La fin du mythe de l’inspiration en photographie

Date de la dernière mise à jour : le 3 septembre 2018


Introduction

Cela fait plus de deux ans que je tiens le Blog, et j’ai l’impression que son écriture n’est qu’une éternelle répétition, un cycle. Ce qui est quelque part complètement normal : s’il n’y avait pas une certaine forme de régularité dans l’écriture et sa tenue, et que celle-ci n’était que chaos, je ne pense pas que j’aurais écrit le tiers de ce que vous lisez. J’ai posté quelques articles que je considère comme des « piliers » (je les liste juste après, pas de panique), et à  chaque fois je me fais deux remarques :

  1. « Comment est-ce que j’ai pu oublier de parler de ça avant, c’est ESSENTIEL ? »
  2. « Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter ensuite ? Après ça, j’aurais tout dit »

Et pourtant me revoilà, m’étant fait une fois de plus ces deux remarques consécutives quant au sujet qui nous intéresse aujourd’hui. En revanche, pas d’inquiétudes pour la suite hein, ce billet est le 63e, et surtout ne sera pas le dernier (sauf si on me prive de café).

Donc pour en revenir aux articles sur la création de projets, on trouve :

Et tout ça, c’est bien beau, et presque complet. Presque. Je me suis rendu compte du trou énorme qu’il y a dans ce corpus d’articles en réfléchissant aux retours que vous, lecteurs, me faites en commentaires ou par mail. Régulièrement, je reçois des messages sur le contenu du Blog, pour plein de raisons (me remercier du contenu, corriger une bourde, me suggérer des lectures, m’en demander, etc.) mais concernant la création et la tenue de projet photo, il revient assez souvent ce genre de phrase : « C’est très intéressant, j’aime bien les articles sur ce sujet, mais je ne suis pas prêt encore« .

Bon, vous me connaissez, si j’étais du genre à passer de la pommade et à inviter à rester dans sa zone de confort, ça se saurait. C’est donc tout naturellement que l’on va commencer par…

La fin des illusions

BOOM. L’apocalypse, et on recommence.

Oubliez tout ce que vous pensez savoir de l’inspiration, et du niveau de préparation qu’il faudrait pour démarrer un projet sérieux. On va commencer par revenir sur deux idées reçues à ce sujet.

Tout d’abord, et pour faire extrêmement simple : si vous pensez que vous devez travailler de cette façon, mais que vous n’êtes pas prêt, c’est que vous êtes prêt. Alors, ça fait vieux maître de karaté japonais dit comme ça, mais c’est tout à fait logique : personne ne va venir un jour vous donner un permis, ou un certificat attestant que vous êtes prêt à démarrer. La seule chose que vous faites en attendant d’être « prêt » c’est perdre du temps, et logiquement, il vaut mieux utiliser ce temps à faire des trucs, même moisis, qui vous feront progresser que d’attendre « le bon moment ». Donc si vous êtes intimement convaincu qu’à un moment vous devrez bosser comme ça, c’est que c’est maintenant.

Moi, à droite, en train de péter du cliché à la pause dèj

Et justement, on va revenir au karaté pour que vous compreniez l’idée. J’en faisais quand j’étais petit, blond et en kimono, ça sera l’occasion de prendre un bain de nostalgie. Bref, quand vous pratiquez un art martial où vous apprenez une technique (le combat !) face à une éventualité (une agression) il n’y a jamais un moment où vous êtes « prêt ». Cette éventualité peut arriver un jour, ou  ne jamais arriver, et si finalement ça vous tombe dessus, bah vous faites en fonction de ce que vous pouvez/savez sur le moment. Et même un karateka ceinture noire avec 20 ans de pratique, peut se faire casser la gueule s’il est pris par surprise. Oui,  la vie est injuste. Donc pour résumer la chose : vous ne serez jamais prêt. Personne ne l’a jamais été d’ailleurs, tout le monde fait en fonction de ses moyens quand il décide que c’est le moment et utilise son temps du mieux possible. Et au fond il n’y a aucun risque, on apprend toujours plus de nos échecs que de nos réussites.

Comment vous imaginiez avoir votre première idée de projet

L’autre élément que je vois souvent revenir, c’est une espèce d’attente, pas forcément d’un bon moment, mais de la grande inspiration quasi divine, de la grande idée qui vous fera parcourir le monde et changera votre vie, celle qui vous poussera à vous lever le matin tous les jours pour photographier. Alors, on en rêve tous, mais c’est comme le prince charmant, ça n’existe pas. C’est un idéal, dans de très rares cas cela peut arriver, une idée que vous trouvez géniale : mais rien ne vous dira jamais si la production qui en découle sera bonne ou pas, et surtout meilleure que l’idée « banale » que vous avez eu la veille. Donc il ne sert clairement à rien d’attendre après ce genre de chose. Votre temps est ce que vous avez de plus précieux, utilisez-le à bon escient.

Photographie – Hiromix

Mais bon, que serait cette élucubration de sagesse sans un bon exemple pour confirmer le tout ? Vous en voulez un ? Allons-y et prenons celui d’Hiromix. Elle a commencé la photographie à 17 ans, et son premier projet a fait d’elle une célébrité dans son pays. Hiromix (son vrai nom étant Hiromi Toshikawa) acquiert une vraie reconnaissance après qu’Araki la nomme gagnante du concours de photographie où elle présente un photo book de 36 pages composé de simples tirages couleurs. Ce petit livre, nommé Seventeen Girl Days  reprend une tradition au Japon : le journal de jeune fille (qu’Araki lui-même a produit). Ce livre nous offre la vision originale d’une jeune lycéenne japonaise de 17 ans, dans un style simple et cru. Il est constitué de photos d’animaux, de disques, d’affiches, de fleurs, d’amis et d’autoportraits. Aujourd’hui, elle continue de publier les photos de sa vie quotidienne tout en ayant acquis une renommée par ses expositions (vous pouvez aussi la voir faire une apparition dans Lost in Translation de Sofia Coppola dont elle est l’amie)

Donc bon, des excuses pour ne pas s’y mettre on peut en chercher toute la journée, mais en attendant, on s’est tous fait mettre une raclée par une adolescente de 17 ans.

Photographie – Hiromix

Tout a déjà été fait

Des premières peintures rupestres, à la Grèce antique, en passant par la Renaissance, les Lumières, le cinéma, la poésie, la musique et que sais-je d’autre, il est assez évident que l’art de l’humanité a traité tous les sujets possibles. On ne va pas se mentir : la peur, l’amour, la spiritualité, l’autre, soi, la famille, la beauté, etc. tout y est déjà passé. Donc, encore une fois, il est illusoire d’attendre « la bonne idée », qui n’aurait pas déjà été faite, sous prétexte d’éviter les répétitions. Ou inversement, d’avoir « la bonne idée », mais de ne pas se lancer parce que ça a déjà été fait. Tout a déjà été fait, mais pas par vous. Sinon on aurait arrêté la photographie de rue après Cartier-Bresson, ou la photographie de paysage après Ansel Addams, ou la macrophotographie dès le début, parce que ça ne sert pas à grand chose (oui, je ne m’en lasserai jamais). La création artistique, ça n’est quasiment jamais de réaliser une œuvre sur un sujet totalement nouveau, mais de le faire de façon différente et donc unique.

Picasso n’a jamais été le premier à mettre en peinture les sujets de ses tableaux (portraits, scènes de guerre, d’animaux comme ci-dessous), c’est la façon qu’il a de les traiter qui est unique. Car lié à sa personnalité et à sa réflexion artistique. A priori on est tous doté de la première, et la deuxième se travaille, justement en se mettant au travail 🙂

Taureau mourant – P. Picasso

Ainsi, si la peur de la répétition et la recherche de l’originalité vous bloquent d’une façon ou d’une autre, on va prendre quelques exemples pour vous déstresser un peu. J’ai choisi de façon arbitraire : un thème traité de façon différente par deux photographes de renom, un thème a priori « unique » mais qui est étonnement déjà traité, et un dernier traité 2 fois, mais qui pourrait l’être encore indéfiniment.

L’eau de Roni Horn et Naoya Hatakeyama

S’il y a bien un sujet que l’on pourrait qualifier d’évident, voire de classique c’est celui de l’eau. Que ça soit par une étude documentaire en la traitant comme ressource ou par un travail graphique sur ses formes et les réflexions de la lumière, les possibilités ne manquent pas. Mais est-ce que pour autant, il faut vous résigner à travailler sur autre chose parce que tout a déjà été dit ? Non, absolument pas. Comme les deux exemples ci-dessous le montrent, à partir d’un même matériel, il est possible de dire des choses très différentes, et je suis certain que l’on pourrait continuer encore à retravailler cette même matière. Et quelque part c’est logique, si on pouvait arriver à en finir avec un sujet, il ne nous resterait plus grand chose à dire avec l’art.

Commençons par Roni Horn, il s’agit d’une artiste et écrivaine américaine. Son œuvre, développée durant plus de quarante ans, comprend de la sculpture, du dessin, de la photographie et des installations sur site. Still water est un livre, d’apparence très simple, mais qui se révèle être une méditation profonde autour du thème de l’eau. Chaque page du livre contient une image de l’eau de la Tamise en quasi pleine page, sous laquelle se trouvent des citations de contes, des réflexions philosophiques, citations de chansons ou de la littérature (malheureusement non lisibles sur les reproductions que j’ai trouvé pour illustrer cet article). Le résultat est une sorte de combinaison d’histoire sociale, de journal, et d’un regroupement de pensées philosophiques. Il y a aussi un aspect « police scientifique », beaucoup de citations sont liées à des morts, ou des découvertes de corps, bébés, suicides dans l’eau, chacun portant des secrets qui ne seront jamais révélés (c’est ultra joyeux, je sais). D’un point de vue photographique, chaque image renvoie à une émotion différente en utilisant la surface de l’eau, ses couleurs varient (on y trouve du bleu, vert, jaune, marron, etc.), sa surface est parfois calme et huileuse, parfois sinistre et agitée, une variabilité qui est une analogie de la condition humaine, et aux mystères de l’esprit humain, toujours mouvant et insondable. Au final, le livre porte sur la mort, et la vie, Horn le résume ainsi :

Rentrer dans l’eau, c’est rentrer en soi.

Roni Horn.

Still Water – R. Horn

Still Water – R. Horn

Naoya Hatakeyama (畠山 直哉 si vous maîtrisez le japonais) est un photographe japonais, donc. Dans son travail il explore la relation entre la nature, la ville et la photographie. Il n’y a pas de personnages dans ses images, mais la présence de l’homme se manifeste indirectement, par son impact sur le paysage. Ses photographies offrent des perspectives insolites et révèlent au spectateur la beauté des lieux les plus invraisemblables. Ici, il s’agit de la rivière Shibuya, traversant Tokyo, dans laquelle il s’est avancé jusqu’au genoux pour produire ces images. Le titre des images Ombres #001 (puis 002, 003, etc.), fait référence aux reflets à la surface de l’eau : les photos font d’un paysage plutôt laid et façonné par l’homme, des images d’une forme que l’on croirait organique, ou d’un environnement artificiel et abstrait. Le titre renvoie aussi à « L’art de capturer les ombres », formule qu’employa William Henry Fox Talbot pour décrire le procédé négatif-positif qu’il inventa. Il s’agit aussi d’une méditation plus large sur la photographie, plus proche de la peinture de Monet et de ses Nymphéas dans ce travail que d’une photographie de paysage.

River Series – N. Hatakeyama

River Series – N. Hatakeyama

Les nénuphars bleus – C. Monet

Tout ça pour dire, que si deux artistes, à partir du même matériel peuvent évoquer des sujets si différents et faire référence à des travaux aussi variés, il n’y a pas de raisons de vous priver de tenter votre chance.

La réalité de sa propre image, de Gillian Wearing

On va se poser deux secondes, et utiliser un peu notre imagination. Vous êtes sur une plage de sable fin, le soleil est présent, une douce brise, bref, une magnifique journée parmi plein d’autres à Dunkerque. Et là vous vous dites : « C’est bon, je l’ai !« , la bonne idée qui vous permettra de vous lancer. Vous souhaitez travailler sur la notion de réalité, et la différence entre l’image de soi que l’on a et celle que l’on véhicule (la différence moi intérieur / moi extérieur), le tout en posant une réflexion sur la filiation et le temps, en intégrant au projet des images de soi plus anciennes et celles de proches. Comment faire ? En vous grimant parfaitement en eux par exemple ! Il s’agirait de produire des masques, de travailler l’éclairage, la pose, le contexte, les couleurs, pour reproduire ces images du passé dans lequel vous vous glisseriez. Super non ? Et résolument novateur, « un travail pareil n’a jamais été fait ! » vous direz-vous.

Et bah, si, en fait. Même ça. C’est le travail qui a fait connaître Gillian Wearing qui est née en 1963 et a donc 40 ans sur l’image ci-dessous. Sur cette photographie, Wearing, comme un moi plus jeune apparaît, portant masque et perruque et habillée de manière identique à une vieille photographie d’elle prise dans un photomaton à Birmingham 20 ans avant. Elle en a reproduit chaque détail : vêtements, coiffure, et même le rideau qu’elle a acheté au dernier fabricant en produisant encore (un travail préparatoire qui a coûté la modique somme de 10 000$, pour une seule photographie). Sa série reformule les questions sur ce que révèle vraiment un portrait, elle suggère que les visages sont aussi impénétrables que les masques et que l’on ne peut aller au delà.

Et encore, dites-vous que j’ai pris un exemple relativement connu, mais si on fouille un peu (dans les histoires de la photographie, ou dans les histoires du livre photo de Parr & Badger) on trouve pléthore de thèmes traités de mille manières. Donc, si vous vous bloquez parce que vous recherchez absolument la nouveauté, vous allez vous bloquer toute votre vie. Ce qui importe c’est comment vous traitez le sujet, et presque pas le sujet en soi, en fait.

Autoportrait à l’âge de 17 ans (2003) – G. Wearing

Autoportrait comme mon père (2003) – G. Wearing

La communauté et le groupe de Dana Lixenberg à Laura Pannack

Donc pour résumer, on a vu qu’un sujet apparemment banal et commun (l’eau) pouvait être une matière inépuisable pour dire des choses, puis qu’un sujet apparemment « unique » avait, comme plein d’autres, déjà été traité. Maintenant on va mixer les choses, en se penchant sur le cas des communautés & groupes sociaux : un sujet qui peut sembler commun, qui a déjà été traité, mais sur lequel il y a toujours quelque chose à dire, une autre histoire à raconter. Ce paragraphe est aussi une petite excuse pour avoir l’occasion de vous parler de deux photographes donc j’apprécie beaucoup le travail.

Commençons par Dana Lixenberg  qui est une photographe et cinéaste néerlandaise, originaire d’Amsterdam. Elle vit et travaille à New-York et dans sa ville natale. Elle commence tout juste à avoir une reconnaissance internationale, et en 2017 elle a remporté le prix Deutsche Börse pour sa publication Imperial Courts. Mené de 1993 à 2015, Imperial Courts a été réalisé dans le lotissement du même nom, situé dans le quartier de Watts à Los Angeles. C’est en 1993 que Dana Lixenberg part à la rencontre de ses résidents. Ce quartier, majoritairement habité par une population afro-américaine démunie et stigmatisée, est alors encore marqué par les émeutes qui ont violemment secoué la ville, et plus largement le pays, en 1992, suite à l’acquittement de quatre officiers de la police de Los Angeles qui avaient été filmés passant à tabac un chauffeur de taxi afro-américain du nom de Rodney King (nom qui deviendra internationalement célèbre et ravivera la conscience des mauvais traitements encore infligés aux minorités aux États-Unis). C’est dans ce contexte que ce projet photographique, qui s’étendra sur plus de vingt ans, est initié. La stigmatisation de la communauté d’Imperial Courts se nourrit de l’image caricaturale qui colle à la peau de ses habitants, et véhiculée par les médias. A contrario, Dana Lixenberg, toute en sophistication et subtilité, et munie de sa chambre photographique, de son trépied et du cérémonial qui les accompagne, choisit un noir et blanc aussi rigoureux que somptueux. Laissant aux habitants le choix de décider s’ils veulent ou non apparaître sur les images, et  pour s’intégrer au quartier, elle se fait aider d’un chef de gang local, qui l’introduit dans la communauté (qui est désormais très attaché à elle). Derrière le voile noir de son appareil, Dana Lixenberg scrute un monde qui n’est pas coutumier de cette attention bienveillante et parvient à faire affleurer une humanité vaillante malgré l’adversité, faite de regards croisés et de gestes délicats, loin de l’imagerie bruyante dans laquelle la culture médiatique et populaire les encapsule.

Tony, 1993 – D. Lixenberg

Dee Dee & Emir, 2013 – D. Lixenberg

Laura Pannack est une photographe anglaise, basée à Londres et dont le travail (majoritairement de la photographie documentaire sociale et du portrait) porte sur les enfants et adolescents. Elle a travaillé pour plusieurs associations caritatives dont Save The Children, a vu ses projets exposés dans plusieurs pays et a reçu  des prix prestigieux dont le Premier Prix en Portrait du World Press Photo en 2010 et le Vic Odden Award de la Royal British Society, réservé aux photographes de moins de 35 ans ayant grandement contribué à l’art de la photo, en 2012. Elle est aussi la lauréate du prix HSBC pour la photographie en 2017, pour son travail portant sur la jeunesse britannique.

Photographie – L. Pannack

Elle porte un regard assez tendre sur cet âge entre deux périodes de la vie. La période de l’adolescence l’intéresse, car elle pense que l’on peut tous s’y référer puisque nous avons tous connu différentes expériences quand on était ado : que ce soit en termes de traumatismes, d’amours, d’absence ou non de confiance en soi. C’est une période pleine d’expériences qui parfois vous dévastent et parfois vous (re)construisent dans votre quête d’identité. Et bien que l’adolescence soit un cycle de vie court, elle implique des transformations physiques et émotionnelles intenses. Aussi, Laura Pannack s’intéresse à la relation qui se tisse entre un photographe et son sujet, qui est d’un certain naturel quand on photographie des adolescents. Il y a une vraie beauté dans la naïveté des jeunes qui généralement ne jouent pas de rôle devant l’appareil photo. Bien qu’ils soient souvent préoccupés par le regard de l’autre, et la façon dont ils sont perçus, ils ne sur-analysent pas leur image comme les adultes. Le « masque » qu’ils présentent devant l’objectif est souvent pur… et transparent, comme s’ils n’en portaient pas. Ils ont aussi une certaine maladresse, une honnêteté par rapport aux normes sociales et politiques, ce qui est souvent beau et candide. A l’inverse, beaucoup d’adultes se préoccupent de leur image et sont conscients de la valeur d’une photographie, d’un portrait. Ainsi,  beaucoup d’adultes n’aiment pas être photographiés ou trouvent l’expérience un peu embarrassante, sans doute parce qu’ils ont l’impression d’être trop observés ou que c’est quelque chose qu’ils ne peuvent pas contrôler. Enfin, même pour les ados l’expérience est intéressante. Ils peuvent réagir de manière étonnante et ça peut les amener à réfléchir sur leur propre identité.

Ha, et tant qu’on parle de projets, Laura Pannack dit qu’elle a beaucoup de mal à trouver des idées, à l’inverse d’autres photographes qui en trouvent beaucoup, mais ont dû mal à savoir lesquelles sont les bonnes (camp dont je fais partie !). Une fois qu’elle a trouvé une idée, elle dit ne plus la lâcher jusqu’à temps d’avoir terminé. Il y a là, sans doute, une leçon à prendre.

Shay – L. Pannack

Portrait – L. Pannack

Je n’ai pris que deux exemples de photographes ayant travaillé sur des groupes/ communautés, mais les exemples ne manquent vraiment pas (vous pouvez vous amuser à en trouver dans les commentaires). Tout ça pour dire que c’est un sujet à la fois déjà traité, mais toujours inépuisable.

Soit dit en passant, si jamais vous vous intéressez à la photographie contemporaine, l’ouvrage de Susan Bright, logiquement intitulé La photographie contemporaine est un excellent début. Il date d’une dizaine d’années, la plupart de ceux qui étaient des « jeunes photographes » dedans sont désormais reconnus. Il se trouve d’occasion pour pas trop cher, et est une petite mine d’or du who’s who de la photographie contemporaine, idéal pour se faire une idée du champ des possibles.

Démarrer avec rien, mais démarrer

Il y a un fossé qui sépare l’ignorance de la connaissance. Mais il est incomparable à celui qui sépare la connaissance de l’action.

Chris Guillebeau

Que j’aime cette maxime. Maintenant vous savez (si ça n’était pas déjà le cas avant) que vous n’avez rien à attendre de particulier pour démarrer un projet photographique sérieux, ou du moins qu’aucun des arguments qui pourrait vous venir à l’esprit n’est pas démontable avec 2 exemples en moins de temps qu’il n’en faut pour dire Chalchiuhtlicue trois fois. Cependant, entre savoir et agir, il y a un long chemin. C’est là qu’on arrive au point central de l’article, à la limite le seul à retenir : l’important, c’est de démarrer. Et quitte à en choquer certains : vous n’avez pas besoin d’une bonne idée, une bonne idée c’est 5% du résultat final, donc une vague notion de ce que vous voulez faire peut suffire. De toute façon un projet évolue au fil de l’eau, ce qu’il ne peut logiquement faire que s’il a démarré.

Et il n’y a pas besoin de faire le tour du monde des zones de guerre ou d’être journaliste chez Vice pour avoir de la matière à photographier. Par exemple, vos proches, ceux qui vous entourent, constituent déjà un excellent sujet, inépuisable, et disponible immédiatement. Les exemples ne manquent pas, vous pouvez photographier votre compagne/compagnon, comme le Cindy Project d’Eric Kim. J’en ai commencé un, c’est intéressant à faire, vu que l’on est forcément impliqué émotionnellement dans la construction du projet et dans  la sélection des images que l’on veut garder. Parce que l’on revient aux racines de ce qu’est la photographie : conserver des images de ce qui nous est cher, car si l’on ne commence pas par ça, à quoi bon ? Personnellement, je ne les partagerai pas en ligne (pour des raisons évidentes de protection/respect de la vie privée), mais c’est un bon premier exercice si vous en cherchez un.

Il y a aussi d’autres exemples plus célèbres comme Sally Mann ou Jacques-Henri Lartigue, qui ont construit une grande partie de leur œuvre sur la photographie de leurs proches. Je vous invite à consulter cet article à ce sujet : Quand la photographie est-elle rentrée dans l’intime ?

Immediate Family – S. Mann

Immediate Family – S. Mann

Florette – J.-H. Lartigue

Le méridien – J.-H. Lartigue

Pour résumer les choses : Get the job done.

Ne pas y aller avec le dos de la main morte

C’est la partie du billet où on va se dire les choses sans tourner autour du pot. Si vous vous y mettez, allez-y franchement. On voit, dans tous les domaines (artistiques et autres), trop de choses faites avec une mi-molle, sans réelle conviction, ou de la motivation du dimanche, ne rajoutez pas votre pierre à cet édifice. Faire un projet photo, c’est s’y investir, c’est ça qui est essentiel. Et ça n’est pas avec un livre de défis créatifs, ou avec la réalisation d’une série par semaine (les projets 52, 365 & cie) qu’on réalise un travail pertinent sur la durée. Même en se disant « Nan mais  c’est pour commencer, pour essayer, savoir ce que j’aime » on est à côté de la plaque. Quand un cycliste s’entraîne pour le tour de France, est-ce qu’il fait en boucle les 3 km à la sortie de chez lui pour voir quelle route il préfère avant d’y aller ? Non. Un travail de longue haleine, ça s’apprend sur la durée, c’est comme ça. C’est comme si Picasso, dont on parlait il y a quelques milliers de mots, faisait un tableau par couleur pour savoir lesquelles il préférait avant de se lancer, ça n’a pas de sens. Il faisait ses esquisses, et hop, il y allait tout de go.

Thomas Hammoudi intercité photographie de rue

Paris (2017)

Mais on entre clairement dans la partie la plus difficile de tout travail artistique, et  celle qui rend les choses intéressantes : mettre ses tripes sur la table, parler de soi et de sa vision du monde, se mettre en avant avec tous les risques que ça comporte. Et ça n’est pas facile, ça n’est d’ailleurs pas parce que je vous conseille de le faire que j’y arrive parfaitement (enfin j’essaie hein, mais ça ne marche pas forcément à tous les coups). Je m’investis beaucoup dans le projet Intercité (je photographie tous les jours, je l’édite & réédite souvent, ça me fait sortir de ma zone de confort depuis plus d’un an et demi maintenant), mais honnêtement, pour les autres j’ai parfois l’impression de faire du fond d’écran Windows. Bon, je sais (enfin j’espère) que ça n’est pas le cas, mais je suis convaincu que l’investissement que l’on a dans un travail se voit forcément sur la ligne d’arrivée. C’est pour ça que je dis que l’idée de base importe peu au final, ou du moins pas tant qu’on l’imagine : la qualité se trouve sur le dernier kilomètre du trajet. C’est quand on a vraiment creusé un sujet au bout, qu’on a été au fond de ce  sujet, qu’on a vraiment vu et envisagé toutes les options qu’on arrive à en tirer un résultat qui valait la peine de faire tous ces efforts. Sinon, tout le monde bosserait une petite semaine dès qu’on a une idée sympa et la photographie ça serait facile comme tout.

Conclusion

Ce que j’ai avant tout voulu faire avec ce billet, c’est recadrer les choses, les remettre à leur place (ce qui est au passage, sans doute la ligne directrice du Blog). Non, vous n’avez rien de particulier à attendre, vous ne serez jamais vraiment prêt (du moins pas comme vous l’espérez), il n’y a pas besoin d’avoir l’idée du siècle pour démarrer un projet, l’inspiration est un rêve, ou un mythe mais pas une sorte de miracle qui tombe par magie sur les gens chanceux. Le plus important c’est de se mettre au boulot dès que possible, avec franchise, sincérité et en allant au fond des choses. Il n’y a que comme ça que l’on peut réussir à produire un travail important, et l’on a besoin que de ça, au final (comme photographe, ou simplement comme spectateur).

Je jette ce billet comme une allumette, en espérant allumer des incendies partout dans vos têtes. Donc allez-y, allez-y, et profitez, l’art c’est encore une des rares choses que l’on peut faire sans restriction ni risque d’aller en prison (essayez avec l’alcool pour voir !). On va faire comme les lemmings, je me jette le premier, suivez.


C’est le dernier billet de l’année, quoi d’autre qu’une rétrospective musicale ? Montez le son et revivez 2017 avec moi.

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22 Comments

  1. Très bon recadrage. Merci beaucoup. Il est temps de cesser de se trouver des excuses et d’y aller.
    C’est chaque fois un plaisir de découvrir de nouveaux photographes et de fouiller leur oeuvre.
    La macrophotographie me sert à voir ce que mes pauvres yeux ne peuvent pas voir. C’est miraculeux et je ne m’en lasserai jamais ! 😉

    Quoi ? Julien Doré ??? OMG !!!

    • Haha c’est un microscope qu’il te faut alors !
      Alors je partage mon compte avec ma compagne, d’où le très grand éclectisme de la playlist 🙂

      • Lionel Picard

        Il est où le Doré ? Disparu de la playlist ! Ce matin il y avait aussi du Verchuren, mais je ne le vois plus !

  2. C’est marrant comment à chaque lecture de tes billets, un vent de liberté me décoiffe l’encéphale !
    Depuis presque 2 mois que je te lis/suis, j’ai déjà arrêté de forumer dans le vide, abandonné la poursuite déprimante d’un challenge 365 stérile, enrichi ma culture photo et … ralenti mon rythme de déclenchements !
    Ben oui ! le risque avec la réflexion, le questionnement et l’introspection c’est aussi de paralyser sa pratique photo.
    Alors … merci pour ce bon coup de pied au cul !

    • Hello Bruno 🙂
      Y’a pas un commentaire qui aurait pu me faire plus plaisir !
      Content que ça t’aide à avancer et te fasse évoluer !

      Bonne journée 🙂

    • Lionel Picard

      Le projet 365 peut quand même être bénéfique pour certains.. (dont moi même !) ; Il m’a permis de m’obliger à déclencher sans me dire que c’est nul et de revenir chez moi sans aucune image.. certes, je suis passé par la fameuse photo de la feuille de salade dans le frigo à 23h30.. mais j’en garde un bon souvenir . Ce projet m’a permis de remettre le pied à l’étrier !

  3. J’ai découvert le site il y a un an et c’est avec beaucoup de plaisir que je lis les nouveaux articles. A ce jour j’avouerai même que c’est ma lecture préférée sur le net. L’écriture me correspond bien actuellement : pas de technique, juste de la réflexion.
    Je délecte ce dernier article également, car j’ai tendance à me réfugier derrière un manque de matériel, un manque de studio ou je ne sais quel prétexte pour ne pas passer à l’action. Cette article est le déclic qu’il me faut pour avancer. Merci
    Très bonnes fêtes. Au plaisir de lire les prochains articles.
    Philippe

  4. Bonjour Thomas
    Et vlan encore une bonne claque dans my face. A force de préparer mon projet et de prévoir des solutions possibles à des problèmes que je n’aurais peut etre pas je retarde le moment de l’action. Sans doute la peur de faire de la mouise et que mon ego en prenne un coup. Alors promis je vais me jeter à l’eau et faire pour de bon les photos qui sont pour l’instant dans ma tete (ou d’autres qui ne le sont pas!!) Je ne me sentais pas pret donc je le suis sans doute. Passe de bonnes fetes et a plus dans le bus

  5. JUSTICE POUR DUNKERQUE!!!!

    Euh… Ben, même tarif que d’habitude : très bon article. A ceci près qu’il me semble manquer une approche plus proche de Lee Friedlander : L’idée vient aussi en photographiant! Pas forcément besoin d’avoir une idée ou un projet, parfois un manque d’inspiration peut se résoudre en se baladant simplement et en observant le monde avec un appareil photo, « pour voir comment ça va rendre ». A mes yeux c’est une piste très importante pour trouver des idées de projet : En regardant les photos c’est de se dire « Pourquoi, alors que je n’ai pas de projet spécifique pour cette photo, j’ai appuyé sur le déclencheur? Pourquoi ce cadrage, y’avait-il quelque chose à montrer, à cacher, était-ce dans la précipitation? »

    J’ai repéré quelques fautes d’orthographe (et un certain Julien Doré dans la playlist, mais j’ai compris pourquoi en regardant les commentaires… Rassure-toi, j’ai le même problème avec ma douce, j’aurai jamais dû filer mes identifiants.) mais je te laisse trouver héhé.

    Egalement un grand merci, grâce à toi je sais enfin qui est Chalchiuhtlicue! 😉

    • Haha!
      Ma relectrice serait donc faillible ? Dis moi tout !

      Et oui tu as raison, l’errance est aussi une partie essentielle de la création. J’ai beaucoup fonctionné comme ça au début !

      • J’ai un doute sur l’expression « et hop, on y aller tout de go. » et pour « essayer avec l’alcool pour voir ! », c’est « essayeZ ». J’ai dû en rater d’autres, ce sont les deux seules dont je me souviens 🙂

  6. Comme le dit mon pote Aristote : « Ce que nous devons apprendre à faire, nous l’apprenons en le faisant. »
    Et un autre pote : « Just do it »

  7. Vous (tu ?) mettez des mots sur ce que je ressens et pense depuis que je vis (verbe voir ou vivre, au choix) ! Bon, j’ai 53 ans… ça commence à faire ! Alors merci de m’épargner cet effort d’écriture : vous l’avez fait ! J’aime bien d’ailleurs cet idée que votre écriture entraine l’écriture. On croit souvent là-aussi qu’il faut s’entrainer pour écrire : non, il faut juste écrire et ça vient, la pensée se pose au fur et à mesure, poussée par l’écrit, dans un cercle vertueux. Je n’ai pas lu tous vos articles (pas tout Kant non plus d’ailleurs…) mais ça viendra.
    Mais – car il y a un mais malheureusement – malgré tous vos propos fort justes, on est parfois bloqué par la reconnaissance des autres : car si on fait les plus belles photos du monde et que seuls tati et tonton les voient, l’égo en prend un coup, non ? Car l’objectif de tout art bien consommé (et pas consommérisé) est d’être vu ou entendu. Alors commence la chose la plus difficile pour moi : qu’est-ce que j’en fais de mes photos ? J’expose doucement maintenant, recueille des yeux attentifs parfois… Et j’ai beau savoir que :
    « Patience et longueur de temps
    Font plus que force ni que rage. »
    ce que j’ai à dire, que j’essaye de dire est-il entendu ? « Comment m’entendez-vous ? je parle de si loin… » disait Char. J’ai toujours peur d’être un peu loin… Mais n’est-ce pas un peu cela l’art : créer dans une certaine solitude qu’il faut savoir affronter et s’y confronter ?

    Merci, un grand merci pour votre blog.

    • Bonjour Eric !

      Désolé du temps de réponse, Askimet avait classé votre commentaire en spam, le fourbe !

      Mais n’est-ce pas un peu cela l’art : créer dans une certaine solitude qu’il faut savoir affronter et s’y confronter ?

      Il y a du vrai là-dedans !
      Travaillez avant tout pour vous, la reconnaissance n’est ni un but, ni une finalité, mais seulement une conséquence.

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