

« Ma photographie… c’est ma vie. »
Sebastião Salgado, De ma terre à la Terre
L’économiste qui a changé notre façon de regarder le monde
Il y a des photographes dont on admire les images. Et puis il y a Sebastião Salgado, dont on ressort transformé. Décédé le 23 mai 2025 à Paris, à 81 ans, cet ancien économiste brésilien aura passé un demi-siècle à documenter l’humanité dans ce qu’elle a de plus brutal et de plus digne, avant de consacrer ses dernières décennies à replanter littéralement la forêt de son enfance. Une trajectoire tellement improbable qu’on croirait à un scénario de fiction ; sauf que les 500 000 images et les 2,5 millions d’arbres, eux, sont bien réels.
Salgado, c’est l’homme qui a photographié 50 000 chercheurs d’or couverts de boue dans un cratère brésilien et qui a fait de ces images des icônes comparées aux fresques de la Renaissance. C’est aussi l’homme que Susan Sontag a accusé d’esthétiser la misère. C’est enfin l’homme qui, détruit par le génocide rwandais, a trouvé le salut dans la terre ; pas métaphoriquement, mais en plantant des arbres un par un avec sa femme Lélia sur la ferme ravagée de son père.


Cet article est un hommage. Pas un hommage convenu qui lisse les aspérités, mais un vrai portrait, avec les contradictions, les polémiques et les coups de génie. Salgado mérite mieux que de la déférence polie : il mérite qu’on le regarde aussi intensément qu’il a regardé le monde.
D’autant que les sources ne manquent pas. Son autobiographie, De ma terre à la Terre (réalisée avec la journaliste Isabelle Francq), est un document extraordinaire de franchise. L’ouvrage critique de Parvati Nair, A Different Light, offre l’analyse la plus complète de son œuvre. L’introduction de Christian Caujolle pour la collection Photo Poche resitue Salgado dans l’histoire du photojournalisme. On a de quoi faire. Allez, on y va.
De Minas Gerais à Paris : l’enfance, l’immensité et l’exil
Sebastião Ribeiro Salgado Júnior naît le 8 février 1944 à Aimorés, dans l’État du Minas Gerais, au Brésil. La ferme familiale est un monde en soi : une exploitation autosuffisante où la Mata Atlântica (la forêt atlantique brésilienne, un des écosystèmes les plus riches de la planète) couvre encore plus de la moitié du territoire. Salgado y grandit parmi une communauté d’environ 35 familles, dans un écosystème où l’homme et la nature fonctionnent encore en symbiose. Dans De ma terre à la Terre, il décrit cette enfance comme le socle de tout : les lumières de la saison des pluies, les ciels chargés, les contre-jours sous les arbres. Vous voyez le genre ? Tout son vocabulaire visuel est déjà là, enraciné dans la terre rouge du Minas Gerais.


Le gamin grandit aussi dans l’immensité. Le Brésil fait quinze fois la France (oui, quinze, comme 3×5) ; les déplacements se comptent en centaines de kilomètres. Son père mène des transhumances de porcs et de bœufs à travers le pays, et le jeune Sebastião apprend très tôt ce que signifie traverser un territoire. Ce rapport charnel à l’espace se retrouvera dans chacun de ses projets : des reportages de cinq, six, huit ans, couvrant des dizaines de pays, conçus comme des odyssées planétaires. On ne photographie pas comme Salgado quand on a grandi dans un studio parisien.
Il faut comprendre à quel point cette enfance est déterminante. Salgado ne photographie pas « les grands espaces » par goût du spectaculaire. Il les photographie parce que c’est le format natif de son regard. Quand il cadre les mines d’or de Serra Pelada ou les plaines du Sahel, il cadre avec l’œil d’un gamin qui a grandi dans un pays-continent, où l’horizon n’est pas une abstraction mais le quotidien. La lumière de son Minas Gerais natal ; ces ciels dramatiques de la saison des pluies, ces contre-jours violents sous la canopée ; c’est la palette qu’il emportera partout, de l’Éthiopie à l’Antarctique.
À quinze ans, il quitte la ferme pour Vitória afin de poursuivre ses études (il est le premier de sa lignée à aller en ville ; une rupture énorme dans le Brésil rural des années 50). Licence d’économie, puis master à l’Université de São Paulo en 1968. C’est là qu’il rencontre Lélia Deluiz Wanick, étudiante en architecture et en musique. Ils se marient en 1967. Ensemble, ils s’engagent politiquement contre la dictature militaire brésilienne via l’Action populaire, un mouvement de gauche chrétien.


En août 1969, la répression s’intensifie. Le couple fuit le Brésil pour éviter la prison et la torture (on parle bien de torture, pas d’une métaphore comme pour dire « ouvrir TikTok »). Direction la France ; pas les États-Unis, pas la Suède, mais la France, choisie comme terre des droits de l’homme et comme alternative aux deux blocs de la Guerre froide. Salgado écrit dans De ma terre à la Terre : « Nous avons choisi la France parce qu’elle représentait une troisième voie. » À Paris, Sebastião s’inscrit à l’ENSAE pour poursuivre ses études d’économie, Lélia à l’École des Beaux-Arts pour l’architecture. Ils travaillent comme manutentionnaires à la Cité Universitaire pour payer le loyer.
On sous-estime aussi l’impact de l’économie de marché sur sa conscience. Le Minas Gerais de son enfance fonctionnait en autosuffisance : on produisait ce qu’on mangeait, on échangeait avec les voisins. L’arrivée de l’économie monétaire, l’exode rural, la mécanisation de l’agriculture ; Salgado a vu sa terre natale se transformer sous ses yeux. Cette expérience de la rupture entre deux mondes est le fil rouge de toute son œuvre, des Autres Amériques à Genesis.


Détail savoureux (et glaçant) que Salgado découvrira bien plus tard : le Service National d’Information brésilien les espionnait à Paris. La dictature avait des yeux jusque dans les chambres de bonne du Quartier latin. Vous imaginez ? Bref, un début de vie qui ressemble déjà à un roman.
Le couple s’engage aussi auprès des réfugiés brésiliens et internationaux via des réseaux chrétiens comme la Cimade et le CCFD, et des réseaux syndicaux. Ce militantisme n’est pas un hobby de salon : il structure la vision du monde de Salgado. Quand il photographie les Sans-Terre au Brésil ou les réfugiés du Mozambique vingt ans plus tard, il le fait avec la mémoire de son propre exil, de sa propre clandestinité. La photographie sociale de Salgado n’est pas du tourisme compassionnel ; c’est le prolongement d’un engagement politique qui commence dans les rues de São Paulo en 1968.
Un voyage en 2 CV à Prague et Leipzig en 1970 (oui, en 2 CV, on est dans les années 70) achève de forger sa pensée. Il se prend la réalité du système policier communiste en pleine figure et en sort désenchanté. Salgado raconte dans De ma terre à la Terre que cette confrontation avec la dureté du bloc soviétique a tué en lui toute illusion sur le communisme bureaucratique. Ni le capitalisme sauvage ni le marxisme de caserne. La troisième voie qu’il cherchait en France, il la trouvera finalement dans la photographie.


Le déclic photographique : un Pentax, l’Afrique et l’évidence
Bon, l’histoire de la conversion de Salgado à la photographie est tellement belle qu’on a presque envie de ne pas y croire. En 1970, Lélia achète un Pentax Spotmatic II à Genève pour ses études d’architecture. Elle a besoin de photographier des bâtiments. Sebastião emprunte l’appareil. Et c’est fini.
Pas tout de suite, bien sûr. En 1971, il décroche un poste d’économiste à l’Organisation Internationale du Café (OIC) à Londres. On l’envoie en mission au Rwanda, au Burundi, au Congo pour évaluer des projets de diversification agricole liés à la Banque Mondiale. Il observe des travailleurs cultivant le café pieds nus sous un soleil de plomb, soumis aux fluctuations de marchés boursiers dont ils ignorent tout. L’économiste analyse. Le photographe, lui, commence à regarder.


Salgado raconte dans De ma terre à la Terre que ses « petites études photographiques », malgré leurs limites techniques, captaient la réalité sociale avec une force que ses rapports macroéconomiques pourraient jamais égaler. L’image faisait en une fraction de seconde ce que ses tableaux statistiques échouaient à faire en cinquante pages. La révélation est totale. En 1973, à 29 ans, il prend la décision radicale d’abandonner sa carrière d’économiste pour devenir photographe.
Retour à Paris. Une chambre de bonne. Lélia gère le labo et la vente des images pendant que Sebastião est sur le terrain. Son premier reportage, réalisé avec le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement), porte sur la famine au Niger. La photo « La terre est à tous » devient un poster vendu à des milliers d’exemplaires, ce qui lui permet de s’acheter son premier matériel professionnel : un Leica. Le Leica ; pas n’importe quel appareil. L’outil de Cartier-Bresson, de Robert Frank, de Josef Koudelka. Salgado s’inscrit dans une lignée sans même le savoir encore. Le cadrage pur, les compositions équilibrées, le langage classique ; tout cela viendra avec le Leica, comme si l’outil contenait déjà la grammaire. Fait intéressant : il dit dans sa biographie qu’il a mis 6 mois à pouvoir se payer l’optique après avoir acheté le boitier. Les légendaires tarifs abordables de cette marque si chère à mon coeur (non).
Vous la sentez, la bascule ? Il quitte un poste confortable à la Banque Mondiale pour aller vivre dans une chambre de bonne et photographier la famine au Sahel. Il a 29 ans, un gosse en route, et sa femme développe les pellicules dans la salle de bains. C’est soit de la folie, soit de la vocation. Probablement les deux.


Ce qu’il faut retenir de cette période, c’est que Salgado n’a jamais cessé d’être économiste. Il a simplement changé de langage. Ses analyses macroéconomiques sont devenues des images. Ses rapports sur les asymétries du commerce international sont devenus des reportages sur les travailleurs exploités. La grille de lecture est restée la même ; seul l’outil a changé. Et c’est précisément ce qui distingue son travail de celui d’un photojournaliste classique : derrière chaque image, il y a une pensée structurelle, une compréhension des systèmes. Salgado ne photographie pas des victimes ; il photographie des symptômes.
Dans De ma terre à la Terre, il refuse d’ailleurs l’étiquette de pur photojournaliste. Pour lui, la photo est une « écriture de longue haleine » et un « mode de vie ». Il utilise l’analogie de l’architecte (un clin d’œil à Lélia ?) : gérer les vides, les pleins et la lumière. Le photographe doit se fondre dans le paysage pour que l’image « émerge ». Pas la prendre ; la laisser venir. C’est une philosophie de l’immersion qui exige un temps que le photojournalisme classique ne permet tout simplement pas.
Les agences et l’émancipation : de Sygma à Amazonas Images
Le parcours de Salgado dans le monde des agences photo est un cas d’école (et si vous vous intéressez à l’économie de la photographie, accrochez-vous). En 1974, il intègre Sygma, puis Gamma l’année suivante. Chez Gamma, il travaille avec Floris de Bonneville et apprend le métier de photojournaliste de terrain. Sa formation d’économiste lui donne un avantage considérable : là où ses collègues voient une situation, lui voit un système. Il analyse les rapports de force géopolitiques en quelques heures, comprend les flux de capitaux derrière les famines, décortique les mécanismes d’exploitation avant même de déclencher.
En 1979, il rejoint la prestigieuse coopérative Magnum Photos, fondée en 1947 par Henri Cartier-Bresson, Robert Capa et David Seymour. Il y rencontre Cartier-Bresson lui-même. En 1981, il photographie l’attentat contre Ronald Reagan ; les revenus de cette image financent ses travaux personnels. Du pur photojournalisme d’agence qui subventionne les projets au long cours. Le modèle économique de Salgado est déjà là : utiliser le système pour le transcender.
Chez Magnum, Salgado s’inscrit dans la tradition de la « photographie concernée » (concerned photography), celle qui cherche à alerter l’opinion publique et à provoquer des changements sociaux par l’image. Il est dans la lignée directe de W. Eugene Smith, dont il recevra d’ailleurs le prix en 1982.


Mais là où Smith travaillait au format magazine, Salgado pense déjà au format livre. Son unité narrative, c’est pas l’article de presse ; c’est le corpus. Cinq ans de terrain condensés en un objet que vous tenez entre les mains. C’est la différence entre un tweet et un roman.


Mais Magnum, malgré son prestige, finit par devenir un carcan. Salgado refuse la dictature de l’actualité (et si vous avez déjà travaillé avec un client qui vous demande « c’est pour quand ? », vous voyez le genre). Il veut travailler par cycles de cinq ou six ans sur un même sujet, concevoir ses reportages comme des essais sociologiques, pas comme des réponses à des commandes éditoriales. En 1994, il quitte la coopérative pour fonder, avec Lélia, sa propre structure : Amazonas Images.
Le départ ne se fait pas sans remous (euphémisme). Dans le milieu du photojournalisme, quitter Magnum, c’est un peu comme quitter un groupe de rock au sommet de sa gloire : on vous traite de traître ou de narcissique, au choix. Mais en internalisant la production, l’édition, la scénographie et la vente de ses images, le couple Salgado s’assure une indépendance totale. Lélia devient la co-architecte de tout : elle conçoit les livres, assure le commissariat des expositions, dirige l’agence. Amazonas Images n’est pas une agence photo ; c’est une unité de production artistique complète.


Bref, ce modèle d’autonomie créative, Salgado l’a construit avec une logique d’économiste. Maîtriser la chaîne de valeur de bout en bout, du terrain à la galerie. Si vous cherchez un exemple concret de ce que signifie construire une démarche photographique cohérente, le duo Salgado-Wanick est probablement la référence absolue.
Il y a aussi Rodrigo, leur fils né avec le syndrome de Down. La naissance de Rodrigo change profondément le regard de Salgado sur le visage humain et la différence. Ce n’est pas anecdotique : un photographe qui consacre sa vie aux visages des oubliés du monde et qui apprend, dans sa propre chair, ce que signifie la différence. Chez Salgado, le personnel et le professionnel ne sont pas séparables. Ils se nourrissent constamment.
Les grandes séries : cartographie visuelle d’un monde en mutation
Autres Amériques (1977-1984) : retrouver ses racines
Bon, entrons dans le vif. Le premier grand projet de Salgado est une quête personnelle : retrouver ses racines culturelles latines à travers les communautés indiennes et paysannes d’Amérique du Sud. Pendant sept ans, il voyage à pied ou en bus, se fait accepter par les communautés mystiques du Sertão brésilien et les Indiens des Andes. Sept ans. Pour un seul projet. (Vous qui hésitez à consacrer un week-end à votre série en cours, méditez là-dessus.)




Le résultat, publié en 1986, est un livre conçu par Lélia et édité par Claude Nori aux Éditions Contrejour. Autres Amériques est une méditation sur la persistance du sacré face à la modernité. Les images dépeignent des rites funéraires au Brésil, la vie dans les communautés du Chimborazo en Équateur, les mineurs d’étain en Bolivie. Le tout baigné dans des ciels de plomb et des regards fiers. Christian Caujolle y voit un travail qui « conjugue misère, tendresse et omniprésence de la mort ».
Ce qui frappe d’entrée dans Autres Amériques, c’est la durée. Salgado ne « prend » pas des photos : il les reçoit. Il écrit dans De ma terre à la Terre que les images lui sont « offertes » par les populations après une vie partagée. C’est la différence entre le touriste photographique et le projet photographique véritable : le temps passé à ne pas photographier est aussi important que le temps passé à déclencher.
Caujolle note que les images d’Autres Amériques « conjuguent misère, tendresse et omniprésence de la mort ». Ce qui est frappant, c’est à quel point la spiritualité imprègne chaque cliché. Les rites funéraires, les processions, les regards tournés vers un ailleurs invisible. Salgado, qui vient d’un Brésil profondément catholique et mystique, ne photographie pas la religion comme un ethnographe extérieur : il la comprend de l’intérieur. C’est peut-être le seul photographe documentaire du XXe siècle capable de rendre le sacré sans le folkloriser.


Sahel : l’homme en détresse (1984-1985)
De 1984 à 1985, Salgado se rend au Tchad, en Éthiopie, au Mali et au Soudan pour documenter les ravages de la sécheresse et de la famine, en collaboration avec Médecins Sans Frontières. Dix-huit mois de terrain. Les images sont d’une brutalité inouïe mais toujours empreintes d’un profond respect pour la dignité des affamés.
Caujolle raconte un épisode révélateur du fossé entre Salgado et ses contemporains. En 1985, le photojournalisme est dominé par la couleur, le sensationnalisme et la course au « scoop ». Et Salgado débarque à Libération avec des planches en noir et blanc, des images lentes, contemplatives, qui demandent au spectateur un effort. Caujolle cite Serge Daney pour pointer la différence : là où l’imagerie humanitaire fabrique de l’impuissance (« c’est horrible, on ne peut rien y faire »), Salgado fabrique de la dignité. Ses affamés ne sont pas des victimes passives ; ce sont des êtres humains qui résistent. Vous ne les plaignez pas ; vous les respectez. Et c’est infiniment plus dérangeant.




C’est à ce moment qu’une question commence à poindre, encore discrète en 1986 mais qui deviendra le débat central de sa carrière : peut-on photographier l’agonie avec une telle beauté formelle ? On y reviendra.
La Main de l’Homme (1986-1992) : archéologie du travail
Allez, on attaque le gros morceau. Le projet le plus ambitieux de sa première période. Pendant six ans, Salgado parcourt 26 pays pour documenter la fin de l’ère industrielle manuelle. Chantiers navals du Bangladesh, récolte du thé au Rwanda, canne à sucre à Cuba, aciéries en France et en Ukraine, mines de charbon en Inde. C’est une véritable « archéologie visuelle » de modes de production en train de disparaître au profit des robots et de l’automatisation.
Salgado écrit dans De ma terre à la Terre : « Le travail est le facteur de production le plus important. » L’économiste parle encore. Mais ce qui distingue La Main de l’Homme des reportages industriels classiques, c’est l’attention portée à la façon dont le produit façonne l’ouvrier. L’homme du tabac ne ressemble pas à celui de la canne ; le geste dicté par la matière sculpte le corps. Salgado ne documente pas des travailleurs : il documente la relation physique entre l’homme et ce qu’il produit.






Caujolle compare les images de Workers aux muralistes mexicains : Diego Rivera, Siqueiros. La comparaison est juste. Il y a chez Salgado la même monumentalité, le même souffle épique, la même volonté de donner aux travailleurs une stature héroïque. Mais là où les muralistes peignaient un avenir révolutionnaire, Salgado photographie un crépuscule. La Main de l’Homme est une élégie : il sait, avec sa formation d’économiste, que ces modes de production sont condamnés. Les robots arrivent. L’automatisation remplace le geste. Ce qu’il photographie, c’est la fin d’un monde. Et il le sait avant tout le monde.
C’est aussi dans La Main de l’Homme qu’on trouve les images des puits de pétrole incendiés au Koweït en 1991. Commandées par le New York Times Magazine, ces photos montrent des pompiers luttant contre des brasiers titanesques sous un ciel noirci de suie. Du Mad Max version photojournalisme. Salgado transforme un fait d’actualité en fresque mythologique ; c’est sa signature, et c’est aussi ce qui rend fous ses détracteurs.




Serra Pelada : l’enfer de Dante au Brésil
Ensuite, démarre le projet sur la Serra Pelada. Si vous ne connaissez qu’une seule série de Salgado (et il y a de bonnes chances que ce soit le cas), c’est probablement celle-là.
En 1986, Salgado se rend dans cette mine d’or à ciel ouvert du Brésil. 50 000 garimpeiros (chercheurs d’or), couverts de boue, grouillent sur des échelles précaires au bord d’un immense cratère. L’image est tellement hallucinante qu’elle convoque simultanément la construction des pyramides, la Tour de Babel et l’Enfer de Dante. Salgado raconte dans De ma terre à la Terre une anecdote savoureuse : un policier lui passe les menottes à son arrivée, ce qui le fait immédiatement accepter par les mineurs comme un « non-espion » ; personne ne menotte un agent du gouvernement.
Ces images transcendent le photojournalisme pour devenir des fresques allégoriques. Les corps sculptés dans la boue, les échelles vertigineuses, la masse humaine fourmillant dans le trou : c’est une dénonciation féroce de la servitude moderne engendrée par la cupidité, mais c’est aussi, et c’est là que ça devient compliqué, d’une beauté plastique sidérante. Serra Pelada cristallise toute l’ambiguïté de Salgado. On y reviendra.
En 2019, les images de Serra Pelada ont été republiées dans un ouvrage autonome, Gold, chez Taschen. Trente-trois ans après la prise de vue. Le fait que ces images soient devenues un livre d’art en dit long sur leur puissance : elles fonctionnent à la fois comme document historique, comme allégorie politique et comme objet esthétique. Bref, peu de séries photographiques du XXe siècle peuvent revendiquer cette triple lecture.


Il y a aussi des images de Dhanbad, en Inde, en 1989. Des mines de charbon qui brûlent depuis des décennies sous la surface. Les habitants vivent au-dessus d’un feu souterrain permanent, dans un paysage de cendres et de fumée. Salgado y voit la mécanisation qui jette les populations rurales vers les bidonvilles : les machines remplacent les hommes, et les hommes n’ont nulle part où aller. L’économiste, encore et toujours, décrypte le système derrière l’image.
Exodes (années 1990-2000) : le monde en mouvement
Publié en 2000, Exodes est le constat implacable des grands mouvements de population mondiaux. 150 à 200 millions de déplacés par an dans les années 90 (le chiffre est vertigineux, et il n’a fait qu’augmenter depuis). Salgado, qui se définit lui-même comme un émigré (l’exil français de 1969 ne l’a jamais quitté), parcourt plus de quarante pays pendant six ans. Les guerres (ex-Yougoslavie, Rwanda), la pauvreté, les pressions environnementales : tout pousse les gens sur les routes.


Les images des favelas, des bidonvilles de Mexico et de Bombay composent un portrait de l’urbanisation sauvage qui résonne encore plus fort aujourd’hui. Salgado écrit dans De ma terre à la Terre que l’urbanisation massive est le phénomène le plus sous-estimé de notre époque. L’humanité s’entasse dans des mégalopoles qui n’ont été conçues pour personne.
Il y a dans Exodes un chapitre remarquable sur le Mozambique (et peu de gens en parlent). Après 16 ans de guerre civile entre le Frelimo (marxiste) et la Renamo (soutenue par l’Afrique du Sud de l’apartheid), les réfugiés rentrent chez eux. Salgado les photographie sur les routes, marchant parfois 1 200 km, bébé au dos. Il documente aussi les cérémonies d’exorcisme nécessaires pour permettre à des ennemis de vivre ensemble dans les camps de transit. C’est du photojournalisme au sens le plus noble : montrer ce que personne ne voit, dans des endroits où personne ne va, avec un temps que personne ne prend.


Parallèlement à Exodes, Salgado poursuit un travail de longue haleine sur le Mouvement des Sans-Terre (MST) au Brésil, qu’il suit pendant quinze ans. En 1996, il publie Terra, un ouvrage conçu avec le prix Nobel de littérature José Saramago et le musicien Chico Buarque, pour lever des fonds en faveur de la réforme agraire. C’est Salgado à son plus militant : la photographie comme outil politique direct, pas simplement comme témoignage. Les droits du livre sont reversés au MST. L’image finance la lutte.


Mais Exodes, c’est aussi le projet qui mène Salgado au bord du gouffre. Parce que le dernier chapitre d’Exodes, c’est le Rwanda.
Le Rwanda et la destruction : 1994, l’année qui a tout changé
Il y a un avant et un après le Rwanda dans la vie de Salgado. Ce n’est pas une figure de style.
En 1994, il couvre le génocide rwandais et l’exode massif vers le Zaïre (actuelle République Démocratique du Congo). Ce qu’il voit dépasse tout ce qu’il a documenté jusque-là ; et il avait déjà vu la famine au Sahel, les mines de charbon en feu à Dhanbad, les bidonvilles de Bombay. Des corps charriés par l’Akagera. Le choléra tuant des milliers de personnes par jour dans les camps, les morts enterrées au bulldozer. Et surtout, la mort de son ami Joseph Munyankindi et de toute sa famille.
Salgado écrit dans De ma terre à la Terre qu’il sort de cette expérience « physiquement et moralement détruit ». Le traumatisme est si profond qu’il déclenche un effondrement immunitaire ; des infections bactériennes graves qui mettent sa vie en danger. Il perd toute foi en l’humanité. Il décrit l’homme comme un « animal féroce ». Il arrête de photographer.


Il faut mesurer ce que cela signifie. Un homme dont la photographie est, selon ses propres mots, « sa vie », qui pose l’appareil. Pas par lassitude, pas par choix créatif, mais par incapacité à regarder encore. Le Rwanda n’a pas seulement traumatisé Salgado ; il a temporairement détruit l’outil même par lequel Salgado existait. C’est comme si un musicien perdait l’ouïe, non pas physiquement mais psychiquement : les sons sont toujours là, mais ils ne signifient plus rien.
Mais avant de quitter, il pose la question qui hante tout son travail sur le Rwanda. Dans le chapitre « La mort en face » de De ma terre à la Terre, il écrit que personne n’a le droit de se protéger des tragédies de son temps. Les responsables ne sont pas ceux qui montrent ; ce sont ceux qui ont laissé faire. L’ONU, les politiques, les gouvernements qui savaient et n’ont rien fait. Le photographe est un témoin, pas un voyeur. Et refuser de montrer la mort, c’est protéger les bourreaux.
C’est une position radicale. C’est aussi, je crois, la seule position tenable.




Il a 50 ans. Il a passé vingt ans à photographier les pires catastrophes de son époque, de la famine au Sahel au génocide rwandais, en passant par les mines de charbon en feu à Dhanbad et les puits de pétrole incendiés au Koweït. Le traumatisme se traduit physiquement : son corps dit ce que sa tête n’arrive plus à formuler. Le réservoir est vide. La photographie ne peut plus rien pour lui. Ou plutôt : la photographie de l’horreur ne peut plus rien pour lui.
Alors, ce qui va le sauver, c’est la terre. Littéralement.
Instituto Terra : replanter le monde
Voici l’histoire que tout le monde devrait connaître et que presque personne ne raconte en détail.
Après le Rwanda, Salgado rentre au Brésil avec Lélia dans l’espoir de trouver l’apaisement en reprenant la ferme familiale, la Fazenda Bulcão, dans la vallée du Rio Doce. Sauf que la ferme de son enfance n’existe plus. La luxuriante forêt atlantique qui couvrait 50 % du territoire est devenue une terre pelée, stérile, ravagée par des décennies de surpâturage et de déforestation. La faune a totalement disparu. Salgado écrit dans De ma terre à la Terre : « La ferme de mon père était devenue une terre morte. »
C’est Lélia qui a l’idée. Tout le monde la prend pour une folle : replanter l’intégralité de la forêt originelle. Replanter. Deux millions et demi d’arbres. Deux cents espèces différentes. Sur une terre que tout le monde considérait comme morte. Bref, le genre de projet qu’on lance quand on n’a plus rien à perdre.
En 1998, ils fondent l’Instituto Terra. Et ils le font. Plus de 700 hectares de la ferme originelle sont restaurés, avec une influence régionale qui s’étend à plus de 2 000 hectares. Près de 300 espèces d’arbres natifs de la Mata Atlântica sont réintroduites. Le programme d’extension « Olhos D’Água » protège et fait resurgir près de 2 000 sources d’eau dans le bassin. La faune revient : 172 espèces d’oiseaux, 33 de mammifères, 15 de reptiles, 15 d’amphibiens. Des jaguars. Sur une terre qui était un désert vingt ans plus tôt.


La pépinière de l’Instituto produit désormais un million de plants par an pour la région. Plus de 80 000 personnes (agriculteurs, techniciens, étudiants) ont été formées aux pratiques durables. La Fazenda Bulcão est devenue le premier parc national créé sur une terre dégradée, une Réserve Particulière du Patrimoine Naturel.
Ce qui me fascine là-dedans, c’est la symétrie. Un homme qui a passé sa vie à documenter la destruction du monde décide de reconstruire un morceau du monde. Pas symboliquement. Pas en faisant un beau discours. En plantant des arbres. Un par un. Pendant vingt-cinq ans.




L’Instituto Terra est peut-être, au final, la plus grande œuvre de Salgado. Pas la plus visible, pas la plus exposée dans les musées, mais la plus concrète. Vous ne pouvez pas accrocher une forêt sur un mur, mais vous pouvez y respirer.
Du coup, le parallèle avec la photographie est saisissant. Salgado travaille ses projets photo sur des cycles de cinq à huit ans ; il a travaillé la reforestation sur un cycle de vingt-cinq ans. Même patience. Même obstination. Même refus de la gratification immédiate. La différence, c’est que les photos montrent le monde tel qu’il est ; les arbres le transforment. L’Instituto Terra est la réponse concrète à la question que posait toute son œuvre : que faire après avoir tout vu ?


Il y a aussi une dimension thérapeutique qu’il ne cache pas. Salgado écrit dans De ma terre à la Terre que replanter la forêt de son enfance l’a littéralement guéri. La terre morte est devenue vivante ; et lui aussi. C’est un peu naïf, dit comme ça. Sauf que quand vous voyez les photos avant/après de la Fazenda Bulcão ; un désert lunaire devenu une forêt dense en vingt ans ; le mot « guérison » prend un sens très concret.
En 2023, Lélia Wanick Salgado a reçu le Prix Gulbenkian pour l’Humanité en reconnaissance de son leadership sur ce projet. Et c’est juste, parce que sans elle, rien de tout cela n’existerait. L’idée est d’elle. La gestion est d’elle. Salgado le dit lui-même.
Avant son décès, Sebastião et Lélia avaient préparé la succession. La présidence du conseil d’administration de l’Instituto a été transmise à Juliano, leur fils réalisateur, soutenu par une équipe de direction spécialisée en ingénierie forestière et conformité. L’Instituto Terra survivra à ses fondateurs. La forêt, elle, leur survivra de plusieurs siècles. C’est peut-être la plus belle forme d’héritage qu’un photographe puisse laisser : pas des images, pas des tirages (aussi beaux soient-ils), mais des arbres vivants.
Genesis et Amazônia : le virage vers la nature
L’Instituto Terra n’est pas seulement un projet de reforestation : c’est aussi l’incubateur de Genesis, le projet qui va occuper Salgado de 2004 à 2013. Après avoir documenté l’homme qui détruit, il décide de documenter ce qui reste. Sa question : combien de la planète est encore vierge ?
La réponse : 46 %. Presque la moitié de la Terre est encore dans un état relativement intact. Vous vous attendiez à moins ? Salgado aussi. Il part la photographier. Trente-deux reportages. L’Antarctique, l’Amazonie, l’Alaska, le Sahara, les Galápagos, la Sibérie. Il voyage souvent seul, parfois avec Jacques Barthélemy, un guide de haute montagne.






L’anecdote de la tortue est devenue célèbre. Aux Galápagos en 2004, Salgado passe une journée entière à se mettre « au diapason » d’une tortue de 200 kilos en marchant à genoux pour être accepté par l’animal. Le photographe est un « chasseur d’images » qui doit avoir le « plaisir de la patience ». Et puis il y a ce moment de révélation que Salgado raconte dans De ma terre à la Terre : en observant la patte d’un iguane, il réalise qu’elle ressemble à la main d’un homme. « Tout est lié et tout est vivant », conclut-il.
Genesis marque un changement de paradigme complet. L’anthropologue devient biocentriste. L’homme n’est plus au centre ; il est un élément parmi d’autres de la biosphère. Parvati Nair y voit le passage de l’anthropocentrisme au biocentrisme, une bascule philosophique que la photographie permet de visualiser. Le critique David Campany parle d’un « retour aux sources du sublime esthétique » : les paysages grandioses de l’Antarctique et des Galápagos inspirent le respect et la crainte devant la nature, exactement comme les paysages de Caspar David Friedrich au XIXe siècle. Sauf que Friedrich peignait le sublime pour l’exaltation romantique ; Salgado le photographie pour l’urgence écologique.


Du coup, Genesis n’est pas de la photographie de nature « touristique ». C’est un plaidoyer pour la préservation de ce qui reste intact. Le titre lui-même est un programme : « Genèse », le commencement. Salgado veut montrer le monde tel qu’il était avant nous. Pas par nostalgie, mais pour que nous comprenions ce que nous sommes en train de perdre. L’image d’un glacier intact n’est pas une carte postale ; c’est un constat d’urgence.
Ce virage culmine avec Amazônia (2021), fruit de sept années et de 48 expéditions au cœur de la forêt amazonienne (quarante-huit, vous avez bien lu). Salgado y documente la biodiversité menacée par la déforestation et offre une tribune visuelle aux peuples autochtones : les Zo’é (un peuple qui ignore le mensonge et la réprimande ; avouez que ça fait réfléchir), les Yawanawá, les Suruwahá. Les expositions d’Amazônia, accompagnées des créations sonores de Jean-Michel Jarre, sont devenues des événements muséaux mondiaux.








Mais Genesis et Amazônia n’échappent pas aux critiques. L’anthropologue João Paulo Barreto dénonce une « lentille romantique » qui isole les peuples indigènes de leur réalité contemporaine complexe et les fige dans un passé fantasmé au profit des galeries occidentales. L’accusation est le miroir de celle de Sischy, transposée de la misère humaine à l’Eden perdu : Salgado embellirait encore, mais cette fois la nature plutôt que la souffrance.
La critique a du poids. Elle a aussi une limite : qui d’autre a fait autant pour rendre visible l’existence de ces 46 % de planète encore intacts ? Parfois, l’imparfait vaut mieux que l’inexistant.
Un mot sur le voyage à pied en Éthiopie, raconté dans De ma terre à la Terre, parce qu’il illustre ce que « Genesis » signifie concrètement. En 2008, Salgado marche 850 km à travers l’Abyssinie, suivant les traces de la reine de Saba. Il est le premier Occidental à emprunter certains sentiers. L’accueil est biblique : lavement des pieds à l’arrivée dans les villages. En observant les montagnes éthiopiennes se transformer en sédiments qui fertiliseront le Nil et l’Égypte, il comprend que « tout est lié et tout est vivant ». Le minéral nourrit le végétal qui nourrit l’humain. C’est la même pensée systémique que celle de l’économiste de 1971, mais élargie à l’échelle de la biosphère.


Enfin, il y a les Nénètses, ces nomades éleveurs de rennes en Sibérie. Salgado vit parmi eux et en tire une critique acide de notre monde : la technologie moderne nous isole au lieu de nous relier. Nous avons perdu nos capacités sensorielles par l’urbanisation (nos pieds atrophiés par les chaussures, nos yeux éblouis par les écrans). Mais les émotions restent les mêmes partout : le bonheur, l’amour, la peur. L’universel n’est pas dans la technologie ; il est dans le corps.
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Lélia et la tribu : le couple comme moteur de tout
Alors, on ne peut pas comprendre Salgado sans Lélia. Je ne dis pas ça comme un compliment poli (ni comme un passage obligé féministe). Je le dis comme un fait structurel.
Lélia Wanick Salgado est la co-architecte de l’ensemble de l’œuvre. Elle conçoit les livres (depuis Autres Amériques en 1986). Elle assure le commissariat des expositions. Elle dirige Amazonas Images. Elle a eu l’idée de l’Instituto Terra. Elle a reçu le Prix Gulbenkian pour l’Humanité. Et quand Salgado était sur le terrain au Sahel ou au Rwanda, c’est elle qui gérait le labo, les ventes, la logistique, les enfants.


Salgado le dit sans ambiguïté dans De ma terre à la Terre : « Lélia est le grand associé. Sans elle, je ne serais pas devenu photographe. » Ce n’est pas de la galanterie. C’est la reconnaissance d’une collaboration artistique et intellectuelle de cinquante ans où les deux parties sont indispensables. Salgado photographie le monde ; Lélia le met en forme. Lui est l’œil ; elle est l’architecte. L’un sans l’autre, rien de tout cela n’existe.
Il y a aussi leurs enfants. Juliano, né en 1974, est devenu réalisateur. C’est lui qui coréalise avec Wim Wenders le magnifique documentaire Le Sel de la Terre (2014), nommé aux Oscars. La présidence de l’Instituto Terra lui a été transmise.


Et il y a Rodrigo, né avec le syndrome de Down. Salgado raconte dans De ma terre à la Terre que la naissance de Rodrigo a changé sa vision du visage humain et de la différence. Le couple a choisi de ne pas opérer son visage pour lui donner une apparence « normale ». Ils l’ont accepté tel qu’il est. Salgado écrit que Rodrigo lui a enseigné la douceur et l’absence d’agressivité. À l’exposition-hommage de l’Hôtel de Ville de Paris au printemps 2026, les œuvres picturales de Rodrigo ont été présentées dans la dernière salle, offrant, selon les commissaires, « un souffle vers l’avenir ».
La famille Salgado, c’est une tribu au sens fort du terme. Pas un décor derrière une carrière, mais le moteur même de cette carrière. Et ça, dans un monde de la photographie qui glorifie le loup solitaire, c’est assez rare pour être souligné.


On a tendance, dans l’histoire de la photographie, à célébrer le génie individuel. Le photographe solitaire, l’œil unique, le démiurge. C’est un mythe. Derrière Cartier-Bresson, il y avait Magnum et toute une infrastructure éditoriale. Derrière Martin Parr, il y a un réseau d’éditeurs et de commissaires. Et derrière Salgado, il y a Lélia. Toujours. La photographie est un art collectif qui se fait passer pour un art solitaire. Le cas Salgado/Wanick devrait être enseigné dans toutes les écoles de photo, non pas comme un modèle conjugal, mais comme un modèle professionnel.
Le livre photo, cet objet qui transforme des images en récit, est au cœur de cette collaboration. Chaque ouvrage de Salgado est conçu par Lélia ; le séquencement, le format, le papier, la mise en page. Ce n’est pas du graphisme ; c’est de l’architecture narrative. Quand vous feuilletez Genesis ou Amazônia, vous ne regardez pas des photos posées les unes à côté des autres : vous suivez un parcours pensé, construit, cadencé. Le livre est la forme définitive de l’œuvre de Salgado, bien plus que l’exposition ou le tirage isolé.
Le noir et blanc comme philosophie
Tant qu’on y est, il faut qu’on parle du noir et blanc. Parce qu’on la pose à Salgado dans chaque interview, cette question, comme si c’était un caprice esthétique ou un filtre Instagram vintage. Ça n’en est pas un. C’est un choix éthique. (Et vous allez voir, la réponse est plus intéressante que ce que vous imaginez.)
Salgado l’explique dans De ma terre à la Terre avec une clarté désarmante : le noir et blanc est une abstraction qui permet de se concentrer sur l’essentiel ; les attitudes, les regards, les gestes. La couleur est un « parasite » qui distrait l’œil de ce qui compte. Le spectateur, devant une image en noir et blanc, « colore » lui-même l’image dans son esprit, ce qui le rend actif. Devant la couleur, il consomme passivement.


L’argument n’est pas nouveau (si vous avez lu l’article sur trois œuvres magistrales en N&B, vous connaissez le refrain). Mais chez Salgado, l’argument se double d’une dimension politique. Le noir et blanc décontextualise l’image d’un moment précis pour lui donner une valeur universelle et intemporelle. Un mineur couvert de boue à Serra Pelada pourrait être un esclave de l’Antiquité ou un bagnard du XIXe siècle. La couleur l’ancrerait dans les années 1980 ; le noir et blanc l’inscrit dans l’histoire longue de l’exploitation humaine. Parvati Nair parle de « sublime documentaire » pour qualifier cet effet.
Aussi, c’est une question de praticité (qu’on oublie souvent, trop occupés à débattre de philosophie). Salgado travaille sur pellicule noir et blanc (sa préférée : la bonne vieille Kodak Tri-X 400) et conserve ainsi l’histoire complète du reportage sur la planche-contact. La continuité du récit, du premier au dernier cliché, reste lisible sur un seul support. C’est une pensée de narration, pas juste de technique.
Il y a enfin l’argument du rendu de la dignité. Salgado affirme que le noir et blanc restitue mieux la personnalité de la nature et des animaux, et par extension, des êtres humains. La couleur distrait ; le noir et blanc concentre. Quand vous regardez un portrait en couleur, vous voyez d’abord les couleurs. Quand vous regardez un portrait en noir et blanc, vous voyez d’abord le regard. C’est une observation simple, mais elle a des implications profondes pour toute la question de la représentation de l’autre. Si l’objectif est de montrer la dignité d’un être humain, le noir et blanc est un choix éthique, pas esthétique.


Pour ceux qui veulent creuser la question du noir et blanc comme choix philosophique (et pas comme filtre Instagram), je vous renvoie à l’article sur trois œuvres magistrales en noir et blanc et à celui sur Roy DeCarava, un autre maître absolu du clair-obscur au service de la dignité humaine.
Le workflow hybride : quand le numérique sert l’argentique
Sauf qu’au début du nouveau milléntaire, arrive le problème des rayons X (parce qu’il y a toujours un problème technique dans les histoires de photographes, c’est comme un running gag). Après le 11 septembre 2001, les scanners de sécurité des aéroports deviennent assez puissants pour détruire les gammes de gris des pellicules. Pour un photographe qui passe sa vie dans les avions avec des dizaines de rouleaux, c’est un cauchemar logistique.
Salgado bascule alors vers le numérique, mais à sa manière. Il développe avec des ingénieurs un workflow hybride unique au monde. Accrochez-vous, c’est fascinant :
- Les fichiers numériques bruts sont traités via DxO FilmPack, paramétré pour simuler la structure, le contraste et le grain exact de la Tri-X 400.
- Ces fichiers sont transformés en inter-négatifs argentiques de format 4×5 pouces à l’aide d’un imageur numérique.
- Ces négatifs physiques sont tirés de manière traditionnelle en chambre noire, sur du papier baryté aux halogénures d’argent.
Autrement dit : Salgado capture en numérique pour obtenir un tirage argentique. Il prend le meilleur des deux mondes ; la légèreté logistique du numérique et la matérialité irremplaçable de l’argentique. Plus récemment, pour la collection Magnum Opus, il a poussé l’exigence encore plus loin avec des tirages au platine-palladium, une technique ancienne qui garantit une pérennité de plusieurs millénaires. On n’est plus dans la photographie ; on est dans l’archéologie préventive.
Ce workflow hybride est une réponse à un faux débat. Les puristes argentiques hurlent à la trahison quand un photographe passe au numérique. Les évangélistes du numérique se moquent de ceux qui s’accrochent au film. Salgado, avec sa logique d’ingénieur (ou d’économiste ; même chose, au fond), ignore le débat et invente un troisième chemin. Le medium n’est pas une religion ; c’est un outil. Ce qui compte, c’est le résultat sur le papier. Et sur le papier, un tirage au platine-palladium issu du workflow Salgado est indiscernable d’un tirage argentique traditionnel ; avec, en bonus, une espérance de vie de plusieurs millénaires. Pragmatisme brésilien, un.
Il y a aussi un avantage que Salgado mentionne dans De ma terre à la Terre : le numérique permet de travailler en basse lumière avec une qualité impossible en argentique. Et il réduit la pollution chimique du développement. L’écologiste parle ici autant que le photographe. Quand votre ferme a été transformée en Réserve Naturelle, vous ne versez pas du fixateur dans l’évier avec la conscience tranquille.
La controverse : peut-on sublimer la misère ?
On y arrive. C’est le moment que vous attendiez, non ? Le débat central de la carrière de Salgado, celui qui divise les critiques depuis trente ans, celui qu’on peut pas esquiver si on veut être honnête.
En 1991, Ingrid Sischy publie dans The New Yorker un essai intitulé « Good Intentions » qui fait l’effet d’une bombe. Sa thèse : Salgado esthétise la souffrance. Son lyrisme implacable, sa quête obsessionnelle de la « grâce » et de la « beauté » dans les corps tordus par l’agonie produisent des images qui, in fine, renforcent notre passivité. Sischy écrit :
« Esthétiser est le moyen le plus rapide d’anesthésier les sentiments de ceux qui en sont témoins. »
Ingrid Sischy
En 2003, Susan Sontag enfonce le clou dans Devant la douleur des autres. Elle fustige « l’inauthenticité du beau » chez Salgado, arguant que son style majestueux crée des photographies qui se conforment davantage à des « standards surréalistes de la beauté » qu’à la cruauté du réel. Sontag va même plus loin : elle reproche à Salgado de ne pas nommer ses sujets, de les regrouper sous des catégories génériques (« les réfugiés », « les travailleurs »), contribuant ainsi à leur désindividualisation. L’accusation est cinglante : en voulant universaliser, Salgado effacerait les personnes derrière les symboles.
Julian Stallabrass, critique d’art marxiste (ce qui ne manque pas de sel quand on sait que Salgado lui-même est de formation marxiste), pousse la critique jusqu’à son terme : les images de Salgado fonctionneraient comme un « spectacle compassionnel » qui permet au spectateur occidental de s’émouvoir sans agir. On pleure devant Serra Pelada, on achète le beau livre à 80 euros, et on le pose sur la table basse à côté du dernier Taschen. La misère comme objet de décoration. .
La critique est sérieuse, brutale. Il serait malhonnête de la balayer d’un revers de main.
Mais elle est aussi, disons-le, un peu confortable. Parce que voilà le truc : il est facile de reprocher à un photographe de faire de belles images depuis un bureau new-yorkais. Sischy n’a jamais passé dix-huit mois dans les camps du Sahel ; Sontag n’a jamais vu 10 000 cadavres en une journée au Rwanda. Stallabrass n’a jamais mangé de la poussière dans une mine d’or brésilienne. La critique vient d’un monde qui consomme les images sans jamais risquer sa peau pour les produire.
Ceci étant dit, la question mérite d’être posée. Et Salgado y répond, avec une cohérence qu’on lui accorde trop rarement. Sa ligne de défense est philosophique : la beauté n’est pas le monopole des pays riches. Refuser toute considération esthétique aux populations du Sud serait une autre forme de mépris. L’esthétique, chez lui, sert à retenir le regard d’un public saturé d’images de violence. La beauté formelle force la contemplation là où la crudité aurait provoqué le détournement immédiat. Comme le résume Parvati Nair dans A Different Light : ce n’est pas une « belle image de la misère », mais une tentative de rendre le spectateur incapable de détourner le regard.


Mon avis, puisqu’on est entre nous ? Les deux camps ont raison, et c’est précisément ce qui rend Salgado si important. Oui, il y a un risque à transformer des réfugiés en icônes de la Renaissance. Et oui, des images laides de la même réalité n’auraient jamais quitté les archives de l’ONU. Le dilemme est insoluble, et c’est sa force. Un photographe qui ne dérange personne est un photographe qui ne sert à rien.
Il y a aussi un point que les critiques oublient systématiquement : Salgado photographie la pauvreté parce qu’il en vient. Il n’est pas un New-Yorkais en safari humanitaire. Il est né dans une ferme du Minas Gerais, fils d’un éleveur de bétail, dans un Brésil rural où la misère n’était pas un concept mais le quotidien. Quand il photographie un travailleur au Sahel ou un mineur en Inde, il ne regarde pas « l’autre » ; il se regarde lui-même. Le reproche de voyeurisme suppose une distance qui n’existe tout simplement pas dans son cas.
L’iconographie religieuse, qui fait tiquer les critiques les plus laïcs, est elle aussi cohérente avec ses origines. De nombreuses images de Salgado renvoient à des symboles mystiques : une femme fuyant la misère évoque la fuite en Égypte, les travailleurs dans les mines d’or rappellent des scènes de crucifixion. Caujolle le note, Nair le développe longuement. Ce n’est pas du kitsch ; c’est la grammaire visuelle d’un homme élevé dans le catholicisme brésilien, où le sacré et le quotidien ne font qu’un. Josef Koudelka, autre exilé, autre photographe du noir et blanc radical, partageait cette capacité à élever le documentaire au rang de l’épopée. Mais chez Salgado, l’épopée a toujours une dimension sacrée que Koudelka, plus minéral, ne cherche pas.
La polémique Vale/Genesis
L’autre controverse, plus tardive, concerne le financement. En 2013, la tournée internationale de l’exposition Genesis est sponsorisée par Vale, une multinationale minière brésilienne qui avait « remporté » le prix de la pire entreprise pour les droits humains et l’environnement décerné par Greenpeace. Vale détenait des parts dans le barrage de Belo Monte, responsable de la déforestation massive et du déplacement de dizaines de milliers d’autochtones en Amazonie.
Le paradoxe est cruel : une exposition célébrant les écosystèmes préservés, financée par une entreprise accusée de les détruire. Greenpeace et Amazon Watch dénoncent. Salgado, fort de son passé d’économiste, répond que le vrai coupable n’est pas l’entreprise isolée mais « le système de vie que nous avons créé ». L’argument est discutable, mais il a le mérite de la cohérence avec sa vision systémique du monde.
Qu’en retenir pour votre pratique ?
Salgado n’est pas un modèle qu’on peut imiter. Personne ne va quitter son boulot demain pour passer dix-huit mois au Sahel (et personne devrait essayer, soyons honnêtes). Mais sa trajectoire offre des leçons concrètes pour toute personne qui prend la photographie au sérieux. Pas des leçons au sens « voici comment régler votre appareil », mais des leçons de posture, d’engagement et de méthode qui s’appliquent quel que soit votre sujet, votre niveau et votre matériel.
1. Pensez en projets, pas en images
Salgado ne fait pas de photos isolées. Il construit des essais de cinq à huit ans. Vous n’avez pas besoin de cinq ans, mais vous avez besoin d’un fil conducteur. Une image seule est une anecdote ; un projet est un discours. Si vous cherchez par où commencer, mes articles sur le projet photographique sont un bon point de départ. Et si vous bloquez sur l’idée elle-même, Photographe Créatif : Le Déclencheur est fait pour ça.
2. Utilisez votre formation, quelle qu’elle soit
Salgado n’est pas devenu photographe malgré sa formation d’économiste, mais grâce à elle. Sa capacité à lire les systèmes, à comprendre les flux de capitaux et les rapports de force, c’est ce qui donne à ses images leur profondeur. Vous êtes médecin, ingénieur, enseignant ? Votre expertise est votre angle. Ne la rangez pas au placard quand vous prenez un appareil.
3. Le temps est un matériau
Salgado passe une journée à genoux pour approcher une tortue. Il vit des semaines dans les communautés avant de déclencher. Les images lui sont « offertes » après un temps de présence (pas « prises », vous noterez la nuance). Dans un monde de gratification instantanée, le temps passé à ne pas photographier est votre investissement le plus rentable.
4. Choisissez vos contraintes techniques
Le noir et blanc chez Salgado n’est pas une mode ; c’est une décision philosophique qui structure tout le reste. Ne choisissez pas vos outils par défaut. Choisissez-les pour ce qu’ils apportent à votre propos.
5. Trouvez votre Lélia
Non, pas au sens romantique (quoique). Au sens structurel. Salgado photographie ; Lélia conçoit les livres, gère l’agence, organise les expositions. Personne ne peut tout faire seul. Trouvez votre complément : un éditeur, un graphiste, un partenaire de l’édition. L’auteur solitaire est un mythe.
6. Assumez votre point de vue
Salgado n’a jamais prétendu être neutre. Il est engagé, il a des convictions, et ses images le reflètent. Les critiques l’ont attaqué pour ça ; il n’a jamais changé de cap. Savoir ce que vous voulez photographier, c’est savoir ce que vous voulez dire. Et l’inspiration ne viendra pas toute seule : elle vient de vos convictions.
7. Ne séparez pas l’éthique de l’esthétique
C’est la leçon la plus difficile de Salgado. La beauté sans conscience est vide ; la conscience sans beauté est invisible. Chaque choix formel (cadrage, lumière, tonalité) est un choix moral. Si votre sujet est important, il mérite votre meilleure photographie. C’est le cœur du débat Sischy/Salgado, et c’est un débat que vous devriez avoir avec vous-même chaque fois que vous cadrez un sujet sensible.
8. La photographie peut réparer
L’Instituto Terra prouve que documenter le monde et le transformer ne sont pas des actes contradictoires. Salgado n’a pas choisi entre photographier et agir : il a fait les deux. Votre pratique photographique n’a pas besoin d’être « utile » au sens strict, mais elle peut être le point de départ d’un engagement plus large. Salgado a commencé par des images ; il a fini par une forêt. L’un a mené à l’autre. Si vous cherchez votre propre sujet, votre propre engagement, commencez par vous poser la bonne question. Et si vous bloquez sur la question du style, Photographe Créatif : Trouver et travailler son style est là pour ça.
Conclusion : de la terre à la Terre
Sebastião Salgado s’est éteint le 23 mai 2025 à Paris, des suites d’une leucémie aggravée par une malaria contractée en 2010 lors d’un reportage en Indonésie. Même sa mort porte la marque de sa vie : c’est le terrain qui l’a rattrapé, les parasites contractés au bout du monde qui ont fini par le rattraper dans un hôpital parisien. L’annonce, officialisée conjointement par l’Instituto Terra et Magnum Photos (l’agence qu’il avait quittée trente ans plus tôt mais qui n’a jamais cessé de le revendiquer), a provoqué une onde de choc mondiale. Les hommages du président Macron à Lula da Silva se sont succédé.
Au printemps 2026, une grande exposition rétrospective à l’Hôtel de Ville de Paris, conçue par Lélia, a rassemblé près de 200 œuvres majeures, dont 114 tirages prêtés par la Maison Européenne de la Photographie. Le parcours célèbre non seulement les séries iconiques, mais aussi le lien charnel entre l’exilé brésilien et Paris, à travers des clichés inédits de la capitale réalisés durant ses derniers mois. La dernière salle présente les œuvres picturales de Rodrigo, son fils : un geste qui dit tout de la famille Salgado.
Bon. Comment résumer un tel parcours ? Économiste devenu photographe. Photographe devenu planteur d’arbres. Témoin de l’horreur devenu architecte de la renaissance. La trajectoire de Salgado est un cercle parfait : parti de la terre de son enfance, il a parcouru la Terre entière pour revenir planter des arbres là où il était né.
Le film Le Sel de la Terre (2014), coréalisé par Wim Wenders et son fils Juliano, a fixé cette image pour l’éternité : un homme hanté par ce qu’il a vu, sauvé par ce qu’il a planté. Nommé aux Oscars, le documentaire est devenu la porte d’entrée dans l’univers Salgado pour des millions de spectateurs qui n’avaient jamais mis les pieds dans une galerie photo. Si vous l’avez pas vu, arrêtez de lire et allez le regarder. Je serai encore là quand vous reviendrez.


Il a laissé derrière lui plus de 500 000 images, des dizaines de livres, des expositions qui ont fait le tour du monde. Mais son vrai chef-d’œuvre est peut-être végétal : ce sont les millions d’arbres qui recouvrent aujourd’hui la vallée asséchée de son enfance. Salgado a prouvé que documenter le monde et le réparer n’étaient pas des actes contradictoires.
Dans les dernières pages de De ma terre à la Terre, il écrit que nous sommes devenus des « animaux étranges » coupés de nos cycles naturels, et que la forêt est la seule machine capable de transformer le CO2 en oxygène. Puis il conclut, avec la simplicité de ceux qui ont vu trop de choses pour se payer de mots : « Participer à son époque. Ma photographie… c’est ma vie. »
Salgado a laissé un héritage qui dépasse la photographie. Il a montré qu’un regard pouvait changer le monde ; pas le « changer » au sens lyrique et creux du terme, mais au sens botanique. Deux millions et demi d’arbres. Plus de 80 000 personnes formées à l’agroécologie. Une vallée entière ressuscitée. Voilà ce que peut faire un homme armé d’un appareil photo, d’une formation d’économiste et d’une femme qui a de bonnes idées.
Il a participé. Et comment.


PS : Si vous ne devez lire qu'un seul livre sur Salgado, lisez De ma terre à la Terre. C'est sa voix, sans filtre, sans interprétation. Et si vous ne devez voir qu'un seul film, Le Sel de la Terre de Wenders. Prévoyez des mouchoirs. PS² : L'Instituto Terra accepte les dons et les visites. Si vous passez par le Minas Gerais, allez-y. C'est la preuve vivante qu'un photographe peut changer le monde sans appareil photo.
Chronologie
- 1944 : Naissance à Aimorés, Minas Gerais, Brésil.
- 1960 : Départ pour Vitória pour les études secondaires.
- 1967 : Mariage avec Lélia Deluiz Wanick.
- 1968 : Master en économie à l’Université de São Paulo.
- 1969 : Exil à Paris pour fuir la dictature militaire brésilienne.
- 1970 : Lélia achète un Pentax Spotmatic II ; Salgado découvre la photographie.
- 1971 : Poste d’économiste à l’Organisation Internationale du Café (Londres). Premières missions en Afrique.
- 1973 : Abandonne l’économie pour devenir photographe. Retour à Paris.
- 1974 : Intègre l’agence Sygma. Premier reportage sur la famine au Niger.
- 1975 : Rejoint l’agence Gamma.
- 1977-1984 : Réalisation d’Autres Amériques.
- 1979 : Intègre Magnum Photos. Rencontre Henri Cartier-Bresson.
- 1981 : Photographie l’attentat contre Ronald Reagan.
- 1982 : Prix W. Eugene Smith.
- 1984-1985 : Reportage sur la famine au Sahel avec MSF.
- 1986 : Publication d’Autres Amériques et Sahel : l’Homme en détresse. Reportage à Serra Pelada.
- 1986-1992 : Réalisation de La Main de l’Homme (26 pays).
- 1989 : Prix Hasselblad.
- 1993 : Publication de La Main de l’Homme (Workers).
- 1994 : Quitte Magnum Photos. Fonde Amazonas Images avec Lélia. Couvre le génocide rwandais. Effondrement physique et moral.
- 1996 : Publication de Terra avec José Saramago et Chico Buarque.
- 1998 : Fondation de l’Instituto Terra avec Lélia.
- 2000 : Publication d’Exodes (Migrations).
- 2001 : Nommé ambassadeur de bonne volonté pour l’UNICEF.
- 2004-2013 : Réalisation de Genesis (32 reportages).
- 2013 : Publication de Genesis. Polémique sur le sponsoring par Vale.
- 2014 : Le Sel de la Terre, documentaire de Wim Wenders et Juliano Salgado, nommé aux Oscars.
- 2019 : Publication de Gold (Serra Pelada en édition autonome).
- 2021 : Publication d’Amazônia, fruit de 48 expéditions.
- 2023 : Lélia Wanick Salgado reçoit le Prix Gulbenkian pour l’Humanité.
- 23 mai 2025 : Décès de Sebastião Salgado à Paris, à l’âge de 81 ans.
- 2026 : Exposition-hommage à l’Hôtel de Ville de Paris (février-mai).
Sources
Livres et ouvrages
- Salgado, S. & Francq, I. (2013). De ma terre à la Terre. Presses de la Renaissance. Amazon
- Caujolle, C. (2004). Sebastião Salgado. Photo Poche / Contrasto.
- Nair, P. (2011). A Different Light: The Photography of Sebastião Salgado. Duke University Press. Amazon
- Sontag, S. (2003). Devant la douleur des autres. Christian Bourgois. Amazon
- Salgado, S. (1986). Autres Amériques. Contrejour. Amazon
- Salgado, S. (1993). La Main de l’Homme (Workers). Taschen. Amazon
- Salgado, S. (2000). Exodes (Migrations). Taschen.
- Salgado, S. (2013). Genesis. Taschen. Amazon
- Salgado, S. (2019). Gold. Taschen.
- Salgado, S. (2021). Amazônia. Taschen. Amazon
- Salgado, S. & Saramago, J. & Buarque, C. (1996). Terra. La Martinière.
Articles critiques et académiques
- Sischy, I. (1991). Good Intentions. The New Yorker.
- Stallabrass, J. (1997). Sebastião Salgado and Fine Art Photojournalism. New Left Review, 223.
- Campany, D. (2014). Reputations: Sebastião Salgado & Lélia Wanick Salgado.
- Barrère, L. (2007). Influence culturelle ? Études photographiques, 21, 44-63. OpenEdition
- Prévost, J. (2011). Un regard à double égard sur la misère du monde. Analyse des photographies de Sebastião Salgado [thèse de doctorat]. theses.fr
- Crowther Lab (2021). Restoration Case Study: Instituto Terra, Brazil [PDF].
Film
- Wenders, W. & Salgado, J. R. (réal.). (2014). Le Sel de la Terre [documentaire]. Decia Films / Amazonas Images. Amazon · Wikipedia
Presse et nécrologies
- Sebastião Salgado, Unflinching Documentary Photographer, Dies at 81. Hyperallergic, mai 2025.
- Sebastião Salgado obituary. The Guardian, mai 2025.
- Sebastião Salgado captured the world like no other photographer. The Guardian, mai 2025.
- Sebastião Salgado, photographer of the planet’s margins, dies at 81. The Art Newspaper, mai 2025.
- Sebastião Salgado, environmentalist photographer, 1944–2025. ArtReview, mai 2025.
- Sebastião Salgado at 80: ‘They say I was an aesthete of misery’. The Guardian, fév. 2024.
- Sebastião Salgado’s final thoughts. El País, sept. 2025.
- Sebastião Salgado, a Man of Contradictions. ZUM, 2015.
- ‘Let Amazonians speak for themselves’: trouble in paradise for Salgado’s Amazônia. The Guardian, janv. 2025.
- Salgado’s Genesis, sponsored by a corporation despoiling the Amazon. The Independent, 2013.
Sites et institutions
- Instituto Terra — site officiel.
- International Center of Photography — fiche Salgado.
- Académie des Beaux-Arts — page membre.
- BnF — exposition Salgado.
- Ville de Paris — exposition-hommage 2026.
- Fondation Gulbenkian — Prix pour l’Humanité 2023.
Pendant l’écriture de cet article, j’ai écouté cette playlist. Le Top de tous les tops. Mais probablement qu’en cliquant dessus vous verrez le votre, au moins vous ne serez pas déçus.





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