Soldats et civils fêtent la Libération sur les Champs-Élysées

Robert Capa : le photographe qui a fabriqué sa légende pour mieux courir vers l’Histoire

Robert Capa photographié à Paris en 1951
Robert Capa photographié par Ruth Orkin. Paris, 1951. Photographie : Ruth Orkin.

« Je n’ai pas réfléchi, je n’ai rien décidé. Je me suis levé et j’ai couru vers le bateau. »

Robert Capa, Juste un peu flou, Delpire, 2003, p. 171

Introduction

Un homme est couché sur une bande de sable normand. Autour de lui, l’eau monte, les balles frappent la mer, des corps roulent avec les vagues. Il tient deux appareils photo. Ses mains sont trempées, son film refuse d’entrer, puis quelque chose lâche. Il se relève, court vers une embarcation et comprend, au milieu de l’eau, qu’il est en train de fuir. Du moins, c’est ainsi que Capa racontera la scène dans Juste un peu flou. Elle donnera une poignée d’images, un livre, une controverse longue de plusieurs décennies et une bonne partie de la légende du photographe de guerre moderne.

On parle là de Robert Capa. Enfin, « Robert Capa » est déjà une réponse un peu trop simple. L’homme qui débarque à Omaha Beach le 6 juin 1944 est né Endre Ernő Friedmann à Budapest. Il a changé de pays, de langue, de nationalité, de nom et souvent de version. Avec Gerda Taro, il a inventé un photographe américain fictif pour vendre plus cher les images d’un réfugié juif hongrois. Puis le personnage a mangé son créateur. Avant d’être une signature au dos des tirages, Capa est une fiction commerciale devenue une manière de vivre.

C’est pour ça que son histoire résiste si mal aux résumés pieux. On peut l’embaumer en trois icônes, Mort d’un milicien, Omaha et le soldat tué dans un appartement de Leipzig, puis réciter la formule sur les photos « pas assez près » (celle que vous avez déjà lue quinze fois cette année, souvent sous un coucher de soleil). Ça tient sur une affiche de festival et ça évite les questions pénibles. Qui a réellement photographié quoi dans le travail signé Capa au milieu des années 1930 ? Le milicien tombe-t-il sous une balle ou joue-t-il une manœuvre ? Combien d’images ont été prises en Normandie ? Que montre Capa en Israël, et qu’est-ce que son cadre laisse dehors ? Bref, tout ce qui rend l’œuvre intéressante commence là où le monument se fissure.

PS : Sauf mention contraire, toutes les photographies de cet article sont de Robert Capa. Je ne vais pas coller son copyright sous cinquante images, on a tous une vie.

Budapest et Berlin : le réfugié avant le héros (1913-1933)

Endre Friedmann naît le 22 octobre 1913 dans une famille juive de la petite bourgeoisie de Budapest. Sa mère, Júlia, dirige un salon de mode ; son père, Dezső, y travaille comme tailleur. Le garçon grandit dans une Hongrie mutilée par la Première Guerre mondiale (le traité de Trianon lui a retiré les deux tiers de son territoire), puis gouvernée par le régime autoritaire et antisémite de Miklós Horthy. Il se rapproche des milieux progressistes, notamment du cercle de l’écrivain et artiste Lajos Kassák. Sur les détails, les récits divergent : ses biographes racontent une arrestation et une libération obtenue grâce à une relation familiale ; le centre Robert Capa de Budapest retient plus sobrement qu’il doit quitter le pays après sa participation à une manifestation de gauche. Le point solide, c’est le départ : à dix-sept ans, Friedmann comprend qu’un nom, un passeport et une frontière peuvent décider de la valeur d’une vie.

Il arrive à Berlin en 1931, étudie le journalisme et les sciences politiques à la Deutsche Hochschule für Politik, puis entre chez Dephot comme garçon de laboratoire (le poste le plus bas de l’agence, et celui d’où l’on voit tout passer). L’agence de Simon Guttmann travaille avec les petits formats qui bouleversent alors la presse illustrée. Le Leica et le Contax permettent de bouger, de cadrer vite, d’opérer dans une lumière médiocre sans transporter une armoire normande sur trépied. Friedmann apprend au laboratoire ce que beaucoup de photographes pressés découvrent trop tard : une image n’existe pas seulement au déclenchement. Elle continue dans le choix du négatif, le recadrage, la légende, l’ordre des pages et la décision d’un rédacteur en chef.

Le 27 novembre 1932, Dephot l’envoie à Copenhague photographier Léon Trotski. Les photographes sont indésirables dans la salle. Friedmann entre avec un petit appareil et travaille à quelques mètres de l’orateur. Ses vues granuleuses ne sont pas des bijoux de précision (aucun forum matériel ne les validerait aujourd’hui), mais elles saisissent le corps de Trotski : le poing, les épaules, l’épuisement après le discours. Der Welt Spiegel leur accorde une pleine page. Le futur Capa découvre une règle qu’il appliquera jusqu’à la mine de Thái Bình : la distance physique est une décision narrative. Une vue éloignée informe ; une vue proche implique. Ça ne rend pas automatiquement la photographie plus vraie, mais ça rend le spectateur beaucoup moins confortable.

Léon Trotski prononce une conférence à Copenhague
Léon Trotski pendant sa conférence. Copenhague, 27 novembre 1932.

Quand Hitler devient chancelier en janvier 1933, Friedmann est juif, étranger et marqué à gauche. Trois excellentes raisons de ne pas attendre la suite. Il quitte l’Allemagne, repasse par Vienne et Budapest, puis gagne Paris. À ce stade, sa trajectoire n’a rien d’un roman d’aventures écrit au champagne. C’est celle d’un jeune homme sans statut stable, sans argent et sans langue dans laquelle il puisse négocier à armes égales. Son œuvre future gardera ce pli. Capa photographiera les armées, oui, mais ses images les plus tenaces regardent souvent ceux que les armées déplacent : les enfants, les blessés, les réfugiés, les femmes qui attendent et les civils auxquels l’Histoire vient de casser la porte.

Robert Capa : inventer un Américain à Paris (1933-1936)

Paris n’accueille pas Friedmann avec un violon de Stéphane Grappelli et une clé de studio. Il vivote, emprunte, développe les films des autres (dormir chez les uns et les autres passait encore, à Montparnasse, pour un plan de carrière) et fréquente les cafés de Montparnasse où se croisent les exilés. Il rencontre Dawid Szymin, bientôt David « Chim » Seymour, puis Henri Cartier-Bresson. Surtout, il rencontre Gerta Pohorylle, réfugiée juive allemande, militante antifasciste, vive, organisée et nettement meilleure que lui pour comprendre les rapports de force. Il lui apprend la photographie. Elle lui apprend à devenir vendable.

Leur invention tient en trois personnages. Il y aurait un riche photographe américain nommé Robert Capa, trop occupé pour fréquenter les rédactions ; sa représentante, Gerda ; et un laborantin nommé André Friedmann. En pratique, Friedmann prend les images, Pohorylle les vend, et la signature américaine justifie un tarif supérieur. John Hersey racontera que les tirages partaient jusqu’à trois fois le prix courant. Capa, dans un entretien radiophonique de 1947, donnera une version plus modeste : son vrai nom n’était « pas très bon », Robert sonnait américain, Capa était facile à prononcer, et les photographies se vendaient le double. La mécanique reste la même. Ils ne trafiquent pas les images ; ils trafiquent le prestige que le marché attache au nom de leur auteur.

« Il me fallait absolument un nouveau nom. […] Robert sonnait très américain. Capa sonnait américain et c’était facile à prononcer. »

Robert Capa, entretien radiophonique WNBC, 20 octobre 1947 (retraduit de l’anglais)

On raconte souvent que le nom aurait été choisi pour évoquer le réalisateur Frank Capra. C’est séduisant, donc c’est répété partout. C’est aussi moins sûr qu’on le raconte. Richard Whelan écrit que Capa lui-même a nié ce lien ; Alex Kershaw parle d’une hypothèse et rappelle que le passage de « Bandi », son surnom hongrois, à « Bob », puis Robert, fournit une autre piste. Et tant qu’on y est : en hongrois, cápa veut dire requin, et c’était déjà le surnom qu’on lui donnait à Budapest (celui de son frère Cornell étant crocodile). On gardera donc la jolie histoire à sa place : dans la vitrine des possibilités, pas dans le tiroir des faits. Le bon journalisme, ça consiste aussi à résister aux anecdotes qui tombent trop bien.

Gerta Pohorylle devient Gerda Taro et commence à signer ses propres images. Cette séparation des signatures compte. Pendant un temps, « Capa » désigne un stock produit par deux personnes ; certaines photographies espagnoles resteront difficiles à attribuer. La redécouverte des négatifs de la « Valise mexicaine » permettra d’en corriger plusieurs, mais pas de fabriquer une frontière nette là où les deux artistes travaillaient côte à côte, échangeaient leurs appareils et soumettaient leurs films au même système éditorial. Robert Capa naît à deux, puis l’histoire de la photographie le raconte longtemps au singulier. Rien que ça méritait qu’on ralentisse.

Mort d’un milicien : l’image mise en procès (1936)

Le 5 septembre 1936, Capa et Taro travaillent en Andalousie, dans les premières semaines de la guerre d’Espagne. Une photographie montre un milicien en chemise claire basculant en arrière, le fusil glissant de sa main. Vu la publie le 23 septembre sous une double page intitulée « Comment ils sont tombés ». Life la reprend l’année suivante avec une légende qui affirme qu’une balle vient de traverser la tête du soldat (la légende, elle, ne s’embarrasse pas de conditionnel). L’image devient un emblème avant que l’enquête historique ait seulement commencé. C’est le fonctionnement normal d’une icône : elle reçoit très vite un sens stable, puis passe le reste de sa vie à se défendre contre les questions.

Un milicien républicain tombe sur le front de Cordoue
Photographie connue sous le titre Mort d’un milicien. Front de Cordoue, septembre 1936. Les circonstances de la chute demeurent disputées.

Lire une image : un homme tombe, le récit se lève

Décrivons d’abord ce qu’on voit, sans ajouter une balle invisible. Un homme occupe presque toute la hauteur du cadre. Son corps part vers l’arrière, son genou plie, son bras droit s’ouvre. Le fusil prolonge la diagonale du mouvement. Derrière lui, une pente claire et vide. Aucun ennemi, aucun camarade, aucun impact lisible. La photographie est légèrement floue, assez pour transmettre la vitesse, pas assez pour dissoudre la silhouette. Tout pousse le regard vers cette fraction de seconde où un corps cesse de se gouverner. L’image prouve une chute. La légende, elle, raconte une mort. Entre les deux se logent le magazine, la mémoire de la guerre et notre besoin d’un instant définitif.

Les débats portent sur l’identité du milicien, le lieu et les circonstances. Richard Whelan a défendu l’identification de Federico Borrell García et le secteur de Cerro Muriano. Des recherches topographiques ultérieures ont situé la pente près d’Espejo, à plusieurs dizaines de kilomètres, et renforcé l’hypothèse d’un exercice mis en scène. Pourtant, aucune pièce ne permet de clore honnêtement le dossier. La seconde photographie publiée par Vu montre un autre homme tombant sur le même terrain. Cela peut suggérer une série jouée ; cela peut aussi correspondre à des hommes frappés successivement. La disparition du négatif original nous prive de l’outil le plus simple (la Valise mexicaine, qui a rendu tant de séquences, n’a pas rendu celle-là).

Capa lui-même a donné des récits incompatibles. En 1937, des témoignages rapportent une attaque suivie à côté des miliciens. À la radio en 1947, il raconte avoir tenu l’appareil au-dessus de sa tête sans regarder, après plusieurs sorties meurtrières depuis une tranchée. Dans ce même entretien, il formule la seule phrase qui me semble vraiment utile : « L’image primée naît dans l’imagination des rédacteurs et du public qui la regarde. » Elle ne blanchit rien. Elle déplace le problème. Une photographie de presse ne devient pas historique seule : elle le devient parce qu’un éditeur la choisit, qu’une légende la verrouille et que des millions de lecteurs acceptent l’histoire proposée.

Couverture du livre La mort en marche de Robert Capa, Gerda Taro et Chim
Robert Capa, Gerda Taro et Chim, La mort en marche, Delpire, 2020.

Mon avis ? Présenter aujourd’hui Mort d’un milicien comme la capture certaine d’une mort est trop affirmatif. La présenter comme une fraude démontrée l’est aussi. Il faut garder les deux couches visibles : une image dont la puissance formelle ne fait aucun doute, et un document dont le contexte reste disputé. Ça paraît moins spectaculaire qu’un verdict. Tant mieux. Le doute bien documenté vaut mieux qu’une certitude montée en kit. Et il ne diminue pas la photographie : il nous oblige simplement à regarder aussi le système qui lui a donné sa voix.

Gerda Taro : l’autrice effacée, la perte irréparable (1936-1937)

Réduire Taro à « la compagne de Capa » serait reproduire exactement le problème que son histoire permet de voir. Elle photographie, publie, négocie ses commandes et construit une position d’autrice. Son format carré et son travail au Rolleiflex offrent souvent des indices (elle passe au Leica au début de 1937, ce qui complique justement la suite), sans suffire à résoudre toutes les attributions. En Espagne, elle s’approche du front avec la même énergie que Capa, mais son engagement politique devient plus frontal. Elle ne se pense pas comme une observatrice neutre du combat antifasciste (personne ne l’est vraiment en 1936 ; elle, elle le dit). Elle choisit un camp, et ce choix façonne ses images autant que ses risques.

Gerda Taro photographie sur le front de Guadalajara en juillet 1937
Gerda Taro au front de Guadalajara, juillet 1937. Photographe non identifié.
Gerda Taro photographiée à Paris en 1935
Gerda Taro à Paris, 1935. Photographie : Robert Capa.

Le 25 juillet 1937, près de Brunete, elle quitte le front avec le journaliste Ted Allan. Dans la confusion d’un repli et sous les attaques aériennes, elle se hisse sur le marchepied d’une voiture réquisitionnée pour transporter des blessés ; un char républicain échappe à son conducteur et la heurte de plein flanc. Elle est transportée à l’hôpital de l’Escurial, opérée, puis meurt le 26 juillet au matin. La séquence est plus précise que la formule souvent reprise d’une mort « sous les chenilles » : l’accident le 25, les blessures abdominales, l’hôpital, puis la mort quelques heures plus tard. Son enterrement au Père-Lachaise, le jour où elle aurait eu vingt-sept ans, devient une immense cérémonie antifasciste (sa tombe sera sculptée par Alberto Giacometti, aux frais de Ce Soir).

Capa apprend la nouvelle à Paris. Il continuera à travailler, aimer, jouer, boire et plaisanter, mais ses proches décrivent un avant et un après. Il monte le livre Death in the Making, publié en 1938 et dédié à Taro : cent quarante-neuf photographies, direction artistique d’André Kertész, préface du journaliste Jay Allen. L’édition française récente, La mort en marche, rend visible ce que la première historiographie avait brouillé : le livre mêle des photographies de Capa, Taro et Chim. Le deuil personnel rejoint ici un problème d’archive : aimer quelqu’un n’empêche pas que son travail disparaisse sous votre nom.

Chine, Sègre et Retirada : regarder au-delà du combat (1938-1939)

En 1938, Capa part en Chine avec le cinéaste Joris Ivens pour couvrir la résistance à l’invasion japonaise. Il photographie les entraînements, les dirigeants (dont Tchang Kaï-chek et son épouse, que la presse américaine adore), les villes bombardées, mais aussi les enfants de Hankou qui jouent dans la neige. C’est une image utile pour corriger le portrait du drogué d’adrénaline. Capa ne cherche pas seulement l’explosion. Il regarde les moments où la guerre se dépose dans la vie ordinaire : une classe, une rue, un visage qui attend. La violence est souvent hors champ, mais elle a déjà modifié chaque geste.

Des enfants jouent dans la neige à Hankou
Enfants jouant dans la neige. Hankou, mars 1938.
De jeunes femmes s’entraînent comme soldates nationalistes à Hankou
Jeunes femmes à l’entraînement dans l’armée nationaliste chinoise. Hankou, mars 1938.

De retour en Espagne, il couvre la bataille du Sègre et les derniers mois de la République. Le 3 décembre 1938, Picture Post ouvre son dossier sur ces combats par un portrait de Capa en pleine page, une caméra Eyemo à la main, légendé « le plus grand photographe de guerre du monde » (sacrer un photographe en le montrant avec une caméra de cinéma, il fallait oser). La formule n’est donc pas un jugement prononcé après sa mort : elle fait partie du produit Capa dès ses vingt-cinq ans. L’intéressé comprend très bien ce que ce titre peut acheter en accès, en commandes et en liberté. Il comprend moins bien, peut-être, le piège qu’il construit. À partir de là, chaque conflit l’appelle comme si le personnage devait sans cesse prouver qu’il mérite encore son affiche.

Membres des Brigades internationales à l’université de Madrid
Cérémonie d’adieu aux Brigades internationales
La population fait ses adieux aux Brigades internationales

Ses photographies de la Retirada montrent des colonnes de réfugiés, des enfants épuisés, des familles poussées vers la frontière française (plusieurs centaines de milliers de personnes en quelques semaines). En janvier 1939, à Barcelone, les sirènes dispersent la foule pendant que les troupes franquistes approchent. Capa photographie des corps qui courent vers un abri et une petite fille assise pendant l’évacuation. On est loin du milicien spectaculaire. Personne ne tombe au centre du cadre. Pourtant, la guerre est partout. Chez Capa, le meilleur hors-champ est souvent politique : il montre ce qu’une armée fait aux gens avant même d’entrer dans l’image.

Juste un peu flou : la guerre vécue, puis racontée (1941-1945)

Capa émigre aux États-Unis en 1939. Il n’est naturalisé américain qu’en 1946 ; pendant une partie de la guerre, il couvre donc les forces alliées avec un passeport qui fait de lui un ressortissant hongrois, la Hongrie étant alliée de l’Allemagne. Il travaille pour Collier’s, puis Life, suit les troupes en Afrique du Nord, en Sicile, en Italie, en Normandie, à Paris, dans les Ardennes et jusqu’en Allemagne. Le résumé tient en une ligne. La réalité est faite de semaines d’attente, de transports ratés, d’accréditations, de censures, de cuites, de peur et de quelques minutes où tout se joue. Son mémoire Juste un peu flou raconte très bien ce mélange, à condition de le lire comme Capa l’annonce. Son avertissement, en tête du livre, vaut tous les avertissements : « Écrire la vérité est tellement difficile, alors pour mieux la traduire, je me suis permis de faire quelques retouches à ma façon. Tous les événements et les personnages de ce livre sont fortuits et ont un certain rapport avec la vérité. » Le disclaimer des films de fiction, appliqué à ses propres mémoires de guerre. On ne peut pas dire qu’il ait triché : il a prévenu en page de garde, et personne n’a lu.

Couverture du livre Juste un peu flou de Robert Capa
Robert Capa, Juste un peu flou, Delpire, 2003.

En Sicile, il photographie un prisonnier allemand soigné par un membre du corps médical américain. À Naples, des femmes pleurent vingt jeunes résistants (dans son texte, Capa note que les cercueils étaient trop petits pour cacher les pieds de garçons assez grands pour mourir au combat). À Anzio, il travaille au milieu des blessés. Ces images ne composent pas un catalogue de victoires. Elles montrent des situations où les catégories simples, vainqueur, ennemi, héros, civil, se contaminent. Capa est proche des soldats alliés, partage leurs véhicules et leur alcool, dépend de leur protection. Il n’est pas neutre. Mais cette proximité lui permet de voir leur fatigue, leur panique, leurs gestes de soin et parfois leur brutalité.

Un soldat allemand capturé en Sicile
Soldat allemand capturé par les forces américaines près de Nicosia. Sicile, 1943.
Un infirmier américain soigne un prisonnier allemand
Un membre du corps médical américain soigne un prisonnier allemand, juillet 1943.

Le 18 avril 1945, à Leipzig, il entre dans un appartement avec des soldats américains chargés de défendre un balcon. L’un d’eux est touché par un tireur embusqué. Capa photographie l’homme vivant à son poste, puis son corps au sol, baigné par une flaque de sang. L’image est souvent appelée Le dernier homme mort, comme si la guerre avait eu la politesse de se terminer sur ce cadre. Elle continuera encore plusieurs semaines en Europe, et le titre relève de la mythologie éditoriale. Mais la séquence condense une chose que Capa comprend mieux que la plupart : la mort historique arrive toujours à une personne précise, dans une pièce précise, au milieu d’objets qui n’avaient rien demandé.

Un soldat américain tué par un tireur embusqué à Leipzig
Soldat américain tué par un tireur embusqué allemand. Leipzig, 18 avril 1945.

Omaha Beach : dix images et soixante-dix ans de légende (1944)

Revenons au 6 juin 1944. Le récit canonique est connu : Capa débarque avec la première vague à 6 h 30, reste environ quatre-vingt-dix minutes sous le feu, expose quatre rouleaux, soit 106 vues (le chiffre est resté tel quel pendant soixante-dix ans), puis retourne en Angleterre. Dans le laboratoire londonien de Life, un jeune assistant ferme trop vite l’armoire de séchage (le récit lui donnera même un nom, Dennis Banks) ; l’émulsion fond ; onze images seulement survivent. Capa reprend cette histoire dans Juste un peu flou. John G. Morris, l’éditeur photo présent à Londres, la racontera pendant des décennies. Magnum et l’International Center of Photography la diffuseront à leur tour. Elle possède tout ce qu’il faut : un héros, une catastrophe technique, des images rescapées et un titre qui transforme le défaut en destin (un scénariste n’aurait pas fait mieux, et Capa écrivait justement pour Hollywood).

Le problème, c’est que les recherches menées à partir de 2014 par le critique A. D. Coleman, le photographe J. Ross Baughman, l’historien militaire Charles Herrick et Rob McElroy ont attaqué chaque étage de l’histoire. Les légendes de Capa et les planches conservées montrent que plusieurs rouleaux contenaient des vues prises avant le débarquement à bord de l’USS Samuel Chase. Les vues connues pourraient donc constituer la totalité de son travail sur la plage, et les négatifs survivants ne montrent pas la fusion d’émulsion décrite. Quant à l’arrivée avec la « première vague », elle est contestée par les archives militaires (qui ont ceci de désagréable qu’elles notent les horaires), qui placeraient Capa avec un échelon arrivé plus tard.

Ouvrons la planche-contact

Le plus simple, dans cette affaire, c’est de regarder la planche. Elle existe, elle est publiée, et elle raconte une histoire que quatre-vingts ans de commentaires n’avaient pas racontée. Neuf vues y subsistent, numérotées de 29 à 38 dans la continuité d’un film de trente-six poses (la 38 est la dernière du rouleau : il est allé au bout). La 37 manque : c’est The Face in the Surf, dont le négatif a disparu depuis longtemps. La onzième image des fameuses « Magnificent Eleven », elle, n’a jamais été vue par personne (on suppose qu’elle précédait la vue 29, ce qui est une manière élégante de dire qu’on n’en sait rien). Il reste donc dix images, pas onze.

Planche-contact des vues de Robert Capa prises le 6 juin 1944 à Omaha Beach, numérotées de 29 à 38
La planche-contact d’Omaha Beach, 6 juin 1944. Les numéros de vue se lisent en bas des négatifs : 29 à 38, dans l’ordre. Les cinq premières sont prises depuis la péniche, les cinq dernières depuis la plage. Le trou en avant-dernière position est la vue 37, The Face in the Surf : son négatif a disparu.

Et sur ces dix, la moitié seulement a été prise les pieds dans le sable. Les vues 29 à 33 sont faites depuis la péniche : la côte est au loin, les soldats sont vus de dos. Seules les cinq dernières regardent vers la mer, c’est-à-dire depuis la plage. Le débarquement commence à 6 h 30 ; Capa arrive avec la compagnie E du 16e régiment, dont la péniche dérive vers l’est, entre 7 h 20 et 7 h 40. Un machiniste des garde-côtes, Clifford W. Lewis, a témoigné que son LCI a accosté à 7 h 47 et qu’un photographe de Life est monté à bord trempé, juste avant une explosion, détail que Capa raconte lui aussi. Trente minutes sur la plage au maximum, cinq photographies, et un homme qui court vers un bateau. Ce n’est plus la même scène.

Reste l’accident de laboratoire. Le point gênant, c’est que l’explication a changé trois fois (une de trop pour un incident technique). Le reportage publié par Life le 19 juin 1944 accuse l’eau de mer ; la lettre que Capa envoie à sa mère et à son frère fin juin accuse l’eau de mer ; l’émulsion fondue n’arrive qu’ensuite, et prospère. En 2007, Richard Whelan écrit que les négatifs portent la trace de cette fusion, l’image ayant glissé jusqu’aux perforations d’entraînement. Le photographe Rob McElroy a montré que ce décalage a une cause nettement moins romanesque : deux millimètres d’écart entre le magasin du Contax et les cartouches Kodak que Capa utilisait. Un défaut de mécanique pris pendant trente ans pour la cicatrice d’un désastre. Et l’ICP n’a jamais fait pratiquer l’analyse physico-chimique qui trancherait.

Le plus honnête dans cette histoire aura finalement été celui qui la racontait depuis soixante-dix ans. Interrogé par Coleman en juillet 2014, John Morris lâche deux phrases qui valent tout le reste : « Il semble maintenant que ces onze vues constituent probablement la totalité des photos prises par Capa à Omaha Beach », et surtout : « Il semble maintenant que mon histoire “standard”, fondée sur ce que Dennis Banks a dit cette nuit-là dans la chambre noire, était mal fondée. Il semble maintenant que je me suis tout simplement trompé sur la “fusion”. » Il avait quatre-vingt-dix-sept ans. Peu de gens démontent à cet âge le récit qui les a rendus célèbres.

Page du magazine Life du 19 juin 1944 montrant une photographie de Capa à Omaha Beach et ses légendes
La page de Life du 19 juin 1944. En haut à gauche, la légende qui invente le flou de l’émotion (« Immense excitement of moment made Photographer Capa move his camera and blur picture ») et donnera son titre au livre de Capa. À droite, celle des hommes de la deuxième vague qui « se mettent à couvert » : c’est cette lecture que Charles Herrick a démontée.

Un dernier étage, et c’est le plus intéressant pour nous. L’historien militaire Charles Herrick s’est occupé non pas des négatifs mais d’une légende, celle de la vue 35, la photographie de Capa la plus reproduite dans la presse en juin 1944. On y voit des hommes derrière des hérissons tchèques (les croix d’acier plantées dans le sable), et depuis Life tout le monde y lit des fantassins terrorisés qui s’abritent sous le feu. En reconstruisant la scène, Herrick relève l’arc de cercle des sapeurs sur les casques, un cordeau détonant qui passe sous les obstacles, et un homme longtemps décrit comme un mort qui est en train d’installer une mise à feu. Ce ne sont pas des soldats pétrifiés : ce sont des sapeurs de combat en train de faire sauter la plage avant que la marée ne rende les obstacles invisibles. Les spécialistes du projet PhotosNormandie jugent la lecture convaincante. Quatre-vingts ans qu’une image parfaitement lisible raconte le contraire de ce qu’elle montre, parce qu’une légende écrite à Londres a décidé de l’histoire.

Attention au balancier. Une lecture inverse transforme parfois cette enquête en verdict total : mensonge industriel démontré, quart d’heure sur une zone peu exposée, panique maquillée en héroïsme. Les sources permettent d’être ferme sur certains points, pas sur tous. Que l’histoire des 106 vues et des émulsions fondues ne tienne plus comme récit assuré, c’est acquis. Que Capa ait délibérément menti, personne ne l’a montré : il a raconté l’eau de mer avant que d’autres ne racontent la chaleur du séchoir. Et il a réellement mis pied à terre, photographié dans l’eau et quitté la plage avec des blessés. La correction du mythe ne demande pas d’inventer un lâche à la place du surhomme. Elle demande de retrouver un homme qui a eu peur, a fait dix photographies dont cinq les pieds dans l’eau, et a couru.

Lire une image : le visage dans les vagues

Soldat à demi immergé devant un obstacle à Omaha Beach
Soldat américain à demi immergé à Omaha Beach. L’identité de l’homme reste incertaine. Normandie, 6 juin 1944.

La plus célèbre des vues d’Omaha montre un soldat à demi immergé, avançant vers un obstacle métallique. Pendant vingt-sept ans, on a cru qu’il s’agissait d’Edward Regan, qui s’était reconnu dans les pages de Life en 1984 et qui lui ressemblait beaucoup. En recoupant les registres de la marine, l’universitaire Lowell Getz a montré que Regan avait débarqué à 7 h 25, en deuxième vague, dans un secteur situé à plus de deux kilomètres à l’ouest, et que l’homme dans l’eau est le soldat Huston « Hu » Riley. Riley, lui, le savait depuis 1944 : sa mère l’avait reconnu dans le magazine. Il se souvenait d’un sergent et d’un photographe qui l’avaient aidé à se relever, et de s’être demandé ce que ce dernier pouvait bien faire là, puis de l’avoir vu courir vers une péniche. L’horizon bascule, le visage disparaît presque, l’eau et la fumée absorbent le décor. Ce flou a souvent été lu comme une traduction directe de la peur. C’est tentant, mais une image ne possède pas le diagnostic médical de son auteur. Le mouvement peut venir du geste, de l’eau, du temps de pose, du boîtier, des conditions de développement. Ce qui compte visuellement, c’est que le spectateur n’observe pas la scène depuis une colline. Il patauge. Le défaut technique supprime la distance confortable qu’une photographie nette aurait pu réinstaller.

Capa raconte avoir essayé de recharger son Contax, les mains mouillées et tremblantes, puis avoir compris qu’il fuyait. Cette confession est plus précieuse que le nombre exact de minutes passées sur place. Elle ruine le héros de bronze sans diminuer le photographe. Je dirais même qu’elle explique la persistance des images. Nous ne regardons pas Omaha à travers les yeux d’un homme sans peur ; nous la regardons à travers les gestes d’un homme qui ne contrôle plus tout. Le flou n’est donc pas la preuve d’une légende. Il est la forme visible d’une situation où la maîtrise photographique rencontre sa limite.

Après le combat, Capa retourne en Normandie et photographie les prisonniers allemands, les soldats alliés, les paysans offrant du cidre (en Normandie, la logistique locale a ses priorités, et je dis ça en connaissance de cause) et les corps rejetés sur la plage. La guerre cesse d’être l’assaut inaugural pour devenir une occupation concrète du territoire. Une photographie de pêcheurs français regardant les morts américains vaut ici comme contrechamp : les hommes venus libérer un pays deviennent des corps dans le paysage de ceux qui y vivent. C’est moins spectaculaire que les obstacles d’Omaha. C’est aussi ce que la guerre laisse quand les doubles pages ont changé de sujet.

Paris libéré : la foule, la joie et les coups de feu (1944)

Le 26 août 1944, les Champs-Élysées sont pleins. Les images de Capa montrent une foule compacte célébrant la libération de Paris, des soldats, des drapeaux et cette sensation que tout un pays essaie d’entrer dans le même cadre. Puis des tirs éclatent autour de l’Hôtel de Ville (leur origine se discute encore). La foule se couche. Capa photographie les corps plaqués au sol, les visages qui cherchent l’origine des balles, le passage brutal de la fête à la panique. Une seconde plus tôt, la masse était un symbole. Maintenant, chacun veut retrouver une surface de pavé assez basse pour survivre.

Soldats et civils fêtent la Libération sur les Champs-Élysées
Soldats français et civils célèbrent la Libération sur les Champs-Élysées. Paris, 26 août 1944.
La foule se couche après des tirs devant l’Hôtel de Ville de Paris
La foule se jette au sol après des tirs autour de l’Hôtel de Ville. Paris, 26 août 1944.

À Chartres, dix jours plus tôt, le 16 août, Capa photographie une femme dont la tête a été rasée parce qu’elle a eu un enfant avec un soldat allemand. Elle marche avec son bébé, entourée par la foule. L’image est devenue l’un des documents majeurs de l’épuration sauvage. Là encore, Capa ne se place pas en arbitre extérieur. Il entre dans le mouvement, suffisamment près pour que le visage de la mère, le bébé et les regards autour d’elle organisent une scène presque antique. Mais aucune noblesse formelle ne doit rendre la violence propre. La foule célèbre la fin d’une occupation tout en fabriquant une nouvelle humiliation publique.

Ce qui me frappe, c’est la continuité entre cette photographie et les réfugiés espagnols. Capa excelle quand un événement collectif se concentre dans une personne. La Libération, l’épuration, l’exil, la défaite : tous ces mots sont trop grands pour un cadre de 24 × 36 mm. Il leur cherche donc un corps. Parfois ce corps résume. Parfois il contredit. La femme tondue rappelle que la joie nationale peut porter une cruauté locale ; le prisonnier allemand soigné en Sicile rappelle que la catégorie « ennemi » n’abolit ni la blessure ni le soin.

Lire une image : la femme tondue de Chartres

Regardons la construction plus lentement. La femme, Simone Touseau, vingt-trois ans, tient contre elle sa fille née quelques mois plus tôt. Son père marche à côté d’elle, à droite dans le cadre, le baluchon devant lui. Derrière eux, la rue entière suit. Certains sourient, d’autres observent, un policier ouvre le passage. Capa s’est placé en avant du cortège, au milieu de la chaussée, assez en surplomb pour que les visages ne se mangent pas entre eux, et assez près pour que le crâne rasé reste le centre de gravité. La mère regarde vers le bas ; le bébé, lui, regarde hors du cadre (les nouveau-nés ont cette insolence de ne pas respecter la dramaturgie des adultes).

Une femme tondue marche avec son nourrisson dans la foule à Chartres
Une femme tondue après avoir eu un enfant avec un soldat allemand est reconduite chez elle. Chartres, 16 août 1944.

La photographie est souvent reproduite comme une preuve générale de « l’épuration ». Ce mot administratif écrase pourtant ce que le cadre permet de distinguer : une accusation de collaboration, une punition sexuée, un enfant exposé avec sa mère, le plaisir de certains spectateurs et la retenue d’autres. La tonte n’est pas un détail graphique commode. Elle transforme le corps féminin en affiche publique. Capa ne photographie pas seulement une femme humiliée ; il photographie une communauté en train de produire et de regarder cette humiliation.

Le cadre ne nous dit pas quoi penser du dossier judiciaire de Touseau, et il ne l’innocente pas (elle sera accusée d’avoir dénoncé cinq voisins). Il montre autre chose : la différence entre rendre la justice et mettre une personne en spectacle. C’est là que la proximité de Capa devient moralement utile. De loin, on aurait vu une procession. D’ici, on doit regarder chaque visage et choisir où poser notre propre regard. La foule est le sujet, la femme en est la cible, et le photographe nous installe dans la position inconfortable de ceux qui regardent. Une bonne image documentaire ne livre pas toujours un verdict (heureusement, les photographes ne sont pas des tribunaux portatifs). Elle rend la situation assez précise pour que les mots généraux cessent de nous protéger.

Après-guerre : Ingrid Bergman, Picasso et l’impossible repos (1945-1947)

La paix pose à Capa un problème simple : que fait un homme devenu célèbre parce que le monde brûle quand les incendies diminuent ? En 1945, il rencontre Ingrid Bergman à Paris. Leur liaison le conduit à Hollywood, où il travaille pour International Pictures et écrit ses souvenirs de guerre comme base d’un scénario. Bergman tourne alors Les Enchaînés sous la direction d’Alfred Hitchcock. Capa photographie le plateau, mais le monde des studios lui convient mal. Il aime les actrices, les nuits et les histoires ; il supporte moins bien l’idée de recommencer une scène parce qu’un projecteur fait une ombre sur une pommette.

Ingrid Bergman et Alfred Hitchcock sur le tournage des Enchaînés
Ingrid Bergman et Alfred Hitchcock supervisent un gros plan pendant le tournage des Enchaînés. Hollywood, mai 1946.

Il photographie aussi Pablo Picasso, Françoise Gilot et leur fils Claude sur la Côte d’Azur. Ces images domestiques ont un humour et une douceur qui démentent le costume du reporter de combat. Picasso porte un parasol (au-dessus de Françoise Gilot, ce qui en dit long sur la distribution des rôles), joue avec son enfant, occupe la plage comme un personnage qui sait très bien qu’on le regarde. Capa n’a pas besoin d’obus pour s’approcher. Son véritable talent social est là : il donne aux célébrités l’impression qu’elles passent du temps avec un ami pendant qu’il construit un récit vendable.

Le jeu, les courses, le poker et le champagne (dont il tirait, selon les soirs, un revenu ou une dette) ne sont pas des décorations ajoutées par les biographes pour rendre le personnage croustillant. Ils organisent son rapport au risque. Capa pense en parieur : choisir un véhicule, un régiment, un bateau, un pays, rester ou partir. Le vocabulaire revient dans ses lettres et dans son mémoire. Il ne s’agit pas d’une philosophie très recommandable à imprimer sur une tasse, mais elle éclaire sa manière de travailler. Il ne cherche pas à supprimer l’incertitude ; il choisit la mise qu’il accepte d’y engager. Le problème, évidemment, c’est que la répétition finit par transformer une méthode en destin obligatoire.

Magnum : rendre les négatifs aux photographes (1947)

En 1947, Capa pousse à la création de Magnum Photos. La version courte cite quatre photographes : Capa, Cartier-Bresson, Chim et George Rodger. La version complète ajoute William Vandivert, ainsi que Rita Vandivert et Maria Eisner, sans lesquelles la coopérative serait restée une excellente conversation entre hommes au-dessus d’une bouteille. Rita devient présidente, Maria secrétaire-trésorière. Les bureaux de New York et Paris vendent, légendent, éditent et relancent les magazines pendant que les photographes circulent. L’indépendance artistique a toujours besoin de quelqu’un qui ouvre le courrier.

Robert Capa et George Rodger, correspondants de guerre à Naples en 1943
Les correspondants de guerre Robert Capa et George Rodger. Naples, 1943. Photographie : collection Magnum.

L’idée centrale paraît normale aujourd’hui parce que Magnum a contribué à la rendre normale : les photographes conservent leurs négatifs et leurs droits d’auteur. Ils choisissent leurs sujets, gardent la possibilité de revendre une série dans plusieurs pays et s’appuient sur une structure qui les soutient sans diriger chaque image (c’est la maison qui accueillera plus tard Koudelka ou Depardon). C’est un renversement du modèle des magazines, propriétaires et grands recadreurs de tout ce qu’ils commandaient. Capa comprend que la proximité ne suffit pas : si le photographe ne contrôle pas l’après, son image appartient au récit de quelqu’un d’autre.

Il faut éviter d’idéaliser la coopérative naissante. Les finances sont fragiles, les disputes nombreuses, les projets alimentaires indispensables (la mode et la publicité paient les reportages). Capa négocie, trouve de l’argent, entraîne les autres et prend souvent le territoire le moins défini : « partout où il veut ». Sa réputation sert de garantie commerciale. Elle lui permet de financer des reportages moins évidents, les siens et ceux des autres. On retrouve la logique de Paris, agrandie : fabriquer une marque pour acheter de la liberté. Sauf que cette fois, la marque n’est plus un photographe imaginaire. C’est un collectif capable de défendre ses auteurs.

Un journal russe : sortir de la guerre sans sortir du monde (1947)

La même année, Capa part en Union soviétique avec John Steinbeck. Le projet est presque banal et, au début de la guerre froide, franchement politique : montrer ce que mangent, habitent et espèrent des gens ordinaires derrière le rideau de fer. Ils traversent Moscou, l’Ukraine, Stalingrad et la Géorgie sous surveillance (guides, interprètes, autorisations : le voyage libre n’existe pas). Steinbeck écrit, Capa photographie (l’un a eu le Pulitzer pour Les Raisins de la colère, l’autre a inventé son propre nom : le duo se tient). Le livre A Russian Journal paraît en 1948. Il ne révèle pas un secret d’État ; il fait mieux. Il remplace un peuple abstrait par des visages, des récoltes, des ruines et des repas.

Robert Capa et John Steinbeck à Moscou
Robert Capa et John Steinbeck en URSS. Moscou, 1947.

Steinbeck résumera la méthode de son ami dans un hommage publié après sa mort : « Il savait qu’on ne peut photographier la guerre parce qu’elle est avant tout une émotion. Et cette émotion, il réussissait à la capter en photographiant les à-côtés de la guerre. » (Popular Photography, 1954, repris dans Images of War ; retraduit de l’anglais) La formule vaut aussi pour la paix armée. Capa ne peut photographier « l’Union soviétique » davantage qu’il ne peut photographier « la guerre ». Il photographie une famille, une femme au travail, un enfant, un bâtiment détruit. Le grand mot reste dans la légende ; l’image, elle, passe par le particulier.

Couverture originale de A Russian Journal de John Steinbeck et Robert Capa
John Steinbeck et Robert Capa, A Russian Journal, Viking Press, 1948.

Ce détour soviétique contredit aussi l’idée que le style Capa se réduirait au flou, au grain et au danger. Une partie de ses images les plus justes est calme. Le cadrage n’y joue pas au tambour. Il laisse les personnes occuper leur environnement, et la série produit le sens que l’image unique ne peut porter. Voilà une leçon que les réseaux sociaux, avec leur concours permanent de photographie définitive, ont tendance à faire disparaître : une œuvre documentaire tient rarement sur son meilleur cliché. Elle tient sur les relations entre les images, leurs variations, leurs silences et parfois leurs banalités nécessaires.

Israël : l’empathie et son angle mort (1948-1950)

Entre 1948 et 1950, Capa photographie la naissance de l’État d’Israël, la guerre, les arrivées d’immigrants et les camps de transit. Le 14 mai 1948, il cadre David Ben Gourion lisant la proclamation d’indépendance à Tel-Aviv. Ailleurs, il photographie les navires à Haïfa, les enfants, les nouveaux arrivants venus d’Europe orientale, de Turquie et de Tunisie. Pour ce Juif hongrois dont une partie de la famille européenne a été prise dans la catastrophe nazie, le sujet est intime. Ses images adhèrent à l’espoir d’un refuge et à l’énergie de la construction nationale.

David Ben Gourion lit la proclamation d’indépendance d’Israël
David Ben Gourion lit la proclamation d’indépendance. Tel-Aviv, 14 mai 1948.
Des immigrants arrivent à Haïfa
Arrivée d’immigrants à Haïfa, 1949-1950.

Cette adhésion produit aussi un hors-champ majeur. L’historien Jørgen Jensehaugen a étudié l’absence des Palestiniens dans cette couverture : les déplacements, les expulsions et la Nakba restent largement invisibles dans le récit que Capa fournit au public américain. Il serait trop simple de transformer cette critique en accusation d’intentions ou en omission « totale ». Le point sérieux est plus précis : une œuvre peut être sincèrement empathique et politiquement partielle. Capa voit les réfugiés juifs parce que leur histoire rejoint la sienne ; cette proximité même limite son champ.

Il ne faut ni annuler ces photographies ni les laisser fonctionner seules. Elles documentent la proclamation, les camps et l’immigration avec une force réelle. Elles doivent être accompagnées d’autres archives, palestiniennes, arabes, britanniques et israéliennes, pour raconter le conflit qu’elles ne montrent pas. La proximité donne une intensité au regard ; elle ne donne jamais la totalité du monde. Voilà peut-être la limite la plus féconde de la fameuse formule attribuée à Capa : s’approcher d’un sujet signifie aussi s’éloigner de ce qui reste derrière vous.

Un enfant dans le camp de transit de Sha’ar Ha’aliya
Enfant au camp de transit de Sha’ar Ha’aliya, près de Haïfa, 1950.
Des milliers d’immigrants arrivent à Haïfa
Arrivée d’immigrants venus d’Europe orientale, de Turquie et de Tunisie. Haïfa, mai-juin 1949.

Ouvrons le capot : comment travaille Capa

Le matériel d’abord, puisqu’il faut bien nourrir les gens qui lisent les fiches techniques avant les images. Capa utilise surtout des Leica et des Contax 35 mm, parfois un Rolleiflex (le même appareil que Taro, tiens). Le petit format lui permet de travailler vite, près du corps, avec trente-six vues et une mobilité inconnue des grandes chambres. Mais réduire son style au boîtier serait comme expliquer Mad Max: Fury Road par la marque des pneus. D’autres possèdent les mêmes appareils. Ce qui distingue Capa est l’usage social qu’il en fait : obtenir l’accès, être accepté, anticiper le point où une scène va changer, puis rester assez longtemps pour construire une séquence.

Il n’est pas un tireur compulsif. Les planches-contacts montrent des approches, des déplacements, des reprises (l’inverse exact du mythe du photographe qui lève l’appareil une fois et repart). La « Valise mexicaine », trois boîtes contenant environ 4 500 négatifs de Capa, Taro et Chim retrouvées au Mexique puis remises à l’International Center of Photography en 2007, a rendu visible l’ordre des prises de vue. On y voit le reportage comme une phrase : plan général, rapprochement, hésitation, variation, détail. L’image célèbre est rarement un éclair tombé sur un photographe immobile ; elle est une syllabe dans une séquence de décisions.

Ensuite vient l’édition. Capa connaît les magazines, leurs délais, leurs goûts et leur besoin de personnages. Il écrit des légendes, confie ses films, négocie ses pages. Il sait que le cadrage final peut être repris et que la légende peut transformer un homme qui tombe en homme tué d’une balle dans la tête. Magnum naît en partie de cette conscience. La méthode Capa ne s’arrête donc jamais au déclencheur : elle inclut la circulation. Si vous photographiez un sujet documentaire et laissez ensuite une plateforme, un client ou un concours isoler une image sans contexte, vous abandonnez la moitié du travail (oui, une plateforme : le problème n’a pas vieilli, il a seulement changé de logo).

Un couple danse pendant un carnaval en Autriche
Des paysans allemands fuient près de Wesel
Des parachutistes américains atterrissent près de Wesel

Enfin, il y a la relation. Cornell Capa résumait le conseil que son frère donnait aux autres photographes par une phrase moins martiale que celle sur la proximité : « Aimez les gens et faites-le-leur savoir » (avant-propos de Robert Capa: Photographs, Aperture ; retraduit de l’anglais). On retrouve cette disposition dans les portraits de soldats, d’enfants, d’artistes ou de paysans. Capa charme, plaisante, boit, écoute et se rend familier. Cette chaleur n’abolit pas le pouvoir du photographe, mais elle modifie la scène. Les sujets ne deviennent pas invisibles à l’appareil ; ils acceptent un homme qui le porte. C’est probablement le vrai moteur de sa proximité, et il ne se commande pas chez Leica avec la poignée optionnelle.

Grandeur et procès en légende

Premier reproche : Capa aurait fabriqué sa réputation autant que ses images. Oui. Le nom est inventé, les récits sont souvent embellis, le mémoire assume sa destination hollywoodienne, et la presse a construit le héros dont elle avait besoin. Mais cette fabrication ne suffit pas à produire Trotski, Barcelone, Chartres, Omaha ou Leipzig. La marque ouvre des portes ; le travail réalisé derrière ces portes reste à juger image par image. Beaucoup d’excellents communicants ont essayé le même tour. On attend toujours leurs planches-contacts.

Deuxième reproche : ses photographies seraient techniquement négligées. Certaines le sont. Le flou, le grain, les horizons pressés et les cadrages instables font partie du corpus, sans constituer une esthétique appliquée comme un filtre. Quand le sujet l’exige, Capa produit des images nettes, posées, structurées. Son travail en URSS, ses portraits et ses séries sur les enfants le montrent. Transformer chaque défaut en génie serait aussi sot que d’exiger d’un reportage sous les tirs la propreté d’une publicité pour montre suisse. La technique compte ; sa fonction compte davantage.

Gary Cooper à Sun Valley
Gary Cooper à Sun Valley, Idaho, octobre 1941.

Troisième reproche : il se serait trop approché, au point de transformer la guerre en spectacle. C’est le plus sérieux. La proximité de Capa donne aux lecteurs une expérience intense de la violence, et cette intensité se vend. Les magazines utilisent ses images pour retenir le regard entre deux publicités (dans un illustré, la guerre partage la double page avec le réfrigérateur). Lui-même comprend très bien cette économie. Pourtant, beaucoup de ses photographies résistent à la consommation héroïque parce qu’elles montrent la peur, le soin, le déplacement et l’humiliation plutôt que la victoire. Il ne résout pas la contradiction. Il travaille dedans.

Quatrième reproche : l’institution Capa aurait défendu trop longtemps des versions fragiles. Là aussi, il faut concéder. L’identification du Falling Soldier, le récit des négatifs d’Omaha et certaines attributions espagnoles ont été présentés avec une assurance excessive. Cornell Capa, Richard Whelan, Magnum et l’ICP ont protégé une œuvre, mais aussi un récit. Les recherches récentes ont amélioré cette histoire en la rendant moins parfaite. Une archive digne de ce nom ne sert pas à conserver une légende sous verre ; elle sert à permettre qu’on la contredise.

Indochine : le dernier pari (1954)

Au printemps 1954, Capa est au Japon, invité par le groupe de presse Mainichi. Il photographie les enfants, retrouve du plaisir à travailler (il dit du pays que c’est un paradis pour photographe) et reçoit cinq appareils, des objectifs et des fleurs. Life lui propose alors de remplacer Howard Sochurek en Indochine pour un mois. On explique souvent son acceptation par la pression financière de Magnum et l’inertie de sa légende. Ce sont des hypothèses plausibles, mais les sources sont partagées. Il a besoin d’argent ; il est tenté par un retour au reportage ; son frère essaie de le dissuader ; Capa écrit à John Morris qu’il accepte avec un réel enthousiasme. Les êtres humains ont parfois plusieurs mauvaises raisons en même temps. C’est agaçant pour les biographes, mais assez courant chez les êtres humains.

Des motocyclistes et une femme sur la route de Thái Bình
Motocyclistes et femme sur la route de Nam Định à Thái Bình. Indochine, mai 1954.

Il arrive à Hanoï le 9 mai, deux jours après la chute de Diên Biên Phu (il arrive donc pour photographier une défaite). Il photographie les blessés évacués, les soldats français, les civils et les rizières. Son projet porte un titre, Bitter Rice (« riz amer ») : juxtaposer le travail des paysans du delta et l’activité militaire. Le 25 mai, il accompagne avec John Mecklin et Jim Lucas un convoi chargé d’évacuer et de détruire deux forts sur la route de Nam Định à Thái Bình. Le matin, des tirs arrêtent la colonne. Un camion saute sur une mine : quatre morts, six blessés. Capa continue, photographie les paysans dans les rizières, aide même à évacuer un soldat vietnamien blessé.

Un convoi militaire français roule vers Đoài Tấn
Convoi militaire français en route vers Đoài Tấn. Indochine, 25 mai 1954.

Vers 15 heures, la colonne essuie de nouveaux tirs. Capa quitte la route et avance dans une zone herbeuse près d’une digue pour photographier des soldats déployés. Cinq minutes plus tard, une explosion. Mecklin et Lucas le trouvent sur le dos, la jambe gauche détruite, une grave blessure à la poitrine, son Contax dans la main gauche. Ses lèvres bougent encore, puis s’arrêtent. Il est 15 h 10. La Medal of Freedom Citation n’est pas un hommage posthume : Capa l’a reçue en 1947 pour son travail pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1954, l’armée française dépose sur son cercueil la Croix de guerre avec palme.

image
Dernière image de Robert Capa.

Sa dernière image (la onzième vue du rouleau) montre des hommes avançant sur une digue. Pas d’explosion, pas de chute, aucun testament visuel bien emballé. Seulement un mouvement dans un paysage. C’est une fin plus juste que celle écrite par la légende. Capa n’est pas tué parce qu’il aurait voulu devenir son propre mythe. Il meurt parce qu’il quitte une route minée pour trouver un point de vue. Le geste ressemble à des milliers d’autres gestes de sa carrière ; cette fois, la probabilité le rattrape. Sa mère refuse Arlington : son fils n’était pas un soldat. Il est enterré dans un cimetière quaker à Amawalk, dans l’État de New York.

Après Capa : la fabrique de la postérité

La mort n’arrête pas le travail d’édition. Elle le rend simplement plus puissant, parce que l’auteur ne peut plus corriger la légende ni en inventer une meilleure. Cornell Capa, le frère cadet de Robert (qui a lui aussi troqué Friedmann contre Capa, en 1944), joue alors un rôle immense. Photographe de Life lui-même, il rassemble les négatifs, organise des expositions, supervise des livres et fonde en 1974 l’International Center of Photography à New York. Il défend l’idée du « photographe concerné », celui qui ne se contente pas d’enregistrer le monde mais assume une responsabilité envers ce qu’il montre. Sans ce travail (institutionnel, patient, beaucoup moins photogénique qu’un débarquement), une partie de l’œuvre aurait probablement été dispersée.

Boîte verte contenant des négatifs de la Valise mexicaine
Boîte verte de la Valise mexicaine. Collection de l’International Center of Photography.
Vue de l’exposition The Mexican Suitcase à l’ICP
Vue de l’exposition The Mexican Suitcase à l’International Center of Photography.

Cette conservation a aussi fixé un récit. Pendant des décennies, les expositions et les monographies ont présenté le Falling Soldier avec une identification et un lieu assurés, Omaha avec ses 106 vues détruites, Capa avec une formule sur la proximité devenue presque un mode d’emploi. Le paradoxe n’a rien d’exceptionnel : les personnes qui sauvent une archive sauvent aussi l’interprétation à laquelle elles tiennent. Leur apport reste décisif, mais il doit pouvoir être relu. Une institution n’est pas un mausolée (sinon on y parlerait beaucoup moins fort et les chercheurs n’auraient rien à faire).

L’arrivée de la « Valise mexicaine » à l’ICP en décembre 2007 le montre parfaitement. Les trois boîtes contiennent environ 4 500 négatifs 35 mm de la guerre d’Espagne, attribués à Capa, Taro et Chim. Elles ne résolvent pas magiquement chaque controverse. Elles permettent mieux : retrouver des séquences, comparer les appareils, réviser des attributions et rendre à Taro une part de son travail. L’archive ne prononce pas toute seule. Il faut l’inventorier, la croiser avec les publications, les légendes et les déplacements connus. Mais elle remplace peu à peu l’anecdote par des relations vérifiables.

Carnet-contact de Robert Capa pour son reportage en Chine en 1938
Carnet-contact du reportage de Robert Capa en Chine, 1938. Collection de l’International Center of Photography.

C’est pourquoi les controverses récentes ne sont pas une disgrâce infligée à Capa. Elles sont la vie normale d’une œuvre documentaire. Une photographie de guerre doit supporter qu’on lui demande qui l’a faite, où, quand, dans quelle séquence et sous quelle légende. Elle peut perdre un morceau de mythe et gagner en histoire. Le legs le plus moderne de Capa n’est peut-être pas une image, mais un problème : comment conserver la puissance d’un témoignage sans confondre cette puissance avec une preuve parfaite ? Il n’existe pas de réponse définitive. Il existe une pratique : ouvrir les boîtes, montrer les séquences et accepter les corrections.

1. Travaillez la distance, pas seulement la focale

Le conseil : choisissez une scène publique et réalisez trois séries de dix images depuis trois distances imposées. Dix vues à vingt mètres, dix à cinq mètres, dix à moins de deux mètres, sans changer de focale. Comparez ensuite ce que chaque distance vous permet de comprendre, et surtout ce qu’elle vous fait perdre. L’exercice dure une heure (une vraie heure, pas dix minutes et un café). Le but n’est pas de jouer au correspondant de guerre dans le marché du dimanche ; il est de sentir que chaque pas modifie le récit et votre responsabilité envers les personnes photographiées.

2. Construisez une séquence avant de chercher l’icône

Le conseil : racontez un événement en douze images, puis interdisez-vous d’en publier une seule isolément pendant une semaine. Il vous faut une ouverture, des variations de distance, un détail, des personnes, un changement et une sortie. Imprimez les douze vues au format 10 × 15 cm et déplacez-les sur une table (oui, imprimez : l’écran ment sur les rapports de force). Si l’histoire s’effondre dès que vous retirez votre meilleure photographie, votre série ne tenait pas encore. Capa travaillait pour les pages ; les réseaux nous ont appris à travailler pour la vignette. Il est temps de refaire le chemin inverse.

Couverture de Children of War, Children of Peace de Robert Capa
Robert Capa, Children of War, Children of Peace, édition de Cornell Capa et Richard Whelan, 1991.

3. Écrivez vos légendes comme si quelqu’un allait les croire

Le conseil : reprenez vingt photographies d’archives et séparez, pour chacune, le visible, le certain et le supposé. Trois colonnes, vingt lignes, quarante-cinq minutes (un tableur fait très bien l’affaire). « Un homme tombe » appartient au visible. « Il est tué » demande une source. « Une balle lui traverse la tête » en demande une meilleure. Faites ensuite la même chose avec vos propres images. Vous verrez combien de souvenirs, d’intentions et de raccourcis se glissent dans une légende qui avait l’air innocente.

4. Gardez le contrôle de l’après

Le conseil : pour votre prochain projet, rédigez avant la prise de vue une fiche de diffusion d’une page. Où les images paraîtront-elles ? Qui pourra les recadrer ? Quelle légende les accompagnera ? Combien de temps seront-elles disponibles ? Que garderont les personnes photographiées comme droit de regard ? Fixez cinq règles non négociables et trois concessions possibles. Si le tri et l’édition vous échappent encore, j’ai une formation complète là-dessus. Magnum est né parce que le négatif et le contexte comptaient autant que le voyage.

Jaquette du livre Robert Capa Photographs
Robert Capa: Photographs, édition de Cornell Capa et Richard Whelan, 1996.

5. Photographiez les à-côtés du grand sujet

Le conseil : consacrez deux heures à un événement sans photographier son action principale. Pendant un match, regardez les remplaçants, les parents, le gardien du stade et le terrain après le départ. Pendant une manifestation, travaillez les préparatifs, les pieds, les commerces, les transports et le retour au calme. Ramenez trente images, réduisez-les à huit (huit, pas neuf). Steinbeck avait compris que Capa photographiait l’émotion de la guerre dans ses bords. Cette méthode fonctionne aussi très bien quand personne ne tire sur personne, ce qui est tout de même pratique.

6. Faites auditer votre propre légende

Le conseil : donnez votre portfolio et votre texte de présentation à une personne chargée de vous contredire pendant trente minutes. Elle doit relever les superlatifs, les anecdotes trop parfaites, les dates sans source et les images qui ne prouvent pas ce que vous écrivez. Vous n’avez pas le droit de répondre pendant la première lecture. Ensuite, classez chaque objection : erreur, nuance, désaccord ou information invérifiable. Une identité d’auteur aide à être reconnu. Une identité devenue intouchable finit par empêcher de regarder le travail.

Conclusion

La phrase d’ouverture ne disait pas qu’un héros avait tenu sous le feu. Elle disait l’inverse : « Je n’ai pas réfléchi, je n’ai rien décidé. » Capa court vers le bateau, comprend qu’il fuit et publie lui-même cette scène. Toute son œuvre tient dans cette tension. Il fabrique un nom plus grand que lui, puis laisse dans ses images et ses textes assez de peur, de contradictions et de ratés pour qu’on retrouve l’homme sous l’affiche.

On peut aimer Capa sans servir la version publicitaire. On peut regarder Mort d’un milicien sans prétendre résoudre ce que l’archive ne résout pas. On peut admirer Omaha sans répéter les 106 négatifs fondus. On peut reconnaître l’espoir de ses images israéliennes et regarder leur hors-champ palestinien. On peut enfin rendre à Taro, Chim, Rita Vandivert et Maria Eisner leur place dans une histoire longtemps racontée autour d’un seul homme. La critique ne détruit pas l’œuvre. Elle retire simplement le vernis qui nous empêchait de voir ses jointures.

Moins de héros sans peur, plus de témoins faillibles. Moins d’images isolées, plus de séquences. Moins de légendes récitées, plus d’archives ouvertes. Et à la prochaine.

PS² : au Japon, au printemps 1954, Robert Capa a reçu cinq appareils, quinze objectifs et trente bouquets de fleurs en quelques jours. C’est lui qui compte, dans un télégramme au bureau parisien de Magnum. De quoi relativiser le sac photo « minimaliste ».

Chronologie de la vie de Robert Capa

  • 1913 : naissance d’Endre Ernő Friedmann le 22 octobre à Budapest.
  • 1931 : départ de Hongrie ; installation à Berlin et entrée chez Dephot.
  • 1932 : photographie Léon Trotski à Copenhague le 27 novembre.
  • 1933 : quitte l’Allemagne après l’arrivée d’Hitler au pouvoir et s’installe à Paris.
  • 1934 : rencontre Gerta Pohorylle, future Gerda Taro.
  • 1936 : adopte le nom Robert Capa ; couvre avec Taro le début de la guerre d’Espagne.
  • 5 septembre 1936 : réalisation de la photographie connue sous le titre Mort d’un milicien.
  • 26 juillet 1937 : mort de Gerda Taro à l’hôpital de l’Escurial après l’accident de Brunete.
  • 1938 : reportage en Chine ; publication de Death in the Making.
  • 3 décembre 1938 : Picture Post le présente comme « le plus grand photographe de guerre du monde ».
  • 1939 : photographie la Retirada et émigre aux États-Unis.
  • 1941 : publication de The Battle of Waterloo Road avec Diana Forbes-Robertson.
  • 1943 : couvre les campagnes alliées en Afrique du Nord, en Sicile et en Italie.
  • 6 juin 1944 : débarque à Omaha Beach et réalise les dix vues dites des « Magnificent Eleven ».
  • Août 1944 : photographie l’épuration à Chartres et la libération de Paris.
  • 18 avril 1945 : photographie à Leipzig la mort d’un soldat américain touché par un tireur embusqué.
  • 1945-1946 : liaison avec Ingrid Bergman et séjour à Hollywood.
  • 1946 : devient citoyen américain.
  • 1947 : reçoit la Medal of Freedom Citation, publie Slightly Out of Focus, cofonde Magnum et voyage en URSS avec John Steinbeck.
  • 1948 : photographie la proclamation d’indépendance d’Israël.
  • 1948 : publication d’A Russian Journal avec John Steinbeck.
  • 1950 : publication de Report on Israel avec Irwin Shaw.
  • 1951 : devient président de Magnum Photos.
  • Avril 1954 : séjourne au Japon à l’invitation de Mainichi.
  • 25 mai 1954 : meurt après avoir déclenché une mine sur la route de Nam Định à Thái Bình, en Indochine.
  • 2007 : arrivée à l’International Center of Photography des trois boîtes de la « Valise mexicaine ».

Sources

Livres

  • Capa, R. (2003). Juste un peu flou. Delpire. Édition française de Slightly Out of Focus, vérifiée dans le catalogue de la BnF.
  • Whelan, R. (1985). Robert Capa: A Biography. Knopf.
  • Kershaw, A. (2002). Blood and Champagne: The Life and Times of Robert Capa. Macmillan.
  • Rogoyska, J. (2013). Gerda Taro: Inventing Robert Capa. Jonathan Cape.
  • Steinbeck, J. (1948). A Russian Journal. Viking Press.
  • Capa, R., Taro, G. et Seymour, D. (2020). La mort en marche. Delpire.
  • Morvan, J.-D., Tréfouël, S., Bertail, D. et Lebrun, B. (2014). Omaha Beach on D-Day. First Second / Magnum Photos. Contient l’enquête de Lowell Getz et l’entretien avec Huston Riley.

Archives, institutions et recherches


Pendant l’écriture de ce billet, j’ai principalement écouté cet album :

La parole est à vous

On discute de l’article ?

Une réaction, une précision, une contre-idée : tous les retours sont lus et la plupart obtiennent une réponse.

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