De l’influence des autres sur nos photographies (avec Aurélien Pierre)

Date de la dernière mise à jour : le 24 juillet 2017


Temps de lecture : 19 minutes et 10 secondes


Introduction

Voilà un vaste sujet, qui m’est tombé dessus un peu par hasard. Ce n’est pas une idée que j’ai eue de bon matin et que j’ai choisi de traiter de A à Z à coups de philosophie, exemples, et petites blagounettes, comme il est d’usage ici. L’idée est venue en discutant avec Aurélien Pierre. Les habitués du Blog doivent savoir de qui il s’agit, puisqu’il officie souvent dans les commentaires. Aurélien, c’est le type qui fait LA remarque qui manquait au billet, sort l’argument cinglant, l’exemple pertinent. Bref, la cerise sur le gâteau. Par ailleurs il est aussi photographe et blogueur, je vous conseille au passage ces deux billets :

C’est lors d’une discussion qu’il m’a posé la première question du corps de ce billet et on commencé à échanger sur ce sujet. Au fur et à mesure on s’est rendu compte que c’était plutôt intéressant, et qu’il serait judicieux de faire un billet (de mémoire c’est Aurélien qui l’a suggéré), et hop, nous y voilà.

C’est une approche que j’aime bien, déjà parce qu’elle change, et qu’une bonne façon de progresser c’est de ne jamais traiter les problèmes de la même façon, mais aussi parce qu’elle apporte une réponse concrète et ancrée dans les pratiques. Point de théorie ici donc, mais des expériences, partis pris, histoires.

Ps : pour plus de lisibilité le texte d’Aurélien est en bleu, le mien en gris

Maintenant que tout cela est dit, démarrons ce que l’on pourrait appeler :

La grande conversation

A : Toi tu fais pas du tout de studio/portrait/nu ?

T : Oh non, pas du tout ! Principalement pour deux raisons, d’une part je n’aime pas travailler avec d’autres personnes, en être dépendant pour mon travail, et j’aime la spontanéité. J’ai commencé la musique en seconde, y’a plus de 10 ans (de la guitare, pour t’avouer mes plus humbles secrets).  Et ce qui a fini par me lasser, c’est la dépendance vis-à-vis des autres. La musique, c’est comme le polyamour, c’est un couple à beaucoup de personnes. Tu dois trouver des gens qui ont les mêmes envies que toi, les mêmes goûts, les mêmes disponibilités, gérer les répétitions (ce qui représente aussi de l’investissement), les enregistrements, démarcher pour trouver des lieux où jouer, le tout pour un résultat aléatoire. Bref, j’ai fini par me lasser.

Donc, non, très peu de portrait et de studio pour moi. J’ai essayé un peu au début, quand je me cherchais, mais je n’ai pas accroché. Je préfère travailler seul au final.

A : C’est marrant, moi, comme pianiste, ce qui a fini par me peser c’est de toujours jouer tout seul. Au conservatoire, le pianiste est le seul interdit d’orchestre, sauf en soliste, et comme il faut obligatoirement une pratique musicale collective, on se retrouvait tous en chorale. J’aurais voulu faire de la musique de chambre, mais ça arrivait au troisième cycle et je me suis sauvé avant.

Aujourd’hui, au quotidien, je parle plus souvent à mon ordinateur qu’à des gens et ça finit par peser aussi. C’est comme ça que je suis venu au portrait, il y a un peu plus de 2 ans, précisément pour rencontrer des gens. Ce qui fait marrer mes amis parce que je suis généralement assez misanthrope.

La photo de rue me plait pour le côté social voire polémique, mais le studio me donne du temps pour approfondir et explorer. Le souci de la spontanéité, c’est que c’est fugace et tu n’as pas beaucoup de temps pour approfondir.

T : C’est drôle, au final on est parti de la même base (la musique) mais dans des directions complètement inverses ensuite. Si la photographie était un sport, j’aurais tendance à comparer la photographie de rue à un combat. A la différence de ce que je peux faire en architecture / urbain qui serait proche du tir à l’arc : on a le temps de faire, de préparer, de viser, et je ne tire souvent qu’une fois.

Aquarium

Aquarium (Barcelone)

En photographie de rue, tu te bats presque je trouve, d’abord contre toi-même, dans ton rapport aux autres (il faut quand même se bousculer un peu pour rentrer dans leur espace privé comme ça) et aussi contre la rue. Faut battre le pavé, marcher, chercher. Tu n’as souvent qu’une occasion de faire les choses. C’est comme ça que ça s’est passé pour la photographie ci-dessous, je photographiais autre chose, j’allais ranger mon appareil quand les deux dames sont passées, je n’ai pu faire qu’une seule image. Pas le temps de plus.

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Paris (2017)

En plus de cette difficulté, ce qui toi te manque (l’absence de possibilité d’approfondir) moi m’accroche. Il y a une citation de Garry Winogrand que j’aime beaucoup :

Je photographie pour voir à quoi ressemble le monde une fois photographié.

Garry Winogrand

Cette part de mystère est addictive. Tu sais que tu vas quelque part, mais tu ne sais jamais vraiment avec quoi tu vas revenir, et ce qu’il y aura dans la boite.  Un peu comme les notifications sur les réseaux sociaux : il s’est passé un truc, mais il faut ouvrir/cliquer pour savoir. Au final, on se fiche que tante Huguette ait aimé notre dernier statut, on ne clique pas pour ça, on clique parce que la tentation de savoir est trop forte. Alors, oui, il faut abandonner une part de contrôle sur ton travail pour avoir droit à cette petite dose de mystère, mais j’aime bien ça, je pense que ça me manquerait dans un univers plus contrôlé. Ah, et tant qu’on y est, c’est marrant, mais je n’ai pas du tout le même rapport aux autres en tant que photographe que le reste du temps. Généralement, je suis très sociable et pas timide du tout, mais quand je photographie c’est tout l’inverse. Je fais de la photo de rue en mode Ninja, comme si je n’assumais pas ce statut. Du coup, j’utilise principalement la technique de l’idiot perdu pour photographier tranquillement.

Et toi, tu gères comment ton rapport aux autres dans le studio ? Et puis, est-ce qu’on peut vraiment contrôler les gens avec lequel on bosse ? Moi j’ai abandonné, mais y arrives-tu vraiment ?

A : Je comprends ta vision de la photo de rue. C’est un genre que je pratique moins que toi, par contre, et j’ai toujours du mal à rentrer dans l’intimité des gens. Mais j’ai beaucoup de mal à penser la photo de rue comme un sport, pour moi c’est plus une expérience sociale. Un peu comme de la sociologie, sans la partie analytique qui en fait une science, juste en restant au niveau de la collecte de faits. J’aime explorer les relations entre les gens, leurs interactions, trouver des histoires à raconter.

La bise, Montréal, 2016.

La bise, Montréal, 2016.

Il y a une composante politique et souvent polémique dans ma photo de rue, aussi. Je photographie ce qui m’énerve, les injustices, les trucs débiles, c’est ma façon d’être un activiste de salon. Même si j’évite d’en faire trop, parce qu’il y a quand même un paradoxe à aller traquer l’injustice sociale avec autant d’argent en matos dans mon sac photo. La photo ci-dessous montre un sans-abri qui dort sur un rebord de mur devant la Bibliothèque Nationale du Québec, vide et éclairée pour la nuit. De l’énergie gaspillée d’un côté de la vitre, et l’absence de sécurité matérielle basique de l’autre. J’évolue dans un milieu d’ingénieurs, de chercheurs, de cadres… La photo de rue, c’est ma façon à moi de garder un pied dans des réalités sociales auxquelles je pourrais ne jamais être confronté si j’avais envie de les ignorer, comme beaucoup de mes amis. Il est très facile de penser qu’il suffit de travailler pour réussir quand tu omets la malchance qui peut foutre une vie en l’air (maladie, contexte familial, etc.).

Sans-abri dormant devant une bibliothèque vide, Montréal, 2016.

Cependant, l’essentiel de ma pratique est la photo « posée », en studio ou pas, portrait ou nu. Pour rester dans la métaphore sportive, c’est d’avantage une danse de salon qu’un combat. Le photographe essaie de mener la danse, mais il doit travailler en coopération avec son sujet, pas en confrontation. Son boulot consiste à emmener le sujet photographié sur le chemin qui l’intéresse, pour creuser un aspect de sa personnalité ou de son identité qui l’a interpellé. C’est un genre de manipulation bienveillante. C’est vrai qu’on ne contrôle pas tout, mais on contrôle au moins le temps, le lieu et la lumière, on peut donc induire le rythme et pas le subir comme dans la rue.

Mon studio est chez moi, je peux créer une atmosphère avec de la musique, en offrant un café ou un thé avant de commencer, en commençant une conversation, en prenant la température. Je fais des séances photo de 2 à 4 h, mais le temps passe vite. Parfois, je discute plus que je ne fais de photos. Parfois, la personne est plus réservée, et c’est un genre de discussion muette qui se met en place. Ça demande beaucoup d’empathie, c’est épuisant. Beaucoup de mes modèles sont anglophones, aussi, donc je dois gérer la traduction simultanée de et vers l’anglais en plus.

Comme toi, néanmoins, je me transforme radicalement pendant l’acte photographique. Je suis d’un naturel solitaire, pas asocial mais plutôt renfermé dans mes pensées. Il se passe toujours beaucoup de choses dans ma tête, ça grouille en permanence. La photo est l’occasion de faire un pas vers l’autre, de sortir de mon cloître intérieur pour étudier mes semblables. Il faut que je sois cordial, voire chaleureux. C’est une compétence que je n’avais pas forcément à la base, je l’ai développée en cours de route.

Du coup, hormis l’adrénaline du moment, c’est quoi qui te motive à aller photographier des gens dans la rue ? Est-ce que tu as un projet plus global, ou un but à long terme ?

T: Déjà, je ne pense pas que ça soit l’adrénaline du moment, plus celle de ne pas savoir ce avec quoi je vais repartir. Cela va sans doute être une réponse extrêmement simple, mais ce qui m’a motivé à la base c’est mon goût pour la photo de rue. J’ai toujours apprécié et admiré le travail de grands maîtres (il me serait difficile de faire une liste exhaustive et définitive, mais Saul Leiter, Louis Faurer, William Eggleston, Josef Koudelka, Bruce Gilden sont les premiers noms à me venir à l’esprit) et j’ai aussi eu envie de mettre ma pierre à l’édifice. Pour le moment je n’ai pas de projets à long terme, je fais en fonction des idées qui me viennent et pour le moment ce n’est que sur du moyen terme que je sais ce que je vais faire (6 mois – 1 an). Je travaille sur le trajet que je fais chaque jour, le Rouen-Paris-Rouen. On y croise des gens très différents, et il y a une sorte de folie à être parqués ainsi, volontairement, dans les transports, ça m’intéresse de photographier ça.

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Paris (2017)

Mais clairement, ça ne sera pas l’oeuvre d’une vie. Je ferai ça, et c’est logique, que tant que je ferai ce trajet, après, j’aurais donné ! Pour la suite, je ne sais pas encore, cela déprendra de mes envies du moment. Je vois vraiment mon travail comme quelque chose sur le long terme (et non une course quotidienne aux likes), j’ai bien conscience que l’on ne retient, sur des décennies de carrière, qu’une ou deux photographies des grands photographes. Donc je me laisse le temps, je pense qu’au fond, ce que je veux, c’est simplement faire la mienne de photographie.

Je rebondis au passage sur ce que tu as dit sur les sans-abris, encore une fois (ça va devenir une habitude !) nos avis sont contraires (mais pas contradictoires, c’est déjà ça). Dans la photographie de rue, comme je le disais, je vois ça comme un sport de combat, il y a donc une part de courage à avoir dans ce rapport aux autres. Et (de la façon dont je conçois les choses) j’ai toujours trouvé les sans-abris comme des “adversaires” trop faciles. Il y a plusieurs raisons : ils ne bougent pas ou peu, ne font plus vraiment attention aux gens qui passent, et n’ont pas vraiment de moyen de se défendre : aucun ne nous fera un procès. Je me prive peut-être d’un message social intéressant, mais je préfère aller dans l’autre sens. L’aboutissement, ça serait de devenir avec le temps un fearless photographer comme disent les Américains, ça serait d’aller coller mon boîtier sous le nez d’un mec dans un costume qui vaut dix fois le prix du contenu de mon sac. Implicitement le message ça serait : “La rue est à tous, tu étais dedans, je t’ai eu, 1-0 l’ami ». Mais encore une fois, il n’y a pas vraiment de bonne approche je pense, du moins j’éviterais d’en prêcher une, chacun son rapport à la rue.

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Paris (2017)

Il y a aussi une différence énorme entre ce qu’on fait : c’est le rapport au résultat final. Dans mon cas, je suis le seul commanditaire, il n’y a personne à satisfaire. Alors, parfois, quand une image me plaît, je me dis que j’aimerais bien l’offrir à la personne qui est dessus. Parfois je me demande si je ne devrais pas avoir un jeu de tirages dans mon sac “au cas où”. En plus, ça serait marrant comme expérience sociale, d’aller voir un inconnu et de lui offrir une photo de lui, prise des mois avant, je serai curieux de voir leurs réactions. Mais quoi qu’il en soit je suis “maître” de mon travail.

Dans ton cas, il y a forcément la personne en face qui sait qu’elle est prise en photo, et qui attend forcément quelque chose. Comment tu travailles avec cette “contrainte” ? Est-ce que c’est vraiment une contrainte d’ailleurs ? Quelle place tu laisses à l’autre dans ton processus de travail ?

A : Oui, c’est là qu’est la différence entre nous, comme la photo de rue n’est pas un combat pour moi, il n’y a ou il ne devrait y avoir que des gagnants. D’ailleurs je ne fais pas de clichés « faciles » de sans-abris, ils ne sont jamais reconnaissables et j’évite toute photo qui ne respecterait pas leur dignité. Je suis d’accord avec le fait que c’est une cible facile, beaucoup en abusent, mais mon but est plus de montrer la pauvreté anonyme, presque allégorique. Un jour, il y a an ou deux, j’étais avec un copain photographe dans le quartier des spectacles de Montréal, proche de l’endroit où j’ai fait la photo du monsieur couché. Un SDF nous aborde, on commence par lui dire qu’on n’a pas de liquide, et là il nous répond « je veux pas de ton cash, tu sais, je suis un être humain, je veux juste avoir une discussion normale avec d’autres êtres humains ». On a fait un bout de chemin dans la nuit montréalaise avec ce sans-abri qui nous racontait sa vie et sa solitude, sans trop savoir quoi lui répondre parce que dans ces moments là tu t’en veux presque d’avoir un chez-toi confortable qui t’attend. Mais j’étais loin d’imaginer que le principal problème de ces gens n’est pas tant de dormir dehors et de ne manger qu’une fois de temps en temps, mais plutôt le fait d’être isolés, traités avec pitié ou mépris, jamais d’égal à égal. Beaucoup ne reviennent pas de la rue parce que la solitude les a rendus à moitié fous. En attendant de pouvoir régler le problème, j’essaie au moins de le documenter.

Mais je photographie aussi les riches, leurs névroses me fascinent. Cependant, l’implication sociale est moindre et je n’hésite pas à être plus cruel avec eux. La photo ci-dessous a été faite pendant le C2 Montréal, un cycle de conférences hors de prix pour businessmen créatifs (C2 = Commerce & Créativité), et donc plein d’hypocrisies. Ici, j’ai essayé de capturer le sentiment de solitude qui émanait de beaucoup des participants, d’autant plus frappant et paradoxal que l’événement est dédié au « réseautage » et à la mise en relation de professionnels… qui finalement terminaient scotchés à leur(s) écran(s) comme des no-life.

Ces emails qui ne sauraient attendre, Montréal, 2016

Ces emails qui ne sauraient attendre, Montréal, 2016

Concernant le portrait ou le nu, les attentes dépendent beaucoup. Pour le nu et parfois en portrait, je travaille surtout avec des modèles professionnels, du coup leur seule attente est d’être payés. Ça c’est le pied parce que tu peux tenter des choses, élaborer, fignoler tes images. Les autres sont des amis ou des rencontres, et là ça varie. Très rarement, je tombe sur une personne qui veut avoir l’air plus mince, plus grande, avoir plus de poitrine, etc. En général, c’est la fille qui crache le plus sur les standards de beauté « magazine » qui te harcèle pour que tu la transformes en bombasse sur Photoshop (on n’est pas à un paradoxe près…). Le plus souvent, les gens me font confiance et me laissent aller dans la direction qui m’intéresse. Ils ont plus besoin d’être rassurés que de contrôler le shooting. Quelquefois, tu tombes sur quelqu’un qui veut absolument tout contrôler, et là ça se passe mal. En général, c’est la fille qui fait un peu de photo et qui a des amis photographes « qui savent », là tu retrouves à devoir reproduire des moodboards Pinterest sans aucune plus-value.

La difficulté n’est pas tant de satisfaire les attentes de ton modèle que de trouver à quoi tu vas pouvoir l’employer. Il y a des gens excentriques, des gens rêveurs, des gens qui s’y croient, des gens qui expirent la sensualité, des gens mystérieux… C’est à toi d’identifier leur profil, leur caractère, et de comprendre où tu vas pouvoir les emmener, quel genre de photos tu peux faire, pour ne pas les forcer dans une voie qui ne leur convient pas et où les images seront mauvaises ou juste passables. Par exemple, je ne demande jamais aux gens de sourire, et pourtant c’est le premier réflexe des amateurs. À moins d’être acteur, sourire sur commande est une très mauvaise idée, on voit tout de suite que c’est factice. Et de toute façon, les gens heureux ça m’emmerde.

Avec les modèles pro, la difficulté est qu’ils font toujours un peu la même chose, ils ont développé des automatismes, ce qui fait que tu peux vite finir avec la même photo que 50 autres photographes qui ont travaillé avec la même personne. Donc j’essaie en général de leur proposer quelque chose qui les sorte de leur zone de confort. Par exemple, ci-dessous, Fredau Hoekstra-Wallace est une modèle internationale qui vient de prendre sa retraite après une carrière de 8 ans. Originaire de Hollande, elle a l’air de sortir d’un Wermeer et les photographes adorent la montrer en jeune fille rêveuse, éthérée, mélancolique, etc. Je l’appelle affectueusement la Reine des Fées. C’est toujours un peu pareil, et elle en a marre, et c’est entre autres pour ça qu’elle s’arrête. Quand j’ai travaillé avec elle, j’ai voulu lui faire un portrait plus dur, plus sombre, non retouché, et elle a beaucoup aimé l’idée.

Not your regular fairy Queen, Montréal, 2016.

Not your regular fairy Queen, Montréal, 2016.

Après, difficile de savoir lequel de nous deux est le plus maître de son travail. Tu cherches des opportunités, moi je les crée. D’un autre côté, tu ne réponds qu’à toi-même et je suis parfois obligé de tenir compte du veto du modèle avant la publication. Ce sont deux rythmes différents.

Dans la rue, comment choisis-tu tes sujets ? Qu’est-ce qui fait que tu déclenches ? Il peut y avoir une sorte de banalité à faire tous les jours le même trajets, comment décides-tu de ce qui est moins « banal » ou plus pictural ?

T: Ok, je vois comment tu fonctionnes. Pour répondre à ta question, on va dire qu’il y a deux catégories de personnes. En fait, il faut bien comprendre que pour Intercité, le projet ce n’est pas de photographier les transports, mais tout ce que j’y croise (bien que Paris soit un peu plus représenté, parce que j’y suis la journée et donc plus motivé qu’à Rouen aux aurores). Il y a donc d’une part les gens que je vois tous les jours, que j’ai repérés et qui sont des “icônes” de ce parcours pour moi. Je sais que je veux les photographier, qu’il faut qu’il fassent partie du projet. C’est le cas de la dame ci-dessous, toujours là du mardi au vendredi. Jours fériés inclus.

Paris (2016)

Je les photographie parfois tous les jours, 1 ou 2 clichés, jusqu’à avoir la bonne comme ça. Mais c’est parfois très long, il y a un vieux monsieur, avec une barbe terrible, toujours à côté du métro, qui me résiste. Il est en plein milieu du passage, aucun moyen de le photographier si ce n’est d’arriver directement face à lui (et de tuer au passage la spontanéité). Ensuite, il y a les situations découvertes par hasard, là j’ai tendance à plutôt être attiré par le bizarre, l’étrange, le mal agencé, plutôt que des choses plus “rangées”. Le mot le plus juste est sans doute “sale”, sans que ça soit péjoratif, c’est un mot qui s’oppose bien à l’esthétique quasi aseptisée que je peux développer dans d’autres projets.

Bruges-thomas-hammoudi-photographie

Bruges/Brugge

Ainsi, sous la pluie, je préfère photographier ça plutôt qu’une jolie jeune fille qui attendrait avec son parapluie :

Rouen (2016)

Ce que tu disais m’a inspiré une question, sans doute la dernière. Il y a un rapport à l’argent, dans ton interaction avec les autres quand tu photographies (ce que je n’ai pas de mon côté pour le coup). Autant je peux comprendre comment ça fonctionne quand c’est toi que l’on paie (comme tu l’as expliqué ci-dessus), mais dans l’autre sens, comment est-ce que cela fonctionne ? Quand tu paies un modèle pour poser, c’est quoi l’objectif ? Améliorer ton portfolio avec des modèles professionnels ? En quoi est-ce que ça change ta relation avec eux ?

A: En nu, le recours à un modèle professionnel est un passage quasi-obligé. Les gens, surtout les femmes, qui ont un « autre métier » ont pour principale crainte que leurs collègues et employeurs tombent sur les images d’eux nus et que cela nuise à leur carrière. Du coup, le seul moyen pour celles et ceux qui aiment vraiment ça est de faire du modeling son métier principal. J’ai plusieurs étudiantes en art dans la vingtaine qui m’ont demandé de faire leurs premières photos nues, elles étaient satisfaites des images mais n’ont pas osé m’autoriser à publier. C’est un peu du temps perdu, même si j’ai les photos pour moi. Les modèles « sérieux » savent qu’ils sont grillés dans un certain nombre de professions institutionnelles, et embarquent dedans à temps plein, se déplaçant de ville en ville pour trouver des contrats dans différents pays, donc tu n’as pas d’autre choix que de les payer. Encore que dernièrement, j’échange le gîte et le souper aux modèles voyageuses contre une séance photo. Là c’est plus intéressant parce que j’ai quelques jours pour faire connaissance avant de sortir l’appareil photo, et on peut faire ça tranquillement.

Lézard, avec Minh-Ly, 2015

Lézard, avec Minh-Ly, 2015

Le rapport photographe-modèle est, j’imagine, le même que celui du peintre ou du sculpteur avec son modèle. La plupart sont très éduqués en art et connaissent au moins l’essentiel de ce qu’il y a à savoir sur la photo depuis 1840. Travailler avec un modèle pro est plus reposant, plus efficace, c’est plus une collaboration à double sens parce qu’ils peuvent apporter à ta photographie quelque chose qu’un amateur ou qu’un débutant ne pourra jamais : des idées supplémentaires, un regard, un œil critique qui sert de garde-fou, mais aussi un supplément d’aisance devant l’appareil photo. Tu as moins besoin de les encadrer. Ça ne change pas réellement ma façon de travailler, ils ont aussi leurs limites et leurs points forts, ça permet juste d’aller plus loin. Tu peux te concentrer d’avantage sur les images, la lumière, la composition, l’esthétique de la chose. C’est peut-être moins spontané, moins réaliste, plus artificiel, mais ça permet d’expérimenter d’avantage.

Pourquoi est-ce qu’on emploie des modèles pro ? Peut-être en premier lieu pour être maître des photos et les utiliser comme on veut. Ensuite pour pouvoir créer les images qu’on a dans la tête sans rien devoir à personne. C’est une forme de liberté créatrice, qui plus est avec une personne d’expérience. Après je sais que côté modèle, le fait de travailler sur un projet rémunéré n’implique pas la même pression ni le même stress que sur une collaboration. Le risque, c’est que tu voies un personnage composé plus que la personne sous le masque, mais c’est toujours plus ou moins le cas, payé ou pas. Travailler avec des pros, c’est vraiment une autre façon de faire de la photo. On se comprend à demi-mot, on peut anticiper, c’est moins aléatoire, il y a moins de surprises dans un sens. Je ne travaille pas vraiment pour mon portfolio, je travaille toujours pour moi. Mon portfolio est une sélection de mon travail, pas mon objectif.

Toi, dans la rue, comment tu gères l’autorisation implicite ou explicite des gens que tu photographies ? Est-ce que tu rencontres de la méfiance ou de l’hostilité ? Comment tu expliques ton travail quand on te demande ce que tu fais ?

T: Bon alors, pour te répondre franchement, je ne gère ni l’autorisation, ni leur méfiance ou leur hostilité. C’est lié à la façon dont j’ai commencé, pendant ma toute première sortie, à la toute première photo, j’ai déclenché pour un homme assis sur un banc à rêvasser, le cliché le plus banal du monde. Et ça ne lui a pas plu du tout, il m’a suivi pour que j’efface la photo, m’a expliqué qu’il ne faisait rien de mal assis là, qu’il ne comprenait pas, un beau bordel. Bon, rien de grave, mais pour une première, c’est vraiment le pire qui puisse arriver, la vraie douche froide. Du coup, j’ai eu la même idée que tout le monde dans cette situation : “ça n’est pas pour moi, je vais arrêter, c’est une catastrophe”. J’ai laissé ça un peu décanter, et finalement j’ai opté pour le plan B : devenir invisible. Et honnêtement, je n’en suis plus très loin. Depuis cet incident, il n’y a pas une personne qui m’ait repérée, qui m’ait posé des questions ou manifesté de l’hostilité, les planches contacts en témoignent, les regards dans l’objectif sont rares. Dans ma prochaine vie, je ferai ninja. C’est un choix de style, comme pour le reste il n’y a pas de bonne ou de mauvaises approches. Certains photographes sont extrêmement discrets (Daido Moriyama) et d’autres très directs (Bruce Gilden), cela dépend de ce que l’on veut. Moi je souhaite photographier la rue et ce qui s’y passe, pas son interaction surprise avec moi. Cela tue la spontanéité que je cherche.

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Rouen (2016)

Après, même plus généralement, je photographie dans l’espace public, et ça signifie ce que ça signifie. Personnellement, si je ne veux pas qu’on me voie dans certains situation désavantageuses (au hasard, mal coiffé !), je reste chez moi. Je considère qu’en tant que photographe de rue, notre travail est important, il est sociologique, artistique, historique, il n’y a que nous qui documentons cette partie-là de la vie quotidienne. Je suis content de ce que je fais, et tant que ça ne fait de mal à personne, je n’y vois pas de problème. Et tant que la jurisprudence va dans notre sens (voir ici) pas de soucis.

Enfin, pour répondre à ta dernière question : on ne me demande pas ce que je fais. J’ai ouvert mon Blog, parce que mon entourage proche n’était pas intéressé par la photographie. J’ai essayé d’y mettre quelques potes, mais sans vraiment y arriver. Du coup, je raconte ce que j’ai à raconter sur le Blog, et le reste du temps, j’aborde assez peu le sujet, voir pas du tout. Et si vraiment on me posait la question, je communiquerai un lien vers ce billet, parce que je crois que là, j’ai tout dit !

A : Les deux seules fois que je me suis fait aborder dans la rue, c’était par des gens qui pensaient que je les avais photographiés alors que même si j’avais voulu, je n’aurais pas pu. La première fois à Montréal, je teste différents réglages d’exposition avec un 50 mm et une vieille dame qui était à 200 m de moi au moment des photos s’approche pour me demander si je l’avais photographiée, en précisant 3 fois que ça ne l’intéressait pas. La deuxième fois, à Lyon cet hiver, je range mon appareil parce que la nuit était tombée et qu’à 3200 ISO, on ne voyait plus que du grain, en repérant un individu à capuche baissée assis plus loin sur un banc. 10 min après, alors que je m’éloigne, il m’aborde pour me demander si je l’ai pris en photo, et, lorsque je réponds par la négative, il insiste pour savoir ce que je faisais avec mon appareil photo.

Ce qui est marrant, c’est que dans les deux cas, je me suis fait repérer de loin dans des conditions de visibilité pourtant réduite et qui ne permettaient pas de faire des images, ce qui n’a pas empêché les gens d’en faire une psychose quand même. Alors que toutes les caméras de surveillance dans la rue, les commerces et les transports, bien visibles, connectées à Internet et peu voire pas sécurisées, ne posent plus de problème à personne.

Mais effectivement, la responsabilité sociale et la question du témoignage visuel, vivant ou historique, sont des aspects qui sont devenus importants pour moi au fil du temps, notamment quand j’ai retrouvé certaines photos prises il y a 7 ou 8 ans et que la moitié des sujets de l’image sont décédés depuis. Tu réalises le temps qui passe, tu manges un bon coup de vieux, et tu retournes capturer ce qui en vaut la peine avant que ça ne soit plus.

Il faut que les gens comprennent qu’on ne sort pas dans la rue avec un appareil photo pour les piéger en train de se curer le nez, on y va pour garder la trace d’un présent qui n’est déjà plus que du passé au moment où l’obturateur se referme. Les selfies ne sont pas de la photo documentaire, ils ne vont pas suffire pour voir à quoi ressemblaient les années 2010. Il faut de la photo sociale pour que vos enfants puissent voir comment c’était, la vie quand vous étiez enfant, même si vous trouvez votre coiffure épouvantable et votre profil pas photogénique.

Conclusion

Personnellement (et Aurélien a eu le même ressenti à la fin) cet article m’a permis de poser des choses qui me paraissaient évidentes, d’y réfléchir un peu, et de mettre de l’ordre dans mon rapport photographique aux autres. J’espère que sa lecture vous fera vous poser les mêmes questions, y trouver les bonnes réponses, et surtout vous donnera envie d’aller battre le pavé et photographier.

N’hésitez pas à partager votre avis sur la question dans les commentaires, ou sur Twitter, via la box ci-dessous. J’adore qu’on me tweete des trucs, ça illumine ma journée.


Et pour finir en musique, Aurélien vous conseille :

et


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16 Comments

  1. José BOSCH

    Très sympa cet échange simple de point de vue, contraire et complémentaire à la fois.

  2. Très intéressant, même si vos démarches sont différentes elles ont du sens toutes les deux. Merci pour l’article 🙂

  3. Bonjour Thomas,
    Je suis photographe débutant, en tout cas j’essaie de faire des photos, et je me cherche encore, même si je commence à beaucoup aimer les portraits « sur le vif ».
    C’est article m’a beaucoup plu, et il soulève une question importante sur la relation aux autres, et surtout comment vont réagir les autres après.
    J’ai eu il n’y a pas très longtemps une prise de bec avec ma femme au sujet de la publication de photos, et elle m’a posé une question qui pourrait faire l’objet d’un article, ou en tout cas d’un débat.
    Si quelqu’un de malveillant utilise nos photos publiée sur le web pour nuire à une personne sur la photo, sommes nous responsable ?
    Personnellement je pense que non, et cela ne m’empêche pas de continuer à prendre des photos, mais pour l’instant je les garde pour moi.

    Merci pour ton blog et bon courage !

    • Hello David, content que l’article t’ait plu.
      Pour répondre à ta question, je ne suis pas juriste haha. A priori ça dépend de ce qui créé le tord (ton image ou l’utilisation qui en est faite ), mais je n’ai pas du tout les compétences pour trancher ce genre de sujets d’un point de vue légal. Pour le côté éthique ça dépend du contexte.

      Bonne journée !

    • Hello !

      Petite analogie : si on vole ta voiture pour commettre un braquage, tu n’es pas responsable du braquage. Je ne pense pas qu’on puisse te reprocher quoi que ce soit commis avec du matériel acquis illégalement à tes dépens.

  4. Salut,
    En lisant le titre j’avoue que je m’attendais plus à voir développer l’influence de photographes célèbres sur tes travaux. Mais finalement j’ai bien aimé cet échange à 2 photographes et cette tentative de réponse à la question « Pourquoi est-on attiré par la photographie de rue » ?
    De mon coté je trouve que c’est un exercice intéressant que j’ai commencé il y a peu de temps (http://www.plr-photo.com/blog/2017/05/03/indifference/), un travail de mémoire pour nos enfants, pour les générations futures. Cependant je ne parviens pas à exprimer clairement ce qui m’attire dans cet exercice. Je suis ravi de me retrouver dans vos propos.
    Merci. Philippe

  5. J’avoue etre plus rue que studio ( ou bien studio avec des modèles qui s ignorent).
    Votre dialogue se suit comme un chemin tranquille , beaux constats qui aident aussi à réfléchir et recaler sa pratique dans une démarche.

    Donc Merci pour l article

    José

  6. GAUTHIER

    Bonjour Thomas
    Finalement la photographie c’est comme l’amour, nous pouvons aimer la meme personne mais pour des raisons bien différentes !! ( tiens.. me voilà poète de bon matin !!)

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