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Martin Parr : L’anthropologue du kitsch et de la consommation de masse

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Brizio Spucches/Collection Martin Parr/Magnum Photos

La photographie est la chose la plus simple au monde, mais il est incroyablement compliqué de la faire fonctionner vraiment.

Martin Parr

Introduction

Le 6 décembre 2025 marquait la fin d’une ère pour la photographie documentaire britannique avec le décès de Martin Parr à l’âge de 73 ans. Figure incontournable, polémique et prolifique, Parr n’a pas seulement documenté le monde ; il l’a colorisé, saturé et flashé jusqu’à ce que saes absurdités deviennent indéniables. Souvent qualifié de chroniqueur de notre temps, il a opéré un glissement tectonique dans l’histoire de l’art, déplaçant le curseur de la photographie humaniste empathique (celle qui cherche la noblesse dans la misère) vers une critique sociologique acide de la classe moyenne et de la consommation de masse.

Son œuvre, colossale et obsessionnelle, agit comme un miroir tendu à la société occidentale de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. Là où ses prédécesseurs cherchaient l’instant décisif poétique en noir et blanc, Parr a embrassé la vulgarité du monde moderne avec un flash annulaire et des couleurs criardes, transformant le banal en grotesque et le grotesque en art. De la classe ouvrière de New Brighton aux oligarques de Moscou, en passant par les touristes du Parthénon, personne n’a échappé à son objectif impitoyable mais curieusement affectueux.

Dans cet article, on va se pencher en profondeur sur la trajectoire de Martin Parr, en disséquant les mécanismes de son esthétique, la philosophie de sa pratique et son impact durable sur notre culture visuelle. Autrement dit, nous allons voir comment ce fils d’ornithologues amateurs est devenu le « parrain » de la photographie couleur britannique, redéfinissant notre manière de regarder ce que nous préférerions souvent ignorer.

Ps : Bon, évidemment, toutes les images (sauf mention contraire) sont de Martin Parr. Je n'ai pas souhaité alourdir la lecture en l'écrivant partout. 

Les fondations : Une genèse photographique (1952-1980)

Pour comprendre la rupture que représente Martin Parr, il faut d’abord saisir d’où il vient : une tradition britannique profondément ancrée dans l’observation sociale, mais figée dans le monochrome.

L’enfance et l’obsession : De l’ornithologie à l’objectif

Né le 23 mai 1952 à Epsom, dans le Surrey, Martin Parr est un pur produit de la banlieue londonienne de la classe moyenne (« middle class »). Ce contexte biographique est fondamental. Epsom représente l’ennui, la conformité, et la « nicedom » (la gentillesse fade) que Parr passera sa vie à titiller et à documenter. Il qualifiera plus tard son enfance de « boring » (ennuyeuse), mais c’est précisément ce vide apparent qui a aiguisé son appétit pour l’observation.

L’influence parentale joue un rôle inattendu mais décisif : ses parents sont des ornithologues amateurs fanatiques. Cette passion familiale inculque au jeune Martin une méthode qui deviendra sa signature artistique : la taxonomie. L’ornithologue observe, identifie, classe et collecte des observations. Parr fera exactement la même chose avec les êtres humains. Il ne photographie pas des sujets pour leur individualité psychologique, mais comme des spécimens représentatifs d’un groupe social, définis par leur « plumage » (vêtements), leur « habitat » (décor domestique) et leur « régime alimentaire » (junk food).

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Martin Parr à l’âge de 5 ans, en 1958, photographié par son grand -père.

Cependant, le véritable catalyseur est son grand-père paternel, George Parr, un photographe amateur vivant dans le Yorkshire. Lors de ses visites dans le nord de l’Angleterre, Martin découvre non seulement la magie de la chambre noire et du tirage, mais aussi une « authenticité » culturelle qu’il juge absente du sud aseptisé. Le Nord, avec ses briques rouges, ses fish and chips et sa classe ouvrière, devient pour lui un territoire exotique et fascinant. Dès l’âge de 13 ou 14 ans, sa vocation est scellée : il sera photographe.

Manchester Polytechnic (1970-1973) : L’école du regard

Parr intègre Manchester Polytechnic en 1970, une période d’effervescence créative. Il y côtoie des étudiants qui deviendront eux aussi des figures majeures de la photographie britannique, comme Daniel Meadows et Brian Griffin. L’enseignement y est axé sur la pratique documentaire, mais une figure tutélaire plane sur cette génération : Tony Ray-Jones.

Ray-Jones, décédé prématurément en 1972, avait commencé à documenter les rituels anglais avec un œil anthropologique et un sens de la composition complexe, inspiré par son séjour aux États-Unis. Parr reconnaît explicitement sa dette envers Ray-Jones, dont l’ouvrage posthume A Day Off (1974) sert de bréviaire à toute une génération. De Ray-Jones, Parr retient l’importance de s’intéresser aux loisirs comme révélateur social et l’art de composer des images denses où plusieurs micro-événements se déroulent simultanément.

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A Day Off (1974) – Tony Ray Jones

L’ère monochrome : Le respect des traditions

Les premiers travaux de Parr, bien que talentueux, s’inscrivent sagement dans la tradition du documentaire noir et blanc « indépendant ».

Home Sweet Home (1974)

Pour son projet de diplôme, Parr crée un environnement domestique kitsch, tapissé de papier peint à fleurs et décoré de canards volants en plâtre. C’est une première incursion dans le goût populaire, mais traitée avec une distance ironique encore balbutiante. Et oui, je sais, on a parlé de noir et blanc dans cette période, celui-ci sera l’exception.

The Non-Conformists (1975-1980)

Installé à Hebden Bridge, une petite ville du Yorkshire en déclin industriel, Parr documente pendant cinq ans la vie des communautés méthodistes et baptistes. Il photographie les chapelles, les fêtes paroissiales, les repas communautaires. Le style est classique, respectueux, empreint d’une nostalgie pour un monde en voie de disparition. Il utilise un Leica M3, l’outil par excellence, à l’époque, du reportage humaniste discret. Ces images montrent un Parr empathique, cherchant à préserver la mémoire d’une cohésion sociale qu’il admire.

Bad Weather (1982)

Ce projet marque une transition vers plus d’humour conceptuel. Parr décide de photographier l’obsession britannique pour la météo. Utilisant une caméra sous-marine avec flash pour capturer les gens sous la pluie et la neige, il produit des images graphiques et drôles. Le sujet est banal, mais le traitement commence à révéler son goût pour l’absurde et les rituels sociaux (comme manger une glace sous la pluie).

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Bad Weather – Martin Parr

La révolution chromatique : The Last Resort et la rupture (1982-1986)

Le début des années 1980 marque une rupture radicale, tant technique que philosophique. Parr abandonne le noir et blanc, qu’il juge désormais trop nostalgique et romantique, pour embrasser la couleur. Ce n’est pas un simple changement de pellicule : c’est un changement de paradigme.

Le choc de la couleur : Une nouvelle grammaire visuelle

À cette époque, la photographie couleur en Europe est largement méprisée par les institutions artistiques, cantonnée à la publicité (« commercial photography ») et à l’album de famille (« snapshot »). La photographie « sérieuse » est monochrome.

Cependant, outre-Atlantique, une révolution a déjà eu lieu. Des photographes comme William Eggleston, Stephen Shore et Joel Meyerowitz ont légitimé la couleur comme médium artistique capable de documenter le « banal » américain. Parr découvre ces travaux et comprend que pour documenter l’Angleterre contemporaine (celle des supermarchés, du plastique et des loisirs de masse), le noir et blanc est un mensonge. Le monde moderne est en couleur, souvent de mauvais goût.

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Carte postale – John Hinde

Une autre influence majeure, plus locale et ancrée dans la vie quotidienne, est celle des cartes postales de John Hinde. Ces cartes des années 60 et 70, montrant les camps de vacances Butlin’s, utilisaient des couleurs hyper-saturées (technique « Technicolor ») pour vendre un rêve de bonheur manufacturé. Parr est fasciné par cet écart entre le mythe publicitaire (la couleur éclatante) et la réalité parfois grimaçante qu’elle recouvre.

New Brighton : Le théâtre de la désolation

Pour concrétiser cette nouvelle vision, Parr jette son dévolu sur New Brighton, une station balnéaire du Merseyside voisine de Liverpool. Au milieu des années 80, l’Angleterre de Margaret Thatcher est frappée de plein fouet par la désindustrialisation et le chômage. La ville n’est plus une destination de luxe, mais un véritable « dernier recours » (The Last Resort) pour une classe ouvrière urbaine en quête d’évasion le temps d’un week-end. Loin de l’approche documentaire classique qui chercherait à ennoblir la souffrance ou à esthétiser la mélancolie des lieux vides, Parr capture sans fard le béton fissuré, les détritus, la foule et la « laideur » assumée des loisirs populaires.

Analyse du projet

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The Last Resort – Martin Parr

C’est avec The Last Resort que Martin Parr opère ce que l’on pourrait appeler sa « révolution copernicienne ». Publié en 1986, cet ouvrage ne se contente pas de changer de sujet ou de lieu ; il propose une nouvelle grammaire visuelle qui va durablement secouer la photographie documentaire européenne.

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Plaubel Makina 67

Parr y consacre trois étés (1983-1985), période durant laquelle il opère une rupture technique radicale pour forger l’esthétique de The Last Resort. Il délaisse son discret Leica pour le Plaubel Makina 67, un lourd moyen format qu’il utilise avec un flash externe, même en plein jour. Ce dispositif, combiné à des pellicules saturées comme la Fuji 400 Superior ou l’Agfa Ultra, engendre une crudité chromatique inédite. En débouchant les ombres et en aplatissant les perspectives, le flash confère à la peau humaine, à la nourriture grasse et au béton sale un éclat hyper-réaliste d’une netteté chirurgicale, ironiquement proche de l’imagerie publicitaire.

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The ice cream girl – Martin Parr

Prenons l’image emblématique souvent désignée comme The Ice Cream Girl. Le plan rapproché nous contraint à fixer l’acte de dévoration dans toute sa crudité. Loin du cliché publicitaire rafraîchissant, la glace devient ici une matière organique et visqueuse qui macule les mains et les visages. Il n’y a nulle trace de joie enfantine, seulement une urgence mécanique. Cette image incarne parfaitement le refus de Parr d’idéaliser l’enfance ou les vacances : il capture une frénésie consumériste brute, totalement dénuée de grâce.

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Autre image intéressante de la série, ce cliché isole un tout-petit, bonnet de laine vissé sur la tête, trônant seul aux commandes d’un char d’assaut miniature aux couleurs criardes. La confrontation visuelle est brutale : l’innocence du visage poupin se heurte à la quincaillerie guerrière de ce manège, avec ses canons chromés pointés vers le vide et ses chenilles en plastique. Figée par la lumière sans pitié du flash, la scène souligne l’absurdité du décor ; au milieu du vacarme visuel de la salle de jeux, le bambin semble déjà intégré à la chaîne de consommation, pilotant passivement un engin de mort transformé en divertissement inoffensif. C’est une métaphore grinçante d’une société qui banalise la violence pour en faire un produit de loisir comme un autre, laissant l’enfant étrangement solitaire au cœur de cette agitation artificielle.

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Autre scène emblématique de la série, cette photographie capture avec une ironie mordante la tentative désespérée d’un vacancier de s’adonner au rituel du bain de soleil. Allongée face contre terre, non pas sur du sable doré mais sur une dalle de béton sale et jonchée de détritus, elle semble faire abstraction de son environnement immédiat avec un stoïcisme stupéfiant. La composition est dominée par la menace silencieuse de l’énorme chenille rouillée d’un engin de chantier qui frôle sa serviette, créant une juxtaposition brutale entre le désir de loisir balnéaire et la réalité d’un paysage post-industriel hostile. Martin Parr illustre ici la résilience, ou peut-être la résignation, d’une classe ouvrière s’efforçant de reproduire le rêve des vacances méditerranéennes dans un décor qui en est l’antithèse absolue.

La réception critique : « Voyeurisme de classe » ?

La publication de l’ouvrage a déclenché une controverse immédiate et violente. Les critiques d’art, rompus à la tradition d’une photographie humaniste empreinte de compassion, se sont montrés horrifiés par cette nouvelle approche.

L’accusation principale portait sur un voyeurisme de classe : on reprochait à Martin Parr, issu de la classe moyenne du sud de l’Angleterre, de se rendre dans un Nord économiquement sinistré pour y ridiculiser les populations modestes. Le critique David Lee a notamment fustigé le photographe pour avoir traité la classe ouvrière comme une « cible facile », la dépeignant comme « grosse, simple et sans style ». De son côté, Robert Morris évoquait dans le British Journal of Photography un « cauchemar moite et claustrophobe ».

Pourtant, Parr s’est toujours défendu de cette misanthropie supposée. Rejetant l’impératif d’« ennoblir » la pauvreté par un filtre nostalgique, il affirmait ne faire que documenter la réalité de la consommation de masse (malbouffe, jeux, soleil) qu’il percevait comme le nouveau rite religieux de l’époque. Avec le recul, The Last Resort apparaît aujourd’hui moins comme une moquerie que comme une élégie saturée et mélancolique, capturant avec une honnêteté brutale l’énergie désespérée de l’ère Thatcher.

Sociologie de la consommation et des classes (1987-1999)

Après avoir documenté la classe ouvrière, Parr a eu l’intelligence de tourner son objectif vers sa propre tribu, la classe moyenne, prouvant que son ironie était démocratique : tout le monde est ridicule quand il consomme.

Le miroir de la classe moyenne : The Cost of Living (1989)

En déménageant à Bristol, Parr s’attaque à la classe moyenne montante et aux conservateurs dans The Cost of Living. Si The Last Resort était marqué par le chaos visuel et la saleté, cette nouvelle série se caractérise par une rigidité sociale et une forme d’ennui poli. Il photographie les « garden parties », les soirées électorales.

L’image d’une soirée conservatrice (« Conservative Midsummer Madness Party ») est à ce titre exemplaire. Elle montre des convives guindés, tenant leurs verres avec une maladresse touchante, s’efforçant de respecter des codes sociaux stricts. Parr dissèque ici les mécanismes de distinction sociale : le « bon goût » apparaît tout aussi artificiel et construit que le prétendu « mauvais goût » de New Brighton. Il montre que l’ascension sociale s’accompagne souvent d’une nouvelle forme d’aliénation, plus insidieuse car masquée par les apparences de la respectabilité.

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Signs of the times – Double page intérieure,

Cette exploration se poursuit avec Signs of the Times (1992), un projet hybride réalisé avec Nicholas Barker pour la BBC. En entrant dans l’intimité des foyers britanniques, Parr juxtapose des photographies d’intérieurs (décorations, meubles, bibelots) avec les citations de leurs propriétaires sur leurs goûts personnels. Ce travail révèle comment nous construisons notre identité à travers nos possessions matérielles, exposant le goût comme un marqueur de classe impitoyable.

Le tourisme comme rituel : Small World (1995)

Dans les années 90, Parr élargit son champ d’action à l’échelle planétaire. Il identifie le tourisme de masse comme l’industrie majeure de la fin du siècle et un sujet photographique largement sous-estimé. Small World est une satire mordante de notre quête d’exotisme standardisé.

La thèse de Parr est simple : le tourisme de masse détruit ce qu’il cherche. Que l’on soit devant la Tour de Pise, les Pyramides ou l’Acropole, l’expérience est uniformisée : foule, chaleur, prise de photo rituelle pour prouver sa présence, et achat de souvenirs kitsch.

Techniquement, il utilise souvent le téléobjectif pour compresser les plans, accentuant l’effet de foule et transformant les touristes en une masse indistincte de fourmis agglutinées autour de monuments devenus de simples décors de fond. Il capture le décalage comique, parfois tragique, entre le mythe romantique du voyage vendu par les brochures et la réalité banale de l’expérience touristique.

L’esthétique du dégoût : Common Sense (1999)

Avec Common Sense, Parr pousse son style à son paroxysme visuel et conceptuel. C’est un projet global, exposé simultanément dans 41 lieux à travers le monde, un record inscrit au Guinness. Ici, Parr abandonne la scène de genre pour se concentrer sur le fragment. Il utilise un objectif macro et un flash annulaire (« ring flash »), une technique empruntée à la photographie médicale et scientifique.

Le flash annulaire crée une lumière plate, clinique, sans ombre portée directionnelle, mais avec un halo sombre contournant le sujet. Cela donne aux objets un aspect flottant, détaché de tout contexte, hyper-saturé et graphique. Les sujets sont triviaux, voire repoussants : une bouche mordant un hamburger bon marché, des ongles mal vernis, de la peau brûlée par le soleil, des objets en plastique « made in China ».

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Pig Cakes – Martin Parr

L’image des « Pig Cakes » est particulièrement révélatrice de cette approche. Elle montre un plateau de cupcakes industriels décorés en têtes de cochons roses, avec des yeux en bonbons chimiques. Sous la lumière impitoyable du flash, ces gâteaux ont l’air toxiques, nous fixant avec une sorte d’accusation muette. C’est l’incarnation de la « junk food » et de la consommation infantile régressive. Common Sense agit comme une accumulation d’images qui provoque chez le spectateur une réaction ambivalente, oscillant entre le rire et le dégoût, résumant parfaitement notre rapport schizophrène à la consommation.

La mondialisation du kitsch et l’esthétique de la saturation (2000-2020)

Introduction : L’expansion d’un regard planétaire

Le tournant du millénaire marque une inflexion décisive dans la trajectoire artistique de Martin Parr. Si les décennies 1980 et 1990 ont établi sa réputation de chroniqueur impitoyable des mœurs britanniques (disséquant la classe ouvrière dans The Last Resort (1986) ou les classes moyennes dans The Cost of Living (1989)) la période 2000-2020 voit son objectif s’élargir aux dimensions du globe. Durant ces deux décennies, Parr ne se contente plus d’être l’anthropologue de l’anglicité ; il devient le témoin privilégié, et parfois controversé, d’une homogénéisation culturelle accélérée par la mondialisation et le tourisme de masse.

Cette ère est caractérisée par une frénésie productive où le photographe documente l’avènement d’une « culture mondiale » paradoxale, définie simultanément par une hyper-consommation standardisée et la persistance de vernaculaires locaux kitsch. C’est également une période de mutations techniques majeures pour l’artiste, qui abandonne progressivement son fidèle moyen format argentique pour le numérique vers 2006, modifiant subtilement sa grammaire visuelle sans jamais renier sa signature esthétique : couleurs saturées, usage du flash en plein jour et ironie mordante.

Pour comprendre cette évolution, il est essentiel d’analyser comment Parr applique sa méthodologie sociologique à des territoires visuels contrastés. On va se concentrer ici ici sur deux corpus emblématiques de cette période : la série Mexico (2006), qui explore les frictions entre tradition et américanisation, et The Amalfi Coast (2014), qui revisite le mythe du Grand Tour à l’heure de la saturation touristique. Ces œuvres, mises en perspective avec ses travaux sur le luxe (Luxury) et le narcissisme numérique (Death by Selfie), révèlent un photographe obsédé par la tension entre la mythologie d’un lieu et sa réalité triviale.

Le syncrétisme visuel : Analyse de la série Mexico (2006)

Publié en 2006, l’ouvrage Mexico représente le premier grand projet thématique de Parr publié sous forme de livre depuis 2002. Il marque un déplacement géographique significatif, loin de la grisaille post-industrielle britannique, vers un territoire où la saturation chromatique est native, et non simplement le fruit d’un artifice technique.

La collision des iconographies : Vernaculaire contre global

Le thème central qui traverse Mexico est la confrontation (ou plutôt l’hybridation forcée) entre la culture traditionnelle mexicaine et l’impérialisme culturel américain. Parr évite soigneusement le piège du pittoresque romantique. Il ne cherche pas le Mexique « authentique » des guides de voyage, mais documente une réalité contemporaine où les frontières culturelles sont poreuses.

L’ouvrage illustre ce que Parr décrit comme une « bataille de cultures » se jouant au niveau de la rue. Il capture des juxtapositions visuelles stridentes qui agissent comme des métaphores sociologiques :

  • Iconographie religieuse et Pop Culture : Des images montrent Mickey Mouse côtoyant des saints catholiques aux couleurs vives, ou des logos Nike apposés sur des crânes en sucre du Jour des Morts (Día de los Muertos).
  • La marque comme nouveau folklore : Parr photographie des bouteilles de Coca-Cola trônant à côté de cactus, ou des hommes de la classe ouvrière arborant des casquettes de baseball ornées de logos sportifs américains.
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Désolé, je n’ai pas trouvé de meilleure reproduction des images.

Cette approche révèle que la mondialisation ne supprime pas nécessairement les traditions locales, mais les absorbe dans un syncrétisme consumériste. Comme le note l’analyse de Timothy R. Gleason, Parr montre que le Mexique « maintient nombre de ses traditions et icônes tout en adoptant les marques américaines ». C’est une corruption joyeuse de l’authenticité, un thème récurrent chez Parr qui admet lui-même chercher à exprimer l’ambiguïté de ce processus : « Ce que je dis, c’est que c’est une bonne et une mauvaise chose ».

Esthétique chirurgicale : Le ring flash et le macro

Sur le plan formel, Mexico pousse l’esthétique de Parr vers une précision quasi médicale. Pour ce projet, il utilise intensivement une technique affinée dans sa série précédente Common Sense (1999) : l’objectif macro couplé à un flash annulaire (ring flash).

Cette technique a pour effet d’éliminer les ombres portées directionnelles, créant une lumière plate et clinique qui isole le sujet de son contexte. Les objets (pâtisseries aux couleurs chimiques, souvenirs kitsch, textures de nourriture grasse) sont traités comme des spécimens de laboratoire flottant dans un espace hyper-réel. L’usage de films amateurs saturés (comme l’Agfa Ultra ou le Fuji 400) accentue encore cet effet, transformant la nourriture et les objets du quotidien en icônes pop flottantes, à la fois séduisantes et répulsives.

Cependant, contrairement à l’abstraction quasi pure de Common Sense, Mexico réintègre l’humain. Parr capture des portraits directs, souvent en plan serré, montrant des visages marqués par le soleil et le travail, créant des moments de « contemplation mutuelle » qui ancrent la critique culturelle dans une réalité humaine tangible.

Réception critique et limites

La réception de Mexico a cristallisé les débats autour de la méthode Parr. Si certains critiques, notamment dans le Los Angeles Times, ont salué sa capacité à capturer le mélange « huile et eau » des cultures, d’autres ont pointé un risque de répétition. L’accusation récurrente est que l’esthétique du flash saturé, autrefois révolutionnaire, risquait de devenir un gadget visuel appliqué uniformément à n’importe quel sujet exotique, transformant la complexité sociale en une surface graphique attrayante mais superficielle. Néanmoins, Mexico demeure un document essentiel sur l’état de l’hybridation culturelle avant la crise financière de 2008.

La saturation de l’espace : The Amalfi Coast (2014)

Si Mexico traitait de l’hybridation des objets, la série The Amalfi Coast, réalisée entre 2013 et 2014 sur commande du Studio Trisorio, explore la saturation des corps dans l’espace public. Ce projet s’inscrit dans la continuité de son obsession pour le théâtre balnéaire (Life’s a Beach), mais avec une spécificité géographique et technique notable.

Le grand Tour à l’ère du low-cost

Le projet prend pour décor la baie de Naples, Pompéi, Capri, Amalfi et Sorrente ; des lieux chargés par le poids historique du « Grand Tour » romantique du XIXe siècle. L’intervention de Parr consiste à confronter cette mythologie élitiste à la réalité démocratique et chaotique du tourisme de masse contemporain.

Dans cette région où la topographie abrupte limite drastiquement l’espace disponible, Parr documente une promiscuité extrême. Il s’intéresse moins aux monuments qu’aux « rituels anthropologiques du rassemblement ». À Pompéi, les ruines antiques deviennent de simples décors d’arrière-plan pour des hordes de touristes épuisés, agglutinés sous des parapluies ou cherchant désespérément de l’ombre. Le sujet n’est plus l’histoire, mais la consommation de l’histoire.

Rupture technique : La compression par le téléobjectif

Une évolution majeure distingue cette série des travaux précédents comme The Last Resort. Alors que Parr était connu pour son usage du grand angle et sa proximité physique intrusive avec les sujets (« in your face »), il adopte ici le téléobjectif (notamment le zoom Canon 70-300mm).

Ce changement optique a des conséquences esthétiques profondes :

  1. Écrasement de la perspective : Le téléobjectif comprime les plans, réduisant la profondeur de l’image. Cela accentue visuellement la sensation de foule et d’entassement. Les corps des baigneurs sur les pontons de béton de Sorrente semblent empilés les uns sur les autres, formant une mosaïque de chair, de textile synthétique et de serviettes colorées.
  2. Observation à distance : Cette technique permet à Parr d’observer sans être vu, capturant des scènes de « totale promiscuité » et de relâchement corporel que la présence d’un appareil grand angle aurait pu perturber. Il capture l’intimité paradoxale de la plage, où le concept de vie privée est temporairement suspendu.

La spécificité italienne

Malgré la mondialisation, Parr parvient à saisir une spécificité locale. Contrairement au laisser-aller brut de la classe ouvrière anglaise à New Brighton, les sujets de la côte amalfitaine maintiennent une forme de théâtralité sociale. Parr documente une manière de vivre complètement napolitaine, faite de communication continue et d’une gestion sophistiquée de l’espace restreint. Les images de Capri, en particulier, jouent sur le contraste entre l’exclusivité prétendue de l’île et la réalité de sa sur-fréquentation, où la recherche de l’icône de luxe se heurte à l’omniprésence de la foule.

Contextualisation : De l’oligarchie au selfie (2000-2020)

Pour comprendre pleinement la portée des travaux sur le Mexique et la côte amalfitaine, je trouve ça vient de les resituer dans le continuum plus large des préoccupations de Parr durant cette période, encadrées par deux phénomènes majeurs : l’apogée du luxe décomplexé et la révolution du smartphone.

L’épitaphe du luxe (Luxury, 2009)

Entre 2003 et 2009, parallèlement à ses travaux sur le tourisme, Parr documente le sommet de la pyramide sociale. Sa série Luxury agit comme le pendant sociologique de ses travaux sur la classe ouvrière. En visitant les foires d’art à Dubaï, les salons de millionnaires à Moscou ou les courses hippiques à Durban, Parr démontre que le mauvais goût est transversal aux classes sociales.

Le livre, publié juste après le krach de 2008, est perçu comme une « épitaphe à l’âge de la consommation ostentatoire ». L’esthétique reste la même que pour Mexico (couleurs criardes, détails grotesques) suggérant une équivalence visuelle entre le souvenir touristique à 1 dollar et le diamant à 1 million. Pour Parr, qu’il s’agisse d’un cupcake industriel ou d’un manteau de fourrure à Moscou, le mécanisme de consommation et d’affirmation de statut reste identiquement vulgaire et fascinant.

La fin du regard : Death by Selfie (2018)

La fin de la période (2010-2020) est marquée par une mutation comportementale que Parr est l’un des premiers à théoriser visuellement : l’inversion du regard touristique. Avec l’avènement du smartphone, le sujet photographié change de direction.

Dans sa série Death by Selfie (2018), Martin Parr relève une mutation comportementale majeure : alors que les touristes des années 1990 tournaient le dos au photographe pour admirer les monuments, ils tournent désormais le dos à l’histoire pour se contempler eux-mêmes à travers un écran.

Le narcissisme s’impose ainsi comme le véritable sujet de l’œuvre. Le monument historique est relégué au rang de simple décor pour l’ego, tandis que l’espace visuel est envahi par l’absurdité des perches à selfie, transformant les sites touristiques en studios photo à ciel ouvert.

Si Parr qualifie ironiquement cette évolution de « percée » (lui permettant enfin d’accéder aux visages des passants), ce changement de paradigme dresse surtout le constat mélancolique d’une déconnexion. L’expérience directe et sensible du monde semble s’effacer au profit de sa validation numérique immédiate.

Fashion Faux Parr

J’aurais aimé prolonger cette exploration en abordant d’autres facettes de son œuvre prolifique, notamment ses incursions savoureuses dans la photographie de mode. Comme en témoigne l’exposition Fashion Faux Parr, il parvient à y imposer son esthétique et son ironie mordante au cœur même du glamour. Toutefois, cet article étant déjà dense, je préfère m’arrêter ici plutôt que de survoler ces travaux qui mériteraient une analyse à part entière.

Outro

Entre 2000 et 2020, Martin Parr a opéré une mue spectaculaire, passant du statut d’observateur polémique de la société britannique à celui de chroniqueur global de la condition post-moderne. Ses pérégrinations à travers le globe dépassent le simple carnet de voyage pour devenir des études de cas sur l’uniformisation culturelle. Qu’il braque son objectif sur les excès du tourisme de masse, les paradoxes du luxe ou l’avènement du selfie, Parr dresse le portrait cohérent d’un monde obsédé par la consommation et la mise en scène de soi.

L’adoption du numérique, marquée par l’usage du Canon 5D, a servi cette ambition sans jamais compromettre son esthétique de la « vérité saturée ». Au contraire, la netteté clinique de ce nouveau médium n’a fait qu’aiguiser la précision de son scalpel sociologique, nous tendant un miroir où nous sommes tous devenus les acteurs du grand théâtre de la consommation. Pour mieux saisir la densité de cette production, je vous propose ci-dessous un tableau synthétique des œuvres clés de cette période.

Tableau : évolution des thématiques et techniques (2000-2020)

Série / ProjetPériodeLieu(x)Thématique CentraleInnovation / Technique
Mexico2006MexiqueHybridation culturelle, Kitsch religieux vs Marques USUsage intensif du Macro et Ring Flash (esthétique médicale)
Luxury2003-2009Global (Moscou, Dubaï…)Richesse ostentatoire, excès pré-crise 2008« Regard de la mouche » (proximité), Flash déporté
The Amalfi Coast2013-2014Italie (Naples, Capri)Saturation de l’espace, Tourisme de masse vs Grand TourUsage du Téléobjectif (compression des plans), Numérique
Death by Selfie2015-2018Global (Inde, Europe)Narcissisme numérique, Inversion du regard touristiqueDocumentation du Smartphone comme outil social
Fashion Work2000-2020GlobalEffacement de la frontière Art / Publicité« Fake candid », insertion du banal dans le glamour (Gucci, etc.)

Au-delà de l’image unique : Le collectionneur et le commissaire

Réduire Martin Parr à ses propres photographies serait une erreur. Il est un acteur central de l’écosystème photographique, ayant redéfini ce qui mérite d’être conservé, regardé et considéré comme de l’art.

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Martin Parr au milieu de sa collection de livres (désolé, je n’ai pas trouvé de meilleure définition)

Parr est avant tout un bibliophile obsessionnel. Sa collection de plus de 12 000 livres photo, acquise par la Tate en 2017, est l’une des plus importantes au monde. Mais plus que collectionner, il a théorisé.

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En co-écrivant avec Gerry Badger la trilogie The Photobook: A History, il a réécrit l’histoire de la photographie en déplaçant le focus des tirages d’exposition vers le livre. Il a mis en lumière des ouvrages oubliés, des livres de propagande, des manuels techniques, démontrant que la photographie contemporaine et utilitaire possède une valeur esthétique et historique égale à la photographie « d’art ».

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Cette passion pour le vernaculaire s’étend aux objets. L’exposition Parrworld (2008) présentait ses collections hétéroclites : montres à l’effigie de Saddam Hussein, papier toilette Oussama ben Laden, assiettes commémoratives de Margaret Thatcher ou emballages de biscuits Spice Girls. Pour Parr, ces objets sont des documents historiques au même titre que des archives écrites. Ils racontent les obsessions d’une époque, la propagande politique et le kitsch dictatorial.

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Il collectionne également les « Boring Postcards » (cartes postales ennuyeuses), célébrant une esthétique de la banalité (autoroutes, aéroports, centres commerciaux) qui résonne profondément avec sa propre pratique photographique.

En tant que commissaire d’exposition (notamment aux Rencontres d’Arles en 2004 ou au Barbican en 2016), il a utilisé sa position pour promouvoir des photographes négligés, brisant les hiérarchies traditionnelles du « bon goût » muséal et imposant la couleur comme un standard artistique incontournable.

L’Homme institution : Magnum, Fondation et polémique

La trajectoire institutionnelle de Parr est celle d’un outsider devenu l’ultime « insider », une position conquise de haute lutte et non sans frictions.

L’épisode de son entrée chez Magnum Photos en 1994 est légendaire. L’agence, fondée par Henri Cartier-Bresson, Capa, Rodger et Seymour, était le temple du photojournalisme humaniste, missionné pour témoigner des grands événements avec compassion et en noir et blanc. Parr, avec son ironie mordante et ses couleurs criardes, représentait l’antithèse de ces valeurs. Cartier-Bresson lui écrivit d’ailleurs une lettre célèbre : « Vous venez d’une autre planète ». Philip Jones Griffiths mena une campagne interne féroce, accusant Parr d’être l’ennemi de l’esprit Magnum. L’admission se joua à une voix près, Parr racontant même avoir été accepté, puis rejeté, puis accepté à nouveau grâce au vote tardif d’un membre malade. Son entrée marqua pourtant le début de la modernisation nécessaire de l’agence, l’ouvrant à la photographie conceptuelle et à l’art, ce qui la sauva probablement de l’obsolescence. Il en deviendra même président de 2013 à 2017.

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La Martin Parr Foundation de Bristol.

En 2017, il fonde la Martin Parr Foundation à Bristol. Loin d’être un simple mausolée à sa gloire, la fondation a pour mission de préserver et promouvoir la photographie documentaire britannique et irlandaise. Elle abrite les archives de photographes majeurs comme Tony Ray-Jones ou Chris Killip et soutient activement la création contemporaine via des bourses, cherchant notamment à corriger le manque de diversité dans le milieu.

Cependant, cette fin de carrière a été ternie par une polémique significative en 2020. Auteur de la préface d’une réédition du livre London (1969) du photographe italien Gian Butturini, Parr n’avait pas relevé une double page juxtaposant la photo d’une femme noire au guichet du métro et celle d’un gorille en cage.

61imorjanil - 5 livres à lire cette année (2020) - Thomas Hammoudi - 5 livres
Butturini, G. & Parr, M. (2017). London. Bologna: Damiani.

Interpellé par une étudiante, Mercedes Baptiste Halliday, qui dénonçait le racisme de cette association visuelle, Parr a tardé à réagir. Accusé d’aveuglement racial et de perpétuer un regard colonialiste, il a fini par démissionner de la direction artistique du Bristol Photo Festival. Il a présenté des excuses publiques, affirmant n’avoir pas vu la violence de l’image, indépendamment des intentions de l’auteur original. Cet épisode souligne la complexité de la figure de Parr : un révolutionnaire de l’image rattrapé par les évolutions sociétales et l’exigence d’une relecture critique des archives visuelles.

Ps2 : Au passage, notez que j'ai traité cette polémique de façon beaucoup plus détaillée et critique dans cet article. La situation réelle étant beaucoup plus complexe, notamment en ce qui concerne les responsabilités de chacun.

Technique et processus créatif : La mécanique du regard

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Martin Parr – Prêt à shooter

Comment Martin Parr fabrique-t-il cette esthétique si reconnaissable ? Sa technique n’est jamais un simple artifice, mais l’extension directe de son propos sociologique. Voici comment se décompose cette mécanique de précision

L’Équipement : Du moyen format au numérique

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Martin Parr et son Canon
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Et ici avec un ring flash (encore)

L’évolution du matériel de Parr marque les différentes ères de son œuvre, dictant à chaque fois un nouveau rapport au sujet.

  • L’Âge d’or analogique (1982-2006) : L’outil emblématique de cette période est le Plaubel Makina 67. C’est un appareil télémétrique moyen format (négatifs 6×7 cm) équipé d’un objectif fixe Nikkor 80mm (équivalent à un grand angle standard). Ce format offre une richesse de détails exceptionnelle, permettant des tirages immenses où chaque élément (un poil, une miette, une texture de tissu) devient lisible et signifiant.
  • L’intrusion Macro : Pour la série Common Sense, il adopte un Nikon avec un objectif macro (55mm sur moyen format ou 60mm sur 35mm) couplé à un flash annulaire. Cette configuration lui permet d’entrer dans une intimité gênante avec les objets et les corps.
  • Le virage Numérique : Vers 2006, Parr passe au numérique avec le Canon 5D (suivi des modèles Mark II, III, IV). Ce changement s’est opéré pour des raisons pratiques : il explique que cela lui permet de mieux gérer l’équilibre délicat entre la lumière ambiante et l’éclair du flash, bien qu’il ait dû adapter sa gestion des ISO.

La Lumière : Le « Daylight Flash » comme signature

La lumière est la clé de voûte du système Parr. En utilisant le « Daylight Flash » (flash de jour) même en plein soleil, il « débouche » les ombres naturelles. Cette technique réduit le contraste de la scène et sature artificiellement les couleurs. L’image devient alors hyper-lisible, sans mystère, privée de cette « ombre » poétique chère aux photographes humanistes.

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Photographie – Martin Parr : Exemple d’utilisation du flash en journée (une technique j’adore personnellement).

Lorsqu’il utilise le Ring Flash (flash annulaire) pour la macro, la lumière devient circulaire. Monté autour de l’objectif, ce flash élimine toute ombre portée directionnelle, créant un éclairage frontal et clinique. Il projette une ombre diffuse (un halo) tout autour du sujet, donnant aux objets, comme la nourriture ou les visages, un aspect surréel et flottant, comme détachés de leur contexte.

L’Approche : Furtivité et Statistique

La méthode de travail de Parr repose sur l’accumulation. « Keep taking the rubbish » (continuez à prendre de la merde), conseille-t-il souvent. Photographe prolifique, il croit à la vertu du nombre et peut prendre des centaines de photos lors d’un événement, conscient que la « bonne » image est une anomalie statistique.

L’éditing devient alors l’étape cruciale : il cherche sur la planche contact l’instant précis où le geste, la composition et le sens social s’alignent parfaitement. Il ne recadre (« crop ») presque jamais ses photos issues du moyen format ; la composition doit être juste dès la prise de vue.

Paradoxalement, malgré son matériel voyant et l’usage constant du flash, Parr opère avec une forme de furtivité. Habillé de manière banale (sandales et chaussettes, pull Marks & Spencer), il ressemble davantage à un touriste inoffensif ou à un ornithologue qu’à un photographe célèbre. Cette apparence lui permet de se fondre dans la masse, de s’approcher très près, de déclencher et de repartir avant que le sujet n’ait eu le temps de réagir.

TechniqueEffet VisuelSignification Conceptuelle
Flash de JourCouleurs saturées, pas d’ombres duresEsthétique publicitaire/commerciale appliquée au réel.
Objectif MacroDétails isolés, texture (peau, gras)Obsession fétichiste, critique de la consommation.
Moyen Format (6×7)Haute résolution, netteté partoutHyper-réalisme, « toutes les choses sont égales ».

L’œuvre de Martin Parr est une immense leçon de photographie, non pas pour l’imiter, mais pour comprendre comment construire un langage visuel cohérent. Voici quatre axes de réflexion pour votre propre pratique :

1. Sublimez l’ordinaire (« Boring is Interesting« )

Parr a bâti sa carrière en photographiant ce que l’on juge habituellement vulgaire ou ennuyeux : la pluie, les files d’attente, les supermarchés. Ne cherchez pas l’exotisme à l’autre bout du monde ; l’extraordinaire se cache souvent dans la banalité du quotidien.

Le conseil : Observez votre environnement immédiat comme le ferait un anthropologue extraterrestre. Votre centre commercial, une réunion de famille ou un parking sont des terrains d’exploration sociologique infinis. Ce qui vous semble banal aujourd’hui sera un document historique fascinant dans trente ans.

« L’ordinaire est un aspect très sous-exploité de nos vies car il est trop familier. »

Martin Parr

2. L’obsession comme méthode

La photographie exige une forme de monomanie. Il ne faut pas être « paresseux », mais creuser un sujet jusqu’à l’épuisement. C’est l’accumulation, la répétition et la création de typologies qui créent le sens, bien plus que l’image isolée.

Le conseil : Cessez de vous disperser. Choisissez un thème précis (ex : « La nourriture de rue », « Les gens au téléphone ») et traitez-le à fond. La quantité finit par produire une qualité narrative.

3. Imposez votre esthétique, quitte à déplaire

Parr a été décrié pour son usage du flash et ses couleurs saturées. Il a persisté car cette esthétique, loin de chercher à faire « joli », servait son propos critique. Il cherchait à faire « juste ».

Le conseil : N’ayez pas peur d’utiliser des techniques « interdites » ou de mauvais goût si elles renforcent votre message. La cohérence de votre style prévaut sur le respect des règles académiques. Si vous essayez de plaire à tout le monde, vous finirez par devenir invisible.

4. Pensez en série, pas en « chef-d’œuvre »

Parr ne pense jamais en image unique. Il conçoit son travail en projets, en livres et en expositions. L’image isolée est une impasse ; c’est la séquence qui raconte l’histoire.

Le conseil : Lorsque vous déclenchez, demandez-vous toujours comment cette image s’intègre dans un ensemble plus vaste. L’éditing (la sélection et l’agencement des images) est une étape aussi créative et cruciale que la prise de vue elle-même.

5. La liste bonus

En préparant cet article, je suis tombé sur un manifeste par Martin Parr détaillant 10 règles pour les photographes émergents. C’est cadeau 🎁

Image - Martin Parr : L'anthropologue du kitsch et de la consommation de masse - Thomas Hammoudi
  1. Regarde le travail d’autres photographes et instruis-toi.
  2. Identifie précisément ce qui te plaît dans leurs images.
  3. Trouve un sujet qui te tient vraiment à cœur.
  4. Sélectionne les images que tu aimes et comprends pourquoi elles sont intéressantes.
  5. Produis davantage d’images dans cet esprit.
  6. Continue à photographier, encore et encore.
  7. Accepte le fait que tu produiras principalement des ratés.
  8. Enthousiasme-toi pour tes découvertes.
  9. N’aspire pas à devenir un photographe célèbre.
  10. Si c’est ton but, tu échoueras : ce ne sont pas les bonnes priorités.

Conclusion

Le décès de Martin Parr en décembre 2025 a marqué la fin d’une époque, mais son héritage est bien vivant. Il a été l’anthropologue rieur et impitoyable de notre monde globalisé, documentant avec une précision clinique la transition de la société industrielle vers la société de loisirs et de consommation.

Son impact dépasse ses propres images. Il a libéré la photographie documentaire du poids de la compassion obligatoire, autorisant l’humour, l’ironie et la critique sociale. Il a légitimé la couleur comme langage artistique sérieux en Europe à une époque où seul le noir et blanc avait droit de cité dans les musées. Il a transformé le livre photo en objet culte et autonome.

Certes, son regard n’était pas exempt de cruauté ou de préjugés, et les polémiques de la fin de sa carrière nous rappellent qu’aucun regard n’est neutre. Mais c’est peut-être là sa plus grande force : Martin Parr a assumé sa subjectivité. En nous tendant ce miroir saturé et parfois déformant, il nous a forcés à regarder nos propres contradictions en face, souvent un cornet de glace dégoulinant à la main. Comme il le disait lui-même : « Si vous ne riez pas, vous allez pleurer ».

Chronologie de la vie de Martin Parr

  • 1952 : Naissance à Epsom, Surrey (23 mai).
  • 1970-1973 : Études de photographie à Manchester Polytechnic. Rencontre Daniel Meadows et Brian Griffin.
  • 1975-1980 : Vit à Hebden Bridge. Réalise The Non-Conformists (Noir & Blanc).
  • 1982 : Publication de Bad Weather. Adopte la photographie couleur (Plaubel Makina 67).
  • 1986 : Publication de The Last Resort. Exposition à la Serpentine Gallery, scandale critique.
  • 1989 : Publication de The Cost of Living. S’installe à Bristol.
  • 1994 : Devient membre titulaire de Magnum Photos (vote serré, opposition de Cartier-Bresson).
  • 1995 : Publication de Small World (satire du tourisme global).
  • 1999 : Projet Common Sense (exposition simultanée dans 41 lieux, record Guinness).
  • 2002 : Grande rétrospective à la Barbican Art Gallery, Londres.
  • 2004 : Commissaire invité aux Rencontres d’Arles. Nommé Professeur à l’Université de Wales.
  • 2008 : Exposition Parrworld (collections d’objets et photos).
  • 2013-2017 : Président de Magnum Photos.
  • 2017 : Ouverture de la Martin Parr Foundation à Bristol. La Tate acquiert sa collection de 12 000 livres photo.
  • 2019 : Exposition majeure Only Human à la National Portrait Gallery.
  • 2020 : Démission du Bristol Photo Festival suite à la controverse du livre London de Gian Butturini.
  • 2021 : Diagnostiqué d’un myélome. Reçoit le titre de CBE (Commander of the British Empire).
  • 2025 : Décès le 6 décembre à Bristol, à l’âge de 73 ans.

Sources

Biographies et nécrologies

Analyses d’œuvres spécifiques

The Last Resort (1986)

Consommation, Classe Moyenne et Tourisme (Signs of the Times, Small World, Luxury)

Common Sense (1999) & Esthétique

Mexico

Luxury

The Amalfi Coast

Autres Œuvres (Beach Therapy, Fashion Faux Parr, Death by Selfie)

Technique, processus et enseignements

Institutions, collections et documentaires

Controverses et débats (Magnum & Bristol)

Interviews clés


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39 minutes

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Andres vera bewktzmv7v0 unsplash - Buy me coffee (café) - Thomas Hammoudi

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Commentaires

14 réponses

  1. Avatar de Lionel Modolo

    Salut Thomas,
    Bel article, complet sur Martin Parr, grande perte pour la photo, heureusement il reste ses livres…
    il ne me reste plus que 250 livres / semaines durant 20 ans pour avoir une bibliothèque  » sympa  » 😉
    En tout cas, intéressant comme d’hab’
    Force & Honneur

  2. Avatar de Aimevhé

    Merci pour ce bel article en profondeur 🙂

    Il n’a photographié que des banalités. Mais c’est LA banalité du quotidien, celle qui intéresse sans voyeurisme, celle qui documente aussi une époque.
    Et j’aime bien ça transformer ce que l’on voit tous les jours en quelque chose d’esthétique.
    Ma pratique, c’est plus la photo animalière. Il y a plein de façon de faire, et fréquemment, c’est le trophée qui compte, comme avoir la photo du rare loriot. Et pourtant, une banale mésange peut être d’une beauté trop souvent oubliée !

  3. Avatar de Guy
    Guy

    Bonjour Monsieur Hammoudi,
    Je vous suis « de loin en loin » (tout comme L. Breillat) depuis plus de 7-8 ans. Je suis un photographe amateur et plutôt « animalier et paysage » plutôt que « rue et portraits » et je croyais connaître M. Parr, mais cet excellent article me l’a fait redécouvrir pour ma plus grande joie.
    Je vais faire « du Parr littéraire » (sans aucune méchanceté), mais les mots érudits sont comme les diamants des riches (pointés du doigt par Parr !) : UN diamant peut être beau, mais trop c’est trop… J’ai un peu ressenti cela avec votre usage intempestif du mot « vernaculaire » (qui possède quelques synonymes 😉). Bien cordialement et photographiquemnt vôtre. Guy

    1. Avatar de Thomas Hammoudi

      Hello Guy !
      Merci pour ton retour.
      J’ai compté, 7 occurrences / 7 520 mots, ça fait 0,09%. J’pense que ça va aller ^^’

  4. Avatar de vestu
    vestu

    de l’humour à toutes les époques et sociétés, teinté de moquerie et de nostalgie
    merci pour ces visions du monde comme il va

  5. Avatar de Nassi matoune
    Nassi matoune

    Super article , le croisement systematique avec la technique et le materiel employés demontrent bien que les outils sont dles moyens pas forcement une fin …du coup j ai lu aussi l article qui revient sur la polemique autour du livre London , il y a un element qui en me semble pas avoir ete abordé mais j y revendrai ptet par vocal , pas la force d ecrire un pavé ici surtant que c est un peu confus dans mon esprit

    1. Avatar de Thomas Hammoudi

      Hey, merci ! Ça marche tu me diras 🙂

  6. Avatar de Jean-Luc Wolff

    Travail de synthèse impressionnant de détails, de précision et de justesse! Bravo Thomas!

  7. Avatar de AG

    Superbe article ! Quel boulot ! J’adorais déjà Martin Parr. Mon admiration a encore grimpé après lecture de cet impressionnant travail aussi clair et plaisant que plein d’informations essentielles sur ce photographe génial. Franchement chapeau Thomas ! You’re the best !

  8. Avatar de Bernard Millot
    Bernard Millot

    Formidable article sur Martin Parr.
    En ce moment où l’on parle beaucoup de Martin Parr, il remet « l’église au milieu du village ».
    À travers toutes ses facettes, il nous montre l’unité et la continuité de l’œuvre de ce photographe.
    Un grand merci, Thomas, pour ce travail.
    BM

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