De l’influence de l’influence sur nos photographies (avec Aurélien Pierre)

Date de la dernière mise à jour : le 3 septembre 2018


T: Nous y revoilà, Aurélien et moi, à retranscrire nos conversations numériques. La dernière fois, nous avions parlé de l’influence des autres sur nos photographies, en rédigeant l’article sur Harry Gruyaert une notion qu’il évoque m’a laissé un peu perplexe, surtout qu’il n’est pas le premier à le dire. Dans l’interview, il explique qu’il ne faut pas se laisser influencer (voir ici), que les jeunes photographes voient trop de livres et quand quand il regarde leur travail il peut dire “lui il a trop regardé ceci, lui il a trop regardé cela”. Martin Parr aussi en parle dans ce billet : il peut lire les influences dans le travail des artistes, et ce n’est que quand elles ne sont pas présentes qu’il est intrigué.

Mais du coup, cela me met un peu en porte à faux avec la démarche que j’ai ici : me cultiver, avoir un bagage solide pour savoir ce qu’il est possible de faire, et tracer ma route. La phrase que je répète souvent est “Aucun pianiste n’ignore qui est Chopin” (alors que de nombreux photographes ignorent parfaitement qui est Avedon). C’est un sujet délicat. Toi, comment tu gères l’influence des autres sur tes images ? Tu penses qu’un œil expert pourrait les retrouver ?

Ps : pour plus de lisibilité le texte d’Aurélien est en bleu, le mien en gris

A : Avant toute chose, j’aimerais bien savoir comment on fait pour ne pas se laisser influencer. On vit en société, c’est à dire dans un groupe de gens qui partagent un lieu de vie, des valeurs communes et une culture commune. Donc l’art naïf à la Dubuffet, ou le bon sauvage non corrompu à la Rousseau, pour moi c’est du fantasme. Fatalement, dans ta vie, tu es confronté à la culture, et si ça n’est pas celle des musées, c’est celle de la télé, de la radio, d’internet, ou de la rue. Tu ne pars pas « vierge » en art, quelle que soit ta discipline.

Sur les forums, il est facile de savoir qui regarde quelle chaîne YouTube d’entrepreneur de la formation photo, d’autant que le conditionnement est esthétique plutôt que sémantique. Sur Instagram, c’est encore pire parce que c’est intéressé : tout le monde fait la même chose pour espérer ramasser des abonnés conditionnés aux mêmes photos sur-saturées, sur-éclairées, sans audace ni prise de parti.

Ceci étant posé, à mon avis l’enjeu est d’avantage de choisir ses influences et de se « programmer l’œil » de façon à se créer un univers artistique cohérent avec ce que l’on est, voire avec ce qui nous fait du bien, que d’essayer de rejeter tout apport extérieur. L’art, ça sert aussi à se faire du bien, et s’entourer de bons bouquins, de bons peintres, de bons cinéastes, etc, c’est un peu comme décorer son premier appart’. Ça te construit, dans un sens.

Je suis évidemment influencé par ce que je vois, par ce que j’aime et surtout parce que je n’aime pas. Ne serait-ce qu’à cause de toute la merde qu’on est obligé de voir alors qu’on n’a rien demandé (le niveau visuel de la pub, à Montréal, c’est à pleurer), il faut se laver les yeux de temps en temps avec du travail de qualité. Et puis, effectivement, je pense qu’il faut fréquenter le travail de gens qui sont allés au bout de leur discipline, pour voir ce que ça fait et ne pas s’endormir dans sa tour d’ivoire.

Par exemple, je ne sais si j’aurais fait du nu sans Jérémie Mazenq, même si aujourd’hui, je le trouve très (trop) lisse et pas assez audacieux. Je n’aurais pas fait de l’érotique non plus sans Mapplethorpe. Et je n’aurais pas fait de photo tout court sans le magazine Géo. Mais après, il faut savoir que je viens d’un milieu assez rigide, peu artistique, de fonctionnaires administratifs, artisans et ingénieurs, donc des influences assez tristes. Sans l’apport culturel extérieur, je ne me serais peut-être jamais aventuré sur ce chemin. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que ça a vraiment démarré quand j’ai mis 6 000 km entre eux et moi, en déménageant à Montréal.

Donc à un moment donné, dans mon cas, il m’a fallu des gens audacieux et brillants pour me montrer qu’il existait autre chose, en dehors de mon univers. Mais, finalement, c’est plus un point de départ, ou un coup de pied au derrière, qui m’encourage simplement à aller plus loin. Ce que Mapplethorpe a fait est sacrément couillu (dans tous les sens du terme), mais je ne vais pas pour autant essayer de refaire du Mapplethorpe. Par contre, Mapplethorpe m’a montré qu’une photo de poing dans le c** pouvait être intéressante, visuellement léchée (XD) voire drôle, et ça, ce fut une révélation. Cependant, il y a toujours une étape de digestion, d’assimilation et de prise de recul nécessaire entre le moment où tu reçois ta claque visuelle, et le moment où ça commence à changer ta perception de ton medium.

La photographie est une expérience non linéaire. Quand tu fais la photo, tu as ton idée ou intention de base, le résultat obtenu quand l’obturateur se referme (qui dépend de l’intention, mais aussi de facteurs techniques ou aléatoires comme les circonstances et la personne en face), la sélection des photos publiées (qui peut respecter l’intention de base ou partir dans une autre direction), et enfin la retouche (idem). En langage mathématique, c’est un problème non linéaire à 4 variables dépendantes, où l’influence d’autrui peut se manifester à chaque étape.

Est-ce que ces influences extérieures se gèrent ? Je n’y pense pas vraiment, en fait. 165 ans après l’invention du daguerréotype, tout a été fait en photo. Donc tu sais déjà que, quoi que tu fasses, tu risques de marcher sur les plates-bandes de quelqu’un d’autre. Donc en fait, ta différence n’est pas tant dans le sujet que tu traites que dans ton état d’esprit au moment de faire la photo : est-ce que tu cherches à reproduire (une image, un style, etc.) ou à la faire avec tes tripes, et peu importe ce qui va arriver ?

Depuis plus d’un an, j’ai pris mes distances avec la plupart des réseaux sociaux, et pour les seuls que j’utilise encore, c’est d’avantage en mode écriture qu’en mode lecture. Et je trouve que ça m’a fait beaucoup de bien, créativement parlant, parce que ça m’isole des modes et de la recherche de succès. J’ai retouché cette semaine des photos que j’avais faites l’été dernier, et j’ai eu l’impression que j’aurais pu les avoir faites hier, tant elles représentent ce que j’aime et ce que je cherche. Or ça n’arrivait jamais auparavant, après un an j’étais passé à autre chose, et mes images antérieures n’avaient plus d’intérêt à mes yeux.

Est-ce que, toi, tu sens la même ambivalence entre l’apport des maîtres à ta vision et l’effet d’étouffement provoqué par la photo de masse dans ta production photographique ?

T: Je comprends ce que tu veux dire sur l’influence de la société, c’est clairement évident, et on ne peut y échapper. Pour cela, il faudrait vivre dans des cavernes, au fond du Vercors, et là encore, on pourrait copier ce que fait le voisin. Le propos de Gruyaert (et que l’on retrouve chez Parr, etc.) porte plus sur l’idée de filiation, je pense. L’idée que pour certains artistes, l’on puisse tracer un trait, connecter les points, et remonter dans leurs influences. Après, il y a un juste milieu entre héritage et copie (un peu comme l’ont fait certains peintres européens, je pense à Klimt et Van Gogh avec l’arrivée des œuvres japonaises en Europe).
J’aime bien ton idée de se « programmer l’œil » par la culture, à voir et à reconnaître, voire à produire, certaines choses. Entre les lignes on peut lire aussi une autre idée (que j’extrapole sans doute, mais on est là pour ça) : celle de la finalité. Un programme doit donner un résultat attendu, ou plus ou moins attendu. C’est sans doute là que doit être mise la limite, entre « je prends A et je donne A+ » et « Je prends A et j’en fais B ». On peut aussi pousser un peu plus loin l’idée sous l’autre expression que tu emploies « l’art nous construit », si tel est le cas, on peut imaginer la pratique comme la construction d’un immeuble. Où les premiers étages (représentant la culture) conditionnent et forment ce que sera la suite (forcément, on ne met pas une maison avec piscine au 3e étage d’un immeuble) mais sans rien dire de ce qu’ils contiendront précisément au final. C’est un cadre, le plan minimal.
En revanche, je ne suis pas certain que tout ait été fait en photographie (bien que j’ai dit le contraire sur le Blog – ici), disons que c’est plus nuancé. Oui, comme dans la littérature, le cinéma, et autre, tout a été dit, les mythes fondateurs (le fameux voyage du héros) sont éculés, retournés, grattés jusqu’à l’os. D’où l’émergence de la photographie conceptuelle dans les années 70, qui plaçait la réflexion artistique au cœur du discours, là où l’image aurait atteint ses limites. Mais entre les deux (le tout est fait VS il ne reste que des concepts), je pense qu’il reste quand même un peu de place pour travailler, justement en ayant des travaux personnels. Chaque personnalité/parcours étant unique, et ayant donc un angle d’approche propre. Enfin, sur ça, je suis presque certain que tu vas me tacler que ce n’est qu’une histoire que l’on raconte à notre génération d’égocentriques, tous tournés sur nous mêmes et nos egos, et le merveilleux de nos êtres.
C’est cool par contre de travailler sur le temps long, je m’y suis mis (en m’y forçant à moitié, ça n’est pas dans ma nature de toute façon d’abreuver internet de mes productions, j’essaie d’être un artiste, pas une marque de fringues) et on y gagne clairement. C’est le fameux sas dans lequel je laisse mariner mes images le temps de me décider, utilisé sur un temps suffisamment long, on se détache assez rapidement des modes passagères.
Alors, pour répondre à ta question (après avoir répondu à ton propos, sur ce Blog, la politesse prime !), je ne suis pas certain de ressentir un étouffement par la photographie de masse. C’est clairement quelque chose que je survole de très loin. Au début de ma pratique (et comme beaucoup de gens), j’ai cherché à découvrir ce qui était bien, apprécié, populaire, pour essayer de comprendre ce qu’il fallait faire. Donc, on va voir l’Explore de Flickr, le top de 500px et on observe (je ne cite pas Instagram, j’y suis arrivé très tardivement). C’est ce que l’on pourrait appeler « réfléchir par analogie », au lieu d’analyser les éléments d’un problème factuellement (« Comment développer un style en photographie ?« ) et d’y apporter des éléments de réponse, on observe ce qui a déjà été produit, et on applique à soi-même cette même pratique. Tim Urban de WaitButWhy (un blog US que je te conseille vivement) en parle en appelant ça « Chief Vs Cook« . Le chef ou le cuisinier. Le chef dispose d’ingrédients, et il réfléchit à la construction de sa recette, de par son expérience, et un peu d’expérimentation, là où le cuisinier ne fait que suivre une recette préétablie (la réflexion par analogie citée ci-dessus). Du coup, en me remettant à la photographie (fin 2013), j’ai commencé par faire le cuisinier, et assez vite, je me suis fait chier. Donc j’ai commencé à m’en détacher, à prendre de la hauteur (début 2015, j’ai ouvert le Blog vers octobre suite à ça).
Et c’est là que les choses se corsent, parce qu’en effet, si je ne sens pas l’étouffement provoqué par la photographie de masse, celle de ma culture pèse lourd. Disons qu’on pourrait considérer, très grossièrement, qu’elle se compose de 2 pans : le style et la méthode. Pour la méthode (le plus simple à analyser), j’ai clairement une approche de Chef : je regarde ce qui a été fait, comment, par qui, avec quelle idée à la base, quelle construction, etc. J’essaie de voir ce qui marche, d’en tirer des leçons et de garder ce qui m’est utile (donc pas forcément tout, c’est comme une trousse à outils au final, on connaît tous les moyens à disposition, et on utilise certains en fonction des besoins). C’est typiquement le genre de truc qui fini dans un article, (comme Toute l’intransigeance du noir et blanc, en trois œuvres magistrales). Pour le style, c’est un peu plus compliqué, parce que même s’il y a une part qui est explicable, verbalisable, il y en a aussi une grande qui ne l’est pas. Prenons le style d’Alex Webb, dont j’apprécie énormément l’œuvre. Ses images sont colorées, chaudes, saturées, avec des noirs profonds et des compositions riches. Ça, c’est quelque chose que je pourrais réemployer facilement au besoin, pour construire mon propre style (à partir du sien et de plein d’autres disons). Mais est-ce que c’est tout ce qui fait sa photographie ? Est-ce qu’en te disant ça, si tu n’as jamais vu une seule de ses images, tu arrives à t’en faire une représentation juste et proche de ce qu’elles sont vraiment ? J’en doute. Il y a une part d’inexplicable (que l’on pourrait affilier au Punctum de Barthes), et je pense que c’est celle-là qui s’ancre profondément en nous, à différents niveaux selon l’autorité/le niveau de reconnaissance du photographe en question et l’intérêt personnel que l’on a pour son œuvre.
Et c’est cette part-là qui m’inquiète un peu, et qui est l’objet de la présente discussion. Je me demande si au final, en accumulant ces influences, je n’ai pas biaisé ma propre voix. J’espère que non, parce que bon, j’y fais relativement attention, ou j’en joue. Pour le projet InColors, je m’étais amusé à « croiser » les influences comme ça : Eggleston avait tenté de faire de parfaits faux Cartier-Bresson à ses débuts. Qu’est-ce qui se serait passé si ça avait été l’inverse ? C’était l’idée de base, et petit à petit c’est devenu un projet personnel, issu de cette réflexion, mais portant plus sur la couleur dans les villes et l’image que l’on en a. En fait, ce qui me travaille beaucoup, c’est une des choses que dit Gruyaert dans l’interview, qu’à son époque, il n’y avait personne de qui tirer une quelconque influence (en photographie, il est un des précurseurs de la couleur, mais il était bien influencé par la peinture flamande, ce qui se retrouve dans sa gestion de la lumière, bref), et que du coup, ils étaient contraints d’être libres. On retrouve la même chose chez les photographes historiques, comme Brassaï, ou Cartier-Bresson (influencés par les surréalistes certes, mais pas par d’autres photographes). C’est cette espèce de pureté créatrice originelle dont je me demande si on ne l’a pas perdue, et que l’on pourrait retrouver on s’intéressant à d’autres médiums à l’avant-garde de l’art (la réalité virtuelle par exemple). C’est peut-être quelque chose que j’idéalise un peu (comme les débuts du rock dans les années 60, où tout était à faire); je serais curieux d’avoir ton avis là-dessus.

La pureté créatrice, t’y crois toi ? Et plus généralement, comment tu fais pour savoir ce qui est vraiment de toi dans tes images ? C’est quoi la part irréductible d’Aurélien Pierre dedans ?

A: La notion de filiation se retrouve dans tous les milieux « intello » : sciences humaines, philosophie, et même en sciences pures et appliquées. On récupère les thèses de ses profs, et là soit on tue le père, soit on poursuit son travail, mais dans tous les cas, on ne part pas vierge.

En photo, j’ai aussi l’impression qu’on définit notre goût surtout par rapport aux photos des autres, que ça soit comme référence à suivre ou comme référence à éviter. Donc qu’il y ait un juste milieu entre inspiration, héritage et copie éhontée, on est bien d’accord, le vrai problème c’est de le définir de façon univoque (c’est toujours le matheux qui parle). Tant qu’on n’a pas de référentiel objectif pour ça, la position de ce juste milieu est décidée un peu à la tête du client, dans les procès pour plagiat par exemple (juger l’art, ça doit être assez funky).

Ce que tu décris à propos de ta culture artistique qui t’étouffe représente assez bien ce que j’ai vécu en musique : l’enseignement psychorigide que j’ai reçu au conservatoire m’empêche toujours de « créer », et ça fait quelques années que je ne joue presque plus parce que j’ai trop l’impression de radoter les mêmes compositeurs décédés sans rien apporter de nouveau. C’est frustrant. Et en même temps, quand je m’essaie au jazz, j’ai l’impression d’apprendre une langue étrangère dont la grammaire a l’air plus permissive mais est en fait trois fois plus complexe (swinguer est beaucoup plus compliqué que raboter négligemment une coche sur deux). Et puis là je viens de m’y remettre, et j’entends des accents que je n’entendais pas avant. Les pianistes jouent Bach de façon linéaire et chiante. Le truc c’est que, même dans les pièces à deux voix, même dans les partitas, Bach c’est presque toujours de la fugue à trois voix : il suffit d’accentuer certaines notes, et la 3e voix se dessine et rend la ligne mélodique pas mal plus marrante (ça swingue sans bouger d’une pulsation). Du coup, j’ai essayé la même chose dans les sonates de Beethoven, et encore une fois, c’est beaucoup plus amusant

Quand je dis que « l’art nous construit », ce n’est pas de la façon linéaire dont tu l’entends (toujours des maths), avec la culture comme fondation, et tes apports personnels par dessus. À mon avis cette construction est plus anarchique (la nature, c’est le bordel qui minimise l’énergie consommée pour assurer sa survie) : l’art participe à une réflexion sur notre environnement, notre rapport au monde, aux autres, c’est un élément supplémentaire, moins méthodique, peut-être plus organique, qui s’ajoute à l’observation empirique de la réalité, et à son étude scientifique. C’est une façon complémentaire d’aborder et d’expérimenter la réalité en y ajoutant une part d’imaginaire. Ça fait très longtemps que la seule chose qui m’intéresse est de comprendre le monde : sa physique, mais aussi la psychologie des individus et des foules qui le peuplent. Ma photographie est un peu une sorte de collecte d’échantillons. Je ne fais pas de photos conceptuelles (sauf de temps en temps pour rire), avec des accessoires, une mise en scène etc. (j’appelle ça de la photo décorée). Alors la part irréductible d’Aurélien Pierre dans mes photos (ça y est, je me prends pour Alain Delon), elle n’est pas censée se voir. Disons qu’elle peut se voir dans le sujet choisi pour la photo, parce que je photographie des trucs qui m’intéressent ou m’amusent ou me choquent, mais c’est tout, et je ne suis pas graphiste. Je me fous du style. Je trouve qu’il n’y a rien de plus prétentieux que de vouloir « développer son style », ça ne sert à rien et ça ne marche jamais, de toute façon. L’esthétisme m’emmerde. Le style est un truc qui se développe par accident chez des gens qui ont pratiqué suffisamment longtemps. Et puis il faut voir aussi qu’on définit le style d’un photographe sur ses photos connues et/ou populaires, donc en fait c’est un peu un biais de confirmation qui fait qu’on voit ce qu’on a envie de voir (surtout chez les artistes décédés).

Quand je fais un portrait, je veux qu’on sente l’humain qui est dessus. Ce que je donne à voir est faux, c’est édité, c’est artificiel, mais c’est le jeu : l’image n’est pas la réalité, la carte n’est pas le territoire, le témoignage n’est pas les faits. Un portrait n’est pas une photo d’identité. Même une photo d’identité n’est pas vraiment une photo d’identité. Mais enfin, si l’artifice est assez fin pour qu’on accepte de se laisser berner, et qu’on rentre dans l’image quand même, alors c’est gagné. Sortir l’appareil photo, c’est un peu aller à la rencontre de l’autre, l’étudier : ça répond à une forme de curiosité. Dans une séance portrait, il y a une discussion, ce n’est pas juste bonjour-clic-clac-au revoir. À l’inverse, ma copine pose souvent pour Wanda Malfara, une photographe de Montréal qui fait des photo super kistch où tout ce que je vois, c’est la tartine de Photoshop. Ça pour moi, c’est niet : quand l’artifice est évident au point que tu ne peux plus passer à travers, je suis incapable de « voir » la personne ni d’apprécier la photo, et c’est juste mauvais (et passons sur le mauvais goût…).

Je suis photographe à mi-temps. Le reste du temps, c’est de l’ingénierie. En fait, c’est le même travail : on crée des trucs qui sortent de notre tête en devant composer avec des limites extérieures (la matière et les gens). La différence c’est que l’ingénierie doit suivre une voie méthodique, raisonnée, alors qu’en photo je m’autorise à être bordélique et instinctif. S’il y a un style « Aurélien Pierre », je ne sais pas, je m’en tamponne, et ce n’est certainement pas voulu. Pour reprendre à mon compte Maurice Ravel, dans son Esquisse autobiographique, qui lui-même reprenait Mozart (si ça, ce n’est pas se planquer…) :

Je n’ai jamais éprouvé le besoin de formuler, soit pour autrui soit pour moi-même, les principes de mon esthétique. Si j’étais tenu de le faire, je demanderais la permission de reprendre à mon compte les simples déclarations que Mozart a faites à ce sujet. Il se bornait à dire que la musique peut tout entreprendre, tout oser et tout peindre, pourvu qu’elle charme et reste enfin et toujours la musique.

Maurice Ravel

Moi, si j’étais tenu de définir mon style, ce serait seulement pour le marketing.

En plus, pour revenir sur la notion d’influence, je pense que tous les photographes que j’ai beaucoup aimés ont fini par me lasser, justement parce que leur « style » finit par être trop prévisible, répétitif, confortable. Tu n’as pas cette impression ?

T: Une fois n’est pas coutume, avant de répondre à ta question je vais me permettre (parce qu’on est chez moi après tout, dans mon canapé virtuel 2.0, avec du brandy virtuel 2.0) de rebondir sur des sujets que tu soulèves. Digressons donc un peu.

Je ne trouve pas qu’il soit prétentieux de vouloir développer un style. J’entends par style une sorte de patte, une marque de fabrique reconnaissable, et c’est plaisant d’avoir ça. De savoir qu’entre mille, on reconnaîtra notre photographie tout de suite : qui arriverait à passer à côté d’un portrait fait par Bruce Gilden au milieu d’autres ? Je vois ça comme l’aboutissement d’une pratique. Après je te rejoins sur la façon de l’obtenir, je ne crois pas (ou peu) aux recettes préconçues pour arriver là. La seule façon possible c’est le travail, encore et encore. C’est de bosser sur un sujet jusqu’à l’os, puis un autre, puis un autre, puis un autre, de développer son goût (pas de ce que l’on amène à soi mais de ce qui en ressort), et l’accentuer. En sus de l’aspect marketing que tu évoques, il y un côté “validation sociale”, avoir un style, c’est être reconnu par ses pairs, c’est exister. Le véritable intérêt est là, sinon, personne n’en aurait rien à taper d’avoir un style. Est-ce que les gars qui bossent à la DDE en ont quelque-chose à faire de la forme des trottoirs et de développer un style dans leur production ? Non, parce que tu n’en retires aucune valeur socialement. Le “J’ai fait ça et on reconnaît que c’est moi” n’a aucun intérêt.

Je te rejoins complètement sur le style des photographes populaires, on n’en retient que les archétypes. Je suis tombé sur deux exemples récemment, qui m’ont bien amusé. Le premier c’est Bruce Davidson : pour moi c’était LE photographe du métro à New-York, dans les années 80. Tu sais, le métro des films de gangsters, sale, plein de tags, où les gangs traînaient. Je l’identifiais comme ça, et si on m’avait demandé de décrire ses images, je serai parti de celles que j’avais en tête de ce projet là. Sauf que j’ai acheté aux enchères un lot de Photo Poche (une belle occasion !) et dedans il y en avait un qui lui était dédié. J’étais content, parce que la photographie de rue, et celle dans les transports en commun, c’est mon dada, mais… aucune trace de ces images dedans ! Le Photo Poche est dans sa première édition de 1984, alors que Subway est sorti en 1986, donc après. Et le début de sa carrière, contenu dans le livre, est assez différent (sans l’être radicalement) de ce pour lequel il est connu maintenant. Si j’avais construit mon image mentale de son « style » à partir de là, il aurait été très différent de celui que j’ai maintenant de lui. Donc oui, on se base et se biaise en partant de la fin et des grandes œuvres pour dire qui a fait quoi et comment.
L’autre exemple, c’est celui de Cartier-Bresson et de cette image :

C’est marrant, parce que j’ai longtemps pensé que c’en était une de Doisneau. On ne retrouve rien de la géométrie de Cartier-Bresson dedans, la composition est assez classique, et le sujet, joyeux, bon enfant, humaniste, très français crie le style de Doisneau autant qu’il est possible de le faire (je précise que je n’accuse pas Cartier-Bresson de plagiat, ça n’est pas du tout le sujet et c’est stupide quand on connaît la philosophie du bonhomme). Bref, je n’ai jamais mieux compris ce qu’était le style de Doisneau qu’en regardant cette photographie. On y voit en creux, dans le manque, tout ce qui fait celui de Cartier-Bresson, et dans ce qui nous trompe, celui de Doisneau. Au final, elle me met sans doute devant les limites de ce que l’on sent entre les lignes dans ton propos : les images mentales que l’on se construit sur les œuvres des « grands » photographes. Même s’il existe un cœur solide dans l’œuvre d’un photographe qui serait typique de lui, en jouant sur les bords et sur les périodes, on peut faire dire ce qu’on veut à un corpus d’image. Enfin peut-être pas ce que l’on veut (on ne fera jamais passer du Serge Ramelli pour du Meyerowitz) mais on a quand même de la souplesse.

Ceci étant dit, revenons à ta question. Le problème que j’ai pour y répondre, c’est que la plupart des photographes que j’apprécie sont morts soit physiquement, soit artistiquement. Alors, cela ne change absolument rien à l’immense respect que j’ai pour leurs œuvres, mais des gars comme Harry Gruyaert ou William Eggleston continuent de vivre sur les travaux qu’ils ont produits il y a 40 ans (Eggleston vient de sortir un livre Election Eve sur la veille de l’élection de Carter, et Gruyaert East/West un double livre qui regroupe ses photographies des années 80, mettant face à face USA & URSS). Donc oui, assez logiquement, tout est prévisible, répétitif, et confortable. Rares sont les photographes à se renouveler constamment et à aller chercher toujours ailleurs leurs sujets. Je pense notamment à Meyerowitz, un temps photographe de rue, puis paysagiste / coloriste, puis travaillant sur le 11 septembre, et maintenant s’approchant de l’art plastique et de l’histoire de l’art en photographiant les objets des vieux maîtres de la peinture. Mais c’est une exception. Donc ouais, de façon générale, cette lassitude dont tu parles, je l’ai aussi.

D’ailleurs, je dirais que c’est lié à la façon dont on découvre des artistes. La découverte se passe toujours en 2,5 temps (je dis ça et pas 3, juste pour enquiquiner le musicien en toi 😀 ) :

  • Oui/Non. C’est le plus rapide, soit j’aime et j’achète, soit je n’aime pas et ça reste sur le rayonnage. Là, ça prend 2 minutes pour se décider.
  • Il y a la phase « groupie attitude » : je lis le livre, je le retourne, je prends des notes, et si vraiment j’apprécie l’œuvre j’en fais un billet pour partager la découverte au monde entier.
  • Il rejoint le panthéon des photographes dans un coin de ma tête. Cela devient une référence auquel je fais appel dans un débat, une réflexion (« Tiens, untel a fait comme ça, comment je pourrais faire ?« ), ou comme base pour me guider sur un sujet.

C’est dans cette dernière étape que la lassitude arrive. On connaît l’œuvre, il n’y a plus rien de neuf, la nouveauté viendra du prochain photographe à rentrer dans ma tête.

Au final, quand je relis ce qu’on se dit depuis tout à l’heure, et la citation de Gruyaert en introduction, j’ai l’impression que ce qu’il en ressort ce n’est pas que l’on se fasse vraiment influencer par nos maîtres et que cela marque nos travaux, mais plutôt qu’on se construit une image biaisée d’un style dont la réalité peut être contestable et que, par l’autorité artistique de la personne dont il est issu, on l’intègre un peu trop en nous. Mais en fait, on comprend que l’on pourrait user et abuser de toute la culture du monde sans que cela n’ait un impact sur nos photographies, il faudrait simplement garder ça à l’esprit : à s’inspirer du style d’un artiste, on n’expire que des clichés. T’en penses quoi ? Ça pourrait marcher ?

A: Je pense qu’il faut séparer le style (esthétique), et la voix (sémantique).

Par exemple, si tu prends Dorothea Lange, c’est la voix de l’Amérique de la grande Dépression et des travailleurs pauvres. Son style est plutôt simple, c’est du documentaire, mais intimiste et direct : tu prends ses photos dans la tronche.

Dorothea Lange, Migrant Mother.

Richard Avedon repasse sur le sujet 40 ans après Lange, avec sa série In the American West. Le style est différent, mais ça n’est pas l’essentiel : la voix change aussi. Avedon a gardé dans ce « reportage » sa signature visuelle : le fond blanc avec un éclairage frontal, sans contexte, et un sujet qui pose. Le problème, c’est que cette exclusion du contexte donne un effet « cabinet de curiosité » qui isole le sujet du spectateur et de son environnement. Ses photos sont plus artificielles, plus posées. Il y a deux lectures contradictoires à faire de ce travail :

  1. Avedon cherche le pittoresque (au sens premier) et nous donne à voir des tronches tordues caricaturales et extraordinaires,
  2. Avedon offre le traitement « VIP » (habituellement réservé aux célébrités) aux prolétaires de l’Ouest pour éviter la victimisation : ses sujets ont des attitudes fières, voire hautaines.

Avedon est donc plutôt la voix de la dévictimisation du pauvre.

Boyd Fortin, Thirteen Year Old Rattlesnake Skinner, Sweetwater, Texas, 3/10/79

Richard Avedon – Boyd Fortin, Thirteen Year Old Rattlesnake Skinner, Sweetwater, Texas, 3/10/79

Après ça tu as Sebastiao Salgado qui parcourt le monde depuis 40 ans pour photographier aussi les travailleurs pauvres, les exploités et les génocidés. Et pourtant, visuellement, ça n’a rien à voir : Salgado est résolument graphique, ses photos sont esthétiques, avec une attention particulière accordée aux formes, aux textures, renforcées par un traitement recontrasté en post-production (depuis qu’il est passé au numérique). Salgado est la voix de la transfiguration picturale de la souffrance.

Gourma-Rharous, S. Salgado

Gourma-Rharous, S. Salgado

Donc on a 3 photographes qui ont traité le même sujet. Leur style (visuel/esthétique) est différent, soit. Mais ce qui les distingue le plus, en fait c’est leur voix, leur parti-pris vis à vis de leur sujet. Salgado n’hésite pas à esthétiser le malheur, il le présente de façon spectaculaire et graphique. Avedon insiste sur le côté fier et assumé : ses sujets ne sont pas montrés en victimes, mais presque en conquérants. Lange insiste sur l’aspect banal, intime, et plus intérieur de ce malheur.

Après, qu’Avedon serve sa voix avec un fond blanc ou Salgado avec des contrastes graphiques, c’est pratiquement un accident. Il y aurait probablement eu d’autres moyens d’arriver au même but, mais chacun fait ce qu’il sait faire.

Je suis d’avantage sensible à cette signature sémantique, aux sujets traités et aux prises de position, qu’à la signature visuelle, aux codes graphiques. Annie Leibovitz ou Patrick de Marchelier, c’est joli mais ça n’a rien à dire. Je ne sais pas si Annie Leibovitz serait connue aujourd’hui sans avoir shooté John Lenon 4 heures avant que quelqu’un d’autre le shoote (et pas au Mamiya). Idem pour de Marchelier s’il n’avait pas été le photographe de Lady Di.

Si tu peux imiter le style de quelqu’un, c’est à dire ses gimmicks visuels, c’est beaucoup plus compliqué de copier sa voix (quand il en a une), parce que ça participe d’une certaine sensibilité. Les photos de Dorothea Lange n’ont aucune signature visuelle particulière, c’est même assez banal. Comme celles de Vivian Meier par exemple. Mais il y a un truc qui t’attire dedans, quelque chose de profondément humain. Et le problème des 3/4 des photographes actuels, c’est qu’ils ont souvent un style, mais rarement une voix. En clair, avec quelques astuces de composition et quelques presets de [ton nom de logiciel photo ici] tu fais la même chose qu’eux.

Et finalement, le style, c’est la partie décorative de la photo. Ce n’est pas là où tu mets tes tripes.

Conclusion

N’ayant plus rien à contester/préciser/contredire dans le propos d’Aurélien, je m’arrêterai donc là. Je pense (je pourrais presque dire « nous pensons » à la lecture du fil de ce billet), qu’au final l’influence de l’influence sur nos photographies est à manier avec prudence, mais qu’en faisant attention à ce que l’on met de nous (la voix dont parle Aurélien, j’aime beaucoup l’idée), et ce que l’on construit en empilant les sources (le style), on peut arriver à une photographie qui nous est propre, sans que le fait de se remplir la tête de culture ne soit un problème.


Même si ça va filer la chair de poule à plus d’un, je vous laisse sur :

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16 Comments

  1. Francine

    Très bel échange. Chaque fois que je lis un de tes articles, une petite lumière s’allume dans le tunnel de ma réflexion, qui me permet de me rapprocher d’un pas ou deux de ce que je veux vraiment faire.

    C’est le haut de gamme des blogs photos. Merci ! 🙂

  2. Georges

    Quel plaisir de suivre votre évolution au fil de la discussion. Vous donnez l’impression de vous être enrichis mutuellement – et nous lecteurs aussi du coup – en rebondissant sans cesse sur les arguments de l’autre. Passionnant à lire vraiment

  3. Thomas, quand tu parles de peintres européens, tu dois parler de Klimt, avec un K, probablement.
    Ceci dit, après la lecture de votre échange, qui ne n’est peut-être pas tout à fait une conversation, je me suis demandé si j’avais un style ; et bien, j’ai un style qui n’en est peut-être pas un, justement. Je m’amuse à dire que je fais des photos de nul. Mais en réalité, je photographie ce que je ressens, ce qui m’intrigue, m’interpelle, m’amuse… et c’est à peu près tout. Je n’ai pas de démarche réellement artistique, je suis juste une sorte de témoin. Un témoin ordinaire.
    J’aimerais laisser ici deux conseils de lecture, si tu le permets :
    La soif d’images, Matthieu Raffard, chez Transboréal
    et Le mystère de la chambre claire, Serge Tisseron, chez Flammarion

    • Hello !
      Oui, bien vu, une vilaine faute de frappe s’était glissée là.
      Témoigner c’est bien déjà.
      Merci pour les conseils, je ne ocnnais pas le premier, mais ai déjà lu le 2e (que j’ai un peu oublié, faudrait que je le relise… !).

  4. Baptiste

    Coucou!

    Quelques autres pistes de réflexion sur le concept de « style » :

    Dans la continuation de la réflexion d’Aurélien (…enfin, si je comprends bien), on peut considérer que le « style » est intégré à la personne et qu’il s’exprime par une pratique approfondie, pas juste « en cherchant son style » (ça c’est du bullshit pour moi, le style ne se cherche pas. Tout au plus on élargit ses horizons de possibilités, mais fouiller une bibliothèque pour « se trouver un style » est une énorme absurdité).
    Un peu comme à la Renaissance où certains s’avançaient à croire que l’oeuvre d’art était contenue dans le bloc de marbre et que le rôle de l’artiste n’était que d’avoir à la fois la vision et la technique pour faire ressortir celle-ci.
    En tout cas je considère que le style comme quelque chose de profondément ancré en nous, pas inné mais pas vraiment acquis consciemment. Il ne faut pas le chercher mais le laisser venir nous chercher en quelque sorte.
    La deuxième piste, ce serait de se demander si la notion de style n’est pas sociétale.
    J’entends par là que cette notion serait définie par les autres, sans qu’on ait vraiment de prise dessus. Je veux dire, je prends en photo ce que j’ai envie de prendre en photo, je joue ce que je veux jouer, je ne me demande pas « Oh mon Dieu mais je peux pas jouer ça c’est pas mon styyyyyle ». Nan, tout ce que je veux c’est m’exprimer.

    … Mais je digresse. Très bon échange, à la fois très constructif et instructif! C’est notamment intéressant de confronter deux visions assez différentes, personnellement il y a un côté très « carré » dans la réflexion d’Aurélien que j’apprécie beaucoup, c’est sûrement mon côté ingénieur aussi 😉
    Ce qui ne veut absolument pas dire que je n’aime pas ta façon de raisonner hein! 😀

    Allez, bisous bye!
    Source : http://www.topito.com/top-facons-insupportable-au-revoir-pendaison : Oui, j’ai vraiment cherché pendant deux minutes les manières les plus pourries de dire « à plus! ». Promis, la 7 n’est un pas un message caché! 😀 )

    • Haha, je ne succomberai pas à ce clickbailt ! Aurélien est ingénieur aussi, vous vous êtes trouvés !

      Pour les deux pistes de réflexion je te remercie, c’est intéressant et pertinent. D’ailleurs, le côté « statues dans le marbre » l’artiste découvre existe encore. C’est comme ça que Frusciante dit composer !

  5. « Influence » inclue une idée d’écoulement continu qui détermine une action (c’est l’influence chère aux astrologues comme aux lobbyistes). Je ne suis pas sûr que cela soit le cas dans le processus créatif ; j’y verrais plutôt l’idée du terreau qui s’accumule au fil du temps, chaque couche nouvelle se mêlant aux plus anciennes pour former un magma riche où les plantes vont chercher à différentes hauteurs les substances qui leur conviennent. Ex : admettons que je sois dans un jardin public, le boîtier à la main. Il y a d’abord l’humeur du jour ; si je viens d’apprendre que je vais être papa, ce seront plutôt couleurs pastel et enfants sur le gazon ; si ma copine vient de ma plaquer, ce sera du noir-et-blanc bien frappé, la statue moussue au fond du parc, le vieillard solitaire, etc. Ça , c’est l’immédiat, l’humus, le sol humide ou asséché, Mais ensuite ? Jusqu’à quelle profondeur mon inconscient va-t-il plonger sa racine pour trouver l’oligo-élément qui lui est nécessaire ? Mystère et confusion ! Admettons (-re) que je sois d’humeur sombre et que j’ai pris ma statue solitaire : et tout le monde de me tomber dessus : « Tu t’es pas foulé, c’est une décalque de Doisneau ! ». Oh non, braves gens, je jure qu’au moment où j’ai déclenché, je ne pensais pas à lui, c’est un hasard. Ouais, hasard mon œil ! Ma cervelle est allée extirper du plus profond, non pas une image, mais l’idée d’une image, une vapeur, un gaz qui s’est solidifié en montant à la surface. Dans le fatras, c’est ça qui est sorti mais cela aurait pu être aussi bien une phrase, une musique, un tableau : nous sommes libre de créer, mais sommes-nous libres de notre création ? Pas d’illusion, la page que nous croyons blanche n’est qu’un palimpseste mal gratté.

    Amistat a tots e totas

    PS spécial Thomas : étant absolument rétif aux réseaux sociaux, je ne peux pas te suivre sur Facebook. Tant pis pour moi.

    • Que d’idées dans ce commentaire. Je maintiens qu’influence est le bon mot, l’ouvrage de JC Béchet, Influences. Un jeu photographique, en explique très bien les mécanismes. Quant à l’idée de « couches » j’y adhère, mais je pense qu’elle est totalement inconsciente. De toute façon un projet se défini autant à l’édition qu’à la prise de vue (si ça n’est pas plus), et là on a toute la latitude de prendre des décisions rationnelles. Ton approche me fait penser à ce que disait Baptiste :

      Un peu comme à la Renaissance où certains s’avançaient à croire que l’oeuvre d’art était contenue dans le bloc de marbre et que le rôle de l’artiste n’était que d’avoir à la fois la vision et la technique pour faire ressortir celle-ci.

      • L’idée du bloc de marbre repose sur la pré-existence et l’inéluctable (c’est La Destinée, supérieure à Zeus qui fait qu’Achille devait être tenu par le talon) : il n’y a à proprement parler pas de création puisque l’artiste ne peut faire autrement que mettre au jour ce qui est de toute éternité.
        L’idée du terreau repose sur le vécu : je ne peux faire revivre (même inconsciemment) ce que je n’ai pas vécu.
        Grâce efficace et grâce suffisante, vieux combat.
        Je me passionne en ce moment pour l’œuvre de Pierre Molinier (1900-1976) : peintre et photographe, il est à cent mille lieux de ce que j’aime mais son travail est tellement étrange, biscornu et, pour le moment, tellement impénétrable pour moi que je ne peux m’en détacher. Est-ce que finalement il fera strate, lui aussi ? Je n’en sais fichtre rien, mais il faudrait certainement un temps de vie que je n’ai plus pour que l’amalgame se fasse. Mais en aucun cas je ne serai libre de l’effacer de ma mémoire.
        Bon, finalement tout ceci n’est que billevesées et coquecigrues : appuyons sereinement sur le déclencheur, on verra bien après.

  6. Jon Snow

    Bonjour,

    Merci l’échange est intéressant.
    J’aime l’idée que la recherche d’un style ne serait rien d’autre qu’une (énième) recherche de reconnaissance – ça m’arrange en fait car je n’ai pas de style 😛
    Et que ce qui fait le photographe, c’est son message, son propos, ses « tripes »: comme dans d’autres disciplines artistiques, en photographie il s’agit d’avoir quelque chose à dire.

    Cdt

    Jo Snow

  7. J’ai pris la décision de ne plus être influençable. Qu’est-ce que vous en pensez ?

    (Patrick Sébastien)

    Désolé :))

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