La démarche photographique

Date de la dernière mise à jour : le 10 octobre 2017


L’introduction de ce  billet sera un peu personnelle, pour deux raisons : parce que ça permet de remettre ces propos, qui après tout sont écrits par un être humain, en perspective, et aussi parce qu’à la fin de l’année, c’est moi qui paie la facture, donc je peux m’octroyer ce genre de petits plaisirs.

J’ai commencé le Blog, dans le sens originel que porte le mot : web-log, soit, pour les moins anglophones de la foule : un journal en ligne (voir ici pour les détails). Mais un journal de quoi ? Je le rabâche sûrement trop souvent : je viens de la musique, donc quand j’ai commencé la photographie, j’ai essayé de faire les choses correctement. En pratiquant la musique, j’avais pensé que si je maîtrisais la technique, j’aurais réussi à maîtriser la discipline/mon instrument, ce qui ne m’a apporté qu’un ennui relatif. Pour la photographie j’ai donc fait les choses dans l’ordre, j’ai commencé par lire de nombreux ouvrages sur le sujet (tous sont dans la bibliographie) et par construire mon propre raisonnement et l’analyse de ce que pouvait être ce champ artistique. Et ma tête ayant un espace de stockage limité en idées, j’ai commencé à rédiger ce blog pour garder une trace, et y faire de la place pour y mettre la suite.

Vous me direz, c’est bien beau d’enchaîner les ouvrages, mais si on n’a pas de fil d’Ariane, on n’est bon qu’à devenir une encyclopédie (c’est noble, mais on reste quand même sur l’étagère). Le mien était le suivant : C’est quoi la photographie ? C’est quoi être photographe ?  Et ainsi, je passe d’une source à l’autre (livre, film, pratique), en me disant toujours « C’est plus que ça » à chaque découverte. Au fur et à mesure des articles, je suis parti de ce qui était populaire, de ce qui était communément considéré comme de la photographie, ou comme des pratiques à suivre, pour petit à petit déconstruire cela et remettre certaines choses en perspective (ce fut l’objet de quelques articles sur le blog – voir ci-dessous). Cet article sera sans doute la plus grosse pièce de l’édifice, celle se basant sur toutes les autres, soit une présentation de ce que peut être la démarche photographique. Cela va devoir passer par quelques définitions/analyses afin de tout remettre d’équerre.

Piqûre de rappel

Avant de démarrer cet article, je vous invite à lire ou relire ces billets

:

Je vous en conseille la lecture de ces derniers afin de pouvoir pleinement apprécier l’article ici présent. Mais rien d’obligatoire. A vous de voir selon vos besoins.

L’artiste & l’art

L’image de l’artiste, et par extension celle des arts, est variable dans la culture commune, mais reste toujours assez péjorative. Pour Rothko(1) l’artiste est représenté comme un idiot, quelqu’un de faible et qui se réfugie dans une discipline artistique pour fuir le monde. A l’inverse, les artistes sont parfois hissés sur un piédestal, considérés comme de grandes figures, touchées par une grâce inaccessible au commun des mortels, que cela soit à tort ou à raison d’ailleurs.

Mark Rothko

Si on s’intéresse aux définitions du Larousse de l’Art et de celle de l’artiste on se rend compte que celles-ci sont assez centrées sur le respect d’un carcan de règles, dans l’idée de produire. C’est assez loin de la réalité quand on creuse un peu les choses. Prenons le plus grand exemple de tous : Picasso. S’il y a bien une chose qu’il n’a pas faite c’est « faire quelque chose dans les règles de l’art », ce qui ne l’empêche pas d’être une des plus grandes figures (si ce n’est la plus grande) de l’Art au XXe siècle.

Dora Maar au chat – P. Picasso

En enlevant les définitions trop axées sur la technique et les règles, voici ce qu’il reste :

Art :

  • Ensemble des procédés, des connaissances et des règles intéressant l’exercice d’une activité ou d’une action quelconque : Faire quelque chose selon les règles de l’art.
  • Toute activité, toute conduite considérée comme un ensemble de règles, de méthodes à observer : Bien vivre, aimer, penser est un art.
  • Habileté, talent, don pour faire quelque chose (parfois ironique et surtout dans des expressions) : Avoir l’art du compromis.
  • Manière de faire qui manifeste du goût, un sens esthétique poussé : Disposer un bouquet avec art.
  • Création d’objets ou de mises en scène spécifiques destinées à produire chez l’homme un état particulier de sensibilité, plus ou moins lié au plaisir esthétique : Les révolutions de l’art moderne.
  • Ensemble d’œuvres artistiques ; caractère de cet ensemble : L’art italien, l’art du Bénin, l’art roman, l’art du portail occidental de Chartres, l’art de Rembrandt.

Artiste :

  • Personne qui exerce professionnellement un des beaux-arts ou, à un niveau supérieur à celui de l’artisanat, un des arts appliqués.
  • Personne dont le mode de vie s’écarte délibérément de celui de la bourgeoisie ; non-conformiste, marginal.
  • Personne qui a le sens de la beauté et est capable de créer une œuvre d’art : Une sensibilité d’artiste.
  • Personne qui interprète des œuvres théâtrales, cinématographiques, musicales ou chorégraphiques : Artiste dramatique.
  • Personne qui fait quelque chose avec beaucoup d’habileté, selon les règles de l’art : Travail d’artiste.
  • Bon à rien, fantaisiste.

Nous voilà assez peu avancés : un artiste serait quelqu’un qui dispose d’une sensibilité (j’ai envie de dire, comme tout être humain normalement constitué) et produit des choses selon un sens esthétique poussé. Bref, Larousse, tu ne nous aides pas, là.

Donc, si un dictionnaire ne peut nous sauver de l’immensité de nos interrogations, on va le faire le plus simplement du monde : en revenant à la base. C’est quoi la base de l’art ? Ça commence quand ?

Grottes de Lascaux

L’art ça a commencé il y a 40 000 ans, quand un Homme a pris son charbon et s’est mis à dessiner sur les murs de sa grotte. Ça ne lui apportait rien, ça ne satisfaisait à aucun de ses besoins, mais il l’a fait. Il s’est exprimé. Je ne pourrais vous dire pourquoi il l’a fait, ça ne serait que pures spéculations, mais il a dessiné ce qui devait être ce qu’il appréciait, lui faisait peur, ses succès, ou sa vision du monde. L’art, ça a commencé ainsi, et c’est resté pareil : les artistes sont des gens qui prennent un médium pour s’exprimer.

C’est aussi pour ça qu’il ne faut pas imaginer être modeste en se refusant le statut d’artiste. Dans ce statut, il n’y a pas de notion de qualité , de succès, de prétention ou autre. Etre artiste c’est faire la même chose que nos ancêtres faisaient il y a 40 000 ans. On a vu plus glorieux (rien qu’astronaute, c’est extraordinaire d’originalité en comparaison). Rien ne résumera mieux cela que la citation de Marcel Duchamp :

Je voudrais tout simplement dire que l’art peut être bon, mauvais, ou indifférent, mais que nous devons l’appeler art, qu’importe l’épithète : le mauvais art n’en est pas moins de l’art, comme un mauvais sentiment reste un sentiment.

Marcel Duchamp

Marcel Duchamp, un peu perplexe

Le beau

Comme je l’avais dit dans « Et j’ai quitté les internets » il n’y a pas d’intérêt à chercher le beau dans l’art, du moins dans son acception générale =  ce qui plaît à la masse. Pour deux raisons principales : la première étant que la notion « communément » admise de ce qui est beau se périme avec le temps, et que cela reviendrait donc à courir après lui. La deuxième raison étant que je suis Kantien (moi-même, j’ai mis du temps à me l’avouer) et que je pense que l’on ne peut conceptualiser et rechercher le beau (comme on va le voir). On peut donc chercher à contenter son sens du beau, mais pas vraiment le rechercher dans l’absolu. Mais on va se faire un petit point complet sur le beau, histoire d’être tranquilles, et aussi parce qu’un peu de philosophie de temps en temps, ça ne fait pas de mal. Quand je dis complet, c’est complet, si la philosophie n’est pas votre tasse de thé, sautez directement à la partie suivante 😉 .

Pour Rothko(2), définir la beauté est un exercice périlleux. La beauté est une exaltation provoquée par un (ou plusieurs) stimuli, exaltation composée d’une sensation (« c’est beau« ), d’un sentiment (la joie/tristesse/mélancolie, etc.), et d’une approbation intellectuelle (« cette œuvre est bien composée« ) dans son état le plus haut. Sachant que l’on peut trouver le fait de devenir parents, comme un coucher de soleil, beau, que le spectre des stimuli provoqué par ces événements est extrêmement large, définir le beau s’avère complexe.

Emmanuel Kant , dit « German Swaggy Boy »

C’est pourquoi Kant ne s’intéresse pas au beau en tant que qualité objective des choses, mais au jugement que nous formulons quand nous disons d’une chose qu’elle est belle. Qu’est-ce qui est impliqué dans cette affirmation : ”C’est beau !” ? Kant, dans L’analytique du beau(1), commence par remarquer que ce jugement (”c’est beau”) n’est pas un jugement de connaissance, comme, par exemple,  “cette fleur a des épines”, car il ne nous apprend rien sur l’objet sur lequel il porte ; il n’ajoute rien à sa connaissance. Je peux dire d’une fleur qu’elle est belle, je n’en étendrai pas par-là ma connaissance sur elle, un botaniste à qui l’on dirait ça pour décrire une espèce d’orchidée fraîchement découverte n’en aurait simplement rien à carrer. Le jugement de beau est donc esthétique (Kant appelle aussi le jugement du beau le goût, soit la faculté de juger du beau). Ce jugement n’est pas objectif, mais subjectif. On pourrait résumer ce jugement ainsi : il ne désigne rien de l’objet, mais simplement l’état dans lequel se trouve le sujet affecté par la représentation. Il est donc subjectif en ce sens qu’il désigne un genre particulier de sentiment ressenti par celui qui juge et ne désigne en rien une qualité objective de l’objet qui en a été l’occasion.

Les caractéristiques de ce jugement tel que défini par notre ami Kant se résument à quatre propositions. Alors, je vous les liste, et on voit « tranquillou bilou » ce que ça veut dire après.

  1. Le beau est l’objet d’une satisfaction dégagée de tout intérêt (désintéressée).
  2. Est beau ce qui plaît universellement sans concept.
  3. La beauté est la forme de la finalité d’un objet en tant qu’elle est perçue dans cet objet sans représentation d’une fin.
  4. Est beau ce qui est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction nécessaire.

On y va :

(1) Le beau est l’objet d’une satisfaction dégagée de tout intérêt (désintéressée).

Cela signifie que le pur jugement de goût est pur de tout intérêt relativement à l’existence de l’objet. La satisfaction qui en est la cause se distingue de celle liée à l’agréable comme de celle liée au bon qui eux sont liés à son existence. Un objet agréable fait intervenir le désir, il intéresse les sens pour son existence même et non seulement dans une représentation. Il entraîne, au sens littéral ou métaphorique, un désir de consommation, d’usage.

Exemple : la pomme que je consomme est agréable, c’est seulement si je la considère d’un point de vue esthétique, par exemple dans un tableau, que je la trouve belle (cela peut se faire dans le même temps, mais pas sous le même rapport). Je la trouve agréable (à manger) pour ce qu'elle est (son existence même : son goût, sa texture) et non parce que sa représentation pourrait être belle.

D’autre part, quand je juge qu’un objet ou une action sont bons (au sens de conformes à une fin), je le fais en fonction d’un concept (de ce qui est bon) et en vue d’un intérêt (la fin bonne recherchée).

Exemple : Le sport est bon pour  la santé. C’est un intérêt (la santé) qui me fait juger le sport comme bon.

Ainsi, la satisfaction déterminée par le jugement du goût se distingue de l’agréable comme du bon, et est donc pure de tout intérêt. Dit de façon plus prosaïque et pour reprendre nos exemples : on ne trouve pas la pomme belle parce qu’elle est agréable à manger, ni parce qu’elle est bonne pour la santé. Je la trouve belle parce qu’elle donne satisfaction à mon jugement du goût.

(3) La beauté est la forme de la finalité d’un objet en tant qu’elle est perçue dans cet objet sans représentation d’une fin.

Troisième définition du beau donnée par Kant comme moment du jugement de goût, en fonction de la finalité. La formulation de Kant est un peu dure à avaler, mais en fait, c’est tout simple : L’harmonie de l’objet beau n’est au service d’aucune fin car celle-ci renferme toujours un intérêt. Et comme on vient de le voir, la satisfaction donnée par le beau est dégagée de tout intérêt (c’est pour ça que j’ai mis le point (3) avant le (2), c’est plus clair ainsi).

En effet, quand la raison ou la volonté vise une finalité, elle le fait en fonction d’une causalité, d’un concept. Mais la finalité peut se présenter de manière pure, comme un état d’âme. C’est cela le beau : la finalité subjective dans la représentation d’un objet, sans aucune fin, ni objective, ni subjective. Il y a bien un objet, il procure une satisfaction, mais celle-ci est purement contemplative, sans concept, ni attrait, ni émotion. Nous avons plaisir à utiliser nos facultés de connaissance, nous nous arrêtons devant le beau, et cette fin se suffit à elle-même. C’est le jugement esthétique.

C'est facile à percevoir avec un bon exemple, Kant prend celui d'une fleur : elle est tenue pour belle parce qu'en la percevant on y trouve une certaine finalité (naturelle), mais comme nous ne sommes pas en mesure de savoir quelle est cette finalité, qui reste pour nous indéterminée, le seul jugement que nous puissions porter est subjectif : c'est un jugement de goût.

Pour qu’il y ait beauté, il faut bien que l’objet soit organisé en fonction d’une fin : mais cette fin ne doit pas être représentée, il faut qu’elle soit manquante, car alors seulement, du fait de ce manque, de ce sans-fin, nous sommes conduits à émettre un jugement de goût.

(2) Est beau ce qui plaît universellement sans concept.

Cette définition est à la fois bien connue, souvent citée, et rarement bien comprise. Tout le monde sait bien que le beau ne fait jamais l’unanimité, et que les musées,  qui sont censés rassembler  les  œuvres les plus admirables, sont quelque fois encombrés d’objets discutables. D’autre part,  l’ »absence de concepts » est une formule qui mérite d’être éclairée.

Cette seconde définition du beau peut, en fait, être déduite logiquement de la première, car si la satisfaction esthétique est indépendante de tout intérêt particulier, de toute condition d’ordre personnel ou privé, alors elle peut valoir pour tous. C’est même une caractéristique du beau, il prétend valoir pour tous. Sans cela il ne serait qu’une satisfaction agréable, et non pas un jugement esthétique. Ce jugement se caractérise par l’anticipation d’un certain assentiment d’autrui, la recherche d’une validité commune, subjective mais partagée, l’affirmation d’une sorte de voix universelle capable de revendiquer l’adhésion de chacun.

Le « beau plaît sans concept » signifie que nous n’avons pas besoin de savoir exactement ce qu’a voulu dire l’artiste (son « message », par exemple) ni d’exprimer sous forme de mots (car les mots recouvrent des concepts) ce que nous ressentons. La beauté est ineffable, et c’est précisément l’une des raisons pour lesquelles elle nous galvanise à ce point. On ne peut énoncer clairement ce que l’on éprouve devant la beauté. En réalité, la beauté  (d’une œuvre, d’un paysage..) ne touche jamais tout le monde. Certains ne voient pas la beauté, d’autres ne l’apprécient pas. Mais ce que veut dire Kant, c’est que lorsque nous rencontrons la beauté, nous savons que notre plaisir doit pouvoir être partagé. Car ce qui ne serait beau que pour une seule personne, en vérité, ne serait pas beau ! L’universalité de la beauté n’est, dit Kant, qu’une « prétention », une exigence, mais cette possibilité est pourtant une certitude. Carrément.

La laitière – Vermeer

Enfin, pour enfoncer le clou  : même si elle est universelle (ou vise à l’être), la valeur esthétique est en même temps nécessaire : on peut reconnaître la supériorité de Vermeer sur tel petit maître hollandais, ou que les tragédies de Racine sur celles de Voltaire. Mais, non cautionnées par un concept, cette universalité et cette nécessité par quoi je reconnais la valeur d’une oeuvre ne sauraient cependant faire l’objet de démonstration rationnelle (comme on pourrait le faire avec une théorie mathématique). Le beau s’éprouve, mais ne se prouve pas.

(4) Est beau ce qui est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction nécessaire.

Dernière des affirmations de Kant, et pas des plus simple. Enfin, quiconque émet le jugement “c’est beau”, suppose par ce jugement même, que le lien entre l’objet qu’il considère et la satisfaction esthétique qui en résulte est un lien nécessaire, autrement dit que tout autre personne qui contemplera le même objet devra ressentir la même satisfaction et donc émettre le même jugement. Oui, c’est assez proche du point (2).

La naissance de Venus – Botticelli

Par exemple : devant un tableau de Botticelli je m’attends en effet à ce que tout autre que moi juge de la même manière qu’il est beau.

Rapport à la photographie

Après ce petit détour, revenons un peu à nos moutons. Pour résumer : le beau est dénué d’intérêt, s’apprécie sans concept, est subjectif mais vise à l’universalité.

L’intérêt de l’inverse

L’inverse du beau est tout aussi intéressant : le plaisir (du beau, issu du jugement du goût) peut être remplacé par le déplaisir. De nombreux artistes contemporains déplaisent, sans que cela ne réduise leur prétention à l’universalité. L’art contemporain a eu en partie pour tâche de casser le plaisir, de dénoncer le beau comme un fait de culture, d’affirmer que l’art travaille aussi bien la laideur ou le dégoût (et même mieux), de prétendre illustrer la formule : Est beau ce qui déplaît universellement sans concept, sans rien changer sur le fond. Dans les deux cas, il y a prétention à l’universel sur la base d’un jugement subjectif. L’oeuvre de Bruce Gilden est un bon exemple de ce concept.

Photographie – B. Gilden

Beauté VS déplaisir, en tant que photographe il vous faudra parfois choisir votre camp. Bien évidemment, ce n’est pas World of Warcraft, vous pouvez en changer autant de fois que votre propos, que la mise en image de vos idées/concepts le nécessiteront. Mais au moins, maintenant, vous saurez pourquoi vous le faites et ce que ça implique.

La nécessité du concept

Comme je viens discrètement de le glisser, votre photographie, pour avoir du sens, un intérêt, un propos (etc.) doit être basé sur certains concepts(4). C’est grâce à ça que l’on peut tracer la grande ligne, sacrée, mythique et infranchissable qui sépare la photographie d’art de l’autre. Je dis ça avec beaucoup d’humour, il n’y a rien de mal à gagner sa vie avec la photographie, bien au contraire, c’est juste deux aspects d’une même pratique / passion. Une fois que l’on a ça en tête, il devient très facile de comprendre ce qui, en photographie, relève ou non de l’art.

Par exemple, j’ai déjà entendu dire « le photo-reportage ce n’est pas beau, ce n’est pas de l’art ». Comme on va le voir, le beau n’a rien à voir là-dedans, seul le propos, la réflexion de l’auteur importent, puis sa réalisation via son médium. On peut prendre l’exemple de Jane Evelyn Atwood : elle a photographié les femmes dans des situations assez difficiles, pour en dénoncer leurs conditions et montrer ce que l’on ne veut pas voir. Elle a aussi travaillé sur les écoles pour malvoyants, ou la pauvreté en Haïti. Même si son travail n’est pas « beau » dans le sens où il ne donne pas de satisfaction esthétique (… quoique ce point soit très discutable, certaines compositions étant proches de la perfection), il repose sur une véritable réflexion et une conception très fine de ce qu’il doit être (ce qui représente plusieurs années de travail par série).

Photographie – J. E. Atwood

A l’inverse, si on prend l’exemple de la photographie de mariage, elle ne repose sur rien d’autre que sur la satisfaction d’un cahier des charges pour répondre à la demande du client. Il n’y a absolument rien d’artistique là-dedans.

On pourrait trouver la même distinction au sein d’un même champ photographique, par exemple dans la photographie animalière. Certains photographes ne répondent qu’au cahier des charges de leur magazine, et produisent des images relativement neutres, quand d’autres vont beaucoup plus loin. C’est le cas de Vincent Munier, passionné par la vie animale, il réalise un travail touchant, qui présente la rareté et la beauté de la vie animale, qui retransmet totalement sa passion pour celui-ci.

Photographie – V. Munier

Au final, il s’agit juste d’avoir des idées et de les exploiter. Faire une croix sur un bout de papier n’est pas faire de l’art conceptuel (qui logiquement existe difficilement sans concept).

Vers la démarche

Et c’est là que toutes les pièces du puzzle que l’on a placées depuis le début de l’article vont s’assembler comme par magie.

Je vous présente le schéma logique de tout ça dans l’ordre, vous allez voir, ça marche tout seul :

  • Le jugement du beau est subjectif, même si cette subjectivité aspire à être universelle (ce que je trouve beau, les autres devraient le trouver beau).
  • Est beau ce qui est perçu universellement comme tel et sans concept (c’est pourquoi on ne peut expliquer ce qui est beau, sinon il y aurait un concept).
  • L’art est une expression de soi et du monde, via un concept et un médium.
  • La photographie est un médium et un art.
  • La photographie est l’expression de soi et du monde via un concept (je m’exprime d’une certaine façon, avec un projet précis en tête).

Ainsi, le beau n’est qu’une conséquence (ou une inconséquence) de l’expression de la photographie. Il ne peut être recherché comme tel, la photographie ayant besoin d’un concept, le beau en étant dénué. Chercher à produire du beau, revient à travailler pour ne rien faire. D’ailleurs, toutes les tentatives de produire de la photographie pour le beau n’arrivent qu’à des choses parfaitement inintéressantes (cf. cet article).

Voilà, la démarche photographique c’est ça. Prendre son appareil (forcément…), s’exprimer, conceptualiser, et arriver au beau ou non sans que cela n’ait un impact sur la valeur de ce travail. Comme le résumerait Pablo :

L’art n’est pas l’application d’un canon de beauté, mais ce que l’instinct et le cerveau peuvent concevoir indépendamment du canon.

Pablo Picasso

La route à prendre

Vous me direz, c’est bien beau tout ça, chercher une photographie détachée de la technique, basée sur des concepts et l’expression de soi mais… on y va comment ? Vous allez être déçus, mais il n’y a pas vraiment de tutoriel. Pour illustrer l’idée, on va employer une image de la mythologie judéo-chrétienne qui tombe assez à propos : celle de Moïse et du peuple hébreu qui traversent la mer (on aurait pu prendre la carrière de Florent Pagny, ça marche tout aussi bien).

Au prix d’une aventure à la fois palpitante, riche de rebondissement et de paraboles religieuses Moïse libère son peuple du joug des Egyptiens. Puis, fuyant les dits Egyptiens, il traverse la mer (que Dieu, tombant à pic, a au préalable ouvert pour lui, malin) et se retrouve dans le désert. Et là, lui et son peuple, ne trouvant pas la Terre promise, vont errer 40 ans dans le désert. Oui, comme c’est la Bible, c’est toujours 40 ans, ni plus, ni moins, la religion est affaire de précision. Au début le peuple se plaint (comprenez bien que le désert, niveau coolitude on a vu mieux) et se fait petit à petit à sa condition, pour finalement trouver la fameuse Terre promise. Au passage, Moïse meurt juste avant d’y arriver, Dieu ayant apparemment un sens très personnel de l’ironie.

En quoi ça nous intéresse ? Eh bien, dans tout changement de paradigme, de façon de faire, il y a toujours un périple comme celui-là. Vous savez ce que vous venez de quitter hardiment et vous connaissez le prix de ce départ (« on arrête la photo coucher de soleil »), vous savez où vous voulez aller (vers une démarche photographique plus aboutie) mais le chemin entre les deux reste obscur, sinueux, et pas forcément le plus rapide. Mais si vous êtes tenaces, vous finirez tant bien que mal part y arriver.

Déjà, il va falloir commencer par aller voir ailleurs, si vous ne voulez pas vous enfermer dans un vase clos (« j’aime cette photographie ! » -> « comment a-t-elle été faite ? » -> « je refais pareil »). Il faut s’intéresser aux artistes et à leurs écrits (parfois aussi importants que leurs œuvres), et penser à aller chatouiller les autres disciplines. Par exemple, c’est le fonctionnement de la musique qui m’avait inspiré cet article sur la composition.

De plus, quoique vous fassiez gardez à l’esprit que tout a déjà été fait. C’est une réalité, faut vivre avec. Mais tout n’a pas été fait de votre façon. Le nerf de la guerre se situe là. De plus, la photographie est une discipline très jeune, 150 ans : comparé à la peinture et à la musique, des arts millénaires, c’est tout petit. Il y a encore énormément de choses à faire et à découvrir, surtout avec l’amélioration sans fin de la technologie. Bref, les plus belles pages sont sans doute encore à écrire.

Conclusion

Bon, déjà, si vous êtes arrivés à ce point-là de l’article je vous remercie. Je ne pensais pas qu’il serait aussi long, mais j’ai essayé d’être exhaustif, et il s’est allongé petit à petit. Vous êtes patients et tenaces, de vraies qualités. La rédaction m’a pris plusieurs semaines, et j’ai plus ou moins l’impression d’avoir conclu quelque chose, un fil de réflexions, qui était ouvert depuis le début du blog. Comme je le disais en introduction, ce blog me sert avant tout à avancer dans ma pratique, et cet article sera sans doute un jalon. Si la lecture vous a apporté 1/10e de ce que m’en a apporté l’écriture, j’en suis ravi.

Ps : voir ce billet, Construire un projet photographique, pour continuer l'aventure.

 

Notes : 

  • (1) Voir : Rothko, M., Rothko, C. & Dauzat. (2015). La réalité de l’artiste : philosophies de l’art. Paris: Flammarion.(retour au texte)
  • (2) Voir :  Ibidem. (retour au texte)
  • (3) Voir : Kant, I. & Renaut, A. (2015). Critique de la faculté de juger. Paris: Flammarion.(retour au texte)
  • (4) Après avoir lu cet article de l’Express (L’art contemporain est-il une imposture ? – en ligne), je me suis rendu compte que ce passage pouvait signifier autre chose que ce que je souhaitais. Je ne vous incite pas à trouver des concepts alambiqués et snobinards sur lesquels baser votre photographie. Juste a réfléchir à ce que vous souhaitez y mettre de vous, et ça peut-être tout simple (« Documenter ma vie » par exemple). (retour au texte)

Sources : 

  • II – Kant : analyse du jugement esthétique (en ligne), Lettres-Et-Arts.net, Consulté le 27/07/2016.

  • Le beau chez Kant (en ligne), MaPhilosophie.fr, Consulté le 27/07/2016.
  • E. Kim. (2016), How to find your unique voice in photography (en ligne), erickimphotography.com. Consulté le 19/07/2016.
  • T. Forbes. (2016), Photography is not creative (en ligne), Youtube.com. Consulté le 27/07/2016.
  • Walther, I. (2012). L’art au XXe siècle : peinture, sculpture, nouveaux médias, photographie. Köln Paris: Taschen.

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14 Comments

  1. Comme toujours….un plaisir de te lire, MERCI.

  2. Beau travail 🙂

  3. Dans démarche il y a aussi Marche, ce qui me fait penser à une chose annexe:
    Le meilleur outil du photographe ce sont ses chaussures 😀
    Merci pour cet excellent article

  4. un article très interressant

  5. De façon beaucoup plus prosaïque, je pense que le beau est ce à quoi les gens sont habitués. Ayant joué avec des modèles jugées « laides » selon les canons actuels, les réactions de rejet furent immédiates de la part de mes amis les moins éduqués artistiquement. Et peu importe ce que la photo dégageait.

    Le plus bel exemple est la Tour Eiffel, qui a fait scandale à sa construction et que le peuple de Paris voulait détruire. Qui la trouve laide aujourd’hui ? Qui s’imagine Paris sans Tour Eiffel ?

    Le poids de l’habitude… Le beau, à mon sens, c’est ce qui conforte les gens dans leurs valeurs et dans leurs perceptions. C’est ce qui les ménage et les flatte poliment. Et c’est rapidement stérile.

    • Hummm… Je ne suis pas totalement d’accord. J’aime bien la définition qu’en donne Hegel, que le beau est la matérialisation parfaite d’une idée.
      Pour reprendre ton exemple, une belle femme serait la matérialisation parfaite de la femme idéale.

      Mais Hegel l’explique beaucoup mieux que moi, c’est dans l’introduction à l’esthéthique, c’est assez intéressant.

  6. Article très intéressant. Je lis actuellement le livre de S. Sontag sur la photographie. Belle réflexion sur la vie et la photographie. Je crois humblement que ce livre, et ton article, nous aident à réfléchir sur l’art plutôt que simplement photographier. Lorsque nous débutons en photo, nous avons tendance à ne rechercher que l’esthétiqu .La photo peut nous amener plus loin. Mon humble grain de sel…

  7. Jon Snow

    Bonjour,

    article que je relis de temps en temps pour garder – ou retrouver – le cap de cette recherche d’une démarche photographique plus aboutie, qui pour le moment ne cesse de se dérober à ma volonté… bonne continuation

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