Il y a quelques mois, j’ai publié une vidéo un peu défouloir dans laquelle je faisais la liste de tout ce qui me fatiguait dans le petit monde de la photographie. Le premier point de la liste, c’était les modes. Vous vous souvenez des Jeux olympiques de Paris ? Un ou deux photographes malins s’étaient dit : le sport, c’est du mouvement, le flou souligne le mouvement, et comme tous les pays ont des couleurs vives, on va faire du flou coloré, contrasté, avec du grain. Très bonne idée. Sincèrement. Un traitement pertinent, cohérent avec le sujet, bien exécuté.


Le problème, c’est la suite. Pendant des mois, on s’est tapé des hordes de copies (Instagram s’en souvient, moi aussi). Une idée juste, diluée par mille imitateurs, devient un tic visuel. Le flou n’était plus un choix, c’était devenu un réflexe, aussi léger qu’un welsh au petit déjeuner. Et puis la vague est passée, les réseaux sont passés à autre chose, et plus personne n’a refait de flou de mouvement. Ce qui, au passage, dit tout : quand une pratique disparaît en même temps que la tendance, c’est qu’elle n’était pas un regard, c’était un costume.
J’en parlais au tout début de cette vidéo, si vous voulez la version orale (et légèrement plus énervée) :
Bref. Je pensais qu’on avait compris la leçon. Et puis la Coupe du monde est arrivée, et avec elle une nouvelle mode : photographier sa télé. Et cette fois, il n’y a pas que les réseaux qui applaudissent. Libération aussi.
Le billet qui m’a fait tiquer
Le 11 juillet 2026, à l’occasion du « Libé des photographes » publié pendant les Rencontres d’Arles, Tess Raimbeau, iconographe à Libération, a publié un billet intitulé « Coupe du monde : et si on foutait la paix aux gens qui photographient leur télé ? ». Avant d’aller plus loin, une précision qui a son importance : j’aime beaucoup ce qu’elle fait. Je la suis avec plaisir sur Instagram, où elle raconte son métier, ses choix d’images, les coulisses d’un journal qui prend encore la photographie au sérieux. C’est rare, c’est précieux, et c’est bien fait.


Mais là, je vais me permettre de poliment ne pas être d’accord. Avec méthode, parce que le billet le mérite : il est construit, argumenté, et il a le bon goût de lister lui-même les critiques qu’on adresse à cette pratique. Il suffit donc de les reprendre une par une.
Le contexte, d’abord, pour ceux qui ont passé l’été dans une grotte (je respecte) :
- Pendant cette Coupe du monde, les images de matchs photographiées sur des écrans de télévision ont envahi les réseaux.
- Le footballeur Michael Olise a nettoyé son compte Instagram (8,8 millions de followers, tout de même) pour n’y laisser que des photos de lui passées par le filtre d’un écran, avec balayages et flous caractéristiques. Des images signées Lukas Korschan, photographe berlinois qui navigue entre mode et sport.
- La photographe Florence Pernet, elle, photographie les matchs depuis son canapé, et ses images ont fait le tour des réseaux jusqu’à une collaboration avec l’équipe du Portugal.
Le billet de Libé défend cette pratique comme un accès démocratisé à des événements devenus inaccessibles, et une esthétique à part entière. C’est là que ça coince.
Le paradoxe Libération
Ce qui me dérange en premier, ce n’est pas tant la défense de la photo de télé, mais plus qui la défend. Libération est un des rares journaux français à encore promouvoir la photographie d’auteur. Une vraie démarche : des commandes, des cartes blanches, un numéro annuel entier confié à des photographes. Chapeau, sincèrement. Peu de rédactions font cet effort.
Mais ce même journal a publié des tartines d’articles sur les dangers des écrans. Le temps d’écran des enfants, l’addiction aux smartphones, les réseaux qui nous bouffent le cerveau : une recherche rapide sur leur site vous occupera l’après-midi1. Même chose pour l’intelligence artificielle, traitée avec une méfiance de tous les instants (là aussi, servez-vous)2. Une ligne éditoriale globalement technophobe, ce qui est un choix discutable mais défendable. Je ne leur reproche pas.




Ce que je leur reproche, c’est la pirouette. Les écrans nous abrutissent, la technologie doit être tenue à distance, mais des photographes qui restent chez eux photographier leur téléviseur, ça, il faut leur foutre la paix. Pardon, mais on a vraiment signé pour ça ?
Reprenons depuis le début. La photographie, depuis son invention, se caractérise par une chose que les autres arts n’ont pas : le contact avec le réel. Roland Barthes en a fait le cœur de La chambre claire : dans une photographie, « le référent adhère ». La chose photographiée a été là, devant l’objectif, à ce moment-là. A ce sujet, vous pouvez relire cet article :
C’est ce qui, donc, distingue la photo de la peinture ou de la musique, qui peuvent se détacher du monde sans rien perdre de leur nature. Un peintre peut peindre de mémoire, un musicien composer dans sa tête. Un photographe, lui, doit être quelque part.
Et on vit un moment étrange, une transition un peu désagréable, où la création se passe de plus en plus du monde réel. Les banques de musique générée remplissent les playlists d’ambiance de Spotify, les images produites par IA saturent les banques d’images : la production « automatique » gagne du terrain partout. Dans ce paysage, la photographie est à peu près le dernier art qui exige de sortir et de se confronter à quelque chose. Et le journal qui défend la photo d’auteur nous explique que la version « à travers un écran, depuis le canapé » mérite qu’on lui foute la paix. Un accès au réel au rabais, à travers la vitre d’un téléviseur, cautionné par les gens dont le métier est précisément de défendre l’inverse. Vous vous foutez de nous, Libé. Ou du moins je repars avec cette impression.
Gruyaert n’est pas votre joker
L’argument d’autorité du billet, c’est Harry Gruyaert. Photographier sa télé ne serait pas une mode, puisque le Belge le faisait déjà « dans les années 70 » avec sa série TV Shots. C’est exact, et même un poil plus ancien que ça : en 1972, depuis son appartement londonien, Gruyaert photographiait un téléviseur détraqué dont il trafiquait l’antenne et les réglages pour en tirer des couleurs hallucinées, pendant les Jeux olympiques de Munich et les missions Apollo3. J’ai écrit un long portrait de lui, j’adore son travail, allez le (re)lire, c’est par ici :
Sauf que cet exemple ne dit pas ce qu’on veut lui faire dire. En 1972, photographier son téléviseur était un geste neuf, les couleurs étaient travaillées image par image, et la série interrogeait précisément ce que la télévision faisait aux événements. Le sujet de TV Shots, ce n’est pas les JO de Munich : c’est la télévision elle-même, cette étrange machine qui déversait le monde dans les salons. Et surtout : on n’a pas vu débarquer des hordes de photographes imitant Gruyaert chaque soir devant leur poste. Le geste est resté singulier. C’est pour ça qu’on en parle encore cinquante ans après.
Même chose pour Katja Stuke, que Tess Raimbeau citait à juste titre dans ses stories suivant la sortie de l’article : sa série Supernatural rassemble des portraits d’athlètes saisis sur l’écran, des JO de Sydney à ceux de Pyeongchang4.


Vingt ans de travail sur un motif précis (vingt ans, pour situer l’écart avec un évènement sportif d’un mois) : ces visages absents, concentrés, juste avant l’effort, que la trame de l’écran transforme en icônes étranges. On retrouve là tout ce qui fait un propos, une constance, une œuvre.
D’autant plus qu’il ne faut juste pas tout mélanger. Il y a la technique, et il y a le sujet. Qu’une technique soit reprise ailleurs, par quelqu’un d’autre, pour dire autre chose : aucun problème. Qu’un même sujet, la Coupe du monde, soit traité par mille regards avec mille techniques : encore mieux, c’est même ça qu’on demande. Mais que tout le monde applique la même technique au même sujet au même moment, à chaque manifestation sportive internationale, ce n’est plus de la création, c’est un filtre. On ne va pas me faire avaler que c’est novateur quand je vois des pelletées de photographes tenter leur chance chaque soir de match, avec la même image d’écran floue et pixelisée à l’arrivée. Le tout, avec comme but inavoué d’être le prochain à buzzer sur le sujet.
Le billet liste d’ailleurs honnêtement les reproches faits à cette pratique :
Elle ne choisirait pas réellement le cadrage, l’œuvre du vidéaste, dont elle s’approprierait le travail, un éloignement du sanctifié « moment décisif » de Cartier Bresson. Enfin, pour certains, c’est juste une mode irritante, qui va saturer les réseaux et disparaître aussi vite.
Tess Raimbeau, Libération, 11 juillet 2026
Eh bien oui. Tout ça est vrai, et le billet n’y répond jamais vraiment. Le cadrage appartient au réalisateur de la retransmission, qui choisit les axes, les valeurs de plan, les ralentis (Florence Pernet a au moins l’élégance de créditer les cadreurs, notons-le). Le moment décisif est choisi par le réalisateur aussi, puisque c’est lui qui décide de ce qui passe à l’antenne. Et la mode irritante qui sature puis disparaît, on l’a littéralement vécue il y a deux ans avec le flou olympique : des tartines pendant trois mois, puis le néant, et hop, ça revient sous une autre forme à la compétition suivante. Prévisible comme une éclipse, mais avec moins de poésie.
L’événement élitiste (auquel il ne fallait surtout pas aller)
Vient ensuite l’argument le plus sérieux du billet, celui qui mérite qu’on s’y arrête. Florence Pernet, citée par Libé : « ça permet surtout à plein de photographes d’accéder à un événement très élitiste ». Et le billet d’appuyer : vu le nombre d’accrédités, le pourcentage de femmes parmi eux (6 %5) et le prix d’un tel déplacement, on ne peut que lui donner raison.
Sur le constat, d’accord : le photojournalisme sportif est une forteresse, et 6 % de femmes accréditées, c’est une honte. Mais il y a un truc qui me chiffonne dans la conclusion. Libération était en première ligne pour dénoncer la Coupe du monde 2022 au Qatar (leur dossier est encore en ligne, vérifiez par vous-même)6, et à raison : une enquête du Guardian avait compté plus de 6 500 travailleurs migrants morts dans le pays depuis l’attribution du tournoi7. Celle de 2026 ne vaut pas mieux : étalée sur trois pays et seize villes, 104 matchs, des déplacements en avion dans tous les sens qui représentent l’essentiel d’un bilan carbone record, le pire de l’histoire de la compétition8. Sans parler de l’accès : les supporters iraniens et haïtiens sont tout simplement interdits d’entrée sur le sol américain par le travel ban, et les ressortissants d’une vingtaine d’autres pays privés de visas touristiques. Leurs équipes jouent, eux restent dehors9.
Donc, si je résume la position : cet événement est une aberration écologique, sociale et politique, organisé par une instance qu’on ne présente plus, dans un pays qui en interdit l’accès à une partie des supporters. Mais c’est formidable que tout le monde puisse enfin y « accéder » par l’écran pour en tirer des images colorées. La révolte, ça fonctionne comment, exactement ? On l’oublie dès qu’on fait des photos pastel ? Il me semblait que le premier geste critique face à un événement infréquentable, c’était de ne pas lui offrir gratuitement des millions d’images d’ambiance qui le rendent désirable. Mais j’ai dû rater un épisode 🤷🏻♂️.
Et puis j’aurais envie de dire : on s’en fout, de la Coupe du monde. Le problème n’est pas que des photographes ne puissent pas accéder aux stades de la FIFA. Le problème, c’est de croire que la photographie se joue là-bas. Le monde entier commence au bas de votre porte. Votre rue, vos proches, votre ville un soir de match justement (essayez, c’est un spectacle), les bars bondés, les klaxons, les drapeaux aux fenêtres : voilà des sujets accessibles, gratuits, et sur lesquels personne n’a encore posé son filtre. Franchement, ouvrez la fenêtre un soir de finale et vous aurez compris l’idée.
« Fort » n’est pas « populaire »
Le billet pose ensuite une question qui se veut rhétorique : pourquoi se priver de ces « regards forts » sur nos événements collectifs ? Réponse simple : parce que ce ne sont pas des regards forts. Désolé 🙃. Ce sont des regards qui singent trois techniques à la mode, une fois tous les quatre ans. Il ne faut pas confondre « fort » et « populaire ». Impressionnant ne veut pas dire réussi, et viral ne veut rien dire du tout.
C’est à la photographie ce que la gamme pentatonique mineure est aux solos de guitare (les guitaristes savent, les autres : faites-moi confiance) : une solution conventionnelle qui fonctionne toujours, qui impressionne les néophytes à tous les coups, et dont la créativité est éculée depuis quarante ans. N’importe quel guitariste de comptoir peut vous sortir un solo pentatonique honorable un samedi soir. Ça sonne. Tout le monde hoche la tête. Et il n’y a strictement rien dedans. Le flou de mouvement sur un sprinteur, la photo de télé pixelisée sur un but de Mbappé, c’est pareil : une convention qui produit de l’effet sans produire du sens. J’ai écrit un manifeste entier sur ce que serait l’inverse : une photographie qui part de soi plutôt que des tendances.
Le droit, cet argument de comptoir
Mon passage préféré du billet, ceci dit, c’est celui-là : « le droit défend aussi ces pratiques, tant que la réinterprétation créative est suffisamment forte pour créer une œuvre autonome ». J’adore. Convoquer le droit pour établir qu’une pratique est artistiquement défendable, c’est un glissement rhétorique assez magnifique. Le droit permet de savoir si on a le droit. C’est tout. Il ne dit rien de la valeur de ce qu’on fait. Le droit m’autorise aussi à manger des chips à 4 heures du matin en regardant des documentaires sur les crabes (activité que je ne recommande qu’à moitié) : personne n’en conclut que c’est une démarche d’auteur.
C’est d’autant plus drôle qu’aucun des critiques de la photo de télé ne dit que c’est interdit. Le reproche, c’est qu’on dérive de l’œuvre de quelqu’un d’autre (le cadreur, le réalisateur) et que le résultat est faiblard. Répondre « mais on a le droit » à une critique esthétique, c’est répondre à côté, ça n’a aucun rapport (comme à une convention d’incels).
Et il y a une ironie assez piquante à appeler le droit (qui pour le coup n’a rien à voir avec Libé, oui c’est une digression, mais ça va aller vite, promis). Quand je publie du contenu pour rappeler qu’on a parfaitement le droit de faire de la photographie de rue, il se trouve toujours quelqu’un pour m’expliquer, index levé, qu’avoir le droit n’empêche pas de questionner l’éthique de la pratique. J’en avais même fait une petite vidéo sur le sujet :
D’ailleurs, j’ai aussi écrit un article entier sur cette question, spoiler : le couplet « légal ne veut pas dire moral » est le sport national des commentaires. Mais pour la photo de télé, curieusement, le raisonnement s’inverse : là, le droit suffit comme caution.
Mais quel propos ?
Reste la conclusion du billet, qui condense tout ce qui me gêne :
La question centrale est donc toujours celle de la pertinence du propos, de la force du regard porté, peu importe d’où. Peut-être qu’on pourrait plutôt s’accorder pour écorcher les IA, qui se sont évidemment emparées de la trend, et se réjouir que des humains passionnés nous partagent leurs récits ?
Tess Raimbeau, Libération, 11 juillet 2026
La pertinence du propos ? Mais quel propos ? Sérieusement, prenez dix travaux de photo de télé de cette Coupe du monde et enlevez ce qu’ils ont en commun : l’écran, le flou de balayage, la trame, les couleurs saturées du direct. Une fois qu’on a retiré ce qui appartient à tout le monde, qu’est-ce qui reste qui appartienne à quelqu’un ? Chez Gruyaert, il restait une réflexion sur la télévision comme fenêtre déformante. Chez Stuke, il restait vingt ans d’obsession pour les visages athlétiques au bord de l’effort. Chez les copies de 2026, il reste « je suis chez moi et je photographie ma télé ». Ce n’est pas un propos, c’est une géolocalisation.
Quant au « récit » : le récit de quoi ? Les 90 minutes appartiennent au réalisateur de la retransmission. Le photographe de canapé en garde quelques frames mal cadrées, floues et pixelisées, choisies parmi les images qu’un professionnel a déjà choisies pour lui. Un récit personnel et engagé, ça suppose d’avoir vécu quelque chose. Là, on a regardé la télé. Comme 40 millions de gens le même soir, dont aucun n’a le panache de qualifier ça de démarche.
Et quelle pirouette finale. Retournons « écorcher les IA », le bouc émissaire préféré de la maison, celui qui remet tout le monde d’accord à peu de frais (on y revient, à la technophobie sélective). Les IA, mauvaises. Les milliers de vols intercontinentaux d’une compétition qui crame des ressources pour ne strictement rien apporter à personne, on n’en parle plus, c’était trois paragraphes plus haut. J’ai déjà donné mon avis complet sur l’IA et la photographie (et sur les modes creuses en général, demandez aux NFT comment ça s’est fini pour eux), donc je résume ma position : l’IA pose de vraies questions, mais elle a bon dos. Ce n’est pas l’IA qui a inventé la paresse créative, elle n’a fait que l’industrialiser. D’ailleurs, « l’IA » ne s’est emparée de rien du tout, ce sont ses utilisateurs, sans doute dans la même optique que les photographes s’y étant essayés : aller gratter un peu de like et d’engagement à peu de frais.
Au milieu de tout ça, il y a quand même un commentaire Instagram sous le post de Libé qui m’a fait rire pour la journée : « J’ai hâte de faire les backstages de L’Odyssée de Christopher Nolan en filmant la toile au cinéma. » Voilà. Tout est dit, en une phrase, par un anonyme. La critique la plus efficace du billet tenait en un commentaire (l’internet, parfois, mérite d’être sauvé).
Mise à jour : L’Équipe confirme (merci)


Cet article était à peine publié que L’Équipe a sorti le sien sur le sujet, le 16 juillet 2026, signé Brice Bossavie. Un papier honnête, qui fait ce que le billet de Libé ne faisait pas : tendre le micro aux photographes de la tendance. Florence Pernet, Matthew Johnson, Bilal Aouffen, et même Harry Gruyaert, qu’on ne laissera décidément jamais tranquille. Et c’est passionnant, parce que quand on demande aux intéressés eux-mêmes pourquoi cette pratique existe, ils répondent tous la même chose : parce que ça plaît.
Comptez avec moi. Le post de Pernet « devient viral et cumule des milliers de likes ». La photo de Johnson aux JO d’hiver « fait le tour du monde », et lui-même précise : « c’est vraiment avec elle que c’est devenu viral ». Quant à Aouffen, qui remonte au flou des JO de Paris (tiens, on se retrouve en terrain connu) :
Et ça a beaucoup fonctionné sur les réseaux sociaux. Il y a une tendance aux photos plus artistiques dans le sport, et c’est de plus en plus apprécié par le public.
Bilal Aouffen, L’Équipe, 16 juillet 2026
Vous voyez le vocabulaire ? Viral, likes, vues, « apprécié par le public ». Sur tout l’article, personne ne parle de ce que ces images disent. On parle de ce qu’elles rapportent. La valeur de la pratique est mesurée exclusivement en métriques d’engagement, et par ses propres défenseurs. Je disais plus haut qu’il ne fallait pas confondre « fort » et « populaire » ; ici, plus besoin de le rappeler, plus personne ne prétend même que c’est fort. C’est apprécié, ça fonctionne, ça fait des vues. Dossier suivant.
Même la rivalité entre photographes se compte dans cette unité. Aouffen, à propos des accrédités : « Je peux comprendre les gens qui travaillent sur le terrain aux États-Unis et qui voient quelqu’un faire plus de vues depuis son canapé. » Pas quelqu’un qui ferait de meilleures images depuis son canapé. Quelqu’un qui fait plus de vues. L’Équipe note d’ailleurs au passage que Pernet « n’a pas pris la parole pour raconter sa démarche » et que les commentaires sont désactivés sous ses posts les plus partagés. Une « vision », donc, mais qui ne s’explique pas et ne se discute pas.
Le seul qui tente un propos, c’est Johnson : le flou rappellerait « un souvenir, ou quelque chose d’onirique », et serait « un commentaire sur le temps que l’on passe devant nos écrans ». Un commentaire sur le temps d’écran, diffusé sur Instagram, à des gens qui le liront sur leur écran, entre deux matchs regardés sur un écran. À ce niveau, ce n’est plus un propos, c’est un serpent qui se mord la queue en 4K. Le but que je qualifiais plus haut d’inavoué (être le prochain à buzzer) est donc désormais avoué, sourcé, et publié dans L’Équipe. Merci à eux : pour une fois, je n’ai rien eu à démontrer.
Aparté : dans les coulisses de mon abonnement
Une dernière chose, sans rapport avec la photographie mais avec Libération. Pour écrire cet article proprement, il me fallait lire le billet en entier (on est pas sur CNEWS, ici on bosse). Article réservé aux abonnés, logique, la presse doit vivre et je suis pour la payer. Je prends donc l’offre découverte : quinze jours à 1 euro. Passons.
Puis vient le moment de résilier. Et là, mesdames et messieurs, le grand huit. La résiliation ne se trouve pas dans votre compte, mais sur une page séparée, planquée ailleurs sur le site10. Une fois dessus, on vous demande votre numéro de client. Alors que vous êtes connecté. À votre compte. Celui qui contient votre numéro de client. Et une fois le numéro fourni, le système vous répond qu’il ne trouve pas votre abonnement, revenez plus tard.


Ce genre de parcours a un nom : ça s’appelle une interface truquée (dark pattern en anglais), et c’est volontairement conçu pour que vous abandonniez, oubliiez, et continuiez de payer. De la part d’un journal qui fait des dossiers sur les abus des plateformes numériques, c’est cocasse. La prochaine fois que je veux lire un article, le contournement de paywall me tendra les bras, et il ne faudra pas venir pleurer. Ça m’apprendra à vouloir payer la presse.
Conclusion
Je veux finir en désamorçant un malentendu : je ne demande pas qu’on interdise quoi que ce soit, ni qu’on harcèle qui que ce soit (ne faites jamais ça bordel). On ne parle ici que d’esthétique, de propos, d’un art qu’on aime tous. C’est un débat d’idée, de la contradiction publique, rien de plus. Photographiez votre télé si ça vous amuse, sincèrement (chacun ses dimanches).
Ce que je conteste, c’est le discours qui enrobe la pratique. Non, ce ne sont pas des « regards forts ». Non, un mimétisme de masse n’est pas un récit personnel. Et non, Gruyaert ne vous couvre pas : il faisait exactement l’inverse, un geste seul contre le flux.
Ce que je souhaite aux jeunes photographes que Libé veut encourager, c’est mieux que ça. Mieux qu’un écran dans un salon, mieux qu’une trend tous les quatre ans, mieux qu’une esthétique préfabriquée qu’il n’y a qu’à ramasser, recycler, réutiliser, jeter. Le réel est là, dehors, gratuit, inépuisable, et il n’attend que vous. La Coupe du monde se joue aussi dans votre rue, dans les cris qui sortent des fenêtres, sur les visages en terrasse. C’est là qu’il y a des récits. Allez les chercher.
Moins d’écrans, plus de réel. Moins de tendances, plus de propos. Et à la prochaine ✌🏻.
PS : au moment où vous lisez ces lignes, j'ai normalement réussi à résilier mon abonnement à Libé. Normalement.
PS² : si vous êtes l'un des deux photographes qui ont lancé le flou aux JO de Paris : c'était bien. Une fois.
Notes :
- Libération tient même un dossier permanent « Les enfants et les écrans ». Voir par exemple « Écrans et enfants : les 10 recommandations des spécialistes » (26 février 2024) ou « Enfants et écrans : une vaste étude française sonne à nouveau l’alarme » (12 avril 2023). ↩︎
- Là aussi, dossier permanent « Intelligence artificielle » (chapô maison : « les craintes augmentent », « fake news, opinions manipulées »). Voir par exemple l’entretien avec Éric Sadin, « Face à l’ouragan des IA génératives, il nous reste deux ou trois ans pour agir » (13 octobre 2025), ou l’éditorial « L’IA braque les banques » (10 avril 2026). ↩︎
- Harry Gruyaert, TV Shots, 1972. Réalisée à Londres sur un téléviseur détraqué dont il manipulait l’antenne et les réglages, la série couvre les JO de Munich et les missions Apollo. Exposée pour la première fois à la galerie Delpire (Paris) en 1974. Voir la présentation de la série chez Magnum Photos. ↩︎
- Katja Stuke, Supernatural : portraits d’athlètes photographiés sur l’écran de télévision pendant les retransmissions des JO, de Sydney (2000) à Pyeongchang (2018). Voir la série sur le site de l’artiste. ↩︎
- Chiffre cité par Tess Raimbeau dans son billet, « Coupe du monde : et si on foutait la paix aux gens qui photographient leur télé ? », Libération, 11 juillet 2026. ↩︎
- Entre autres : « Qatar : au moins 6 750 travailleurs étrangers sont morts ces dix dernières années » (23 février 2021), « Népal : les « décès suspects » des ouvriers partis au Qatar » (8 novembre 2022), « Le Qatar refuse de créer un fonds d’indemnisation pour les ouvriers » (2 novembre 2022). ↩︎
- Enquête du Guardian (février 2021) : plus de 6 500 travailleurs migrants venus d’Inde, du Népal, du Bangladesh, du Sri Lanka et du Pakistan sont morts au Qatar depuis l’attribution du Mondial en 2010. Voir le récapitulatif de NPR. Précision d’honnêteté : ce chiffre couvre l’ensemble des décès de travailleurs migrants dans le pays sur la décennie, pas les seuls chantiers du Mondial. Libération l’avait d’ailleurs très bien expliqué dans un CheckNews : « Trois morts, 400 ou 6 500 ? » (30 novembre 2022). ↩︎
- Environ 8 millions de tonnes de CO₂ estimées, dont près de 90 % liées aux déplacements : le pire bilan carbone de l’histoire de la compétition. Voir franceinfo. ↩︎
- Le travel ban américain interdit totalement l’entrée aux ressortissants iraniens et haïtiens, et prive de visas touristiques ceux d’une vingtaine d’autres pays ; les équipes bénéficient d’une exemption, pas leurs supporters. Voir l’analyse du cabinet Fragomen. ↩︎
- Elle est ici si vous la cherchez un jour : https://www.liberation.fr/formulaire-resiliation/ ↩︎
Pendant l’écriture de ce billet, j’ai principalement écouté cette playlist :

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