Pourquoi photographier en noir et blanc ? [N&B 1/4]

Date de la dernière mise à jour : le 17 octobre 2016


Le noir et blanc représente plus qu’un bouton sur un boitier, qu’un filtre Instagram, plus qu’une mode. Maintenant que la photographie couleur est possible sur tous les appareils, et sans surcoût, il s’agit d’un véritable choix. Il se justifie par des raisons artistiques et de composition, et n’est pas forcément un rejet de la modernité.

Nota bene : Ce que nous appelons vulgairement « noir et blanc » est en réalité du niveaux de gris. Par définition, le noir et blanc ne contient que deux valeurs de couleur possible (le noir et le blanc), par opposition au niveaux de gris qui contient l’infinité des nuances entre les deux. Ceci étant précisé, allons-y.

Retirer la distraction des couleurs

En retirant la couleur d’une image, vous en changez la lecture. En effet, l’œil humain est naturellement attiré par les couleurs saturés.

C’est très parlant dans l’image ci-dessous. Il s’agit d’un puis de pétrole en feu, vers lequel un homme se dirige. Quelque-chose est projeté sur cet homme (du sable ? de la neige carbonique ? de l’eau ?). La composition aurait été beaucoup moins forte en couleur : là où il y a un équilibre en noir et blanc, entre l’homme et la projection, face à la montée des flammes, la couleur (jaune/orange/rouge) aurait donné beaucoup plus d’ampleur aux flammes qui auraient éclipsé le reste du contenu de l’image.

Photographie de S. Salgado

Homogénéiser une série

Quand on travaille une série, il est courant que le travail s’étale sur une longue période, et dans des conditions d’éclairages assez diverses. Dans ce cas, le noir et blanc permet de supprimer ces variations et de donner à la série une unité qu’il aurait été plus difficile d’atteindre en couleurs. Prenons l’exemple, des plus classiques soit, de Bernd et Hilla Becher. Ils ont photographié le patrimoine industriel allemand, puis rassemblé ces images en série. Dans ces images, le noir et blanc souligne et renforce l’impression d’unité déjà créé par la composition. En couleur, ces installations auraient pu être peintes de différentes façon, et l’unité de cette série aurait, en grande partie, disparue.

Série de Bernd et Hilla Becher

Ajouter du « Drama »

Le Drama est un concept purement anglo-saxon qu’il est impossible de traduire en français. Ils l’utilisent à tour de bras (« It’s draMAtic ! » – il faut accentuer le « ma ») pour désigner un certain type d’images. Il s’agit de photographies intenses, sérieuses (dans le sens où cela ne se marrie pas avec l’humour), et ayant une certaine noblesse/portée (je n’ai jamais entendu le concept utilisé pour des chatons). Le noir et blanc permet d’apporter ce Drama qu’il est plus difficile d’obtenir en couleur.

Cela est particulièrement visible sur la photographie suivante, prise par Marc Riboud, qui montre les protestations face à la guerre du Vietnam. Cette image est extrêmement forte en noir et blanc, par l’opposition entre le foncé des soldats et la clarté de la femme et le message universel, de paix, qu’elle représente.

Photographie de M. Riboud

Mais marche beaucoup moins bien en couleur (l’image a été prise quelques instants après).

Photographie de M. Riboud

Se détacher de la réalité

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais nous voyons en couleur, certes, moins bien que la crevette-mante, mais quand même. D’après la psychologie de la perception, les photographies en noir et blanc évoquent des actions passées et lointaines, alors que les photographies en couleur créent l’illusion du présent et sont particulièrement accessibles. Ainsi, en supprimant la couleur de vos images, vous créez une distance plus grande, via la représentation que vous en faites, entre le sujet photographié et sa perception par le spectateur. Distance qui peut donner un côté irréel aux images, qu’il est parfois intéressant d’introduire.

Ce détachement est particulièrement visible dans cette photographie de Josef Koudelka. Le chien prend un aspect monstrueux, énorme, menaçant. Cette impression est certes augmentée par le fort contraste et le manque de détail sur le chien, mais la couleur des arbres et du ciel aurait quand même minimisé cette impression.

Photographie de J. Koudelka

Plonger dans l’intemporel

Le noir et blanc existant depuis les débuts de la photographie (1), photographier sous cette forme retire naturellement une partie du sentiment de temporalité aux images, là où la couleur rapproche inconsciemment ce que nous voyons de notre époque dans notre lecture des images. De plus,les pellicules argentiques couleur avaient un rendu colorimétrique assez typé (la légendaire Kodachrome en tête), là où le digital offre un rendu beaucoup plus neutre. C’est beaucoup moins vrai pour le noir et blanc, qui trahit ainsi moins facilement sont époque.

Tout cela est particulièrement vrai pour les photographies d’architecture ou de paysage, moins pour des images où des personnes sont présentes (les vêtements trahissent facilement l’époque).

Par exemple, cette très célèbre image d’Ansel Adams aurait pu être prise il y a 6 mois, un an, ou 10 ans.

Photographie d’A. Adams, The Tetons and the Snake Rivers (1942).

Idem pour cette image de Gabriele Balisico, quand a-t-elle été prise, il y a 10 ans ? 20 ans ? 50 ans ?

Photographie de G. Basilico

Choisir le noir et blanc, c’est pour un court instant, s’offrir le luxe de maîtriser le temps.


Notes :


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2 Comments

  1. Guillaume

    Attention : même si moins précise, l’archi trahi aussi son époque.
    Sinon, une série d’articles à lire.
    🙂

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