une photographie. Pour AdieuParis, c’était plutôt une contrainte (voire 16 millions de contraintes). Avec le recul je pense que mon cœur penche pour le noir et blanc pour la photographie de rue, il permet de se concentrer sur la forme, la géométrie. Quoiqu’il en soit, c’était une contrainte et je l’ai respectée jusqu’au bout (et peut-être même que j’y prendrai goût, à force).

J’aime les images très colorées, dont les couleurs sont franches, vives, avec des noirs profonds (en ça, je suis plus proche d’Alex Webb et Saul Leiter que de Meyerowitz et Stephen Shore). Ici, j’ai été servi, la lumière était là.

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Quant aux sujets, en photographiant la journée, j’avais principalement affaire à des touristes, des personnes âgées et quelques jeunes. En toute logique, les gens qui bossent bossaient. J’aime être proche d’eux, je ne suis pas du tout partisan de la photographie de rue en mode « silhouette lointaine », l’intérêt de la discipline c’est d’aller au contact des gens. Donc si la personne ne représente pas 1/3 de l’image, cela ne m’intéresse pas. Il y a aussi des images ne contenant pas de personnes, qui sont pour moi comme des pauses, des respirations dans le projet (un peu comme un pont dans un morceau de musique).
Il n’y a pas de séquencement des images, c’ est une des magies du Web dont je profite : la présentation est aléatoire et chaque visiteur se rendant sur la page du projet aura droit à une mise en page différente, créant d’autres rapports entre les images.

La question de la technique

J’aime voyager léger. En revanche j’ai utilisé un Eastpak Evanz comme sac. J’avais besoin de place… pour l’eau !

Bien que ça ne soit pas la partie que je préfère (toutes les questions techniques ont tendance à introduire un biais du type : « si j’avais pareil je pourrais faire pareil« ), j’ai bien conscience qu’il y a parfois des jeunes photographes, des débutants, qui peuvent me lire, et que savoir comment on peut faire peut les aider à faire. Et puis, j’aime avoir cette démarche de transparence sur le Blog, surtout qu’il n’y a rien à cacher. Dites-vous juste que même si vous avez un matériel différent, cela ne veut pas dire que vous ne pourrez pas en faire autant.

Pour l’ensemble de la réalisation de ce projet, ma configuration a été assez simple : un Fujifilm X-Pro2 avec un XF23mm WR (une focale équivalent à 35mm au plein format). J’ai choisi cet ensemble pour plusieurs raisons : déjà parce que c’est celui que je possède et que je ne me voyais pas en racheter un autre pour le projet (soyons honnêtes). Plus généralement, le boîtier a des fonctionnalités très utiles : il est résistant à la poussière et à la pluie (comme l’objectif) ce qui est quand même pratique quand on le transporte en extérieur toute la journée, l’autofocus est très bon (le projet est ingérable, sinon) et il dispose d’un déclencheur électronique (comme la plupart des hybrides). Ce dernier permet vraiment de bosser en toute discrétion, bien qu’il me soit arrivé parfois d’activer par erreur le déclencheur mécanique sans que cela ne pose plus de gêne à la prise de vue que ma propre surprise (et le « Oh merde » qui suit).
Quant à l’objectif, même si j’ai une préférence pour le rendu du XF35mm WR (équivalent 50mm au plein format), il est plus large et permet de pouvoir recadrer au besoin. C’est une sécurité appréciable. Les images sont aussi un peu plus vivantes, avec le 35mm j’aurais plus tendance à faire des images dans la veine de ce que peut faire Craig Whitehead et ce n’est pas ce que je recherchais là.

Concernant le réglage, j’ai d’abord utilisé le mode Programme (P) parce que je pensais que les conditions lumineuses varieraient beaucoup et que je ne voulais pas m’en soucier, mais au final, comme la lumière a toujours été là je suis resté à F8 en mode priorité ouverture. Pour la vitesse et les ISO, le boîtier permet de bloquer une plage d’utilisation, je l’ai donc réglée à 1/250 minimum pour la vitesse (pour ne pas avoir de flou de bougé) et 100-6400 pour les ISO (je suis déjà monté à plus pour Intercité, mais les conditions lumineuses étaient plus difficiles, et c’était du noir et blanc). Je n’utilise que le viseur optique, pour deux raisons : c’est plus économe en batterie, et on voit le hors-champ, ce qui est essentiel à la façon dont je pratique.

Ps : je précise que je ne suis pas sponsorisé ni affilié à Fujifilm, j'écris tout ça parce que je le pense.

Voilà, on peut clore la partie sur le matériel. Si le vôtre est différent, mieux, ou moins bien : ne vous prenez pas la tête sur ça. Vous pourrez en faire ce que vous voulez, bougez-vous juste, sortez de chez vous. L’accessoire le plus important restera toujours une paire de baskets (ayons d’ailleurs une petite minute de silence pour mes Stan Smith, qui moururent lors de ce projet. Cœur sur vous).

Édition

Arrive donc la toujours épineuse question de l’édition. Pour AdieuParis, j’ai fait absolument l’inverse de ce que je conseille le plus souvent : prendre son temps et laisser les images mariner les images. Pour mes autres projets, je mets le temps de mon côté et joue avec lui pour améliorer l’édition : je laisse les images traîner dans un coin, afin de m’en détacher, puis je commence l’édition et y reviens régulièrement.

Ici, je n’ai pas choisi de fonctionner ainsi. Le projet ayant été fait sur une période très courte, j’avais besoin de regarder dans le rétroviseur pour savoir dans quelle direction aller par la suite. C’était aussi une façon de me motiver à continuer, découvrir des images qui me plaisaient,  de me pousser à me lever le matin pour y retourner. L’édition finale qui est en ligne a été faite a posteriori (environ trois semaines après la fin de la prise de vue), mais je faisais une sorte de « pré-édition » tous les soirs. Je déchargeais la carte, triais les images du jour, et voyais dans quel sens le projet allait.

Pour faire cette édition, j’ai eu deux chances : la lumière a toujours été la même pendant ces deux semaines, dure et intense, et les différences entre les arrondissements ne sont pas marquées. Dans le lot final il y a des images des 20 arrondissements, et impossible de dire laquelle vient d’où. Bon, après, sur le terrain, il y avait des différences entre les arrondissements, j’ai préféré les 1er, 3e et 5e, qui sont à mon avis les plus simples pour pratiquer, mais ces différences sont lissées dans l’édition finale.

Le Paris que j’ai vu se dessiner au fil des sélections et que j’ai choisi de chercher est celui du temps mort. C’est un Paris en pause et pas un Paris de l’action. C’est lié à la façon dont le projet a été conçu : je n’ai pas choisi de travailler sur un sujet particulier, seulement de faire de la photographie de rue dans tout Paris. Au final, c’est la matière première qui dicte le ton des images, et aux périodes où je photographiais, Paris était calme. La couleur a aussi une place importante dans mes images, je ne sais pas si c’est lié à mon goût ou si c’est parce que c’était mon premier projet de photographie de rue en couleur, mais j’ai privilégié la couleur et la forme sur le sujet en soi. D’où les photos où l’on ne voit pas le visage, mais où l’on voit bien la couleur du vêtement, portée par une personne devenant anonyme.

Il y a deux lots d’images que j’ai choisi de ne pas garder : les vieux monsieurs (j’en ai photographié beaucoup, ils ont toujours des costumes ou des attitudes amusantes) et les gens dormant dans les parcs. Une fois qu’elles étaient insérées au projet, je les trouvais grossières, et qu’on y voyait un peu trop les ficelles dans la construction de l’édition.

J’ai aussi photographié Nicolas Dupont-Aignan. Le plus drôle étant que je ne m’en suis pas rendu compte à la prise de vue. J’étais dans une rue étroite dans le 5e arrondissement, je voulais photographier un vieux monsieur (encore un !) qui arrivait au loin, j’ai sorti mon appareil, déclenché quelques fois en jouant au touriste puis ai repris ma route. Ce n’est qu’en regardant les images le soir que j’ai eu la surprise de découvrir que Nicolas Dupont-Aignan s’était glissée dedans. Bon, au final, je n’ai pas incorporé la photographie parce que je ne la trouvais pas spécialement terrible, mais l’anecdote m’amuse beaucoup.

Nicolas Dupont Aignan-1

Enfin, il y a aussi des « gens cachés » dans les photographies. Dans les ombres, les reflets, vous pouvez me trouver, moi et les quelques personnes qui m’ont accompagné pendant ces quelques jours. La chasse commence.

Ps : au final, c'est 30 images que j'ai gardées sur les 840 prises lors du projet.

Développement

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Pour le développement des RAW, je me suis basé sur le profil Classic Chrome, disponible sur les boîtiers Fujifilm (on peut l’utiliser pour produire directement des JPG, mais ils sont aussi intégrés dans les RAW). J’ai boosté les contrastes, les noirs, et un peu la saturation. De temps en temps, j’utilise les fonctionnalités d’exposition automatique de Lightroom, pour voir si je suis complètement à l’ouest ou pas (les algorithmes sont très bons pour calculer la bonne exposition et récupérer des données là où on ne pensait pas pouvoir le faire). Il m’est arrivé de partir du travail de cette exposition automatique quand le résultat me plaisait (des ingénieurs se tuent à la tâche à créer ces algorithmes, je paie le logiciel, autant m’en servir).

Conclusion

AdieuParis, ça a été un projet court, mais intense, personnellement satisfaisant (je suis content d’avoir quitté Paris comme ça !), et riche d’enseignements. Ce temps consacré de façon intensive à la photographie de rue m’a sûrement fait progresser plus rapidement que j’aurais pu le faire avec un rythme normal. Comme dans un bon RPG, charge à moi de tirer quelque chose de bien de ces compétences par la suite. Je pense que le projet ne s’arrêtera pas là :  sans aller jusqu’à en faire un bouquin (il n’y a pas matière pour), j’ai commencé à travailler sur un petit projet autour de ces images. Je ferai une newsletter le moment venu pour vous l’annoncer 😉

Quoiqu’il en soit, si vous en avez le temps et la possibilité : faites-le. Essayez. Trouvez des réponses à vos propres questions.

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18 Comments

  1. Très intéressant. Je fais aussi de la photo de rue en période de fêtes, les gens en province profonde sont plus cool. Mais je pense que je vais essayer d’appliquer vos méthodes de travail qui me semble efficaces vu le résultat.

  2. Ta méthode « Ninja » est intéressante, je vais essayer.

    Merci

    ANITA

  3. Gauthier Christian

    Bonjour Thomas
    Je suis en pleine lecture de ton livre et je me concentre sur tes précieux conseils . Et vlan tu nous montre une superbe série en prenant le contre pied de la bible !! Tu abuses ou alors c »est peut être ça le talent ? Bon pour l’instant je termine le bouquin et je vais aller faire des photos.

    • Haha, disons que ça n’est pas comparable.
      Le bouquin parle plus de projets à long terme, réfléchis.
      Là, comme je le dis dans le making-of, je n’ai pas eu le temps de m’inscrire dans cette démarche. J’avais 15 jours et puis c’est tout. C’est un projet improvisé, ça aurait pu être un raté complet aussi.
      Même plus largement, le but c’était plus d’interroger ma pratique que de sortir de bonnes images, donc ça ne me dérangeait pas de prendre le risque.

      Quoiqu’il en soit, je commence à réfléchir à la suite, et je fais comme je l’ai écrit 😉

  4. Jon Snow

    Il y a également une fontaine d’eau pétillante dans le parc Martin Luther King (XVIIe).

  5. Baptiste

    Le Eastpak Evanz, c’était pas plutôt pour les 36 batteries que tu devais avoir sur toi en permanence pour les recharger le soir (en mettant le réveil toutes les 45 minutes histoire de mettre une nouvelle batterie sur le chargeur) ?

    Boutade à part, là on a franchement ce côté « rentre-dedans » que je trouve plus sincère dans la documentation photographique, et je trouve ça cool 😉
    La couleur est très bien gérée, et elle ne prend pas tant le pas que ça sur les géométries et les contrastes.

    Well done, c’était un peu ambitieux mine de rien mais on sent (enfin, « on »… « je » quoi) que ça t’a bien apporté! 🙂

    • Haha non les batteries ça allait. J’ai tout fait avec 3. Une me durait un jour et demi (je faisais 80 photos par jour mais l’appareil était allumé tout le temps). Franchement ça n’a pas été un problème du tout.

      Merci pour ton retour. A toi de tester !

  6. Myriam Scoyer

    Merci
    Votre démarche, telle que vous me/nous l’a partagé me touche.
    Merci

  7. Ce qui m’a frappé avec ta série, c’est cette lumière dure et ces couleurs bien contrastées. Le rendu est intéressant, et en photo de rue, on voit plus souvent du noir et blanc, donc c’est toujours sympa de voir de la couleur. En regardant d’autres photos, je suis toujours aussi surprise de ta taille, ou alors tu as réussi à trouver des petits partout ! :p La hauteur de point de vue ça joue beaucoup, quand on est petit en photo de rue, on prend souvent les gens en contre-plongée (s’ils sont debout !) et ce n’est pas toujours le meilleur point de vue … sauf pour les chaussures et les animaux domestiques ! 😀
    Tous tes cadrages ne sont pas au poil, des pieds coupés, des bouts de gens qui dépassent, mais c’est le résultat de la spontanéité de la photo de rue !
    Autant les gens sur les bancs j’ai trouvé ça répétitif effectivement, autant les petits vieux, c’est plus varié (eh oui qui l’eût cru, ils sont plus debout que les autres sur les bancs lol). Ca aurait pu donner quelque chose, mais fait autrement j’imagine ! 🙂
    La photo de rue n’est pas du tout mon genre de prédilection, mais des fois ça m’arrive, je me teste un peu et dans les techniques de ninja que je peux utiliser il y a effectivement celle où je fais semblant de régler mon appareil photo voire que j’ai un souci technique avec. Celle du « je vise un truc au-dessous ou derrière » marche plutôt bien aussi.
    C’est très fort de n’avoir vu NDA qu’après coup, bon en même temps c’est pas très grave ! :p
    Tu as eu du courage avec cette chaleur écrasante, les dernières semaines je n’ai pas pris l’appareil photo, les 45 °C dans la rame ne me donnait pas du tout envie de prendre des photos … !

    • Hello Anne, merci pour ton retour 🙂

      Pour la lumière, j’ai grave eu du bol, j’ai eu exactement la même (à une ou deux pluie près) tout le long du projet. c’était top.
      Je ne suis pas si grand que ça, genre 1m80, et je mets l’appareil à mon œil pas au dessus de ma tête haha. J’aime bien la contre plongée, ça me change un peu.
      Pour Intercité, comme j’étais souvent assis, c’était beaucoup plus « à niveau ».
      Quant au cadrage, c’est clairement un choix que j’assume. Je n’aime pas les photographies de rue parfaites et carrées (d’ailleurs c’est rarement ce que sortent les artistes que j’apprécie). La rue n’est pas comme ça, c’est le bordel, je ne vois pas pourquoi les images devraient être différentes. Y’a quelques portraits trop « propre » que je n’ai pas gardés pour ça, ils manquaient du truc bizarre que j’aime dans la photographie de rue.
      Les petits vieux j’ai vraiment hésité à les intégrer dans l’édition finale, mais je préférait avoir peu d’images et les plus variées possibles. Si ça avait duré plus longtemps j’aurais sans doute fait autrement.

  8. Bonjour Thomas,
    Résultat très sympa que ce « Adieu Paris ». Bien que grand fan de Meyerowitz, ton choix de couleurs vives et d’une lumière dure ne me gêne absolument pas, il peut tout à fait se justifier et ne dénature pas l’idée de photo de rue. Je ne crois pas qu’on doive s’enfermer dans une « manière », devenir un contempteur du noir et blanc ou de la couleur selon que l’on choisisse l’un ou l’autre. La photographie nous offre la possibilité du choix, notamment celui de faire l’un et l’autre, alors profitons-en.
    L’appréciation des cadrages est un débat interminable mais à partir du moment où les photos établissent un contact entre le sujet et le spectateur l’objectif, sans jeu de mot, est atteint. Comme tu le dis, la rue c’est un peu le bordel, ça bouge, c’est changeant, parfois c’est calme, alors, que la règle des tiers ne soit pas ta préoccupation majeure ne me paraît pas absurde. On sent les rues et les personnages vivre, on s’identifie, on sourit, bref on est dans la rue avec toi.
    Que tes Stan Smith reposent en paix 🙂

    • Merci pour ce retour Rémy, ça fait plaisir à lire 🙂
      Pour le N&B et Couleur, c’est plus une affaire de goûts perso que de choix.
      On verra bien de quoi sera fait le prochain projet.

  9. J’ai enfin pris le temps de lire ce making off après avoir découvert les photos au fil d’Intagram et Facebook. Certaines m’ont beaucoup plus, d’autres pas mal dérouté. Je me suis demandé ce que tu avais bien voulu prendre comme sujet. Maintenant je comprends ta démarche 😉
    Le choix de la couleur très contrastée et de cette lumière vive désarçonne aussi. On a l’oeil tellement habitué à des images plus soft, plus douces. Là c’est un contact avec le « réel ». Il fait très beau et très chaud, la lumière est dure et tu ne triches pas avec ça. c’est intéressant.

    Enfin, merci pour tes techniques de chasseur! J’ai osé pour la 1ere fois mettre le nez dehors pour m’essayer à la street pas plus tard qu’hier… pour les prochaines ça va grandement m’aider 😉 Mon soucis c’est que je suis dans une petite ville de campagne (+- 7000 âmes) et j’ai l’impression que les gens sont moins habitués à l’appareil photo.

    • Merci pour ton retour 🙂

      En effet je confirme, c’est un peu plus simple de pratiquer dans des lieux touristiques et/ou avec beaucoup de passage, tu passes plus inaperçu. Mais tout est question d’habitude. Bon courage !

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