Pourquoi Henri Cartier-Bresson c’est de la pizza.

Date de la dernière mise à jour : le 20 décembre 2016


Temps de lecture : 4 minutes et 48 secondes


Ceux qui me connaissent un peu en dehors du blog savent que je trimbale partout avec moi quelques griefs contre Cartier-Bresson. Pour commencer, et pour aller dans son sens (il utilisait cet acronyme dans certaines publications) nous l’appellerons HCB dans le reste de l’article.  Loin de moi l’idée de bouger, ou même plus modestement de tenter de bouger, d’un centimètre ce monument de la photographie contemporaine. Non, c’est plus son acception dans l’imaginaire populaire, principalement chez les photographes, qui m’agace un peu. Parce que, pour prendre une image à la portée de tous, Henri Cartier-Bresson c’est de la pizza.

Paris, Quai St-Bernard près de la gare d’Austerlitz, 1932. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

Ps : les images ne sont là que pour illustrer l’article généralement, elles n’ont pas de lien précis avec le texte. 

Constat…

C’est simple, tout le monde aime la pizza : Tu ne sais pas où emmener manger ta dernière conquête le premier soir ? Pizza ! En soirée qu’est-ce qu’on fait ? Pizza ! T’es étudiant et t’es fauché ? Pizza ! et caetera. Bref, vous l’avez compris, quand il s’agit de manger, c’est toujours la bonne réponse.

Et c’est pareil pour la photographie d’HCB, on se sert de son nom et de son oeuvre, dans tous les sens, sans vraiment en comprendre les enjeux et leur origine. Ma remarque préférée étant « Je ne retouche pas mes images » (sous entendu comme les images à la sauvette d’HCB). Avec, derrière la tête, l’idée d’atteindre un espèce d’idéal par ce biais.

Citer HCB, c’est atteindre le point Godwin de la conversation photographique. Godwin était un avocat américain qui avait étudié les débats sur les forums, il avait conclu qu’arrivées à une certaine longueur, les conversations avaient de fortes chances de faire des références au nazisme. Tout simplement parce que les participants sont arrivés au bout des arguments censés, et faute d’idées font des références à des situations extrêmes, signe que le débat n’avancera plus. Mentionner HCB, c’est pareil.

USA, New Jersey, prison, 1974. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

D’ailleurs, comme tout personnage faisant partie de l’histoire, sa place dans l’imaginaire populaire est construite autour de quelques stéréotypes. C’est ce que Clément Chéroux décrit dans son texte (Cf. sources en fin d’article). Il constate l’existence de « plusieurs » HCB. Il y a celui de l’histoire qu’il obtient en « ré-humanisant » le mythe, celui vendu par Magnum (l’image dont il est question ici,  trop souvent retenue, idéalisée et parfois loin de la réalité), et enfin celui des galeries d’art (qui détache toute image de son contexte pour en faire des œuvres d’art).

…Et construction

Tout est construit chez HCB, tant sa conception de la photographie que ses photographies. Rien n’est l’oeuvre d’un génie tombé du ciel, d’un don miraculeux, ou même d’un hasard total. Tout n’est que le résultat de son histoire et de son parcours. Ce qui est, somme toute, assez logique.

Ainsi, le concept d’instant décisif qui lui colle à la peau (le terme est issu de la traduction de son livre « Images à la sauvette » en anglais : The decisive moment), me fait penser à la réflexion qu’avait mené Michel Onfray dans son livre sur Freud (Le crépuscule d’une idole). Il y démontrait, après avoir analysé sa vie et sa correspondance, que ses théories sur la psychanalyse n’étaient au final que le reflet de ses propres troubles (avec sa mère principalement), ne s’appliquaient qu’à lui, et au final n’avaient pas de sens pour d’autres personnes. Dans une moindre mesure (et en beaucoup moins pessimiste) c’est la même chose pour HCB. Et pour chaque photographe d’ailleurs, dont les pratiques sont issues de ses propres expériences, et n’ont donc aucune espèce de dimension universelle et absolue. L’instant qu’il considère à un moment donné comme décisif ne l’est que selon son point de vue ; plus généralement, la recherche même d’un instant décisif n’a rien d’un idéal à atteindre. C’était seulement sa pratique. Certains photographes vont même dans le sens inverse, notamment Raymond Depardon, qui recherche  à figer plutôt les temps morts/longs.

D’ailleurs, cet instant n’était qu’en partie décisif, comme le rappelle Peter Galassi, conservateur du département de la photographie au MoMA, qui détaille le mode opératoire d’HCB :

« Il repère d’abord un arrière-plan dont la valeur graphique lui semble intéressante. C’est souvent un mur parallèle au plan de l’image, et qui vient comme cadrer celle-ci en profondeur. […] Puis, comme quelques séquences de négatifs conservés permettent de le vérifier, le photographe attend qu’un ou plusieurs éléments doués de vie […] viennent trouver leur place dans cet agencement de formes qu’il définit lui-même dans une terminologie très surréalisante comme une « coalition simultanée ». Une part de l’image est donc très composée, l’autre plus spontanée. »(1)

La fin du Kuomintang, Chine, Pékin, 1948. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

Quant à son sens de la composition, très géométrique, celui-ci vient de la formation de peintre qu’il a suivie dans ses jeunes années. HCB était l’élève du peintre André Lhote,  ce qui fait de lui un géomètre. Dans son atelier, il apprend les techniques de peinture et de dessin auxquelles il restera fidèle toute sa vie. Il y aborde aussi la géométrie et la composition, étudiant le nombre d’or qui devient tant un véritable filigrane de son œuvre photographique qu’une grille d’analyse des œuvres du passé. La citation qui le marquera à vie sera « Nul n’entre ici s’il est géomètre« . Une citation qu’il attribue à tord à Raphaël (sans doute son côté humaniste) mais qui est à l’origine inscrite sur le fronton de l’académie de Platon. La photographie ci-dessus étant le meilleur exemple de cet aspect de son travail. 

Les Jambes de Martine, 1967. © Henri Cartier-Bresson / Magnum

Enfin, son aversion pour le recadrage est lié à l’aspect photojournalistique de son travail. Il a tellement défendu ce point que c’en est aussi devenu sa marque de fabrique. Il écrivait derrière toute les photographies « Prière de reproduire cette photo intégralement, sans en modifier le cadrage ». C’est pour cela que bon nombre de ses images ont un cadre noir : un agrandisseur un peu plus grand était utilisé afin d’avoir la certitude que l’image n’avait pas été recadrée.

Il ne rejette donc pas la retouche ou le recadrage en soi, mais dit simplement, et à raison, que cela trahirait la vérité de ses images. Cela reste d’ailleurs interdit dans la plupart des concours liés au photojournalisme. Il s’agit encore une fois d’un choix dicté par sa pratique. Il y a des abysses sans fin entre ça, et dire « Je ne retouche pas pour faire de la vraie photographie ». 

Conclusion

HCB, c’est donc de la pizza pour le photographe en quête de repères. Son image est tellement diffusée dans la culture populaire, a produit tellement de lieux communs qu’il est assez difficile de s’en détacher. Pourtant, en creusant dans son oeuvre et sans sa vie, on se rend aisément compte que de nombre de ces lieux communs sont éloignés de la réalité. C’est la différence entre le HCB historique et le HCB promulgué par Magnum présentée ci-dessus.

L’oeuvre de HCB sera toujours un des piliers de la photographie contemporaine. Et comme pour tout photographe digne de ce nom, il y a beaucoup de choses à  découvrir dans son oeuvre en l’étudiant (notamment ce qui l’a inspiré, et poussé à créer ainsi) : il suffit d’ouvrir quelques livres à son sujet. Sa renommée ne doit pas en faire un idéal à suivre, ça serait tuer la créativité – d’ailleurs en art, il n’existe sûrement aucun idéal. Après tout, HCB lui même se disait peintre et non photographe.

Ouvrez des livres et prenez des photos.


Sources

  • Assouline, P. (2001). Henri Cartier-Bresson l’oeil du siècle. Paris: Gallimard. (présent dans la bibliographie) – C’est celui que je vous conseille pour découvrir l’homme derrière les images, environ 9€ (ici).
  • Clair, J. (2004). Henri Cartier-Bresson. Arles, Actes Sud. (présent dans la bibliographie)
  • Galassi P. (1991), Henri Cartier Bresson. Premières photos. De l’objectif hasardeux au hasard objectif, Paris, Artaud.
  • Montier, J.-P. (2010), «  Henri Cartier-Bresson, figure de l’« intellectuel » ? « , Études photographiques, 25 mai 2010, (en ligne), mis en ligne le 29 avril 2010.
  • Poivert, M. (2015) « Clément Chéroux, Henri Cartier-Bresson
    Études photographiques, Notes de lecture, Avril 2015, (en ligne), mis en ligne le 07 mai 2015.

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8 Commentaires

  1. philippem16

    Merci pour cet article, Thomas. Non seulement parce que je partage votre point du vue mais aussi parce que c’est bien écrit et bien documenté. Le genre d’article qui amène à poursuivre la réflexion, la discussion avec d’autres… Belle continuation 🙂

  2. Même si « autre temps, autre moeurs » 😉 je me permet d’ajouter qu’HCB est de ces premiers à participer ( à son corps défendants peut être) à la vague financière de l’art contemporain

    http://www.lexpress.fr/culture/art/l-art-contemporain-est-il-une-imposture_1747136.html

    On a pas fini de se gaver de pizza !!

  3. J’ai précisé « à son corps défendant » car c’est du côté des galeristes qu’on constate cette tendance à marketer des talents (ou non)
    Je n’irai pas critiquer son travail n’ayant pas connu son époque…
    Selon sa fiche wikipédia: « Henri Cartier-Bresson est né dans une famille bourgeoise »
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Cartier-Bresson

    « Pour devenir millionaire en photo, il faut avoir été milliardaire », c’est une petite blague entendu entre photographes qui prend du sens après la lecture du livre d’Aude de Kerros

  4. merci à toi ! j’ai une bonne dizaine d’articles bookmarké à lire tranquillement 🙂 continues et bonnes photos !

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