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Allons rencontrer Henri Cartier-Bresson

Introduction

Il est difficile d’approcher Henri Cartier-Bresson. Ce qui est en grande partie lié à deux facteurs :

  • Il est décédé le 3 août 2004.
  • Il a laissé très peu d’écrits présentant sa pensée.

C’est là tout le paradoxe de la compréhension que l’on a de son oeuvre : elle est à la fois monumentale et inévitable pour qui s’intéresse à la photographie, mais très peu commentée par son auteur comme nous le verrons.

A vrai dire, il n’y a qu’une vingtaine de textes de la main de Cartier-Bresson, où il parle de son oeuvre. Vingt textes, essentiellement rédigés à l’occasion de la publication d’un livre, pour une oeuvre couvrant plusieurs décennies (le XXe siècle pour être rapide). Ils ont d’ailleurs tous été recueillis dans ce livre : Bresson, H., Macé, G. & Franck, M. (1996). L’Imaginaire d’après nature. Saint-Clément-la-Rivière, France : Fata Morgana, qui reste malgré tout très court.

Alors oui, la question va se poser : est-il nécessaire de connaître la pensée d’un auteur pour comprendre son oeuvre ? Est-ce que la démarche que j’entreprends là est essentielle pour qui s’intéresse à son travail ?

Comme tout bon Normand (et comme l’est aussi Cartier-Bresson, vive le cidre et le camembert), j’aurais tendance à dire que la réponse est faite de gris. Non, il n’y a pas besoin que l’auteur explique son travail de A à Z pour que l’on puisse apprécier celui-ci. Cela donne certes du contexte, un éclairage différent, mais n’est pas essentiel. En revanche, j’apprécie quand ce dernier a terminé son oeuvre et a validé ce qui est produit. Je n’ai par exemple que de l’aversion pour les albums posthumes de Jimi Hendrix, bricolés à partir de restes divers et variés et parus 40 ans après sa mort. C’est là le cœur des griefs que j’ai contre Vivian Maier dont je parlais ici :

Donc non, ce que pense Cartier-Bresson de son oeuvre n’est pas vital pour la comprendre (il le dit d’ailleurs lui-même, nous allons y revenir), en revanche c’est parfaitement intéressant.

J’ai lu pas mal de bouquins pour écrire le Blog et les vidéos sur YouTube, et celui dont il va être question aujourd’hui est sûrement dans le top 10 de mes préférés. Il s’agit de celui-ci :

L’ouvrage, paru en 2013 sous la direction de Clément Chéroux et Julia Jones, rassemble une douzaine d’entrevues réalisées par Cartier-Bresson au fil de sa carrière. On le découvre, plus humain que l’hagiographie ne l’a laissé entendre, et présentant une vision de son travail en constante évolution. C’est aussi l’auteur de punchlines les plus mémorables que j’ai jamais entendues (enfin lues) sur la photographie.

Cet article se voudra donc être une synthèse de ce que j’en ai retenu, de ce qui m’a le plus marqué et m’a semblé intéressant de conserver. Bien évidemment, je ne souhaite pas tomber ici dans l’argumentation d’autorité. Ce n’est pas parce qu’il a dit les choses qu’il a dites et que je vais lister, qu’il faut les prendre pour argent comptant et les considérer comme la vérité absolue. En revanche, encore une fois, tous les avis ne se valent pas, et celui de Cartier-Bresson, de part son expérience, son impact et son influence, vaut sûrement plus que les opinions de bon nombre de gens. Ainsi, encore une fois, rien n’est fait de blanc ni de noir, mais des nuances entre les deux.

Le petit mémo

Bon, pour ceux qui débarquent dans l’article, je vais faire un court rappel des articles que j’ai déjà produits à son sujet.

Dans l’article ci-dessous, je parle de son compréhension dans la plupart de l’esprit des photographes. Et aussi de ma découverte de son oeuvre. On se sert de Cartier-Bresson à tous bouts de champs, et je vous explique ici pourquoi.

Dans celui-ci, j’analyse certaines de ses compositions, un petit aperçu du génie de l’homme :

Ici, je présente les 5 livres photo qui ont été les plus importants pour l’histoire de la photographie (alors c’est une sélection toute personnelle, mais je ne dois pas être bien loin de la réalité). L’ouvrage, Images à la sauvette, de notre héro du jour fait bien évidemment partie de la liste. A découvrir ici :

J’ai aussi parlé du prétendu “instant décisif” dans cette vidéo :

Enfin, et parce que ça me sera beaucoup plus simple que de vous offrir une tartine de paraphrase, vous pouvez consulter le site web de la fondation Henri Cartier-Bresson pour obtenir toutes les informations de base à son sujet : biographie, bibliographie, expographie, filmographie et j’en passe. C’est ici :

Ps : Notez que pour les citations, qui vont composer l'essentiel de l'article, j'ai procédé comme suit : les questions des journalistes sont présentes et soulignées quand elles sont essentielles à la compréhension. Les passages que je trouve importants sont en gras.

J'ai aussi illustré l'article d'images que j'aimais bien de lui. Elles n'ont pas forcément de rapport direct avec les citations.

Henri Cartier-Bresson, en direct du passé

Ci-dessous, j’ai organisé les citations par thème (et non par chronologie). En effet, Cartier-Bresson revient souvent sur des sujets au fil des années, et précise sa pensée. Je trouvais cela plus pertinent ainsi. Il n’y a pas d’ordre particuliers (pas plus qu’il y en a dans les interviews, où les questions s’enchaînent au fil de la conversation). J’ai aussi évité au maximum le cherry-picking (ne présenter que les citations qui m’arrangent quant à mon propre discours), mais la sélection est forcément subjective, difficile de faire autrement en sélectionnant une vingtaine d’extraits sur un livre de plus de cent pages. Considérez que seule une lecture de l’ouvrage vous donnera une vision strictement juste de son propos.

Ceci étant dit, démarrons.

Concours & compétitions

L’année dernière, j’ai sorti un article sur les clubs photos. Dans ce long plaidoyer pour l’autonomie, on a un peu abîmé (avec mon compère Richie), le champion du monde de photographie (qui par une suite de hasards improbables, de discours fantasques et de goûts douteux, s’avère être Français).

Si vous voulez vous voulez juger sur pièce, c’est par ici :

Sans aucune surprise, il s’avère que ça n’est pas du tout un cas isolé. Chaque photographe aura un jour entendu parler des concours de “la fédé” et de tous ceux organisés sur tous les réseaux sociaux. Bref, pour le dire plus simplement, dès que 3 photographes en mal d’ego se trouvent dans une pièce, l’idée d’un concours pour palier ce manque ne met pas longtemps à germer. J’ai d’ailleurs une préférence toute particulière pour celui-ci, qui arrive, d’un tour de main expert, à combiner toute la médiocrité du pire de la photographie des réseaux sociaux, un titre pompeux (“World Best Top Photographer Association”), et une volonté de se légitimer internationalement.

Si la photographie peut-être bornée par le cadrage, le ridicule lui ne connaît parfois aucune limite.

En revanche, ce qui me fait le plus relativiser, c’est que cela ne date pas d’aujourd’hui, et que Cartier-Bresson jugeait aussi cela tout à fait inutile.

Toutes ces histoires de compétition pour savoir qui est le meilleur, c’est de la foutaise. Cela détruit quelque chose. Comment peut-on garder un œil neuf et être dans cette course à la compétition ? C’est impossible.

Henri Cartier-Bresson (1957).

Il en remet une couche un peu plus loin. Chaque photographe étant censé exprimer sa personnalité (que l’on peine à trouver dans les travaux des World best galactic photographers, mais bref), la concurrence n’est pas vraiment possible :

Pour le photographe, la géométrie, c’est l’abstraction, la structure qui est fournie, et le réalisme, c’est la chair et le sang qui lui donnent vie.

Toutefois, la photographie ne doit jamais être artificielle. Il faut savoir reconnaître intuitivement ces deux éléments. L’image est la projection de la personnalité du photographe.

C’est pour cela qu’il n’y a pas de concurrence dans notre travail. La seule concurrence est peut-être celle du marché. La concurrence n’existe pas car les gens voient les mêmes choses de façon tellement distincte, chacun exprimant sa personnalité (qui appartient à la réalité globale et fait donc du photographe à la fois un témoin et un participant). Je travaillais récemment avec un jeune photographe de Life à Washington. Eh bien, nous avons pris les mêmes choses et quand j’ai vu ses photographies (excellentes), elles étaient totalement différentes. Nous sommes des personnes différentes.

Henri Cartier-Bresson (1957)

Et enfin, 28 ans plus tard :

Il y a des quantités de photographes que j’aime beaucoup. J’aime voir leur travail, il y a une émulation.

La concurrence n’existe pas, c’est de la foutaise la concurrence, c’est une plaie de notre époque.

Nous ne sommes pas des chevaux de course et je vais vous dire que j’ai horreur du sport. Maintenant, même les vedettes ne comptent guère, ce sont les nations ! C’est horrible ! Cela remplace la guerre… Cette conception d’être le plus fort, d’être le meilleur !

Henri Cartier-Bresson (1989)

Donc si, par le plus grand des hasards, vous êtes dans cette dynamique de course méritocratique en photographie : abandonnez. C’est vain, inutile et à part du temps perdu cela n’a jamais rien apporté à personne.

Un instant décisif ?

Derrière la gare Saint-Lazare, 1932 – Henri Cartier-Bresson

L’idée que Cartier-Bresson était le photographe de l’instant décisif est une légende urbaine des plus tenaces. Un peu comme le nuage de Tchernobyl qui aurait évité la France selon les autorités (spoiler : personne n’a jamais dit ça, 2e source). Comme toutes les légendes, l’erreur se répète de bouche à oreilles, sans que personne ne vérifie jamais la source et les faits. J’avais déjà parlé de ce sujet dans un vidéo et un article (cités dans l’introduction), mais je ne résiste pas à l’envie de vous faire lire ce que dit le principal intéressé de ce sujet :

Quel est le sens exact du titre américain d’Images à la sauvette, The Decisive Moment [le moment décisif] ? Vous voulez en savoir plus sur ce titre ?

Je n’y suis pour rien ! Je suis tombé sur une phrase dans les mémoires du cardinal de Retz où ce dernier écrit : «Il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment décisif.»

Je l’ai mise [en exergue] dans l’édition française. Quand nous réfléchissions au titre (pour l’édition américaine), nous avions toute une page de possibilités. Tout d’un coup, Dick Simon dit : « Et pourquoi pas “le moment décisif”? » Cela fonctionnait bien, et je suis donc devenu, comment dit-on, un plagiaire.

Henri Cartier-Bresson (1973)

Quelques années après, et dans une autre interview, il revient sur l’usage de ce mot pour analyser son travail, et celui d’autres photographes :

Ça devient une espèce de mot-clé, de passe partout. C’est comme tout. Il faut remettre les choses en question, se demander ce qu’il y a derrière, de quoi s’agit-il.

Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ?

On le répète comme ça. Il y a une espèce de confort intellectuel en répétant cela.

Henri Cartier-Bresson (1979)

La photographie, un travail ?

Madrid. 1933 – H. Cartier-Bresson

On dit « travail », mais une chose est sûre, la photo n’est pas un travail. On ne travaille pas : on prend un « dur plaisir », comme me disait un ami médecin.

C’est un exercice, mais pas n’importe lequel. Quand on a un sens plastique, eh bien, ça donne des obligations !

La photo, ça ne se calcule pas, ça n’a rien d’intellectuel. On n’a pas d’intention explicite, on a une intuition, et puis après on décide si ça tient ou si ça ne tient pas. C’est comme dans tous les arts.

Henri Cartier-Bresson (1986)

Alors, cette citation, il faut prendre le temps de la décortiquer et avec des pincettes, pour ne pas lui faire dire l’inverse de son sens. Dedans, Cartier-Bresson dit plusieurs choses :

  • Pour lui, la photographie n’est pas un travail mais un “dur plaisir”. Et c’est uniquement valable dans son cas. A aucun autre moment dans l’ouvrage il ne dit que l’on ne peut faire métier de la photographie, ça n’est pas le sens de son propos. En revanche, il a toujours vécu sa photographie comme une pratique artistique à part entière, difficile donc, mais pas directement un métier. Il s’est étiqueté lui-même “photo-reporter” sur les conseils de Robert Capa, suite à son exposition de 1946 au MoMA. Il lui a dit de ne pas se présenter comme photographe surréaliste, parce qu’il n’arriverait jamais à se défaire de cette étiquette et qu’il n’aurait plus de commandes. Cartier-Bresson a suivi. Toute la dualité de son rapport à la photographie se retrouve ici.
  • Dans le dernier paragraphe, il pose bien deux temps à la photographie : la prise de vue, instinctive et pas trop réfléchie, et l’édition où cet exercice intellectuel peut être fait. Encore une fois, pas de solution miracle, si vos travaux nécessitent beaucoup de réflexion à la prise de vue à cause d’un sujet complexe, ne vous privez pas, mais ça n’est pas nécessairement la meilleure et seule façon de pratiquer.

Revenons à la notion de « travail ». Cela existe-t-il, en photographie ?

Non et non. J’ai un ami, ça remonte aux années 1960… Il était médecin et romancier. Nous parlions de nos occupations.

Cet ami me disait, après que je lui aie décrit comment je passais mon temps avec mon appareil photo : « Toi, tu ne travailles pas, tu prends un dur plaisir.»

C’est merveilleux qu’il m’ait dit cela à moi qui ai la plus grande admiration pour Le Droit à la paresse de [Paul] Lafargue. C’est cette conception-là, comprends-tu ? J’ai beaucoup appris chez André Lhote, sur le plan de la peinture et du visuel en général.

Mais je l’ai quitté, parce que je ne supportais pas son côté théoricien, et puis j’avais un grand goût de l’aventure, et c’est pour cela que j’ai choisi de partir pour l’Afrique en 1932*.

Henri Cartier-Bresson (1986)

Dans cette dernière citation, il redit à peu près la même chose, mais parle de son rejet de la théorie. On y reviendra, mais c’est un premier point à noter (une bonne fois pour toutes, merci), pour tous les ayatollahs des règles. Que vous soyez jeunes ou déjà vieux et aigris, tenez-le pour dit.

* En réalité, il part pour l'Afrique en 1930. Il jouait beaucoup sur les dates, les mélangeait, etc. C'est lors de l'ouverture de la Fondation Cartier-Bresson et de l'étude de sa correspondance que la chronologie précise a pu être rétablie. 

L’image de Munkasci

Vous m’avez parlé de cette image que vous avez vue au début des années 1930 de trois petits Noirs…

Ah oui, c’est fantastique, fantastique, fantastique. C’est une photographie de Munkácsi. Ça a allumé quelque chose chez moi.

Je me suis dit, tiens, comment on peut faire ça avec un appareil de photos. C’est vraiment LA photo, la seule photo, mais ça ne retire pas mon admiration pour d’autres photographes. On a envie, on a envie, on se dit : « Bon, à moi de chercher dans ma direction et de voir ce qu’on peut faire avec ça. »

Et j’ai acheté un appareil, j’ai eu un appareil en… je ne sais plus, en 1931, je crois. Et les photos, je les ai faites au bout d’une semaine. J’ai lu le manuel et puis c’est tout. Il y a un petit manuel que l’on vend avec les appareils photo. De même que pour développer les photos, j’ai acheté la poudre chez le marchand de couleurs. Je lisais le truc et je mélangeais les poudres. Je ne sais rien du tout sur la photo. Ça ne me gêne pas, je n’ai pas envie de savoir. Ça ne m’intéresse pas.

Ce qui m’intéresse, c’est la réalité. Le reste ne m’intéresse absolument pas. Que ça intéresse d’autres, c’est leur droit le plus strict, je comprends ça. Mais nous ne mangeons pas tous les mêmes plats, on n’est pas obligé. Il faut respecter les différences des gens, c’est essentiel. Sinon, devenons tous technocrates.

Henri Cartier-Bresson (1979)
Enfants jouant sur le lac Tanganyika, Liberia, ca 1930 © Martin Munkacsi

Alors, cette citation parle d’elle-même et montre bien comme l’image ci-dessus a marqué Cartier-Bresson à vie. On revient au Punctum dont parlait Barthes.

Il y a cependant un point sur lequel je voulais revenir : Cartier-Bresson ne s’intéressait pas du tout à la technique, il s’est contenté de lire le manuel et a produit ses images. Il en reparle plus tard dans le livre, mais quand il dit qu’il a fait ses images au bout d’une semaine, c’est des photographies d’Images à la sauvette qu’il parle. Oui, vous avez bien lu. Certaines images de ce livre pionnier, fondateur et légendaire, ont été produites seulement une semaine après qu’il soit passé au 35mm (à Marseille, quand il a acheté son Leica).

Rapport aux autres photographes / travaux

Valencia, Spain

Il semble qu’Henri Cartier-Bresson n’en avait pas grand chose à carrer de la photographie (ce qui transparaît dans les citations qui vont suivre). Il emploie une formule assez élégante à cet égard : il dit qu’il faut différencier la photographie du fait de photographier. Et qu’en gros, il aimait surtout le deuxième. Avec ses amis Chim (David Seymour) et Robert Capa, il dit ne pas parler de photographie, mais de la vie. Il en consomme lui-même assez peu, il dit ne pas tellement en regarder. Il apprécie beaucoup la photographie de trois enfants noirs courant sur la plage de Martin Munkacsi, ci-dessus, tout comme il dit apprécier les travaux de Kertesz, Paul Strand & Edward Weston. Mais au final, il en consomme que peu, il préfère regarder la vie.

De même, il dit avoir assez peu participé à ses livres. Il n’en a pas choisi les titres, la composition ni la mise en page. On lui fait des suggestions, et il corrige si besoin. Pour son livre paru en 1979 chez Delpire, HCB Photographe, il dit fièrement avoir eu le dernier mot sur les images du livre, quand Delpire a eu celui sur la séquence finale.

Au final, et il le répète maintes fois au fil de l’ouvrage (et donc des années), celui qui est l’icône incontournable de la photographie ne considérait celle-ci que comme un moyen d’expression parmi d’autres, un carnet de dessins sur le vif, rangé dans sa pratique entre le cinéma et la peinture. Il parle de la vie, plus que d’images, elle régit sa photographie.

Vous tenez-vous au fait de ce qui se publie en matière de photographie ?

Je déteste regarder des livres de photographie ou des magazines illustrés. Le mépris n’entre en rien là-dedans.

Je préfère regarder des planches de contact, c’est là qu’on voit l’individu.

Je ne m’intéresse pas plus à mes propres livres ou à mes publications, pourvu que mes photos n’aient été ni retouchées ni recadrées, qu’elles aient été publiées dans leur « intégrité ». Je ne suis pas sensible à la mise en pages de mes images, quel que soit le talent du directeur artistique. On ne corrige une photographie qu’en saisissant la suivante, si la réalité le permet.

La seule activité à laquelle je m’attache, en dehors de la prise de vues, est l’organisation de l’accrochage d’une exposition.

Henri Cartier-Bresson (1974)

Sur la retouche et le recadrage, je dois avouer qu’il est un peu plus tranché (à cette époque du moins) que ce que j’avais lu dans le livre de Pierre Assouline (paru en 1999). Il semble refuser le recadrage par principe, alors que jusque-là, je pensais que c’était lié à des contraintes journalistiques : ne pas couper pour ne pas trahir. Quoiqu’il en soit, malgré ce qu’il dit certaines de ses photos ont été recadrées (voir ma vidéo à ce sujet, en introduction).

Sa vision de la planche-contact, comme outil de compréhension, est assez intéressante, il en parlait aussi ici :

C’est très intéressant, une planche-contact, car cela permet de voir comment pense un photographe. Il s’approche petit à petit d’un sujet, le corrige, l’observe à nouveau, puis, par de tout petits mouvements, tourne autour jusqu’à ce que le sujet entretienne avec lui le rapport qui lui convient exactement.

On peut comparer la planche-contact à la façon dont on plante un clou dans une planche. D’abord, on donne des petits coups pour trouver le rythme et aligner le clou avec le bois. Ensuite, beaucoup plus vite et en donnant le moins de coups possible, on tape fort sur le clou pour qu’il entre dans le bois.

Henri Cartier-Bresson (1957)

Bon, l’analyse de la planche-contact perdrait tout son sens actuellement : quand je shoote en argentique, je shoote très peu. Je garde la quantité pour le numérique. Mais à l’époque, je comprends que ça fasse sens.

Concernant son rapport aux photographes américains, il déclare en 1974 :

La photographie semble se partager en deux tendances : celle qui est « faite » – mise en scène – et celle qui est « prise » – saisie…

La vie ressemble à une table d’opération : tout est groupé, on y trouve cette composition, toujours plus riche que le produit de l’imagination.

Toutes ces images posées, mises en scène, sans le moindre sens de la forme, de la dialectique, ces héritages de la mode et de la publicité, les photographies de [Richard] Avedon, de [Jean-Pierre] Sudre, de David Hamilton, de Diane Arbus, de Duane Michals, les travaux récents de Bruce Davidson, que sais-je encore ?

Leurs auteurs m’intéressent d’un point de vue sociologique et politique, car ils représentent l’aboutissement et le désarroi d’un certain monde à l’américaine, un monde qui va au néant.

Malheureusement, ils ne révolutionnent rien, ils sont intégrés à cette société de braderie. Ils ressemblent à ce monde sans sexe, sans sensualité, sans amour. Scatologues et coprophages, ils photographient leurs angoisses, leurs névroses.

Il est nécessaire de copier, et nous sommes tous des copieurs, mais c’est la nature qu’il faut copier – et on se dépeint soi-même à la deuxième détente. Être soi, pour moi, c’est être hors de soi.

Comme ce que décrit [Eugen] Herrigel : nous nous atteignons en visant la cible – le monde extérieur. Eux ne visent que leurs viscères.

Henri Cartier-Bresson (1974)

Bon, il est très dur avec ses comparses d’outre-Atlantique ici, à sa décharge il a envoyé une note rectificative au journal (présentée dans le livre aussi), où ses propos sont plus nuancés. Quoiqu’il en soit retenez ceci : il s’intéresse peu aux autres photographes, et pense que la photographie c’est partir de soi, et pour cela il faut être hors de soi (voir Herrigel, E. (1998). Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc : traduit de l’allemand. Paris: Dervy. à ce sujet).

Photographie – S. Salgado

Vous n’aviez plus rien à prouver sur ce plan-là ?

Mais la photo, ça ne prouve rien du tout. D’ailleurs, je ne cherche pas à prouver.

Mon copain Sebastião Salgado réussit des photos extraordinaires, qui ont exigé énormément de travail. Elles n’ont pas été conçues sous l’œil d’un peintre mais d’un sociologue, d’un économiste, d’un militant. J’ai le plus grand respect pour ce qu’il fait. Mais il y a chez lui un côté messianique que je n’ai pas.

C’est la différence entre un roman (un vrai, pas un roman à thèse) et un tract. Simplement, ce qu’on a à dire passe parfois mieux dans l’un ou dans l’autre.

Henri Cartier-Bresson (1994)

Sur son propre travail

CHINA. Beijing. December 1948. Final days of the Kuomingtang. A peasant, whose market has closed down and came to Beijing to sell his vegetables, sits to eat his provisions. A shopkeeper resigns to have nothing more to sell in his store.

Comme il le déclare ici, Cartier-Bresson s’intéresse assez peu à son propre travail. Il pense à la prochaine photographie plutôt qu’à analyser son oeuvre. De même, quand on s’intéresse à sa vie il renvoie assez facilement à Magnum qui possède une biographie de lui (pas de Wikipédia en 1957).

On me demande parfois : « Quelle est celle de vos photos que vous préférez ? » Cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est ma prochaine photo ou le prochain lieu où je vais me rendre.

De mon point de vue, chaque nouveau projet doit être considéré comme une nouvelle expérience. Les réussites passées ne comptent pas le moins du monde et tout doit à nouveau être remis en question. C’est la seule manière de garder un œil neuf sur son travail.

Henri Cartier-Bresson (1957)

Cette attitude est aussi liée à l’époque. Comme il l’explique au fil du livre, il partait souvent pour de nombreuses années dans différents pays. Si ma mémoire est bonne, il passe 3 ans d’affilée dans différents pays d’Asie. Il envoie ses pellicules à Magnum et ne découvre les images que des mois après (ou à l’occasion de leurs publications dans la presse). Il dit d’ailleurs en plaisantant, que les techniciennes de chez Magnum pouvaient dire, en regardant ses négatifs, quand il changeait de compagne. Ce choix est aussi le fruit d’un contexte, d’une époque, et d’une habitude personnelle et n’est pas totalement dogmatique.

Il ré-aborde ce sujet, lors d’une interview en 1961 :

Que restera-t-il de tous ces documents photographiques ? Pour ma part, je songe à la prochaine photo. Ce matin, je suis sorti et, près du métro, j’en ai pris deux : ainsi je tiens mon journal intime, je dessine des croquis.

Les grandes photos sont rares, et si on me pose la question : « Combien de photos faites-vous dans la journée ? », je ne peux que répondre : « Combien avez-vous entendu de choses intéressantes aujourd’hui et les avez-vous notées ? » Je ne crois pas à l’inspiration. Je suis convaincu qu’il faut travailler, travailler, mais un de mes amis à qui je parlais de ces questions, m’a dit : « Au fond, tu ne travailles pas, tu prends un dur plaisir… »

J’aime les principes, j’ai horreur des règles. Quand je vais au cinéma, on me demande toujours si la photo m’a plu. Pour quoi ? Je m’intéresse à l’histoire dans le film, de même que, dans la rue, je pense à ce que je vois.

Henri Cartier-Bresson (1961)

Notez-le bien, si jamais vous aviez encore un doute : Cartier-Bresson dit lui-même, noir sur blanc, avoir horreur des règles. On le retrouve là dans tout ce qui fait sa vision de la photographie : centrée sur la vie, toujours à préparer la suite. Si elle est ainsi centrée sur ce qui se passe et loin des mises en scène, c’est aussi lié à son caractère : il déclare n’avoir aucune imagination. Les films qu’il a produits sont des documentaires, et ses collaborations avec Renoir consistaient à améliorer les dialogues des films.

SPAIN. Valencia Province. Alicante. 1933.

Sa photographie est donc à son image. Il revient sur sa façon de prendre des images en 1986 :

Lorsque l’on utilise un appareil, c’est une concentration visuelle intense, connue du dessin et de la photographie.

Mais à trop photographier, la planche-contact risque de devenir un ramassis d’épluchures.

Il faut pas mal de sable pour découvrir la pépite. La prise de vue se situe à mi-chemin entre le jeu du pickpocket et du funambule. Un jeu perpétuel, doublé d’une tension énorme.

Henri Cartier-Bresson (1986)

J’aime beaucoup cette vision de la photographie de rue. Alors, avant de revenir sur ce qu’il dit : vous avez le droit de prendre en photographie des gens dans la rue et de diffuser les images (même sans permission). C’est d’autant plus vrai depuis la loi du 7 juillet 2016, qui stipule que “La création artistique est libre.”, que “La diffusion de la création artistique est libre. Elle s’exerce dans le respect des principes encadrant la liberté d’expression et conformément à la première partie du code de la propriété intellectuelle.” et que “Le fait d’entraver, d’une manière concertée et à l’aide de menaces, l’exercice de la liberté de création artistique ou de la liberté de la diffusion de la création artistique est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende.”.

Donc si Cartier-Bresson emploie le terme de “pickpocket” ça n’est pas parce qu’en photographiant la rue on fait quelque chose de mal comme un voleur. C’est plus pour souligner, là, la nécessaire discrétion et la rapidité d’exécution. Je trouve assez beau le paradoxe avec le funambule, qui implique que l’équilibre est précaire, comprenez entre la bonne photographie et toutes les autres. Il faut donc agir vite et bien, toute la difficulté de la discipline, qui provoque la tension citée.

D’ailleurs, il aborde aussi ici cette difficile composition, au millimètre près :

Mais des choses t’attiraient plus que d’autres ?

Non ! C’était la vie, et voilà tout ! Et surtout, cette chose mystérieuse dans la photographie : la composition, la géométrie. Si je me déplace d’un millimètre, comment se fait-il que ça se sera mieux composé ? C’est pourquoi je me suis dit : « Tu ne peux pas recadrer. » Pas de : « peut-être ».

Henri Cartier-Bresson (1986)

Il revient, dans une autre entrevue 3 ans plus tard, sur ce qui fait qu’il aime la photographie :

Cela dit, il y a une joie de photographier qui existera toujours, c’est la joie du regard, de saisir la fraction de seconde, c’est le tir photographique, le tir intuitif. Mais je n’aime pas l’amalgame, vous comprenez ?

Ce n’est pas correct de mélanger.

Pour moi, la photographie, quand elle commence à imiter la peinture – ce qu’elle faisait au siècle dernier – ce n’est pas cela. De même la tapisserie, quand elle a commencé au XVIe à imiter la peinture, ou quand le vitrail a voulu faire de la peinture. La vraie photo est liée à la découverte du petit appareil. J’ajoute que pour être un bon photographe il faut avoir de la culture, au minimum avoir lu Proust et Saint-Simon, ils savaient regarder ceux-là !

Henri Cartier-Bresson (1989)

Il y a d’abord la joie de voir et de photographier, voir est vraiment au centre de sa pratique, de ce qu’il aime et qu’il matérialise à travers toutes ses pratiques artistiques (peinture, dessin, photographie, tout tourne autour de cela). Et il aime la photographie pour ce qu’elle est, sans ses artifices, et sans chercher à imiter d’autres arts pour essayer de se trouver une légitimité parmi eux.

Mais vos photos et vos dessins sont destinés à être vus ?

Je m’en contrefiche. Je fais ça pour moi et pour quelques copains. L’important, c’est de savoir où on en est ici et maintenant. Cela relève d’une certaine éthique.

Si je fais ce que je fais, c’est par nécessité intérieure. Il faut que ça sorte. Après… Je gagne ma croûte avec, de façon éhontée, mon percepteur le sait bien.

Henri Cartier-Bresson (1994)

Paradoxe ultime, celui dont les images sont sûrement les plus vues et connues de l’histoire de la photographie dit lui-même faire ça pour quelques copains, pour son cercle proche. Je vous laisse imaginer ce qu’il aurait pensé des réseaux sociaux et de la course aux likes. Si vous ne m’écoutez pas quand je vous dis de photographier pour vous avant tout, écoutez-le lui.

Au passage, la nécessité intérieure à laquelle il fait référence est celle développée par Kandisky. J’en ai parlé ici :

Enfin, pour conclure sur sa vision de son travail et de sa pratique, j’ai choisi cette citation, qui se passe de commentaires :

Comment conciliez-vous les impératifs de cet instant décisif avec votre goût de la géométrie ?

La composition repose sur le hasard. Jamais je ne calcule. J’entrevois une structure et j’attends que quelque chose s’y passe. Il n’y a pas de règle. Il ne faut pas trop chercher à expliquer le mystère. Il est préférable d’être disponible, un Leica à portée de la main. C’est le boîtier idéal.

Henri Cartier-Bresson (1994)

La forme des images

SPAIN. Andalucia. Grenada. Gypsies. 1933.

On ne peut pas séparer la forme du fond, il y a tout un jeu d’interrelation entre les deux.

Le malheur de tant de photographies de Salons, de tant de photographies pictoriales, c’est qu’elles n’ont souvent qu’une belle forme, mais si vide, si creuse… (…) le fond – tant important – doit être présenté graphiquement, justement pour ne pas être diminué, abîmé par une mauvaise forme.

Henri Cartier-Bresson (1951)

Le forme et le fond d’une image sont indissociables. Tout comme une bonne histoire doit être bien racontée (imaginez la tête du Seigneur des anneaux s’il avait été écrit en langage SMS). Ce qui est assez amusant, c’est que ce que critique ici Cartier-Bresson il y a quasiment 70 ans est encore valable aujourd’hui.

On voit trop d’images qui ne sont là, qui ne sont plébiscitées (et parfois vendues dans des galeries grand public) seulement parce que leur forme est intéressante. Oui une belle image est agréable à regarder, mais pour combien de temps ? J’ai toujours préféré une image qui dit mal une belle chose, que l’inverse, une image dont la beauté plastique peine à cacher le manque de propos. Ce genre de chose, à tout hasard :

GRAND CANAL ORANGE SUNSET – S. Ramelli

Sur la technique

ITALY. 1933. “Transport amoureux: on nage comme on peut.”

Quand on me demande : « Henri, à quel diaphragme ouvres-tu ? », c’est exactement comme si on demandait à une cuisinière combien de grammes de sel elle a mis dans son gâteau. Elle prend une pincée de sel, elle l’ajoute et c’est tout.

Par exemple, je suis toujours ébahi par les dactylos qui ne regardent pas le clavier. Moi, je suis obligé de le regarder. Je me sers maintenant de tous mes doigts, ce qui est déjà mieux je pense, mais il faut toujours que je regarde le clavier.

Eh bien, avec l’appareil photo, c’est la même chose. On ne regarde pas ou on n’envisage pas tous les détails techniques.

Henri Cartier-Bresson (1957)

Je vous avoue qu’à la lecture de ce passage, je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Je n’ai pas pu m’en empêcher, en réalisant qu’encore une fois, il y a plusieurs décennies, les questions techniques étaient balayées d’un revers de main par un Cartier-Bresson lassé qu’on les lui pose. C’est d’autant plus savoureux, que ces sujets sont encore l’essentiel du contenu produit sur la photographie aujourd’hui, combien de tutoriels chaque jour ? Combien d’astuces et de secrets révélés ?

Certes, les appareils ont évolué, ils embarquent plus de boutons et font désormais de la lumière, mais le fonctionnement reste intrinsèquement le même. J’ai donc envie de vous conseiller de faire plus de cuisine et de moins vous concentrer à compter les grains de sel.

Apprendre la photographie

FRANCE. Paris. The Quai St Bernard, near the Gare d’Austerlitz railway station. 1932.

Que pensez-vous des écoles de photographie ?

Je suis tout à fait contre. La technique du reportage s’apprend très vite. Il suffit de lire le dépliant vendu avec l’appareil et la pellicule. Un appareil n’est pas plus compliqué qu’une machine à écrire.

Le secret est de toujours travailler avec le même film rapide, par un temps gris léger. Le soleil est très gênant en photo : il force, il impose. Un temps légèrement couvert permet de tourner librement autour de son sujet, c’est un temps plastique. La cellule est superflue, elle entraîne une paresse de l’œil : il faut deviner d’abord et vérifier éventuellement.

Le reste ne s’enseigne pas. La vivacité, l’intuition, la géométrie, on les entretient. La photo n’est en fin de compte qu’une opération de l’intelligence. Cela dépend des appétits qu’on a. On est ce qu’on mange, en dernière analyse : d’autres préfèrent être ce qu’ils évacuent.

[Lucien] Clergue m’a parlé un jour d’école de photographie, et je lui ai demandé : « Les élèves apprennent-ils la course à pied ? ».

Des mères de famille m’écrivent : « Mon fils a fait de mauvaises études et il adore la photo… » Je leur réponds : « Confidence pour confidence, j’ai fait moi aussi de très mauvaises études et je n’aime pas spécialement la photo. Je m’amuse à en faire. » On enseigne des quantités de matières dans les écoles, afin d’apprendre à être de bons rouages. Mais apprendre à regarder…

Henri Cartier-Bresson (1974)

La simplicité du dispositif de prise de vue, que j’évoquais à l’instant, est abordée de nouveau ici. Comme nous le verrons encore par la suite, Cartier-Bresson a tendance à rejeter, assez fermement les écoles de photographie. Pour lui la technique est simple (basique), et le reste ne s’apprend pas. Bon, personnellement, je suis plus nuancé. Je suis assez d’accord sur l’idée de base, mais je nuancerai sur 2 points :

  • Oui la technique est simple, mais les écoles/formations restent des excellents accélérateurs. Il ne s’agit pas, pour chaque débutant, de réinventer la roue à chaque fois. Encore une fois, il faut mettre cette citation dans le contexte de l’apprentissage de Cartier-Bresson. Il a appris seul, dans un contexte très précis et avec une pratique essentiellement à vocation artistique.
  • Le monde a changé depuis 1974. Être photographe actuellement, cela n’est évidemment plus la même chose qu’il y a un demi-siècle. Que l’on soit professionnel ou simple artiste, les outils changent et se complexifient (je parle des outils au sens large, pas seulement de l’appareil, ceux pour la retouche, la diffusion du travail & cie) et on attend davantage d’un photographe. Il est désormais son propre marketeur, community manager, et ainsi de suite. Ce n’est plus le même métier, et oui, une école peut être utile. Même si en effet, elle n’enseignera pas à regarder.

En revanche, il faut prendre deux minutes histoire que personne ne rate ce qui est sans doute la plus grosse punchline de toute l’histoire de la photographie. Des textes sur la photographie, j’en ai lus énormément, j’en ai écrit quelques-uns, des vannes, des belles, j’en ai faites et j’en ai vu passer. Mais alors celle-là, elle rend tout le reste ridicule, elle m’a estomaqué. Je trouverai ça dommage que quelqu’un la rate, donc redisons le : “On est ce qu’on mange, en dernière analyse : d’autres préfèrent être ce qu’ils évacuent”. C’est à la fois parfaitement subtil, et d’une violence sans appel.

Moi je dis : Cultivez vous, car cela nourrit la pratique. Cela va vous ouvrir des portes dont vous ignorez l’existence. A défaut, vous risquez de vous ennuyer, de tourner en rond et de ne faire que répéter des poncifs déjà-vus. La formule de Cartier-Bresson dit la même chose, mais de façon beaucoup plus courte et cinglante. Qu’est-ce qu’on évacue à votre avis ?

Spoiler :

Vous aussi, partagez cette prose autour de vous :

Il revient sur le sujet quelques années après :

Croyez-vous que l’on peut considérer vos photographies, à travers les années, comme autant de questions que vous avez posées au monde, à l’environnement, aux êtres, aux choses ?

Je n’ai pas d’explication à donner. Mes photos sont là, je ne commente pas mes photos, je n’ai rien à dire. On parle beaucoup trop, on pense » beaucoup trop.

Il y a des écoles de tout, où on apprend tout, et pour finir on ne sait rien, on ne sait absolument rien. Il n’y a pas d’école de sensibilité. Cela n’existe pas. C’est impensable.

Il faut un certain bagage intellectuel. Je ne parlerai pas de « culture »… mais de s’enrichir l’esprit et de vivre. Car ce qui est merveilleux dans la photographie intuitive, la photographie prise sur le vif, cette réaction personnelle, c’est cette réaction de vie, où l’on est soi-même et où l’on s’oublie en même temps pour questionner la réalité ou pour tâcher de comprendre.

Henri Cartier-Bresson (1979)

Ici, il dit globalement la même chose que précédemment, mais ajoute l’intérêt d’un bagage intellectuel. Lui était un fervent lecteur, quand il voyage en Afrique dans sa jeunesse, il y va avec sa malle emplie de livres. Littéraire dans l’âme, il invite aussi les autres à se cultiver.

La photographie, un art ?

GERMANY. Berlin. Taxi drivers. 1931.

La photographie est-elle un art ? est le titre d’un livre récemment publié. Avez-vous une réponse à cette question ?

On voit à quel point les gens sont conservateurs : ils ne réexaminent rien.

Tout le monde est artiste, potentiellement ; chaque être humain est sensible, la difficulté est d’arriver à exprimer sa sensibilité, et c’est en travaillant qu’on y parvient.

Pour moi, la photographie est une concentration. Les touche-à-tout, les gens doués, le talent, on en trouve sur tout le globe. C’est plutôt dangereux, le talent. Cézanne était un monsieur qui n’avait pas de talent, dans le fond.

[Christian] Bérard avait un talent fou, mais qu’est-ce qu’il en reste ? A-t-on besoin de mettre en boîtes, en conserves, sous étiquettes ? On parle de grand art, d’art moyen, d’art d’agrément, mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette conception du monde, de la vie de l’être humain, ce classement par élites ?

Flaubert, Stendhal détestaient ce monde… Je ne sépare pas la photo du reste. C’est un moyen d’expression visuel.

Mais est-ce un art ? Peut-être quelquefois, quelquefois pas. La peinture est-elle un art ? Qu’est-ce qu’un artiste, enfin ? On voit des éditeurs sortir des collections dénommées « Les chefs-d’œuvre absolus ». Pourquoi pas « Les chefs-d’œuvre indéniables » ? C’est misérable et mercantile. Qu’est-ce que c’est l’absolu ?

Henri Cartier-Bresson (1974)

Mais pensez-vous que l’art d’un photographe peut se développer et atteindre la maturité ?

Une maturité ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Il faut toujours reprendre, tenter d’être plus lucide et plus libre et aller toujours plus loin.

Je ne sais pas si la photographie est un art ou pas. Je vois des enfants qui peignent de façon magnifique et puis parfois, à la puberté, le rideau tombe. Une fois qu’on a la connaissance, il faut une vie entière pour retrouver, non pas la pureté d’un enfant, car ça ne se retrouve jamais, mais les qualités d’un jeune enfant.

Henri Cartier-Bresson (1973)

Cartier-Bresson était libertaire et votait communiste (un peu pour embêter sa famille assez bourgeoise). C’est ce que l’on retrouve en filigrane de ces citations. J’aime bien l’idée que tout le monde peut être artiste, si tant est qu’il a quelque chose à exprimer, et qu’on y arrive, ce qui fait toute la difficulté de l’art.

Sur les nus

SPAIN. Valencia Province. Alicante. 1933.

C’est quoi la pudeur, pour un photographe ?

Les nus, par exemple. Je n’en ai jamais photographié.

Mais vous en avez dessiné…

Ce n’est pas la même vision. La photo, ça me déplaît.

Degas a réussi une admirable photo de nu. Ou sinon, c’est un de ces sujets qui ne regardent personne.

En dessin, c’est autre chose. J’en fais beaucoup. C’est ce qui me donne le plus de mal. Je m’acharne. Je suis vraiment obsédé par le dessin. Je fais beaucoup de croquis dans les expositions

Henri Cartier-Bresson (1994)

Si je partage cette citation, c’est parce qu’elle m’a amusé, étant donné que j’aurais juré que la photographie ci-dessus était un nu. Mais apparemment, le port du soutien-gorge par la femme au premier plan doit sortir cette photographie de cette catégorie.

Alors, nu ou pas ? Je vous laisser voter en commentaires.

Source

Les citations

Les citations proviennent de l’ouvrage Voir est un tout, dont j’ai parlé au début de l’article. C’est aussi une bonne ressource, qui liste toutes les interviews de Cartier-Bresson. Pour ceux n’y ayant pas accès, voici la liste des entretiens qui composent le livre :

  • Un reporter… Entretien avec Daniel Masclet (1951)
  • C’est très difficile, la photographie. Entretien avec Richard L. Simon (vers 1952)
  • Conversation. Entretien avec Byron Dobell (1957)
  • Saisir la vie. Entretien avec Yvonne Baby (1961)
  • Cela jaillit de vous. Entretien avec Sheila Turner-Seed (1973)
  • Nul ne peut entrer ici s’il n’est pas géomètre. Entretien avec Yves Bourde (1974)
  • La chose capitale, c’est le regard. Entretien avec Alain Desvergnes (1979)
  • Le dur plaisir de photographier. Entretien avec Gilles A. Tiberghien (1986)
  • Un jeu perpétuel. Entretien avec Gilles Mora (1986)
  • Photographier n’est rien, regarder c’est tout. Entretien avec Philippe Boegner (1989)
  • On parle toujours trop. Entretien avec Pierre Assouline (1994)
  • Questionnaire de Proust.Henri Cartier-Bresson (1998)  

Pour aller plus loin

Si vous voulez vous intéresser à Henri Cartier-Bresson, les sources ne manquent pas. Voici où je vous conseille d’aller, dans un premier temps :

  • Vers la bibliographie. Tous les livres que j’ai lus et que je conseille s’y trouvent, une simple recherche sur son nom vous permettra de trouver quelques références.
  • Le site de la fondation Henri Cartier-Bresson. Toutes ses œuvres (livre, films, etc.) y sont répertoriées. Vous y trouverez plein de trucs.
  • Cette émission : La compagnie des œuvres – La présence d’Henri Cartier-Bresson, qui m’a été conseillée par un lecteur (merci !). Elle est composée de 4 épisodes d’une heure, avec des intervenants qui l’ont connu, c’est très bien documenté et très intéressant. Si vous avez du temps à tuer dans les transport, c’est l’idéal.
  • Le site de l’agence Magnum photos. Là, c’est très pratique pour retrouver ses images. Elles sont classées par date, thème, lieu, l’idéal quand on veut en retrouver une (je m’en suis beaucoup servi pour ce billet).

Tant qu’on y est à parler des sources, évoquons le travail pour produire ce billet : vous n’avez pas idée du temps qu’il m’a fallut pour compiler toutes ces citations, ça a été long. Si vous voulez me soutenir, vous pouvez faire un petit geste en l’honneur de toutes ces heures perdues à jamais, partagez l’article :

Conclusion

Henri Cartier-Bresson et moi, c’est une longue histoire. J’ai écrit le premier billet où je le mentionne sur ce Blog, il y a près de 4 ans maintenant. Il m’a fallu du temps pour comprendre qui il était, et avoir une image plus juste de son travail que ce qui est servi en boucle sur internet à base de lectures au premier degré et de répétitions.

Au final, je suis content d’avoir lu ce livre, parce que c ‘est sans doute la meilleure des sources pour comprendre Cartier-Bresson. J’ai l’impression d’avoir désormais une image beaucoup plus juste de qu’il était : un homme simple, passionné par le fait de voir, de regarder, d’observer. Mauvais élève, il s’intéresse à l’art, d’abord la littérature, puis la peinture, jusqu’au parcours que vous connaissez. Il a eu une vie exceptionnellement riche, a beaucoup voyagé, et a accompagné tout ça de la photographie, même si elle n’était pas au centre de sa vie, quand on regarde depuis la ligne d’arrivée.

J’espère que cet article vous aura aidé à vous approcher d’une vision plus juste du personnage et de son impact, pour terminer, je vous laisse avec cette dernière citation :

La photo ne veut rien dire, elle ne dit rien, elle ne prouve rien, ni plus ni moins qu’un tableau, elle est tout à fait subjective.

La seule objectivité – et ce sont les responsabilités que je me suis toujours imposées – est d’être honnête vis-à-vis de soi-même et de son sujet.

La vérité en soi n’existe pas, elle est toujours un rapport. On ne doit établir que des rapports, des rapports extrêmement compliqués, complexes. La poésie est un rapport, pour finir, et, avec la peinture et l’amour, la seule chose importante.

Henri Cartier-Bresson (1974)

Pendant l’écriture de ce billet, j’ai écouté de la musique, comme d’habitude. Mais j’ai aussi découvert ce podcast que je vous conseille vivement :

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Date de la dernière mise à jour : le 18 septembre 2020


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26 Comments

  1. Rémy Poncelet

    Bonjour Thomas,
    Je termine la lecture de cet article ô combien intéressant et ne peux m’empêcher de créer un lien avec la vidéo de votre entretien (Laurent Breillat et toi) avec JC Béchet que j’ai visionné ce matin. Ce qui m’a intéressé c’est de noter les points de convergences et de divergences entre deux « artistes » d’époques différentes. Pour les deux une volonté forte de s’affranchir des règles par exemple, de ne pas succomber à des tendances mais de mettre tout son « moi » dans ses photos. En revanche on sent chez HCB une certaine intransigeance, par ailleurs tout à fait respectable, par exemple sur le recadrage, qu’on ne retrouve pas chez JCB, et aussi sûrement une approche différente quant à l’importance des livres de photographies, aussi peu importants chez l’un que fondamentaux chez l’autre.
    En tout cas un article fort instructif et dans lequel tu as quand même réussi à glisser quelques punchlines fort divertissantes.
    Cordialement.
    Rémy

  2. Merci pour cet article, j’y ai appris plein de choses sur HCB.
    Je possède le livre « Henri Cartier-Bresson-Un siècle moderne » de Peter Galassi qui est très éclairant sur le photographe et son oeuvre.

  3. Jacques Anicet

    Merci, Thomas, pour cet article.

  4. chrisomac

    Issu d’un milieu petit bourgeois et cependant défenseur de la cause du peuple, je le trouve complexé vis à vis d’études avortées et pas vraiment sympathique malgré tout cela. Son abandon de la photo au profit de la peinture et du dessin à la fin de sa vie m’incline à penser qu’il ne trouvait pas la photo assez bien pour lui.
    Mais c’est un très bon photographe à la technique codifiée quoiqu’il en dise et un bon reflet de son temps. Merci pour vos analyses pertinentes.

    • Il n’a jamais dit ça, simplement que la photographie était du dessin sur le vif plutôt.
      Il était anarchiste, votait communiste et a même publié un temps sous le nom “Cartier” pour éviter qu’on l’assimile à sa famille bourgeoise.
      Il avait plutôt tendance à rejeter tout ça 🙂

  5. Tessa Dagnely

    Bonsoir Thomas, Merci pour cet excellent article et en effet je n’ose imaginer le temps que cela t’a pris. Tu es un véritable « étoffeur » de culture photographique, j’adore!

  6. Très beau et bon travail. Je pensais connaître le photographe et j’ai découvert un homme. Merci pour ce récit passionnant concret. effectivement c’est un gros travail

  7. Bonsoir, Extrêmement intéressant.
    Vous dites qu’il n’avait pas de règle et n’aimait pas le sport, pourtant je viens d’écouter une émission sur France Inter où il parle du nombre d’or, et qu’il a fait une série au vélodrome d’hiver .
    Emission l’oeil du tigre de ce jour à 7’10, sujet sur la photographie sportive.
    Eric

    • Il ne pratiquais pas. Il a pu en suivre dans le cadre de reportages.
      Ensuite je ne dis rien. Je commente ce qu’il dit lui, ce qui évolue dans le temps (les interviews s’étalent sur 50 ans). Jeune, il aimait analyser les tableaux et la composition, c’est pas pour autant qu’il en a tiré des règles mécaniques à apprendre.
      Il le dit assez souvent dans le livre que la composition est essentielle.

  8. Merci Thomas pour cet article extrêmement interessant et très complet. Henri Cartier Bresson était un anticonformiste il a une approche de la photographie très instinctive.
    S’il avait connu la photographie à notre époque, je ne suis pas certaine qu’il serait devenu photographe, tant la technologie est complexe.

    Ma démarche photographique ne peut se dissocier de 2 de ses principes qui consistent a saisir le bon moment d’une part et se cultiver our mieux voir la vie d’autre part.

    Merci encore mille fois Thomas.

  9. Salut. Heureux que le lien des émissions radio t’ai plut. Ce résumé d’interview est très instructif et complet. Tu es le rare youtuber et bloggeravec lequel j’ai un grand plaisir à suivre tes evolutions. Merci bcp.

  10. Jacques Rousseau

    Seul commentaire que je puis me permettre : merci pour cet article et surtout bravo pour ce dur plaisir et le mérite que tu as de t’investir autant et de partager ta passion.

  11. Brosse Alain

    “L’instant décisif ” .
    Combien de travaux universitaires repose sur cette légende urbaine ? Enormément !
    Par exemple dans ” Voyages de photographes ” éditions Publication de l’université de Saint Etienne de Danièle Méaux . Professeur d’esthétique contemporaine à l’université de Saint Etienne .
    p 197 : “Les “moments éphémères” proposés par Bernard Plossu n’ont rien des “instants décisifs ” défini par Henri Cartier-Bresson .”
    Et c’est bien là un véritable problème , tout comme le “Punctum ” de Roland Barthes mal interprété car sortie de son contexte .
    La manière dont le monde universitaire utilise des sources non vérifiées devient problématique dans bon nombre de domaine .
    Cette article fait preuve d’une grande rigueur et si cela pouvait éclairer certains esprits ce serait le meilleur hommage que l’ont puisse faire à votre travail de recherche .

  12. Didier Pache

    Merci bcp pour cet article qui m’a permis de découvrir (un peu) la pensée de HCB, ça donne envie d’aller plus loin.

  13. Excellent comme d’habitude 🙂

    Sur le funambule, je complèterais la métaphore : marcher sur un fil implique non seulement d’être précis, mais aussi d’être toujours en mouvement. Ca correspond exactement à la petite danse de Cartier-Bresson quand il photographie, et je trouve ça encore plus approprié 🙂

  14. Jean-Pierre Blondin

    Merci Thomas !
    Très intéressant et joli travail (travail ?…) !
    😉

  15. Ma citation préférée, celle que je mets en exergue sur mon compte Instagram : « Je vais au plus pressé, les paysages ont l’ éternité ».

  16. J’ aime particulièrement que la première photo, la plus emblématique de son oeuvre, soit celle de l’ homme sautant une flaque.
    Il s’ agit d’ une prise de vue réalisée totalement par hasard, à l’ aveugle, en glissant l’ objectif entre deux les planches d’ une palissade de travaux, au juger.
    Le hasard le plus absolu donc…, aucune trace de recherche de composition, une seule et unique prise de vue dans la planche-contact.

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