Quand Roland Barthes met les choses au clair

Date de la dernière mise à jour : le 16 mars 2017


Temps de lecture : 8 minutes et 13 secondes


Introduction

Deux jours après la mort de Bon Scott légendaire chanteur d’AC/DC, est paru le livre de Roland BarthesLa chambre claire, soit le 21 février 1980. Non, il n’y a pas de lien entre les deux. Ce qui explique vraiment que je ne l’ai pas lu plus tôt c’est que l’ouvrage, sorti il y a 26 ans, est cher comme au premier jour. Comptez 25€ pour acquérir la bête, quand même !

Comme tous les articles de type Fiches, celui-ci synthétise les idées de l’auteur, agrémentées des miennes. Il est présent, comme tout ce que je vous conseille, dans la bibliographie.

Comme tous les ouvrages théorisant sur la photographie (et les articles qui parfois en découlent), celui-ci n’a pas vocation à être universel. Il ne s’agit que d’un point de vue, très bien défendu certes, mais qui reste personnel. Dans son ouvrage Barthes présente sa réflexion sur la photographie, avec comme fil d’Ariane le projet de comprendre son fonctionnement, et son impact sur lui. D’ailleurs, pour l’anecdote, Doisneau n’aimait pas du tout ses théories. Il en parle dans son livre À l’imparfait de l’objectif (cf. bibliographie), il trouve qu’on était bien mieux avant que les philosophes ne viennent mettre des mots étranges sur la photographie. Enfin, Doisneau dit ça après une mauvaise expérience à la radio, où on l’avait assailli de questions incompréhensibles.

Nature de la photographie

Commençons par le commencement, et prenons les choses à contre-courant, c’est parfois tout aussi efficace. Dans son ouvrage, Barthes décrit la photographie en l’opposant, par ses différences, aux autres arts. Ainsi :

  • La photographie est différente du dessin, qui par sa réalisation impose une distance au réel, or le réel adhère à la photographie, comme on le verra sur la partie consacrée au référent. Ce n’est d’ailleurs pas en la photographie que l’on croit (ce vulgaire bout de papier, si elle a eu la chance d’être imprimée) mais en celui qui est représenté sur l’image.
  • Elle se différencie aussi du cinéma, dans lequel le hors-champ est vivant. Il est suggéré, et les personnages y restent quand ils ne sont plus à l’écran, leur vie y continue. A l’inverse, dans la photographie il est mort, on ne sait rien de ce qui s’y passe. Bon, c’est un point à nuancer avec lequel je ne suis pas totalement d’accord, notamment après avoir lu les écrits de S. Shore sur le sujet.
  • Elle est plus proche du théâtre que de la peinture, car elle refuse la mort, comme le font les acteurs de japonais qui se maquillent. C’est d’ailleurs pour cela que par une certaine attitude, on essaie de rendre les photographies « vivantes ».

Il attribue 5 fonctions à la photographie : elle a pour rôle d’informer, de représenter, de faire signifier, de donner envie et de surprendre. Dans ce cas, n’importe quoi prend de la valeur, par la surprise créée, comme dans le cas du chien ci-dessous. Par le contraste et sa position, un animal a priori tout ce qu’il y a de plus sympathique devient une bête inquiétante, dont la forme surprend , qui donc le sort  du banal.

Photographie – J. Koudelka

Tant que l’on parle de surprise, Barthes en distingue cinq types, qu’une photographie peut provoquer :

Balle traversant une pomme – H. E. Edgerton

  • Celle du rare ou de la rareté.
  • Celle du numem, de l’instant décisif. Vous savez très bien à qui je pense.
  • Celle de la prouesse (technique), comme la pomme ci-dessus, photographiée au millionième de seconde.
  • Celle des contorsions de la technique (doubles expositions, poses longues, etc).
  • Celle de la trouvaille.

Enfin, la photographie est au centre d’un trio de 3 acteurs : L’Operator, le photographe, celui qui prend l’image, le Spectrum, le spectacle photographié, et le Spectator, spectateur de l’image. Parce que oui, en latin, tout est vraiment plus classe. Ad augusta per angusta.

Réflexions sur le portrait photographique

Portrait – A. Petersen

Alors, oui, je sais, j’ai déjà écrit une belle tartine sur le portrait avec Christophe, et j’aurais pu y mettre ces réflexions de Barthes. Le fait est que l’article était déjà assez long, et que je n’avais pas envie de disséminer les réflexions de Barthes partout sur le blog.

Il déclare dans son ouvrage, qu’en posant pour les photographies, nous nous « constituons » un corps de pose, qui est loin de la réalité, et nous devenons ainsi  une sorte d’objet, de chose inanimée et morte (c’est d’ailleurs pour cela que l’on essaie de rendre les photographies « vivantes »). Ce qui l’agace assez, sur les photographies de lui, c’est qu’il ne s’y reconnaît jamais vraiment. Ainsi, il y aurait à son sens 4 personnes devant un objectif (et l’appareil qui va avec) :

  • La personne que je crois que je suis
  • La personne que je veux que l’on croie que je suis
  • Celui que le photographe croit que je suis
  • Celui que le photographe veut utiliser pour valoriser son art.

En effet, entre ces 4 personnes, il est difficile de se retrouver. Ce qui n’est pas plus mal au final car, d’une certaine façon, une photographie ne peut signifier que si le sujet porte, métaphoriquement, un masque, le produit d’une société et de son histoire. C’est ainsi que dans la photographie d’August Sander ci-dessous, l’homme représenté devient, est, et symbolise le pâtissier. Ce qu’il est est caché par son masque, produit par son temps.

Pâtissier – A. Sander

Rôle du référent

Barthes est aussi connu pour son « ça a été » que l’on retrouve assez facilement dès que l’on ouvre un ou deux bouquins sur la photographie. En effet, l’image renvoie forcément à un référent, à ce qu’elle a photographié. Et celui-ci, d’une certaine façon, l’annule comme médium, ce n’est plus un signe que l’on perçoit, mais la chose elle même. De la même façon que l’on écoute un opéra, et plus vraiment un CD (si ça existe encore) tant il restitue bien ce qu’il a enregistré.

Ce référent est nécessairement une chose réelle placée devant l’objectif pour faire la photographie. En ça, elle se sépare de la peinture(1), le peintre peut feindre la réalité sans l’avoir vue (« je peins un lion, alors que je n’en ai pas devant moi« ). Ce qui est impossible avec la photographie dont la technique implique que ce qui est représenté, s’est bien trouvé là : « ça a été ». Et c’est ce référent qui adhère à la photographie, elle ne peut s’en détacher complètement.

Voilà, le référent adhère, tout comme ça. Ma tête au milieu avec le bonnet bleu et rouge quand j’ai découvert ça.

Le référent est très différent du langage, qui est forcément fictionnel et a besoin de beaucoup de travail pour devenir non-fictionnel, là où la photographie l’est par essence. Barthes prend l’exemple d’une photographie de lui (oui, encore) : il ne se souvient pas de quand elle a été prise, de cette journée, de ce moment, mais il sait, de par la nature du médium, que ce moment a existé.

S’il ne se souvient pas de celle-là, c’est parce qu’il était visiblement un peu déchiré. Philosophy rocks baby !

Il conclut en disant que ce « ça a été » va disparaître, que la photographie va devenir de plus en plus fictionnelle, et qu’il en est le dernier témoin. En ça, t’as pas eu tort mon Roland…

Studium & Punctum

C’est là sans doute le concept le plus célèbre de Barthes, et forcément le moins bien interprété. On peut lire et entendre un peu tout et n’importe quoi dessus, la Palme d’or revenant à Aaron Nace de Phlearn qui était clairement a côté de la plaque(2) dans sa vidéo. Il s’agit d’une façon d’analyser une image, plus particulièrement l’impact qu’elle a sur nous et comment il est construit. Pour cela, il utilise 2 concepts, le Studium et le Punctum, et on va voir ensemble ce que ça signifie.

Ps : je vais vous les expliquer séparément, parce que ça me paraît plus clair, même si tout n'est limpide une fois qu'on a lu tout le paragraphe. Cependant ces deux notions sont indissociables et ne peuvent exister séparément.

Le Studium est « l’investissement général » en latin. Il ne représente qu’un intérêt moyen, en anglais, on utiliserait to like plutôt que to love pour représenter l’intérêt qu’il peut soulever chez quelqu’un. C’est là que se trouvent les intentions du photographe, sa culture, ses mythes, c’est le général dans l’image. Quand la photographie ne contient que le Studium elle est dite unaire, elle n’a qu’un seul sens, pas de contradiction, de duel ou de discordance. Il ne lui reste que la composition, que Barthes qualifie de « première rhétorique vulgaire et scolaire ». On reçoit ces images, mais elles ne génèrent pas de blessure. Il faut quand même manipuler cette notion avec précaution, le Studium n’est pas le fond de l’image, un cadre général, dans le Punctum viendrait attirer notre attention en faisant « pop » dans l’image.

Photographie – T. Benezeth

Dans cette photographie de Thomas Benezeth, le Studium n’est pas le sol et le Punctum n’est pas la personne qui attend, ce n’est pas comme ça que ça marche, c’est plus subtil que ça. J’insiste là dessus, parce que c’est souvent de cette façon là que ces concepts sont interprétés.

Et  c’est là qu’intervient la notion de Punctum, il casse le Studium, le ponctue, il nous point (au sens où il nous touche, nous émeut). C’est une sorte de coprésence, les deux sont à la fois très liés, et totalement dissemblables sur leurs effets. En effet, le Studium est toujours codé (via notre culture principalement, on voit un paysage, une rue, un anniversaire) là où le Punctum ne l’est pas. La phrase à retenir, et résumant le mieux cette idée est la suivante :

Ce que je peux nommer ne peut réellement me poindre.

R. Barthes

Tout est  dans cette assertion, il n’y a pas de recette du Punctum, pas de façon d’être certain de poindre, de titiller, de blesser en faisant une image. Le Punctum est ce qui va vous chatouiller l’arrière du crâne quand vous allez regarder une image, sans que vous puissiez clairement définir ce que c’est. Barthes dit d’ailleurs, et je suis assez d’accord, que l’on se souvient mieux du Punctum quand on se rappelle d’une image que lorsqu’on l’a sous les yeux.

New York (1955) – W. Klein

Par exemple, dans la photographie de William Klein ci-dessus, le Studium c’est New York, la rue, la vie à cette époque. Le Punctum, pour moi, c’est quelque chose dans le regard de l’homme en noir, quelque chose qui m’a interpellé quand j’ai découvert l’image, et qui me reste quand je pense à elle. Sans ça, s’il regardait devant lui, l’image n’aurait été qu’un Studium, unaire comme nous l’avons dit, et peu mémorable. Alors que dans sa forme actuelle, elle me point, elle me chatouille la tête.

Comme nous l’avons dit, il n’y a pas de recette magique pour produire du Punctum, et quand on essaie un peu trop volontairement, ça ne marche pas. C’est le cas de cette autre image de Klein ci-dessous. A mon sens, la folie de l’homme est trop mise en avant, trop grossière pour qu’elle puisse me poindre.

Shinohiera, Fighter Painter (1961) – W. Klein

Une autre caractéristique du Punctum, est de nous faire sortir de l’image. C’est ce qui fait la différence entre une image pornographique, et une image érotique par exemple. Là où la première va tout montrer, la deuxième va nous poindre, nous interpeller et nous laisser imaginer le reste. En témoigne cette photographie d’Ed Fox, où le regard de la demoiselle et son attitude sont  suffisamment évocateurs pour nous faire sortir de l’image et laisser notre esprit vagabonder.

Ps : Oui, je sais, c'est l'image de couverture du GQ russe. Je n'ai pas réussi à trouver l'image propre de tous titres. Vous me pardonnerez.

Le Punctum n’a pas besoin d’être un choc, ça n’a pas besoin d’être violent dans l’image. Par exemple, le temps a souvent l’effet du punctum, son effet, son rôle dans l’image nous interpellent. C’est le cas de la photographie de Koudelka ci-dessous : l’homme est un condamné à mort, dans l’image il va mourir, mais le temps étant largement passé depuis la photographie, il est déjà mort.

Slovaquie (1963) – J. Koudelka

Parfois le temps peut suffire à nous poindre, sans que la mort ne soit en jeu, en nous renvoyant simplement à la vie d’une autre époque, et au temps qui est passé depuis. Cela participe à la photographie de Klein à New-York ci-dessus.

Petit résumé à l’usage du lecteur pressé :

Ces notions étant, à mon sens, tant complexes qu’essentielles, voici un petit résumé de ce qu’il faut retenir :

Le Studium est culturel, politique ou social et vise à identifier les intentions du photographe. Il est le cadre général de l’image. Le spectateur l’analyse et l’accepte selon sa culture et son envie : il peut les approuver ou non, mais il les comprend, car il est doté d’éducation et de culture. C’est quelque chose de conventionnel, général, « vague, lisse, irresponsable » comme le dit Barthes. Il permet de comprendre le photographe et de donner une fonction à sa photographie (informer, représenter, surprendre, faire signifier, donner envie).

Le Punctum s’explique par la traduction de ce mot depuis le latin : la piqûre, le petit trou, la petite tache, la petite coupure. C’est ce qui point dans une photographie et qui ne peut être perçu par aucune analyse, ce qu’on ne peut pas nommer. Il s’agit d’un détail qui provoque une émotion chez le spectateur, qui attire son attention, mais qui ne relève pas de l’intention du photographe. Le Punctum constitue donc une sorte de hors-champ subtil.

Conclusion

Comme vous l’avez compris, cet ouvrage de Barthes – et l’article qui en découle  – vise plus à aider à mieux comprendre la photographie et son rôle qu’à aider à la pratique. Ce qui est tout autant essentiel, étant donné la tonne d’images que l’on ingurgite chaque jour. Pour terminer, je vous laisse méditer sur cette citation de l’ouvrage qui m’avait marqué :

« La société veut assagir la photographie, soit en en faisant un art, soit en la noyant sous la masse ».


Notes : 

(1) Pour information, il considère même plus généralement que la photographie est plus proche de la chimie que de la peinture, car c’est grâce à elle qu’il capture les rayons lumineux pour les renvoyer. (retour au texte).

(2) Mais il le reconnaît lui même dans la vidéo. Et comme ses tutoriels Photoshop sont super cool, on lui pardonne tout. (retour au texte).


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2 Commentaires

  1. J’ai pas tout saisi sur le punctum.
    Mais à mon sens il en est autrement de l’analyse lorsque que l’on considère une série photographique. Par exemple chez ARAKI dans sa série Le voyage d’hiver à la mort et après la mort de sa femme, c’est une photo vide de son balcon qui est restée gravée dans ma mémoire.

    Et là c’est tout le hors champ comme au cinéma qui est essentiel, le punctum n’est plus dans ou sur la photo, il « a été » mais autrefois, au moment de la prise de vue il n’est plus. C’est même plus que du hors champ c’est du hors temps.
    Bon c’est une idée qui m’est venue comme ça, je suis peut être à côté de la plaque.

    • C’est une bonne idée le hors temps. Je garde ça dans un coin de ma tête.

      Le punctum faut voir ça simplement. C’est ce qui nous poind, c’est l’inexplicable dans la photographie qui gratte le fond de la tête. Qui fait qu’on y repense.

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