C’est quoi un bon livre photo ?

Date de la dernière mise à jour : le 31 mai 2018


Introduction

Je passe mon temps à vous parler de bouquins dédiés à la photographie (étant intimement persuadé que c’est un vecteur de progrès et compréhension), à travers les différents billets du Blog. D’ailleurs j’ai regroupé tous les articles qui parlent de bouquin sous ce tag : Livres. J’ai mis un peu de temps à consacrer un article aux livres photo (tels qu’ils seront définis dans le paragraphe à ce sujet) parce qu’au début je me suis principalement concentré sur les ouvrages génériques/thématiques qui offrent l’avantage de présenter un panorama large de ce qu’est la photographie, ce qui sera plus difficile à obtenir avec des monographies simples. Bref, le fait est qu’après avoir moi-même lu ces contenus, je vous dispense mes avis et conseils, mais je n’ai jamais pris le temps d’expliquer ce que c’était un bon livre photo, et comment on les différencie de la masse des livres plus que moyens dans laquelle ils sont noyés. Par exemple, qu’est-ce qui fait que des deux livres ci-dessous, le premier sera tout juste bon à laisser aux toilettes pour occuper vos invités lors d’un passage trop long pour que l’on ne sache pas ce qui s’y  passe, et le deuxième une œuvre à part entière qui aurait toute sa place dans votre bibliothèque ? Eh bah, on va voir ça.

La Corse, par le collectif des créateurs des fonds d’écrans de votre mamie

Ci-dessous, Bastia Raiso par Bernard Cantié, un ouvrage sur la Corse dont il est natif, et sur laquelle il a travaillé. Les images sont rêches, directes, brutales, j’aime beaucoup, et la critique était de cet avis aussi.

Bastiaraiso – Bernard Cantié

Bastiaraiso – Bernard Cantié

Bastiaraiso – Bernard Cantié

Pour information, pour rédiger cet article, une de mes principales sources a été la série de trois ouvrages, les Photobook : An history (Vol. I, II, et III), rédigés par Martin Parr et Gerry Badger. Si vous êtes amateurs de livres photo comme moi, ce sont de véritables encyclopédies à posséder, tant par le contenu riche qu’ils présentent que par les reproduction (des couvertures et du contenu) des ouvrages, dont beaucoup sont épuisés, introuvables ou hors de prix, et que je n’aurais jamais découverts sans eux.

D’ailleurs, vous pouvez y jeter un coup d’œil sur YouTube pour vous faire une idée du contenu. C’est quelque chose que j’ai découvert récemment : il existe des chaînes dédiées aux livres photo, qui vous en montrent toutes les pages, c’est un peu comme du porno, mais pour les gens qui adorent le papier.

Définitions & spécificités

Une partie de la collection de Martin Parr

Dans cet article, on parlera principalement de monographies. C’est-à-dire les ouvrages portant sur un seul sujet, et dans notre cas, un seule œuvre (qu’ils soient ou non écrits par plusieurs personnes, malgré ce que l’étymologie du terme « mono » peut laisser entendre). Si je le précise c’est parce que l’on trouve un peu de tout, il y a des livres photos qui portent sur plusieurs sujets / périodes (c’est typiquement le cas des livres d’histoire, et des catalogues d’expositions rétrospectives). Aussi, ils ne sont pas forcément écrits par l’artiste lui-même (soit parce qu’il est mort à la date de parution et que quelqu’un d’autre édite son œuvre, le cas le plus illustre étant Bérénice Abott sur Eugène Atget, soit parce qu’il considère que ça ne fait pas partie de son travail).

Du coup, dans un souci de précision et pour s’y retrouver, on entendra ici par « livre photo » les ouvrages, monographiques, portant sur une œuvre précise. Cela exclut dont les ouvrages thématiques, historiques, ou de cours, qui ne sont pas l’objet de cette étude, parce qu’on peut difficilement en tirer des généralités: il n’y a aucun rapport entre l’ouvrage de Flammarion Tout sur la photo, et l’ouvrage édité par Xavier Barral, Auto Photo, et pourtant tous deux sont excellents. Cela exclut donc les ouvrages de type « Best-of », qui sont aussi parfois très bien (je pense à ceux de Taschen) mais qui ne rentrent pas dans ces critères. Enfin, dernier point, seront considérés comme « livre photo », tous les ouvrages où la narration se fait principalement par les images. Cela veut dire qu’il peut y avoir du texte, mais qu’il est minoritaire, ainsi les romans illustrés, ou autres, n’en font pas partie.

Ceci étant dit, à l’heure d’internet, il pourrait paraître absurde à certains l’idée d’investir des sommes considérables dans la constitution d’une bibliothèque, sachant que beaucoup d’images sont présentes sur internet. Voici quelques arguments, en faveur des livres photo :

  • Ils ont une batterie illimitée. Vous pouvez les lire, relire, re-relire, autant de fois que vous le souhaitez, sans avoir besoin de les recharger. Là où votre iPhone à 1 000$ tient gentiment 2h.
  • Vous avez une transition « papier », en 3D, de page en page. C’est dit avec un peu d’humour, mais la mise en page d’un ouvrage a un sens, elle est pensée, et on ne l’a pas quand on est en ligne.
  • La matière : le papier choisi, la taille, les matériaux utilisés… Un livre photo est un objet et se ressent aussi comme tel : on ne repart pas avec la même sensation en ayant lu un ouvrage petit format qu’en ayant lu un monstre comme les Images à la sauvette de Cartier-Bresson.
  • L’archivage : un livre photo ça tient, sans aucun souci, plusieurs décennies, là où le contenu du web change quasiment quotidiennement. Investir dans des bouquins c’est être certain d’avoir toujours sous la main le contenu qui vous plait.
  • Ils sont physiques, présents dans le monde réel de la vraie vie. Et ça c’est un truc qu’on aime bien, nous les humains, on a tendance à s’attacher émotionnellement à certains objets, et les livres en font partie (que personne ne me retire jamais mon exemplaire des Américains de Robert Frank !).

Aussi, les livres photo sont un objet d’étude en soi, et rares sont les ouvrages à se pencher sur ce sujet (les livres de Parr et Badger cités précédemment font figure d’exception). On parle beaucoup de photographie, mais assez peu des livres qui en résultent au final, alors qu’il s’agit d’un moyen à part entière, autant vecteur de la photographie que les expositions par exemple. Dans un livre photo, tout compte, la mise en page, le propos, la forme, l’impression, etc. Et c’est aussi là qu’apparaissent certains talents et que d’autres nous déçoivent. Certains photographes moyens font d’excellents ouvrages, et d’autres excellents photographes font des choses assez moyennes. Je pense notamment à Edward Weston, dont l’œuvre a marqué définitivement l’histoire de la photographie, par son sens de l’esthétisme et de la gestion de la lumière, mais dont les ouvrages ne sont grossièrement que des best-of sans véritable âme.

Se méfier des livres

Alors, ça peut paraître un peu étrange comme titre, mais il faut bien avoir à l’esprit que les livres photo vous donnent un rapport biaisé au travail de leur auteur, et par conséquent, de l’image que vous pouvez avoir du vôtre. Pour vous expliquer cela, je vais reprendre la métaphore employée par Thijs Groot Wassink lors d’un discours pour la remise des diplômes d’art à l’université de Leeds en 2015 (c’est dans cette vidéo que  je vous invite à regarder au passage tant elle est riche d’enseignements) : celle d’une petite chenille sur l’arbre. Ou d’une fourmi, bref, choisissez ce qui vous arrange et on y va.

Ceci est un arbre, si vous n’en avez jamais vu

Imaginez, que la petite chenille que vous êtes, se situe tout au bout d’une branche de l’arbre et que vous cherchez à rejoindre le tronc. Le chemin qui s’offre à vous relève de l’évidence : il vous suffit d’avancer tout droit pour rejoindre le tronc. Il n’y a qu’une seule possibilité à chaque fois, ramification après ramification, pour rejoindre les grosses branches puis le tronc. Quand vous regardez un livre photo, vous êtes dans cette situation : vous êtes devant un produit terminé, tous les choix ont déjà été faits, et tout paraît cohérent et évident (en partant du principe que vous ne regardez pas de la daube, hein, après tout ce que je vous file comme ressources, ça serait dommage). Et là on a un rapport un peu biaisé au travail, on se vit : « WHOA, c’est incroyable, tout est si cohérent, évident, je n’arriverai jamais à sortir un truc pareil ! » sauf que…

Sauf que l’artiste, quand il produit cette œuvre, lui, il part du tronc. Il n’y a pas un chemin tout droit vers lequel il se dirige (ce que l’on peut croire quand on est au bout de la branche et que l’on n’a pas conscience de ça), non non non, pour lui c’est une myriade de possibilités, de casse-têtes sans fin, et des réflexions à chaque intersection : « Mon projet doit-il partir dans cette direction ? Dans celle-ci ? et après ? ». Sauf que toute cette partie du travail, et donc toutes les difficultés sont gommées dans l’objet final. Et c’est de cela qu’il faut se méfier. Donc, quand vous lisez un bouquin photo, même le meilleur du monde :

  • Ne stressez pas vis-à-vis de votre propre travail. Vous ne voyez qu’une infime partie du travail, et la meilleure. Souvenez-vous toujours que pour en arriver là, la route de l’auteur a été longue et difficile. Sauf si vous êtes Josh K. Jack et que vous vous contentez juste de plagier quelqu’un (je vous laisse deviner qui, en commentaires).
  • Finissez par vous en détacher. Lire des livres c’est bien, c’est essentiel, il y en a auquel on s’attache, sur lesquels on revient souvent, mais il faut savoir couper le cordon à un moment. Souvenez-vous que pour produire le meilleur bouquin de la terre, cela commence toujours de la même façon : en faisant des photographies.

Bon, et maintenant, passons à la grande question du jour :

Alors, c’est quoi un bon livre photo ?

La bibliothèque de mes rêves.

Comme pour tout art, il est assez difficile de proposer des critères objectifs d’analyse de ces productions. Quoiqu’il en soit, c’est toujours un exercice intéressant, je l’avais déjà fait pour la photographie (cf. De l’art de voir). Pour les livres de photos, je me suis creusé la tête, mais j’avoue ne rien avoir trouvé de plus pertinent que la définition qu’en fait John Gossage (un photographe américain) au début du Vol. I des Photobooks de Parr & Badger.

Pour lui, il y a 4 critères qui permettent de savoir si vous êtes face à bon livre photo, ou face à un tas de papier qui vous servira à caler une porte. Ainsi, un bon livre photo doit :

  • Contenir un bon travail. C’est un peu la base, et on ne peut pas revenir dessus, il n’y a pas d’exceptions. Si les photographies sont mauvaises, vous pouvez les tourner dans tous les sens, ça ne changera rien. Comme disent les américains : « No matters how much you polish a piece of turd, at the end, it is still a piece of turd«  (Peu importe à quel point vous polissez une fiente, à la fin, c’est toujours une fiente). C’est un critère assez logique, mais qui ne se suffit pas à lui-même, comme je l’ai dit en introduction, les ouvrages de Weston contiennent un excellent travail, mais cela n’en fait pas de bons livres photo pour autant.
  • Être un monde cohérent, un univers qui se tient en lui-même. Un livre photo, c’est un tout, un peu comme un film. Il a un début, une fin, vous raconte quelque-chose (j’allais dire une histoire, mais ça n’est pas forcément un récit) et reste dans cet univers. C’est un point primordial, qui permet de différencier les livres « best-of » assez peu intéressants des œuvres plus pertinentes. Pour reprendre la métaphore du film : est-ce que vous imagineriez des danses & chants à la mode de Bollywood au milieu du prochain Star Wars ? Non ? Bah voilà. Bollywood c’est très bien aussi, c’est juste que ça n’a rien à faire là, eh bien un livre photo, c’est pareil.
  • Avoir un design qui sert son propos. C’est encore une fois assez logique, si le design n’avait aucune importance, on ne ferait que des livres qui ont la même forme, la même taille, la même mise en page, et les mêmes papiers. Je vais prendre deux exemples et les présenter rapidement (j’en ai déjà parlé dans d’autres billets, que je vous invite à lire). So Long China de Patrick Zachmann et Genesis de Sebastião Salgado. Le premier parle de la Chine, de son histoire récente, de sa campagne, de sa mafia et de sa face cachée. L’ouvrage a une particularité : les photographies sont imprimées sur un fond noir, cela sert parfaitement son propos et contribue à développer l’ambiance qui s’en dégage. Pour Genesis, c’est tout l’inverse, Salgado a produit un ouvrage en grand format, les images sont tirées en pleine page sur fond blanc, avec parfois des dépliants. Le tout contribue à créer l’impression de grandeur et de magnificence propre à son sujet : la nature dans tout ce qu’elle a de plus pur et d’intact. Le design, c’est tout, sauf du détail, bien que ça porte surtout sur les détails.
  • Il doit contenir une réflexion qui se poursuit après la lecture. C’est sans doute la partie auquel on pense le moins, mais un bon livre photo, c’est comme un bon livre tout court, ça doit laisser une marque, un petit quelque chose qui fait que l’on y repense, y revient, et que l’on garde. C’est surtout ce critère qui déclasse tous les livres du type de « La Corse en photo » que j’ai cité en introduction, on le lit une fois, c’est joli et … ? Et c’est tout. C’est aussi pour ça que certains travaux marquent des générations entières et les influencent, ils contiennent du bon boulot, un univers cohérent, un design qui sert le tout, mais surtout, ils ouvrent la brèche, en montrant de nouvelles possibilités, des axes de réflexion etc.

Bon après, ce sont 4 critères, justes et essentiels, mais aussi très difficiles à atteindre. Disons qu’avoir 100% de réussite sur chacun de ces critères, ça produit un résultat exceptionnel, mais qu’on a des très bon livres qui sont parfois un peu faibles sur certains points (je pense au design notamment). Enfin bref, gardez cette liste en tête, la prochaine fois que vous irez traîner vos guêtres dans les allées de votre librairie préférée, cela vous aidera sûrement à vous décider.

Taxonomie du livre photo

Savoir ce qui fait un bon livre photo et comment en appréhender le contenu, c’est bien, mais avoir une idée des différences entre tous ces livres et de ce qui caractérise précisément ces différences, c’est mieux. Mais avant de démarrer, commençons par rendre à César ce qui est à César, ce paragraphe est très fortement inspiré de cet article, pour la bonne raison que celui-ci est excellent, et que quand on a trouvé le bon filon, c’est pas très malin de creuser à côté. Je dis « inspiré » plutôt que traduit parce que je l’ai en partie remanié, si la taxonomie reste la même, la structure diverge un peu et les exemples aussi.

Il y a beaucoup d’études sur les livres photos qui essaient de les décrire, la plupart produisant des analyses historiques, générales ou spécifiées. Les livres de Parr et Badger (cités dans l’introduction, suivez !) en font partie. Ils sont structurés en parties historiques, géographiques, ou alors dédiés à certains livres photos (comme les livres contestataires par exemple). Ainsi, il y a plein de façons d’étudier ces drôles de livres, et c’est très enrichissant pour n’importe qui s’intéressant au sujet.

Que vous soyez de l’autre côté, celui de ceux essayant de produire un livre photo, l’intérêt desdites études est réel, mais aussi… limité. Savoir qui a produit quoi avant vous est certes un fondamental pour vous y mettre, mais cela n’enlève rien au combat que vous aurez à mener pour donner à votre matière première une forme intéressante. La forme finale d’un ouvrage est dictée par le matériel qu’il contiendra : les photographies et probablement le texte. Comment régler ce problème ? La plupart des photographes vont prendre un bouquin qu’ils aiment bien, ou qui leur semble pertinent, et s’en servir comme modèle. C’est une solution qui fonctionne (si tant est que l’on puisse trouver à chaque coup le livre adéquat)… mais on peut faire autrement.

C’est là qu’une taxonomie présente tout son intérêt. Le terme est issu de la biologie dont il est une branche. Celle-ci a pour objet de décrire les organismes vivants et de les regrouper en entités appelées taxons afin de les identifier puis les nommer et enfin les classer et de les reconnaître via des clés de détermination dichotomiques. Et c’est intéressant dans notre cas, car très fonctionnel et pratique, mais pour apprécier cela il faut bien comprendre ce que signifie dichotomique : « Domaine intellectuel. Qui repose sur un principe de division, de subdivision par dichotomie« . Donc selon les caractéristiques d’un ouvrage, il entrera dans l’un des taxons, et on peut former des groupes. Un ouvrage correspond (normalement) à un seul taxon, pas de possibilité de confondre ou de se mélanger les pinceaux. Si l’ouvrage dispose des caractéristiques A, B, et C, alors il entre dans le taxon Z. Et pas un autre. Ainsi, la taxonomie servira a diviser les livres photos dans différentes catégories, qui ne seront pas basées sur le pays ou a été produit l’ouvrage, ou son sujet, mais plutôt sur un niveau plus basique : comment le livre fonctionne, ou plus simplement, comment l’histoire est racontée. La taxonomie ici présentée est un sans doute perfectible, et pourra être affinée à la lecture d’autres livres, mais elle devrait quand même être utile et pertinente dans l’état.

Ps : Le paragraphe qui suit est relativement avancé, si vous découvrez le sujet (les livres photos), ne le lisez pas. Lisez d'abord quelques livres et revenez là ensuite.

Ps² : Ce paragraphe va décrire 5 grandes catégories et les sous-catégories allant avec. Certaines sous-catégories reviennent parfois (les ouvrages dit "linéaires" par exemple), pour éviter les confusions, j'ai remis le nom de la catégorie à chaque fois. Donc oui, c'est moche et long, mais c'est la seule façon d'éviter les confusions.

Le catalogue

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Irving Penn, Le centenaire

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Irving Penn, Le centenaire

Le catalogue est une représentation structurée d’un ou plusieurs travaux, une documentation, produite la plupart du temps à l’occasion d’une exposition. Il contient souvent des critiques ou des travaux académiques rédigés par des experts. Ce catalogue est souvent produit par le lieu abritant l’exposition.

Exemples : Irving Penn, le centenaire ; Walker Evans | Le Catalogue de l’Exposition

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Irving Penn, Le centenaire

La monographie

Une monographie présente un travail précis (et rarement plus d’un) et les photographies qu’il contient. Le texte (quand il est présent) n’est pas forcément critique ou analytique et sert à mettre en avant le travail photographique.

Elle est désormais (comme on va le voir) en partie financée par l’artiste.
Exemples : Sze-Tsung Leong – Horizons; Carla van de Puttelaar – Adornments; Gerry Johansson – Deutschland

Le journalistique

Le livre photo journalistique se repose souvent (mais pas toujours) sur le texte, et respecte les codes & conventions du monde journalistique (de façon plus ou moins stricte). Les livres tombant dans cette catégorie peuvent être divisés dans les sous-groupes ci-dessous. Ici, ils sont clairement distincts, en raison des différentes approches qui sont utilisées (en particulier selon la façon dont la vérité est traitée).

Le photojournalistique

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W. Eugene Smith/Aileen M. Smith – Minamata

Comme son nom l’indique, il est issu du monde du photojournalisme. Il respecte très clairement les règles de la profession et repose pour beaucoup sur des outils de storytelling qui ont été établis durant l’âge d’or du photojournalisme (l’époque de Life & cie) : le texte est lié aux photographies par des légendes, quand d’autres blocs de texte présentent le contexte qui n’est pas compréhensible par les images. Que ça soit par les images ou le texte, les informations sont aussi factuelles que possible, et les ambiguïtés réduites au minimum.

Exemple : W. Eugene Smith/Aileen M. Smith – Minamata

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W. Eugene Smith/Aileen M. Smith – Minamata

Le journalistique-documentaire

Le livre documentaire suit les conventions d’un monde plus large… celui du documentaire (oui, c’est vraiment une surprise). Cela inclut donc la photographie, l’écriture, et aussi la vidéo. Il repose aussi sur des outils de storytelling, mais essaie souvent de changer les limites de la façon que l’on a de raconter des histoires. Le texte y joue un rôle prépondérant, et l’interaction avec les images n’est pas aussi limitée qu’avec un livre photojournalistique. Le texte et les images nous informent mais laissent place à l’incertitude, à ce qu’il n’est pas possible de savoir ou qui est ambigu. A la différence du livre photojournalistique, la vérité absolue est moins importante, et parfois l’idée en est même critiquée. Le texte peut être écrit par différents auteurs.

Exemples : Rob Hornstra – Man Next Door; The Sochi Project – An Atlas of War and Tourism in the Caucasus; La France vue d’ici

Le livre journalistique d’investigation / de recherche.

Le livre d’investigation ou de recherche est très proche du livre précédent, et ce qui y a été dit s’applique ici aussi. Mais en plus, ici la recherche et le contexte factuelle jouent un rôle très important. Du coup, certaines des photographies adhèrent à des conventions en dehors du monde documentaire (ce qui s’applique aussi pour le texte). On note aussi l’usage d’archives, de plus en plus proéminent. Les photographies tentent de mimer les conventions utilisées dans le milieu scientifique ou institutionnel.

Exemple : Laia Abril – On Abortion

Le journalisitque-encyclopédique

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Taryn Simon – An American Index of the Hidden and Unfamiliar

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Taryn Simon – An American Index of the Hidden and Unfamiliar

Le livre encyclopédique repose sur les codes du milieu académique ou institutionnel. Les photographies, tout comme le texte, sont très factuelles, même si le sujet sur lequel porte l’ouvrage est en dehors du champ d’intérêt desdites institutions. Et j’ai calé « desdites » dans un article, je suis content.

Exemple : Taryn Simon – An American Index of the Hidden and Unfamiliar

Le lyrique

Dans le livre photo lyrique, ce sont les images qui sont le boulot. Le texte peut être présent, mais il est réduit au minimum (il y a parfois un long essai écrit par le photographe, mais s’il est présent, il est très clairement séparé des images). Quand le texte est présent, il fonctionne souvent de la même façon que les photographies : en ajoutant un élément écrit mystérieux. Les livres photo lyriques se divisent en 4 catégories, avec quelques proximités parfois. Pour le dire autrement, la différence entre eux peut sembler parfois floue, car certains livres utilisent des éléments de plusieurs types.

Le lyrique-poétique

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Rinko Kawauichi – Illuminance

 

Le livre poétique est le plus loin possible de l’idée qu’on se fait d’une « histoire ». Il n’y a pas d’histoire. A la place, il y a des facettes d’une histoire qui s’ajoutent (pardons pour le jeu de mot) pour former une image plus grande. A larger picture comment disent les Américains. Dans un certain sens, le livre poétique est assez proche de la monographie. Cependant, là où la monographie se centre vraiment sur les images individuelles qui d’un point de vue critique ou sémantique ont un lien avec le sujet, le livre photo poétique peut sembler un peu confus. Les photographies ne sont pas des poèmes, et ne fonctionnent pas comme tels. Le livre photo poétique est plus proche de la forme de poésie présente dans la littérature.

Exemple : Rinko Kawauichi – Illuminance

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Rinko Kawauichi – Illuminance

Le lyrique-elliptique

 

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Michael Schmidt – Waffenruhe

La narration elliptique implique l’omission ou la retenue de certaines parties ou aspects de l’évènement afin que le lecteur (ou spectateur) puisse remplir les trous. Les trous ne sont pas des trous dans le sens littéral du terme (ce qui agacerait assez le lecteur). Il s’agit plus du fait que le narrateur compte sur le spectateur pour fournir le contenu, laissant aussi de la place à l’ambiguïté. De par sa nature, on pourrait dire que la photographie mène toujours à une narration elliptique, cependant, dans le cas du livre photo, il y a différentes façons de faire qui minimisent, sinon éliminent, les trous dans la narration (en utilisant le texte par exemple). Dans un livre photo elliptique, la clé est dans le fait que l’histoire générale ne se déroule pas de façon linéaire. A la place, cela ressemble plus à la présence de lucioles par une belle nuit d’été : le spectateur voit de bref flashes à des endroits paraissant aléatoires. L’histoire n’est dépliée complètement qu’à la fin. Afin de faciliter le travail du spectateur, on y retrouve typiquement des éléments, des symboles, qui interloquent et suggèrent des connections entre des images a priori sans lien.

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Michael Schmidt – Waffenruhe

Exemples : Kikuji Kawada – The Map; J Carrier – Elementary Calculus; Michael Schmidt – Waffenruhe

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Michael Schmidt – Waffenruhe

Le lyrique-linéaire

Le livre photo lyrique linéaire (ça commence à faire long !) combine des éléments du livre poétique et de l’elliptique, mais il repose fortement sur la séquence des images. Cette séquence peut être employée pour lier l’ensemble des images, ou l’ouvrage peut disposer de différents chapitres (qui existent uniquement visuellement, sans limitation textuelle claire). Cela ne veut pas dire que la séquence n’a pas de rôle dans le livre photo elliptique pour autant, mais dans ce cas là cela ne sert qu’à guider le spectateur (pour éviter des trous trop grands dans la narration). Ici, la séquence fait une grande part du boulot : l’histoire est racontée au moyen d’une séquence linéaire de photographies, chaque image conduisant à la suivante. Les livres photos linéaires sont donc « décodables » plus facilement grâce à leur séquencement.

Exemples: Robert Frank – The Americans; Walker Evans – American Photographs; Trent Parke – Minutes to Midnight

Le lyrique-flux de conscience

Le livre « flux de conscience » est essentiellement un livre photo lyrique linéaire dans lequel l’idée d’une histoire générale a été enlevée. Une autre façon de les décrire serait de dire qu’ils sont strictement séquentiels, et que le résultat final est beaucoup plus proche de ce que l’on peut trouver dans les livres poétiques. L’ouvrage vise, d’une certaine façon, à recréer le flux de conscience de l’auteur, à se mettre dans sa tête. L’ouvrage de Frank cité ci-dessous pourrait aussi s’inscrire dans cette taxonomie. On l’a dit, les lignes sont floues.

Exemple : Jason Fulford – Raising Frogs For $$$

Le narratif

Les livres photo narratifs font fi des restrictions présentes dans les livres du groupe lyrique. Souvent, le texte est une part intégrale de la narration de l’histoire, comme dans le cas des livres journalistiques. D’une certaine façon, les livres photos journalistiques et narratifs sont assez proches, comme la non-fiction et la fiction : l’un est concerné par la réalité (du moins comme elle est perçue) et l’autre par une réalité créée sans lien nécessaire avec le monde. L’usage du texte dans ce type de livres ne repose sur aucune convention, encore moins que celle des livres journalistiques. En même temps, à la différence des livres lyriques où le texte (s’il est présent), fonctionne comme les photographies, ici il complète plus les images. Texte et image ne sont pas traités comme des entités distinctes (un groupe d’inconnus assis dans un train) mais comme un groupe d’éléments agissants ensemble (une famille autour d’un repas).

Le narratif-roman photo

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Ed van der Elsken – Love on the Left Bank

Le roman photo est une façon très simple, et un peu désuète, de raconter une histoire avec des images. Il est lié à l’essai photo-journalistique, à cette exception près qu’il tend vers la fiction. Il y a souvent des personnages et lieux récurrents, et le texte joue souvent un rôle dans la narration de l’histoire (ou y contribue).

Exemple : Ed van der Elsken – Love on the Left Bank

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Ed van der Elsken – Love on the Left Bank

Le narratif-linéaire

Le livre photo narratif linéaire est lié à son homologue lyrique. Il a un focus mis sur la narration, des séquences prévues pour raconter des histoires, même s’il n’est pas basé sur des événements réels. Le livre photo lyrique ne contient pas de photographies liées à des événements précis enchaînés pour raconter une histoire, ici c’est plutôt l’inverse. Très souvent la séquence de photographies suit une série d’événements dans le temps ou l’espace, cela ne veut pas dire qu’elle ne peut pas être interrompue, mais l’idée est la même que pour les flash-backs d’un film : la logique générale de la séquence des événements reste en place (à la différences des livres lyriques où une telle structure est absente).

Exemples : Joshua Lutz – Hesitating Beauty; Sophie Calle – Suite Vénitienne

Le narratif-elliptique

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Sanne de Wilde – The Island of the Colorblind

Le livre photo narratif elliptique est aussi proche de son équivalent lyrique. Mais dans le cas du livre narratif linéaire, le focus est mis sur la narration d’une histoire spécifique, qui n’est pas forcément liée à un événement précis. En utilisant une approche elliptique, une partie de l’histoire n’est pas racontée, et les vides sont censées être remplis par le lecteur, comme pour les autres types d’ouvrages à la narration elliptique.

Exemple : Sanne de Wilde – The Island of the Colorblind

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Sanne de Wilde – The Island of the Colorblind

Le narratif-documentaire subjectif

Le livre photo narratif documentaire subjectif est une variante du livre journalistique documentaire qui n’adhère pas du tout aux conventions du journalisme, sans pour autant les mettre à la poubelle. Dans les livres photos journalistiques, la vérité générale est ce qui importe le plus, on se fiche de l’avis de l’auteur. Dans le cas présent, l’auteur a son mot à dire, et les considérations plus générales toujours présentes. Le texte a une importance capitale dans la narration.

Exemples : Christian van der Kooy – Anastasiia (She folds her memories like a parachute); Nicholas Muellner – In Most Tides An Island

Le narratif à la première personne

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Michael Schmelling – My Blank Pages

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Michael Schmelling – My Blank Pages

Le livre narratif à la première personne est une variante de la taxonomie précédente (le livre photo subjectif documentaire), ici les considérations générales sur la vérité sont enlevées, seul compte la voix de l’auteur, portée par le texte (qui joue un rôle majeur) et les images.

Exemples : Michael Schmelling – My Blank Pages; Thomas Krempke – Das Flüstern der Dinge

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Michael Schmelling – My Blank Pages

Petit topo sur le monde de l’édition

Ma pile de lectures en cours

Eh oui, impossible de parler des bouquins photo, sans aborder l’univers qui les produit. Que vous soyez comme moi et rêviez d’en produire un (Coucou Gerhard Steidl !), comprendre les rouages de ce monde (que je présenterai rapidement, ce n’est pas ce que je maîtrise le mieux sur terre), est une connaissance assez utile. Démarrons.

Le risque de l’auto-édition

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Vue du bouquin Intercité que j’avais auto-produit, un bon exercice de style

C’est une petite révolution par rapport à ce que les photographes pouvaient faire il y a 10 ou 20 ans : n’importe qui peut produire un livre photo en ouvrant un ordinateur et en passant commande d’une impression en ligne. Ce n’est pas un mal, je reste persuadé que c’est un très bon exercice, et  que c’est formateur de tenter de faire. Mais il faut être conscient de plusieurs points :

  • On ne s’improvise pas éditeur, c’est un métier. C’est une évidence, la construction d’un livre, son agencement, le choix des images, du papier, du format, etc., c’est un métier complet. Encore une fois, c’est une bonne chose que l’on puisse s’y essayer, c’est comme pour la musique, l’informatique permet d’être plus autonome et d’acquérir plus vite des savoir-faire qui nécessitait une personne avant (je pense à l’enregistrement pour la musique, qui nécessitait un technicien du son par exemple). Mais quoiqu’il en soit, on ne peut jamais complètement se passer de l’expertise de quelqu’un dont c’est le métier. Ainsi, dites-vous que faire votre livre photo tout seul, c’est vraiment un bon exercice, mais vous ne le mènerez jamais à terme seul.
  • Vous êtes votre pire ennemi. J’ai beau le dire, le savoir, le répéter, prendre des précautions (comme le sas dont je parlais ici), seul, on finit toujours par se planter. Alors certes, l’auto-édition ça fait rêver pour plein de choses, la liberté totale sur la forme, la sélection, etc., mais on est jamais objectif sur son propre travail. Malgré tous les efforts du monde, on reste lié émotionnellement à nos images (de moins en moins avec le temps et l’habitude, mais quand même). Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, c’est de l’art, c’est normal que l’on reste attaché à notre production. Mais quand il s’agit d’éditer un travail, de trancher dans le lard pour ne garder que le meilleur, c’est indéniablement un frein, qu’un éditeur n’aura pas.

Donc retenez que l’autoédition c’est une très bonne chose, exercez-vous à la pratiquer, vous apprendrez énormément sur votre travail et ce que vous souhaitez vraiment en faire. Mais n’oubliez jamais, que vous vous aurez besoin d’une aide/expertise extérieure pour faire les derniers kilomètres vers la perfection.

Les éditeurs

On n’a jamais produit autant de livres photo que maintenant… et ils ne se sont jamais aussi mal vendus ! Editer un livre photo, c’est forcément un risque pour un éditeur, et ce milieu devient peu à peu une jungle dans laquelle il devient difficile de se retrouver. On assiste aussi à l’émergence de pratiques douteuses, comme le « payer pour imprimer » : si vous venez avec une certaine somme d’argent toquer à la porte d’un éditeur, il sera beaucoup plus enclin à produire votre livre, même s’il est moins bon que celui d’un photographe sans le sou. C’est la loi de l’économie et de la gestion du risque financier, cela n’est pas forcément négatif (Cape Light a été produit comme ça) mais c’est un élément à connaître pour comprendre comment fonctionne ce milieu. Bref, tout ça pour dire que c’est un peu le bazar, et que pour s’y retrouver on va employer une métaphore que tout le monde connaît : celle des 3  ligues de football. Oui, oui.

Juré, c’est pas du Ramelli

Pour expliquer la situation de l’édition en matière de livre photo, j’aime bien employer la métaphore des ligues de football, selon laquelle les éditeurs sont les équipes et les managers, et les joueurs sont les photographes. Alors notez bien qu’il n’y a pas de critique de la qualité de la production (entre la première ligue et les deux suivantes), il s’agit simplement d’expliquer comment fonctionne le « jeu » de la photographie, en prenant en compte l’état financier des équipes impliquées.

La première ligue comprend les grandes maisons d’édition établies qui recherchent de grandes ventes, des profils célèbres et reconnus et / ou un apport financier du photographe pour équilibrer le niveau de risque (comme j’en parlais à l’instant). Dans cette ligue, les ventes sont essentielles, c’est le sujet principal. Ainsi, parmi  les différents départements de l’entreprise, une place toute particulière est accordée au marketing qui s’implique dans le nom, la couverture, et parfois le contenu du livre. Cependant, et en toute logique, plus la somme avec laquelle vous arrivez est importante (une bourse, un crowdfunding, que sais-je !), plus votre voix aura de l’importance à mesure que le risque pour l’éditeur diminue. Cette première ligue regroupe les éditeurs qui sont établis, mais qui ne vendent pas d’ouvrages dans d’autres catégories que la leur pour soutenir leurs finances. Un exemple tout bête : la parution d’un livre photo est beaucoup moins risqué pour Flammarion (qui a publié Tout sur la photo) que pour Xavier Barral par exemple (qui a publié Auto Photo et So Long China). Ainsi, ces éditeurs ont un pouvoir de diffusion relativement limité en dehors de leur communauté photographique, mais ont un certain prestige basé sur des éditions précédentes, prestige pouvant aussi servir de tremplin pour les photographes. Ces éditeurs sont sérieux quant à la qualité de ce qu’ils produisent et au travail du photographe, mais sont souvent limités par leur manque de distribution et de puissance de vente. Rentrent dans cette ligue des éditeurs comme Aperture, Thames & Hudson, Xavier Barral, Taschen (qui ne fait certes pas que de la photo, mais aussi du livre d’art), Phaidon (idem), Steidl, Robert Delpire, etc.

La deuxième ligue est composée de nombreux éditeurs, principalement américains, universitaires et muséaux qui créent des livres liés aux archives, aux expositions, aux universités et à la recherche, et dont ils sont souvent gestionnaire ou auteurs. Ils existent dans leur propre monde, sont indépendants financièrement (souvent grâce à des crédits publics) et ne sont pas tenus d’enregistrer des ventes substantielles en dehors de leur sphère d’influence immédiate. Ils n’ont pas besoin de revues, de ventes ou de faire du bénéfice, simplement d’éviter la banqueroute. Rentrent dans cette catégorie tous les grands producteurs d’expositions, comme le MoMA, la Maison Européenne de la photographie, le centre Georges Pompidou, le Jeu de Paume, etc.

La troisième ligue est celle que l’on pourrait appeler de « l’auto-édition intelligente », par opposition à « l’auto-édition de vanité » qui consiste simplement à employer les moyens financiers et techniques à notre disposition pour satisfaire de l’ego en masse. C’est un processus de création d’ouvrages photo qui existe déjà depuis un petit moment (Ralph Gibson a produit sa fameuse Black Trilogy, comme ça, en fondant Lustrum Press – voir cet article à ce sujet), mais qui s’est accentué ces dernières années. Il n’a jamais été moins cher ou plus facile de créer et d’imprimer un album photo. Il n’a jamais été aussi facile de se constituer en maison d’édition. Il suffit de choisir un nom pour votre maison d’édition, de créer un blog, d’acheter des numéros ISBN et ouvrir des comptes avec Instagram, Twitter et Facebook pour créer une communauté en ligne, et lentement mais sûrement avec persévérance et travail acharné vous pourrez créer votre petite maison d’édition 2.0. Je parle de créer une société d’édition ici, pas simplement de publier soi-même son propre travail, il peut y être publié certes, mais dans cette façon de procéder une très grande place est laissée au travail des autres. En effet, et encore une fois, j’enfonce des portes ouvertes, une maison d’édition est jugée en fonction des titres qu’elle publie et des personnes qu’elle publie. Les photographes procédant ainsi mettent en avant leur travail dans l’entreprise qu’ils créent tout en mettant en valeur le travail de photographes qu’ils respectent et admirent. C’est le cas par exemple de Craig Aitkinson, au Royaume-Uni, qui a fondé www.caferoyalbooks.com, ou encore de Iain Sarjeant, le fondateur de anotherplacepress.bigcartel.com. Leurs livres sont publiés en petits tirages, bien conçus et imprimés et positionnés à des prix bas et abordables. Ils sont autofinancés, mais leurs titres se vendent grâce à un marketing en ligne intelligent et à une communauté engagée qui partage les goûts des éditeurs en matière de photographie. Ainsi, ils prennent le contrôle de la publication de leur propre travail en l’intégrant aux côtés d’autres photographes avec lesquels ils ont choisi de collaborer et qui ont choisi de collaborer avec eux. Dans le cas de Craig, cela a inclus des collaborations avec les photographes de Magnum Martin Parr, George Rodger et David Hurn, aussi bien que Homer Sykes, John Bulmer, Arthur Tress et Simon Roberts, parmi beaucoup d’autres. Tandis qu’Iain collabore avec ceux qui explorent la photographie de paysage tels que Dan Wood, Cody Cobb, Al Brydon, Lark Foord et Nicky Hirst.

Quelques exemples

Bon, l’idée de ce billet était plus de vous filer les clés pour comprendre le monde de l’édition d’ouvrages photo et vous permettre de faire vos achats en toute conscience que de vous donner une liste de livres et dire « regardez ça c’est bien !« . Vous savez ce qu’on dit « Donne du poisson à un homme un jour, il aura mauvaise haleine un jour, apprends-lui à pêcher, il sentira le poisson jusqu’à la fin de sa vie » (à peu près). Cependant, je commence assez bien à connaître la team qui lit mes billets, et je sais que je ferais quelques déçus si je ne laissais pas quelques titres avec le billet.

Avant de commencer, voici quelques endroits où trouver des idées de livres sur le Blog :

Quant aux ouvrages que je vais vous conseiller, on va en prendre 1 par ligue, histoire d’illustrer cette petite métaphore d’exemple concrets et palpables. Nous avons donc :

Solitude of Ravens – Masahisa Fukase

Cet exemple correspondrait à la première ligue ; édité par Mack, il s’agit d’une une édition en fac-similé du célèbre ouvrage de Masahisa Fukase « Ravens ». Réalisée entre 1976 et 1982 à la suite du divorce entre l’artiste et sa femme Yoko Wanibe, cette série tourne autour de la forme anthropomorphique du corbeau. Morts et vivants, les oiseaux rythment la série ; oiseaux isolés réduits à un théâtre d’ombres sur la neige ou troupes éparses qui imitent le grain des images elles-mêmes. Bien que d’autres sujets interviennent, comme des rues hachées par l’orage ou la forme charnue d’une masseuse nue, c’est la présence récurrente des corbeaux qui prête à la série son ton menaçant et filmique. Après c’est très personnel, mais les oiseaux c’est un sujet qui me fascine, j’avais adoré le travail de Graciella Iturbide aussi. Bref, je laisse l’élégant Laurent Breillat en parler, histoire d’enfoncer le clou comme Ponce Pilate :

Ps : je précise que je ne possède pas l'ouvrage de Fukase, je l'ai déjà feuilleté, le contenu est de grande qualité et il est sur ma liste d'achat. Comme la règle d'or est de ne conseiller que ce que j'ai lu et possède, et que je l'enfreins un peu ici, je préfère préciser par souci de transparence.

Pour l’exemple de la 2e ligue, rien de mieux qu’On being an Angel de Francesca Woodman.

On Being an Angel – F. Woodman

La photographe américaine Francesca Woodman a laissé une empreinte fulgurante, celle d’une comète, dans le paysage de la photographie. Elle s’est suicidée le 19 janvier 1981 à l’âge de 22 ans, quelques jours seulement après la sortie de son premier livre d’artiste, Some Disordered Interior Geometries… Son travail est une réflexion sur le corps féminin et l’expérimentation photographique. Il a fait l’objet d’une exposition itinérante ainsi que de l’édition d’un livre issu de celle-ci dans les pays où est passée l’expo. En France c’est à travers la centaine de tirages, vidéos et documents qui ont été montrés à la Fondation Henri Cartier-Bresson (en 2016), qu’on la découvre utilisant sa propre image pour de troublantes expériences fantomatiques, dans des lieux abîmés. Je l’ai lu, relu, je crois que je ne m’en remettrai jamais vraiment tellement le contenu me fascine. Donc pour la partie « la réflexion se poursuit après la lecture » c’est plus que réussi.

Dernier ouvrage de cette sélection, le livre de Pierrot Men est issu d’une toute petites maisons d’édition, Vents d’ailleurs. Bon, cela ne correspond pas vraiment à la 3e ligue (Petites maison d’auto-édition, éditant d’autres travaux d’artistes appréciés), tout simplement parce que je n’ai pas trouvé d’exemples probants et dont j’étais certain de la qualité. Cet ouvrage est un recueil de témoignages photographiques et textuels poignants sur l’insurrection malgache de 1947. La colonisation a irrémédiablement changé l’histoire dans son entreprise de saccage de la culture et des traditions, cette insurrection a abouti à plus de   89 000 morts (chiffres de l’état-major de l’armée française en 1949,  qui sont sujet à débats, beaucoup de personnes étant décédées de maladie dans la forêt, l’Etat colonial le ramènera à 11 000 un an plus tard). C’est un ouvrage qui donne la parole, là où il y avait eu le silence de part et d’autre. Silence de la France trahissant ses idéaux, trahissant la Résistance, trahissant l’humanité. Silence de l’île n’ayant pu enterrer ses morts, touchée dans ce qu’elle a de plus intime, le rapport à la mort, le rapport à la terre/chair, le rapport au monde…

Conclusion

J’insiste souvent sur l’intérêt de l’édition et de la narration en photographie, et aujourd’hui le livre est le véhicule le plus évident pour cette compréhension du récit à mettre en valeur. Pour que l’histoire soit racontée et que la construction de cette histoire se développe à travers des images, l’auteur a besoin d’un sens narratif. Et pourtant, cette responsabilité de communiquer est trop souvent ignorée, ce qui entraîne des livres photo confus non communicatifs, hors du cadre présenté ici.

Comme vous venez de le voir, il n’y a pas de grand secret pour créer un livre photo réussi, tout comme il n’y a pas de grand mystère à publier, tout n’est quasiment affaire que de travail et de bon sens. Le succès dépend du niveau de travail accompli pour créer un récit visuel engageant, et du processus de présentation de ce récit à un public potentiel. L’environnement numérique a peut-être introduit un certain nombre de raccourcis et rendu l’impossible réalisable, mais les ingrédients d’un livre photo réussi restent les mêmes aujourd’hui qu’ils l’ont toujours été : une bonne histoire, des images fortes et une route vers le marché.

Quoiqu’il en soit, j’espère que ce billet vous aura aidé à comprendre comment marche les livres photo, et peut-être à vous donner envie d’en acquérir / lire / produire, ce qui avouons-le, n’est pas une petite victoire.

Lisez des livres, prenez soin de vous, à plus dans l’bus.


J’ai écrit cet article en écoutant cette playlist. Que l’on aime ou pas, une icône de la culture populaire s’en est allée, qu’aurais-je pu mettre d’autre à la fin de ce billet ?

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31 Comments

  1. Jean-Pierre

    Bonjour Thomas, comme tu le dis si bien « imaginons que nous sommes une petite chenille sur un arbre, … mais que nous devons monter notre projet personnel et partir également du tronc, comme l´auteur de ces excellents livres ».

    Félicitations pour ton formidable et excellent travail destiné à y voir plus clair dans ce domaine de la création photographique.

    Mes salutations du Brésil.
    Admirateur de Sebastião Salgado.

  2. Sébastien Ouvry

    Encore un bon billet, complémentaire de nos échanges.
    Il tombe à point nommé. Merci Thomas

  3. pour la copie avec le compte Insta
    je dirais Mr Saul L …
    )

  4. Bonjour Thomas
    L’article est intéressant comme d’hab, la comparaison avec le foot osée mais pourquoi pas. Après tout, on raisonne souvent plus facilement en s’appuyant sur des analogies. Une remarque concernant la définition de monographie. Je vais faire mon chieur mais non, désolé, une monographie n’est pas un ouvrage écrit à une main mais un ouvrage qui porte sur un sujet unique. Et Harry Potter n’est pas une monographie sinon tout roman en serait une ! En revanche un ouvrage, même écrit à plusieurs mains, dont l’objet d’étude est un photographe est une monographie.

    • Hello !
      Oui, j’aime beaucoup les analogies, c’est une méthode pédagogique / explicative que j’utilise souvent.
      Tu as raison pour les monographies, merci de le signaler, j’accorde un grande importance à l’exactitude du contenu du Blog 🙂 C’est marrant, je n’avais jamais été voir la définition, je me suis toujours basé sur l’étymologie (« mono » une seule et « graphie » écriture).
      Je corrige le billet !

  5. Jean-pierre

    Bonsoir,
    Comme l’excellent travail réalisé par Thomas s’adresse à tous mais plus particulièrement à des gens qui cherche à apprendre ou s’améliorer, à se perfectionner, à être plus créatif (en photographie dois-je le rappellé ! ), le terme monographie dans ce contexte est correct et il aurai pu écrire une étude, un essai, un exposé ….etc. Bref Rien n’anormal, se sont des sinonymes et qui traite d’un sujet précis.
    Cool, cool.

  6. Encore un bon papier qu’il est utile de relire et de suivre les liens… En fait, à la lecture de tes articles, papiers, billets, au choix, je me dis souvent, mais, bon sang, il a raison… Ils permettent de mettre au clair ce que l’on peut avoir dans la tête et d’y ajouter de nouveaux motifs de réflexion… 

  7. C’est encore un super billet.
    Te sachant amoureux du papier, il prend encore plus de volume.

    Merci également d’avoir parlé des éditeurs pour ceux qui souhaiterai éditeur un volume.

    Ma seul expérience dans l’édition dans livre c’est « Mon album photo » un exemplaire unique 🙂

  8. Bonjour Thomas,
    Je découvre votre site et c’est bien la première fois que je laisse un commentaire sur un blog. Félicitations et merci de partager ces informations !
    Bravo aussi pour le choix des ouvrages en guise d’exemples. Mention particulière pour le livre de Pierrot Men, qui est d’une force exceptionnelle et traduit bien la sensibilité hors norme de ce photographe.

  9. Excellent article, comme d’habitude.

    Un petit clin d’oeil à « la bibliothèque de tes rêves ».
    Un jour ma petite fille a classer tous mes CD par couleurs des tranches : super beau le résultat, comme ta bibliothèque, mais … impossible de retrouver quoique ce soit !

    En effet, très cool la newsletter et bravo pour la playlist
    Salut
    Bernard

  10. Lionel Picard

    Saul leiter !!

  11. Salut,

    je viens de découvrir ton blog, je le trouve bien et agréable à lire .

    Par contre je comprends pas le reproche de « plagiat » que tu fais à Josh K. Jack.

    je connaissais pas ces photos et effectivement cela ressemble à du Leiter, mais je trouve un peu fort ta phrase :
    « Sauf si vous êtes Josh K. Jack et que vous vous contentez juste de plagier quelqu’un »

    Il a cette influence et intègre ça dans son travail, je ne vois pas de mal.

    Il serait intéressant de voir à l’inverse, quel photographe ne s’inspire pas d’un autre ?

    • Hello!
      Merci pour ton message et bienvenu 🙂

      Il y a s’inspirer et copier. Le livre de Béchet, Influences un jeu photographique, est un bon bouquin pour comprendre ça.

      Là Jack reprend juste les gimmicks de la photographie de Leiter (rue, couleurs, buée / photos à travers les vitres, etc.) s’en est presque ridicule.

      Et il y a des tonnes de photographes, novateurs, qui font leurs trucs à leur sauce. Mon exemple préféré étant Eggleston, il adorait le travail de Cartier-Bresson, mais c’est invisible dans son œuvre.

  12. Georges Mélon

    Un article très intéressant comme à l’habitude. La métaphore de l’arbre m’a fait penser à une vidéo de la master class d’Annie Leibovitz où elle insiste sur l’importance de se poser, de revenir sur son travail et de porter un nouveau regard sur ses propres photos. Elle y parle aussi de l’importance du travail « d’editing » et de sélection. Elle illustre cela, et c’est la partie la plus intéressante de la vidéo, par une séance de travail en vue de préparer une exposition pour la fondation LUMA à Arles. Il est impressionnant de la voir au milieu d’un grand studio, les murs et les tables couverts de photos qu’elle regarde, accroche au mur, déplace, agrandit, le tout manifestement devant aboutir à la scénographie de l’exposition.

    • Oui elle a raison, c’est super important comme étape. Il y a un billet sur ça dans un coin : de l’art de l’édition.
      Par contre la sélection a Arles, pour son exposition, c’était une blague. Y’avait presque 5 000 images. C’est beaucoup, beaucoup trop.

  13. Connais-tu Dayanita Singh ? Je n’ai pas encore eu l’occasion de tenir en main ses livres, mais sa démarche me semble assez unique et m’intéresse.

    http://dayanitasingh.net/about-2/
    https://steidl.de/Books/Museum-Bhavan-1423374648.html

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