Quand la photographie est-elle rentrée dans l’intime ?

Date de la dernière mise à jour : le 13 janvier 2017


Temps de lecture : 8 minutes et 38 secondes


Introduction

S’il y a un usage qui prédomine dans la photographie actuellement, c’est bien celui de photographier nos vies intimes/privées. C’est, à y réfléchir, 99% de l’usage qui en est fait désormais : repas, soirées, vie de famille, vacances, et j’en passe. Si l’on regarde les chiffres, on en a presque le vertige, par exemple, Facebook abrite au total 240 milliards d’images, soit 30 fois plus que Flickr et 70 fois plus qu’Instagram. Et ce n’est pas près de s’arranger, 350 millions de nouvelles photos y étant déversées chaque jour. Et si on prend le petit dernier, Snapchat, il affiche fièrement 150 millions de nouvelles images téléchargées quotidiennement… Et ces chiffres datent de… 2013 (je n’en ai pas trouvés de plus récents). Cela laisse pantois quand on imagine l’évolution de ce nombre ces dernières années. Bref, photographier l’intime, le privé, ça a de beaux jours devant soi.

D’ailleurs, c’est pratiqué de façon assez étrange, puisqu’en tant que photographes, on utilise un matériel à plusieurs centaines/milliers d’euros, pour photographier nos sujets (villes, photos de rue – donc des inconnus, paysages, etc.) et des smartphones pour photographier nos proches. Sachant que ce sont ces photos que l’on chérit, que l’on met dans nos portefeuilles, et que l’on emporterait si nos maisons brûlaient. Paradoxal non ?

Ce qui nous amène à notre sujet du jour : Quand la photographie est-elle rentrée dans l’intime ? Alors, non, il ne sera pas question de sex-toys avec caméra intégrées, mais plutôt de voir quand cette pratique est apparue, et qui l’a marquée.

Histoire par l’exemple

L’envie de documenter la vie intime est apparue dès le début du XXe siècle, avec  notamment Jacques-Henri Lartigue.  Mais c’est bien dans les années 1960 que la pratique explose. Les photographes (que nous verrons ci-dessous) cherchent  à échapper à la vocation « objective » de leur médium. Certains pousseront la photographie de l’intime à la limite du voyeurisme et verseront dans la transgression ce qui plairait bien à Oliveiro Toscani(1). L’appareil devient alors un carnet de notes du quotidien, outil d’introspection, un journal intime.

Jacques-Henri Lartigue

Jacques-Henri Lartigue est l’un des premiers photographes à avoir documenté sa vie intime, de façon aussi constante tout au long de sa vie. Bon, on est certes très loin de l’intime que les photographes suivant vont présenter, mais comme tout début, il mérite d’être noté. Jacques-Henri Lartigue a commencé la photographie avec son père au début du siècle dernier (celui-ci lui ayant offert pour ses 8 ans, en 1902, son premier appareil). Dès lors, il ne cesse de photographier sa vie d’enfant rythmée par les voyages en automobile, les vacances en famille et surtout par les inventions de son frère aîné. En grandissant, il devient un dandy et consacre sa vie à l’art (pratiquant la peinture, la photographie et l’écriture). Fortuné, il peut mener une existence de oisive, ce qui se ressent dans ses photographies. On y croise ses nourrices (quand il était encore petit, hein), ses amis, et ses femmes. C’est aussi l’époque de la naissance des stations balnéaires : Cannes, Trouville, Étretat, Le Havre, lieux de rassemblement de la bourgeoisie.

Photographie – J. H. Lartigue

Ses photographies sont un éloge de la lenteur. Le temps se fige, les corps demeurent en suspens, aériens, entre terre et mer. Lartigue nous transporte dans sa vie qui, au fil des images, devient un peu la nôtre.

Photographie – J. H. Lartigue

Photographie – J. H. Lartigue

Saul Leiter

Photographie – S. Leiter

Saul Leiter est un photographe américain, principalement connu pour ses photographies de rue (tout en ayant gagné sa vie en travaillant dans la mode jusque dans les années 80). Bien qu’il ait été très admiré par ses pairs, qui connaissaient son travail, il a largement opéré sans être connu du monde des beaux-arts et du grand public. Cette absence de reconnaissance  est  due aussi à de nombreuses occasions ratées, s’expliquant en partie par un manque de confiance : il a refusé d’apparaître dans la légendaire exposition The Family of Man (1955) d’Edward Steichen, pensant que son travail n’était pas au niveau. Il devait aussi apparaître dans une exposition avec Robert Frank à la Photo League, ce qui n’est jamais arrivé à cause de la dissolution de ce collectif. Bref, pas de bol, mais ça lui allait très bien, comme il l’a déclaré dans une interview en 2008 :

In order to build a career and to be successful, one has to be determined… One has to be ambitious. I much prefer to drink coffee, listen to music and to paint when I feel like it.

Saul Leiter

(« Pour construire une carrière et avoir du succès, il faut être déterminé… Il faut être ambitieux. Je préfère largement boire du café, écouter de la musique, et peindre quand j’en ressens l’envie. »)

Photographie – S. Leiter

Bien qu’il soit censé être célèbre pour avoir popularisé la photographie en couleur (c’est un aspect de son travail que je connais assez peu), je l’ai découvert dans l’ouvrage Saul Leiter : early black and white (présent dans la bibliographie)L’ouvrage se découpe en deux volumes Interior et Exterior. Leur titre est trompeur, il porte sur la vie intime de Saul Leiter, ce qui est en fait partie est dans le premier, le reste dans le deuxième. On trouve dans le premier des photographies de son père (avec qui il entretenait une relation difficile, celui-ci, rabbin, n’ayant jamais vraiment accepté son choix d’une carrière artistique), mais aussi de ses amis, et ses amours. Toutes ces images datent des années 40 et 50. Il y a une élégante douceur dans ses clichés, une proximité que j’aime beaucoup. Comme si tout ça lui était un prolongement naturel de lui même.

Si vous voulez en apprendre plus, je laisse Ted Forbes, de la chaîne Youtube The art of photography, vous présenter ça longuement (en anglais).

Larry Clark

C’est le moment « Shit is getting serious » de cet article. Larry Clark a photographié l’intime avec la même violence que l’astéroïde  qui est venu chatouiller nos amis les dinosaures. Après ses études, il a travaillé dans sa ville natale sur des scènes de vie d’un groupe de drogués, ce qui a abouti à  sa première monographie intitulée Tulsa en 1971. Aujourd’hui l’ouvrage est reconnu comme une référence incontournable dans l’histoire de la photographie américaine, et  a inspiré de nombreux réalisateurs comme Martin Scorsese dans Taxi Driver (1976), Gus Van Sant dans Drugstore Cowboy (1989) et Harmony Korine dans Gummo (1997).

Photographie – L. Clark

Bon, si depuis Requiem for a dream, on est plus ou moins habitué à voir des junkies se déchirer les veines, autant vous dire que dans l’Amérique des années 70, ça a secoué le cocotier. On n’avait jamais montré cette partie de la sous-culture américaine avant, et quand je dis « montré », c’est vraiment explicite : il n’y est pas allé avec le dos de la main morte. Je vous laisse juger par vous même.

Photographie – L. Clark

Noboyushi Araki

Araki est un personnage assez atypique et honnêtement, on s’en doute aisément : un type avec une telle dégaine ne peut pas être parfaitement normal. Souvent choquantes voire scandaleuses, les photographies d’Araki sont sans limites. Tout doit être photographié car tout doit être dit par Nobuyoshi. Or pour qu’Araki dise, il faut qu’il photographie.

Araki himself

Il dit lui-même avoir photographié tous les Japonais, telle est sa photographie : compulsive, exhaustif, et nerveuse. Il photographie énormément (de la photo de rue au bondage), publie beaucoup, sur tous les instants de sa vie et vit en symbiose avec son medium :

Mon corps est devenu un appareil.

Araki.

Il s’est aussi intéressé à sa vie intime, une autre façon de transgresser, l’artiste questionne  l’érotisme, le désir, l’amour, le sexe et la mort. Mais il ne faut pas non plus se méprendre, tout ce qu’Araki est n’est pas provocant. Certains clichés de l’artiste sont emplis de poésie et de mélancolie, un vrai journal intime, notamment les deux séries qu’il a consacrées à sa femme Voyages de Noces de 1971 et Voyage en hiver en 1990. Il s’agit vraiment d’un travail touchant, empli de l’amour qu’il lui porte. La première raconte leur voyage de noces, dont l’image ci-dessous est devenu iconique : sa femme dort en position fœtale, dans une barque sur une rivière qui représente le Nirvana, soit l’équivalent dans la religion bouddhiste du Paradis. Une métaphore tant simple qu’élégante du cercle de la vie.

C’est d’ailleurs la seule photographie de la série que sa femme aimait, elle qui selon Araki dormait car ils avaient trop fait l’amour (oui, Araki reste Araki).

Voyage de Noces – Araki

Le pendant de cette série est la suite qu’il a publiée 20 ans après. Cette fois, c’est la mort de sa femme qu’il raconte, elle qu’il photographiera jusque dans son cercueil.

Voyage en hiver – Araki

Voyage en hiver – Araki

Larry Sultan

Photographie – L. Sultan

Larry Sultan va être la caution humoristique de cet article. Il a grandi dans la vallée de San Fernando en Californie d’Amérique, ce qui deviendra son inspiration principale pour ses projets. Ces derniers mélangent un aspect documentaire, avec une photographie plus posée, ce qui crée des images montrant l’aspect tant physique que psychologique de la vie d’une famille de banlieue. L’ouvrage l’ayant fait connaître est Pictures From Home (1992), un travail d’une décennie, sur sa mère et son père comme sujets principaux, à fin de l’époque Reagan. Il explore le rôle de la photographie sur la création de mythes familiaux, en faisant poser ses parents pour servir son propos. Son père, en parlant de l’image de lui sur le canapé, dira que c’est plus son fils que lui dessus, tant celui-ci a imposé la composition.

Photographie – L. Sultan

Son travail a été très largement exposé et publié (en vrac : Los Angeles County Museum of Art, the Art Institute of Chicago, the Museum of Modern Art, the Whitney Museum of American Art, the Solomon Guggenheim Museum, the San Francisco Museum of Modern Art). Il a été professeur à la faculté d’Art de San Francisco.

Photographie – L. Sultan

Cette dernière photographie étant sans doute la plus représentative de la patience de ses parents, qu’il a  photographiés encore et encore, jusqu’à ce que son père se lasse et retourne regarder la télévision.

Nan Goldin

Nan Goldin est sans doute l’une des premières photographes que j’ai découvertes, via cette photographie en cours d’iconographie contemporaine quand j’étais à l’université (c’était tenu par Anne-Sophie PERRIAUX à l’époque), elle faisait « scandale ». Cette photo d’enfants nus, «Klara et Edda faisant la danse du ventre», avait été saisie par la police, en 2010, alors qu’elle allait être exposée au centre Baltic d’art contemporain de Gateshead, en Angleterre, en raison d’une possible infraction à la loi sur la pornographie infantile.  Nan Goldin avait déjà fait l’objet de censure de ce type, notamment en 2000 à Bordeaux à l’occasion de l’exposition «Présumés innocents – L’art contemporain et l’enfance» où s’exposaient les œuvres de 80 artistes internationaux, parmi lesquels Cindy Sherman. En France le code pénal  interdit la «pornographie mettant en scène un mineur» et «la diffusion de messages à caractère violent ou pornographique» à la vue de mineurs. Notre sujet de travail/débat était donc : ces lois doivent-elles s’appliquer au domaine de l’art ? Il n’est pas question de le rouvrir ici (le cours avait été agité !), seulement de poser le décor.

Klara et Edda faisant la danse du ventre – Nan Goldin

L’œuvre de Nan Goldin est inséparable de sa vie : marquée par le suicide de sa sœur, c’est en photographiant sa famille qu’elle entame son œuvre photographique. Par la suite celle-ci reste très proche de l’album de famille, par sa technique comme par ses sujets. Elle a côtoyé les différents milieux marginaux de son époque : communautés LGBT, Drag-Queen, etc. Les principaux thèmes évoqués dans son œuvre sont la fête, la drogue, la violence, le sexe et l’angoisse. Mais elle a avant tout le désir de photographier la vie telle qu’elle est, sans censure.

Elle a aussi utilisé la photographie pour se remémorer les choses : elle s’est photographiée elle-même quelque temps après avoir été battue par son petit ami de l’époque qui avait manqué de peu lui faire perdre un œil. Le but étant de s’en souvenir pour ne jamais retourner auprès de lui (ce qui a marché).

Photographie – N. Goldin

Elle est confrontée au début des années 1980 à l’apparition du sida, qui décime ses amis proches et ses modèles, qu’elle considère comme sa propre famille et qu’elle photographie de leur vie quotidienne à leur cercueil. Là aussi, dans l’optique de ne jamais les perdre, en les conservant par l’image, ce qui, de son propre avis, aboutira à un échec.

Gilles et Gotscho s’embrassant, Paris – N. Goldin

Gilles et Gotscho – N. Goldin

Antoine d’Agata

Le sujet des photographies d’Antoine d’Agata est l’objet de ses propres expériences, qui portent, comme toute expérience digne de ce nom sur le sexe, la drogue, le désir, et ses peurs. Il s’agit d’une photographie à  nu (et souvent nue aussi), d’où la lumière tout comme la narration sont absentes. A la place s’y trouvent une certaine solitude, et le flou résultant d’expériences assez extrêmes. Pas d’individus ni d’identité, juste des instants, où les mouvements sont dissous par les corps pour arriver à des masses de muscles. Son sujet est pris dans le déplacement du photographe et des autres, dans l’éphémère et l’insaisissable.

Une oeuvre radicale et étrange… J’ai été assez surpris d’apprendre qu’il faisait partie de l’agence Magnum.

Photographie – A. d’Agata

Photographie – A. d’Agata

Sally Mann

Photographie – S. Mann

On va redescendre un petit peu avec Sally Mann, une photographe américaine, qui travaille principalement à la chambre 8×10 et dans son laboratoire.

Photographie – S. Mann

Elle s’est fait connaître du grand public par son œuvre At Twelve, une série de portraits de jeunes adolescentes entre l’enfance et l’âge adulte. Mais elle est surtout réputée pour son œuvre très controversée, Immediate Family (publié en 1992), où elle ré-invente la photographie de famille. Elle y montre son fils et ses deux filles dans l’intimité de la vie de tous les jours où se mêlent l’innocence des jeux d’enfants, une sensualité troublante ainsi qu’une vertigineuse mise en abîme sur la mort, la violence et la vie.

Photographie – S. Mann

Conclusion

En toute logique cet article n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais d’offrir un panorama de la façon dont la photographie a pu traiter la question de l’intime. Si l’on regarde bien, il s’agit pour la plupart des photographes d’un travail assez naturel, disposant d’une certaine candeur et honnêteté, très appréciable. J’ai adoré entrer dans la vie de Saul Leiter.

Si vous voulez continuer à creuser le sujet, ou à lancer votre propre projet, je vous invite fortement à consulter les deux premières sources.  🙂


Sources : 

  • Arte, Photographier l’intime, Arte photo (en ligne)
  • Kim, E. The personnal photography manifesto (en ligne – consulté le 01/09/2016)
  • Devinette: combien de photos partagées chaque jour sur les réseaux sociaux ?, Frenchweb.fr (en ligne – consulté le 01/09/2016)

Notes : 

(1) Photographe italien, il a souvent répété, dans l’émission Photo for life, que l’art devait transgresser, pour être intéressant.


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10 Commentaires

  1. Intéressant! Tu as toujours les mots juste sur tes articles aux plaisirs de lire

  2. Dans le cadre du sujet de l’intimité, on peut aussi parler du travail d’Alain Laboile qui photographie sa famille en toute circonstance, avec spontanéité, poésie et particularité.

  3. Ok, je connais tout ça, un peu trop VIP, effectivement non exhaustif (quasi impossible), mais ce blog est intéressant, puisque autour de « La Photographie ».

  4. Ton article très interessant, merci pour le partage. La photo familiale est semble-t-il une tendance assez forte du moment même si c’est pratiqué depuis longtemps commen tu l’expliques. Un peu plus tot dans l’année j’ai vu passer cette belle série de Niki Boon qui est à voir à mon sens : https://phototrend.fr/2016/11/niki-boon-photographie-familiale/

  5. Merci de m’abonner. Bonne journée

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