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La créativité est une façon d’être

Il y a quelques semaines, un livre a attiré mon attention. Vous connaissez la rengaine : j’ai une tétrachiée de livres en retard que je dois lire (forcément, en bon collectionneur, je les achète beaucoup plus vite que je ne les lis 😅), mais celui-là est passé tout en haut de la pile immédiatement et sans l’ombre d’un doute. Ce livre, c’est celui-là :

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Rubin, R. (2024), La créativité, un art de vivre. Alisio.

Et vous me direz : « Pourquoi diable a-t-il remonté la liste d’attente si vite ? »

Eh bien, parce que :

  1. Il parle de la créativité comme étant une façon d’être (le titre du livre, en anglais, est : « The creative act : a way of being »), concept qui m’a semblé bien intéressant.
  2. Il a été écrit par Rick Rubin.

Si vous ne le connaissez pas, Rick Rubin est un producteur américain absolument légendaire. Il a produit des albums iconiques tels que (pour n’en citer qu’une poignée) :

Donc bon, quand un type avec un CV pareil vient avec un bouquin sous le bras en disant « lisez-ça, je vous parle de créativité et de pratique artistique dedans », je suis un peu curieux de le lire 😀.

Dans ce livre, il aborde la créativité en 78 points (en nous précisant bien de n’en garder que ce qui nous sera utile). Je vous laisse découvrir le menu :

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Le menu

Pour vous la faire courte, j’ai trouvé le livre extraordinaire. Alors certes, au cœur du livre, il y a très peu d’idées totalement neuves. Certains sujets sont abordés aussi dans le livre Slow photo: Photographier en pleine conscience de Sophie Howarth (dont j’avais parlé sur la chaîne), on retrouve aussi pas mal d’idées issues de l’univers de la méditation/pleine conscience, du Zen et du Bouddhisme, ainsi qu’une vibe générale assez californienne dans l’ensemble. Mais compter les idées comme un apothicaire et en tirer un score serait une grave erreur et reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Le livre de Rubin déroule son propos de façon limpide, l’écriture est parfaite, ni fioritures ni raccourcis. Si bien qu’on a l’impression que tout ce qu’il présente est évident, naturel, coule de source. Au-delà de ça, la construction le rend assez intemporel. Il parle de l’art de façon globale, sans faire de focus sur la musique d’où il vient, et les exemples pris sont assez flous pour être valables encore dans 10 ans ; bref, un bon point pour qui veut le garder jusqu’à la mort sur son bureau.

Donc dans cet article, je vais vous faire un petit tour des idées qui m’ont le plus marqué dans le livre. On va d’abord faire un grand récap’ général pour les gens pressés, puis creuser quelques idées que j’ai particulièrement appréciées.

PS : Je l'ai lu en anglais, il n'était pas traduit au moment où je l'ai acheté. Du coup, pour les citations je suis reparti de mes annotations Kindle que j'ai traduites. Elles peuvent différer de la traduction finale présente dans la version française (que je n'ai pas lue). Si vous êtes anglophone, je pense que la version anglaise est la meilleure option, elle se lit très bien et traduire c'est trahir. 

Les 12 idées essentielles

Avant de rentrer plus en détail dans le livre, dans les passages qui m’ont plu, j’avais envie de vous résumer les 12 idées les plus importantes du livre pour moi. Et en plus, si vous avez un trou de mémoire et que vous ne voulez pas relire tout l’article, on ne va pas se cacher que c’est assez pratique 😅.

On a donc :

  1. Tout le monde est créateur. La créativité est un aspect fondamental de l’humanité. Nous sommes tous des artistes dans notre façon d’interpréter le monde et de créer notre propre réalité.
  2. La créativité vient d’une source universelle. Les idées nous traversent, nous sommes des canaux. Notre rôle est de les capter et de les traduire. C’est une idée que l’on reverra plus précisément ensuite. Oubliez « source universelle » si vous trouvez ça trop bizarre. Retenez que l’on ne crée pas ex nihilo, on capte et on connecte les points.
  3. Pratiquer la pleine conscience et l’attention nous rend plus réceptifs aux idées créatives. Être présent permet de saisir plus d’informations.
  4. L’art traverse des cycles de mort et renaissance, comme la nature. Compléter une œuvre permet d’en commencer une nouvelle.
  5. L’inspiration vient quand on crée un espace vide pour l’accueillir. Comme les poumons se vident pour respirer.
  6. Le processus créatif passe par différentes étapes: collecte de graines d’idées, expérimentation, développement, complétion. Parfois une graine semblait prometteuse et ne l’est pas, ce n’est pas grave.
  7. L’excitation est le meilleur indicateur pour choisir une idée à développer. Suivez votre feeling.
  8. L’art n’est pas une compétition. Chaque artiste exprime sa singularité à un moment donné. Une œuvre d’art n’est que ça : une portion de vous à une époque.
  9. Les règles et méthodes sont faites pour être remises en question. Il n’y a pas de bonnes ou mauvaises façons de créer.
  10. Cultiver la spontanéité et l’état d’esprit débutant permet de rester ouvert à de nouvelles possibilités.
  11. Le lâcher-prise du mental conscient laisse la place au génie créatif du subconscient.
  12. Le but n’est pas la perfection mais l’expression authentique de soi. Partager notre vision unique.

Mes idées préférées

Dans cette partie, je vais rentrer un peu plus dans le détail des idées qui m’ont le plus marqué. Le but n’est pas de donner une vision exhaustive du livre (lisez-le !), mais de garder dans un coin ce qui m’a semblé le plus utile. Comme le conseille Rick Rubin lui-même, n’en gardez que ce qui vous sera utile.

La créativité pour tous

Dans le livre, Rubin met en avant l’importance de la créativité en tant qu’aspect fondamental de l’être humain, accessible à tous et non réservé à une élite. C’est sans doute un des trucs que je répète le plus : la pratique artistique est juste différente de celle d’un amateur et d’un professionnel. Elle n’est ni mieux, ni moins bien, et n’importe qui peut se lancer dedans. Ce n’est pas un prix, ni un statut et encore moins une récompense.

Les personnes qui ne pratiquent pas les arts traditionnels peuvent hésiter à se qualifier d’artistes. Ils peuvent percevoir la créativité comme quelque chose d’extraordinaire ou au-delà de leurs capacités. Une vocation réservée aux rares personnes qui sont nées avec ces dons. Heureusement, ce n’est pas le cas. La créativité n’est pas une aptitude rare. Elle n’est pas difficile d’accès. La créativité est un aspect fondamental de l’être humain. C’est notre droit de naissance. Et elle s’adresse à chacun d’entre nous.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Il ajoute aussi que la créativité ne se limite pas aux arts traditionnels mais s’applique à tous les aspects de la vie. Il est essentiel de cultiver sa créativité en restant attentif aux signaux subtils qui nous entourent et en créant un espace mental propice à la réception de ces signaux. La fameuse source universelle, tout ça, mais on va en reparler.

La captation d’idées 📡🌌

Pour Rubin, le processus créatif est une sorte de circulation d’idées énergétiques, où chaque itération combine les idées de manière unique, donnant naissance à des œuvres uniques et originales. Il invite à penser « à l’univers comme à un éternel déploiement créatif ».

L’art est une circulation d’idées énergiques. Ce qui les fait paraître nouvelles, c’est qu’elles se combinent différemment à chaque fois qu’elles reviennent. Il n’y a pas deux nuages identiques. C’est pourquoi, lorsque nous sommes frappés par une nouvelle œuvre d’art, celle-ci peut résonner à un niveau plus profond. Il s’agit peut-être d’un élément familier qui nous revient sous une forme inhabituelle. Ou peut-être s’agit-il de quelque chose d’inconnu que nous ne savions pas que nous recherchions. Une pièce manquante dans un puzzle qui n’a pas de fin.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Pour lui, il est important de cultiver la curiosité, la patience et la persévérance pour permettre à la créativité de s’épanouir et de s’exprimer pleinement. Il parle même d’une sorte d’antenne que l’on aurait pour capter ces signaux énergétiques de l’univers :

Si votre antenne n’est pas bien réglée, vous risquez de perdre les données dans le bruit. D’autant plus que les signaux qui nous parviennent sont souvent plus subtils que le contenu que nous recueillons par le biais de la conscience sensorielle.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Alors, évidemment, là comme ça, ça sent le bullshit cosmique new age à plein nez. Mais encore une fois, s’arrêter là, ça serait passer à côté de l’essentiel. J’ai eu un peu de bol : c’est une idée que j’ai découverte bien avant de faire de la photographie, grâce à la musique. John Frusciante, le guitariste des RHCP avec lequel Rubin a travaillé (et mon héros absolu en guitare), parle de sa façon de créer de la musique comme ça. Ce qui n’est pas étonnant, on peut penser que les deux en ont discuté.

D’ailleurs, si les 2 personnages vous intéressent, je vous mets ici le premier épisode de la série qu’ils ont faite dans l’émission de Rubin Broken Record (il y en a 4) :

Donc, donc, donc.

Cette idée est loin d’être ridicule et si on la reformule autrement, vous allez sûrement l’adorer aussi. En fait, ce que ça dit c’est que : vous ne créez jamais rien ex nihilo, vous ne faites que recombiner des éléments que vous captez. Vous pouvez dire qu’ils viennent de l’univers, des dieux de la photographie ou autre, on s’en fout. Ça, c’est de l’emballage, ce n’est pas le sens profond du propos.

Ainsi, votre créativité n’est pas votre capacité à générer des idées dans votre coin directement dans votre tête. Ce n’est pas comme ça qu’elles arrivent. C’est votre capacité à être attentif à ce qui vous entoure, ce qui se passe autour de vous, et à connecter les points ensemble. Et c’est pour ça qu’il parle d’antenne : il faut consciemment « capter les signaux » pour pouvoir ensuite les réutiliser. 📡♻

Par exemple : vous lisez un livre qui a une certaine ambiance que vous aimez bien. Puis en sortant de chez vous, le froid vous glace, vous vous demandez comment vous pourriez retranscrire cette sensation en photographie. Et en rentrant chez vous, une lumière bleutée traverse la rue et vous plaît.

PS2 : Oui, j'avais envie d'une touche bullshit sur la dernière phrase du paragraphe, ne me jugez pas 😬.

Petit à petit ces signaux s’accumulent, se connectent, vous donnent des idées de photographies (ou autre selon votre art). C’est à ça qu’il faut être attentif et ouvert. Si vous y êtes fermés, vous n’avez pas accès à ce que vous envoie l’univers.

Ainsi, rien ne commence avec nous, et tout le travail que nous faisons est d’une certaine façon une collaboration. C’est une collaboration avec l’art qui nous a précédés, l’art qui viendra après, le monde dans lequel nous vivons, les expériences que nous avons vécues, les outils que nous utilisons et qui nous sommes aujourd’hui.

Ce dernier point fait de l’art une porte vers notre monde invisible, nous permettant de partager des aperçus de notre paysage intérieur, au-delà de notre compréhension parfois. Louise Brunnodottir en parle un peu dans cette interview, de comment certains projets ont fait sens après coup pour elle.

Toujours sur le sujet de la créativité et de l’idéation, Rubin rajoute quelques idées dans le livre :

L’esprit du débutant : le pouvoir de ne pas savoir

L’esprit du débutant consiste à démarrer avec une pure ignorance enfantine, à vivre dans le moment présent uniquement avec un minimum de croyances figées. Le but est de voir les choses uniquement telles qu’elles sont présentées et de prendre des décisions en conséquence.

Nous avons tendance à croire que plus nous en savons, plus nous voyons clairement les possibilités qui s’offrent à nous. Ce n’est pas le cas. L’impossible ne devient accessible que lorsque l’expérience ne nous a pas appris les limites.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Ayez un environnement propice à la créativité

Pour favoriser la créativité, il est essentiel de créer un environnement propice à la réception de signaux dont on a parlé et à l’expression de la créativité.

PS3 : Si vous êtes une femme, la lecture d'Une chambre à soi de Virginia Woolf, est parfaitement dans ce sujet.

Le rôle de l’écoute 👂🏻

Parfois, les idées que l’on obtient viennent de discussions avec d’autres personnes. Qui commentent notre travail, nous donnent un avis, nous expliquent un concept, une position ou autre. Mais pour pouvoir en bénéficier, il faut savoir écouter.

Ce que Rubin dit dans le livre, c’est que formuler une opinion n’est pas écouter, et préparer une réponse ou défendre sa position n’est pas non plus écouter. Pour écouter véritablement, il faut suspendre son jugement.

La quête continue d’efficacité décourage parfois de regarder profondément les choses. La patience est nécessaire pour voir ce qu’aucun humain n’a vu auparavant, savoir ce quaucun humain n’a su auparavant, et créer comme aucun humain ne l’a jamais fait auparavant.

Le rôle du jeu et du plaisir dans la créativité

En tant qu’artistes, nous nous efforçons de préserver ce caractère ludique tout au long de la gravité de l’entreprise. Nous embrassons à la fois le sérieux de l’engagement et l’espièglerie d’une liberté totale dans la création. Prendre l’art au sérieux sans le faire de manière sérieuse.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Si nous partons du principe qu’il n’y a pas de bien ou de mal et que la créativité n’est qu’un jeu libre sans règles (on y reviendra), il est plus facile de se plonger avec enthousiasme dans le processus de création.

Nous ne jouons pas pour gagner ; nous jouons pour jouer, et en fin de compte, jouer est amusant. Rubin note aussi que le perfectionnisme peut nuire au plaisir, et un objectif plus raisonnable consisterait à trouver du plaisir dans le processus. C’est quelque chose que j’ai déjà lu ailleurs plein de fois : aimer un art, c’est aimer la souffrance qui va avec. Aimer être peintre, c’est aimer peindre avant tout, et pas uniquement présenter une toile terminée.

D’ailleurs, à propos du plaisir que l’on prend à créer, j’ai bien aimé ce passage aussi :

De par leur nature, de nombreux artistes appartiennent à l’une ou l’autre des deux catégories suivantes : les expérimentateurs ou les finisseurs.

Les expérimentateurs ont un penchant pour le rêve et le jeu, et ont plus de mal à achever et à publier leur travail.

Les finisseurs sont l’image du miroir, un reflet à l’envers. Ils se dirigent rapidement vers le point final avec une clarté immédiate. Ils sont moins intéressés par l’exploration des possibilités et des alternatives que les phases d’expérimentation et d’artisanat peuvent suggérer.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

La production artistique 🎨

Le livre est classé par chapitre, mais ils ne sont pas placés au hasard. Ils vont de l’idéation (dont on vient de parler) en passant par la production, puis la finalisation du travail artistique. Un déroulé qui est assez cohérent et qui nous amène donc à parler maintenant des idées que j’ai retenues concernant la production. Le passage de « je ferais bien ça » à « j’ai un truc dans les mains, regardez ».

L’importance de l’expérimentation

Il ne s’agit pas de croire aveuglément en soi. C’est une question de foi expérimentale. Vous ne travaillez pas comme un évangéliste qui attend des miracles, mais comme un scientifique qui teste, ajuste et teste encore. Expérimenter et s’appuyer sur les résultats.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

L’expérimentation et la prise de risques sont des éléments clés du développement de la créativité. Il est important d’être prêt à explorer de nouvelles idées et à prendre des risques pour favoriser l’innovation, la découverte, la nouveauté.

Ce qui me permets aussi de vous partager ce passage sur l’innovation, que j’ai bien aimé :

Si vous avez vraiment créé une œuvre innovante, elle risque d’aliéner autant de personnes qu’elle en attire. Le meilleur art divise le public. Si tout le monde l’aime, vous n’êtes probablement pas allé assez loin. En fin de compte, si vous êtes le seul à l’aimer. Ce travail est pour vous.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Créer des règles et briser le moule

Ah, les fameuses règles en photo. J’en ai régulièrement parlé dans mon contenu (sans doute à chaque fois que je lis une ineptie dessus), mon travail le plus complet à ce sujet était sans doute celui-ci :

Une règle est une manière de structurer la conscience.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Selon Rubin, les règles sont des limitations, et les modèles du passé peuvent être une source d’inspiration mais aussi un obstacle. Le public n’attend pas qu’on lui serve en boucle la même chose, et ironiquement les idées les plus innovantes viennent souvent de ceux qui maîtrisent les règles à un tel point qu’ils peuvent les voir au-delà ou de ceux qui ne les ont jamais apprises.

PS4 : il parle de règles au sens général dans l'art, pas spécifiquement dans le cadre de la photographie, bien évidemment.

Les règles auxquelles on obéit inconsciemment sont plus fortes que celles que l’on s’impose et sont plus susceptibles de nuire au travail. Il est essentiel d’être conscient des règles que nous acceptons et d’envisager d’essayer l’opposé pour élargir nos possibilités créatives. C’est ce dont Rubin parle dans ce passage.

Pour toutes les règles que vous acceptez sur ce que vous pouvez ou ne pouvez pas faire en tant qu’artiste, sur ce que votre voix est ou n’est pas, sur ce qui est nécessaire pour faire le travail et ce dont vous n’avez pas besoin, il vaudrait la peine d’essayer l’inverse.

Si vous êtes sculpteur, par exemple, vous pouvez commencer par l’idée que ce que vous faites doit exister dans le monde matériel. Ce serait une règle. Explorer le contraire consisterait à examiner comment une sculpture peut exister sans être un objet physique. Peut-être que votre meilleure œuvre pourrait être conçue numériquement ou conceptuellement, sans empreinte solide. Ou peut-être que ce ne sera pas votre meilleure œuvre, mais que le processus de réflexion vous mènera dans une direction nouvelle et intrigante.

Considérez une règle comme un déséquilibre. L’obscurité et la lumière n’ont de sens qu’en relation l’une avec l’autre. Sans l’une, l’autre n’existerait pas. Ils forment un système dynamique assorti, comme le yin et le yang.

Examinez vos méthodes et réfléchissez à ce que serait le contraire. Qu’est-ce qui équilibrerait la balance ? Qu’est-ce qui serait la lumière de votre obscurité, ou l’obscurité de votre lumière ?

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

J’apprécie aussi sa façon de présenter les règles comme un système étant utile et permettant de tendre vers notre objectif et non comme un carcan millénaire et traditionnel à appliquer scrupuleusement :

Les règles du baseball ou du basket-ball définissent le jeu et sont rarement modifiées. L’innovation n’existe qu’à l’intérieur de ces règles. En tant qu’artistes, nous avons la possibilité de créer un nouvel ensemble de règles à chaque fois que nous jouons. Après mûre réflexion, nous pouvons choisir de les enfreindre au milieu d’un projet si une découverte nous pousse à le faire. S’il est facile de procéder à ces changements, les règles ne servent pas à grand-chose si elles ne sont pas prises au sérieux. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises règles. Il n’y a que des règles qui s’adaptent à la situation et servent l’art, et d’autres qui ne s’y adaptent pas. Si l’objectif est de créer la plus belle œuvre possible, les directives qui servent réellement cet objectif sont celles qu’il convient d’utiliser.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

L’importance de l’intention dans un projet achevé

Un projet achevé n’est constitué que de notre intention et de nos expériences autour de ce projet. Si l’on enlève l’intention, il ne reste que la coquille ornementale. Bien que l’artiste puisse avoir un certain nombre d’objectifs et de motivations, il n’y a qu’une seule intention. C’est le grand geste de l’œuvre.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Un projet achevé n’est fait que de notre intention et de nos expériences autour d’elle. Retirez l’intention, et il ne reste qu’une coquille vide et sans intérêt. Dans le livre, il développe ce sujet sur deux axes :

  • Les œuvres d’art nous reflètent à un moment donné et l’intention que nous y avions mises à ce moment-là. C’est pourquoi, parfois, quand nous ne les finissons pas (ou mettons du temps à le faire), on a comme une distance avec elles. Nous avons changé, mais l’intention en elles est restée la même.
  • Il donne aussi un exercice intéressant : il faut essayer de retirer le plus possible d’une œuvre pour atteindre un minimum où il ne reste que l’intention, dans sa représentation la plus pure. Ça ne sera peut-être pas la meilleure version de l’œuvre, mais au pire, ça sera un exercice intéressant. Est-ce que l’intention derrière une chanson est encore là si on enlève ces chœurs ? Ce passage-là ? Et ainsi de suite.

C’est le fameux :

La perfection est atteinte, non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer.

Antoine de SaintExupéry

Gérer le doute 🤔

Nous sommes tous différents et imparfaits, et les imperfections sont ce qui rend chacun d’entre nous et notre travail intéressants. Nous créons des œuvres qui reflètent ce que nous sommes, et si l’insécurité fait partie de ce que nous sommes, alors notre travail aura un plus grand degré de vérité en conséquence.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Rubin met en avant l’importance de l’estime de soi et de la confiance en soi pour permettre à la créativité de s’exprimer. Il explique qu’il est essentiel d’accepter ses imperfections et de considérer les erreurs comme des opportunités d’apprentissage. Il est important de pratiquer régulièrement pour renforcer ses compétences et sa créativité, de persévérer dans ses efforts pour surmonter les obstacles et atteindre ses objectifs créatifs.

Une chose que j’ai apprise grâce au correcteur orthographique, c’est que j’invente régulièrement des mots. Je tape un mot et l’ordinateur me dit qu’il n’existe pas. Comme il ressemble à ce que je veux dire, je décide parfois de l’utiliser quand même. Je sais ce qu’il signifie et peut-être que le lecteur le comprendra mieux que si j’avais utilisé un vrai mot. Les imperfections que vous êtes tenté de corriger peuvent s’avérer être ce qui rend l’œuvre géniale. Et parfois non. Nous savons rarement ce qui fait la grandeur d’une œuvre. Personne ne peut le savoir. Les raisons les plus plausibles sont au mieux des théories. Le pourquoi est au-delà de notre compréhension.

Rick Rubin – The Creative Act: A Way of Being

Le doute de soi vit en chacun de nous, et même si nous le souhaitons parti, il sert un objectif. Les défauts sont humains, et une partie de l’attraction que l’on a pour les œuvres d’art est l’humanité qu’elles contiennent. Si nous étions comme des machines 🤖, l’art ne résonnerait pas, il serait sans âme. La vie apporte la douleur, l’insécurité et la peur, et ces émotions peuvent être puissantes lorsqu’elles sont imprégnées dans notre travail. Les imperfections rendent chacun de nous et nos travaux intéressants, notre art reflète qui nous sommes, y compris nos insécurités.

Accepter le doute de soi, plutôt que de tenter de l’éliminer ou de le réprimer, atténue son énergie et son interférence.

Cependant, il est essentiel de distinguer le doute au sujet de l’œuvre et le doute de soi. Le doute au sujet de l’œuvre peut conduire à une amélioration, tandis que le doute de soi peut conduire à un sentiment de désespoir, ou à une impasse. Croyez en vous 💪🏻.

(Sauf si vous faites de la macro mais 🤫)

Conclusion

La plupart des créateurs se considèrent comme le chef d’orchestre, mais en réalité, nous fonctionnons davantage comme un instrumentiste dans la grande symphonie que l’univers orchestre. Nous recevons, redonnons, dans un cycle infini. Nous n’avons peut-être pas une grande compréhension de ce magnum opus, car nous ne voyons que la petite partie que nous jouons. C’est sans doute ça le plus beau d’ailleurs.

J’espère que cet article vous aura donné envie de lire le livre de Rubin (que je vous recommande chaudement, vous l’avez compris).

J’ai écrit cet article « à chaud », juste après en avoir terminé la lecture. La lecture était au final assez dense, riche de leçons, et je ne sais pas trop ce que j’en retiendrai vraiment, concrètement, pour ma pratique artistique dans les années à venir. Mais au moins j’aurai cet article comme un mémo m’indiquant ce que j’avais apprécié à l’époque. Il faudra aussi, sans doute, que je me replonge dans mes notes sur le livre plus tard. Ce livre, c’est comme un bon morceau de rap, à chaque écoute on voit des choses nouvelles et j’en ai probablement manqué.

Et si vous voulez me faire un retour sur les idées présentées ici, ou si vous l’avez lu aussi, n’hésitez pas, la boîte à commentaires est faite pour ça.


Cette fois-ci, pendant l’écriture de cet article, j’ai fait très smooth avec cette playlist :

La parole est à vous

On discute de l’article ?

Une réaction, une précision, une contre-idée : tous les retours sont lus et la plupart obtiennent une réponse.

Commentaires

7 réponses à « La créativité est une façon d’être »

  1. Avatar de Alain Aubry

    Merci pour cet article très intéressant qui ouvre ou réouvre pas mal clefs. Il mérite d’être lu et relu à tête reposée pour s’en imprégner et donne envie d’aller plus loin en lisant le livre ce que je ne vais pas tarder à faire.

  2. Avatar de Gilles RICHER
    Gilles RICHER

    J’ai aussitôt acheté le livre suite à ton article, car je suis certain qu’il me permettra une meilleure approche de mon intention dans ce que je souhaite créer. Je suis en effet certain qu’en matière d’art, il faut être surtout soi-même et tout ce qui peut nous aider dans ce chemin parfois difficile est bon à prendre.

    1. Avatar de Thomas Hammoudi

      Top, j’espère que la traduction française sera bien !

  3. Avatar de chiarappa
    chiarappa

    Salut Thomas, Salut à vous,
    Lors de mes études d’Arts Plastiques, j’ai découvert le travail de Joseph Beuys pour qui, même éplucher une pomme de terre peut être un acte artistique, dans sa démarche il avait cette ouverture au monde, aux choses, il savait connecter, faire des liens, associer, combiner ce qu’il recevait pour redonner autrement. J’ai découvert également le travail de Rirkrit Tiravanija, un artiste qui cuisine et dont la pratique s’inscrit dans l’art relationnel, bref, mes années d’études et de recherches personnelles m’ont conduit progressivement vers plus de liberté et je crois aussi de créativité. « essayer encore, rater encore, rater mieux » Samuel Beckett est aussi une devise qui m’accompagne, au quotidien, chaque action peut devenir un acte créatif, faire la cuisine, comme aller marcher, prendre un bain ou planter des choux, il s’agit bien d’un état, c’est ce qui j’apprends à mes élèves mais c’est aussi ce que j’apprends d’eux. Pour conclure je pense à cette phrase de Robert Fillou « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » https://www.youtube.com/watch?v=m1mf8NxwOlk&t=40s
    Bonne soirée

  4. Avatar de Martial Maurette Photographe

    Intéressant…
    Bref, vivre, de, par et pour La Photographie.

  5. Avatar de Poussier Hervé
    Poussier Hervé

    Bonjour,
    Je viens de lire le livre de Charles Pépin  » Vivre avec son passé « .
    Il parle avec Bergson d’un puits d’où peut jaillir une énergie créatrice.
    Notre attention au présent ,contrairement à l’idée de vacuité du zen , doit être corporelle , psychique et poétique , et emplir aussi ce vaste entonnoir d’où sort trop peu souvent une petite goutte de création …
    Merci
    Hervé

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