« Nul n’entre ici s’il n’est géomètre » ou le leitmotiv d’Henri Cartier-Bresson

Date de la dernière mise à jour : le 12 septembre 2017


Introduction

J’avais déjà parlé d’Henri Cartier-Bresson dans un précédent article (que je vous invite à consulter ici). Le propos était plus de déconstruire le mythe et ses conséquences que d’analyser son oeuvre. Cependant, une phrase de sa biographie(1) m’est restée en tête depuis, et comme vous le savez, quand un truc trotte dans ma tête, faut que ça sorte dans un billet de blog.

Cartier-Bresson a été marqué par une citation « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre » . Une citation qu’il attribue à tord à Raphaël mais qui est à l’origine inscrite sur le fronton de l’académie de Platon.  « Géomètre » vient du grec qui désigne la déesse de la terre et de metron qui signifie mesure, Cartier-Bresson a-t-il mesuré la terre? Je pense que l’on peut pas vraiment comprendre l’oeuvre de ce bon vieux Henri si l’on ne mesure pas le poids de ce leitmotiv sur son travail. Et pour ce faire, rien de mieux que d’analyser quelques compositions.

Ps : il n'y a pas d'ordre particulier, si ce n'est celui offert par le hasard, dans l'analyse ci-dessous.
Ps² : Sauf mention contraire, toutes les images sont de Cartier-Bresson.

Etude de compositions

Valence, Espagne, 1933

Pour bien commencer nous avons une photographie typique de la méthode de travail de Cartier-Bresson. En effet, il lui arrivait souvent de trouver un fond intéressant et d’attendre que quelque chose s’y passe, comme en attestent ses planches contact. Ici nous avons un fond dégradé, pris latéralement. La partie sombre fait ressortir l’enfant, quand le chaos apparent de la peinture dégradée souligne sa folie. Tout ça en une image, et ce n’est que la première.

Bruxelles, 1932

L’intrigue dans une photographie peut être créée en faisant allusion à un espace ou un objet qui est caché au spectateur. A Bruxelles, en 1932, Cartier-Bresson photographie un tissu tendu, rugueux, qui cache la vue au spectateur. Un homme a trouvé un espace pour regarder à travers, mais l’autre regarde furtivement sur le côté, comme s’il a été pris en flagrant délit, ou était à l’affût. Quelle scène cause un tel sentiment de culpabilité ? Le photographe comme le spectateur ne peuvent que sympathiser avec cette curiosité clandestine. Cette image a été l’une des premières que Cartier-Bresson a prises avec un appareil photo Leica (acheté à ses 24 ans), ce qui lui a permis d’opérer inaperçu par ses sujets.

Madrid, Espagne, 1933

Cartier-Bresson s’est toujours dit peintre, et n’a utilisé la photographie que pour suivre la vitesse des événements du XXe siècle. Il était notamment très proche des surréalistes. C’est extrêmement visible dans la photographie ci-dessus, là ou Cartier-Bresson fait pleuvoir des fenêtres sur les Hommes, Magritte fait pleuvoir des hommes sur les fenêtres à 20 ans d’intervalle. Je ne peux estimer quelle a été l’influence de l’un sur l’autre, mais seulement souligner leur penchant pour le même mouvement.

Golconde (pluie d’hommes), 1953 – R. Magritte

Séville, Espagne, 1933

Dans celle-ci Cartier-Bresson n’utilise pas le cadre de son appareil pour photographier la scène, mais se sert d’un trou dans le mur. Cela a pour conséquence d’éloigner le spectateur de l’action, qui devient voyeur, et se souligner l’apparent bazar, en n’utilisant plus le format carré.

On remarquera comme le trou dans le mur englobe l’action, ni plus, ni moins. C’est presque trop beau pour être vrai.

Trieste, Italie, 1933

Sans doute une de mes préférées, cette image se découpe en deux parties, ciel et terre, séparée par une ligne de cabines. Les bandes blanches et noires font écho à la  couleur de la tour. J’aime bien le jeu sur grand/petit : la tour répond à l’arbre, quand la silhouette de l’homme renvoie à la volute de fumée au sol (si c’est bien ça que l’on voit).

Arènes de valence, Espagne, 1933

J’apprécie beaucoup le découpage de la composition de cette photographie. Elle est à la fois découpée verticalement (l’enfant quittant l’image dans le premier tiers) et utilise un cadre dans le cadre où se situe le regard de l’homme à la casquette. C’est rythmé, guidé, efficace. J’y vois aussi une référence à la célèbre image du constructiviste russe Alexandre Rodtchenko, sans pouvoir affirmer avec certitude qu’elle est volontaire.

The Critic, Osip Brik, 1924 – A. Rodchenko

Alicante Espagne, 1932

Celle-ci est une composition très connue de Cartier-Bresson, et non sans raison. Le jeu entre les trois femmes se lit et se regarde dans ce qui semble être une boucle sans fin. La première coiffe la deuxième, qui coiffe la troisième.  Toutes trois fixent le spectateur, leurs yeux formant une ligne directrice parallèle à celle formée par leurs mains. Leurs mains qui forment aussi la continuité dans l’image, chacune d’elle touche et est touchée.

Séville, Espagne, 1932

S’il y a bien une image qui respire la géométrie, c’est celle-ci. Au choix, nous avons, des ombres formant deux triangles (au centre et en bas à gauche) deux garçons, dont le jeu de regards trace une diagonale dans l’image, qui est elle-même rythmée verticalement par la présence des murs, qui nous guident vers le fond. Et cela, sans même recourir à des lignes de fuites.

M., 1967

Une autre de mes photographies de Cartier-Bresson qui arrive avec une extrême subtilité à dégager un érotisme discret mais présent. Les jambes de la femme sont mises en valeur grâce à l’usage de la ligne de diagonale de l’image, et par opposition au reste relativement vide. Le mystère présenté par cette pose lascive est d’autant plus fort qu’on ne voit pas le visage de la dame.

Hyères, France, 1932

Dans cette image tout n’est que mouvement, l’escalier en spirale, qui guide l’œil vers le centre de l’image, ou un vélo vient juste de passer (trop tard !), la dernière ligne directrice étant le trottoir, qui guide le vélo vers la sortie à gauche.

Brie, France, 1968

Cette fois-ci Cartier-Bresson utilise pleinement les lignes de fuite pour nous guider vers le chemin bordé d’arbres. Notez comme le premier plan (la route) se réduit petit à petit pour nous emmener vers les arbres. Nous avons 1/3 de sol pour 2/3 de ciel, ce qui est certes académique, mais contribue à donner une notion d’espace grâce au vide du ciel.

Derniers jours du Kuomintang, Chine, 1949

Sans doute l’image la plus iconique de Cartier-Bresson quand il s’agit de s’intéresser à la géométrie, les Derniers jours du Kuomintang ne sont que diagonales, lignes, carrés, et cadre dans le cadre.

Gymnastique dans un camp de réfugiés à Kurukshetra, Inde, 1948

Composition à la fois simple et très efficace, elle n’est le résultat que d’une division par deux : celle de l’image dans le sens horizontal. D’un côté le vide et le calme, de l’autre le mouvement et l’agitation, l’un soulignant efficacement l’autre et vice-versa.

Cachot d’une prison modèle, USA, 1975

Il est toujours difficile de juger la part du volontaire (sélectionné à la prise de vue) de l’inconscient (qui est au final vu pendant la sélection des images). Ici, dans cette image prise en prison, je vois surtout un enfermement symbolisé par la verticalité des barreaux, brisé par la diagonale de la jambe et l’horizontalité du point tendu. Comme si par la composition, le corps arrivait à symboliser la liberté dans cet espace d’enfermement, rigide. On remarquera que la diagonale formée par la jambe croise celle formée par la jonction du sol et du mur, une opposition ?

Conclusion

En regardant ces images, on sent bien le poids du leitmotiv de Cartier-Bresson sur la composition de ses images. Je ne peux que vous inviter à continuer ce travail en ouvrant ses livres, décortiquant ses images, de lui, et de tous les autres qui auront éveillé votre intérêt. Comme le dit si bien Eric Kim en conclusion de ses articles : Never stop learning. 


Sources : 

  • Assouline, P. (2001). Henri Cartier-Bresson l’oeil du siècle. Paris, Gallimard. (présent dans la bibliographie) – C’est celui que je vous conseille pour découvrir l’homme derrière les images, environ 9€ (ici).
  • Clair, J. (2004). Henri Cartier-Bresson. Arles, Actes Sud. (présent dans la bibliographie)
  • Galassi P. (1991), Henri Cartier Bresson. Premières photos. De l’objectif hasardeux au hasard objectif, Paris, Artaud.
  • Montier, J.-P. (2010), «  Henri Cartier-Bresson, figure de l’« intellectuel » ? « , Études photographiques, 25 mai 2010, (en ligne), mis en ligne le 29 avril 2010.
  • Poivert, M. (2015) « Clément Chéroux, Henri Cartier-Bresson
    Études photographiques, Notes de lecture, Avril 2015, (en ligne), mis en ligne le 07 mai 2015.

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2 Comments

  1. Francine

    Encore une fois, je me délecte. C’est sans doute les articles que je préfère, ces analyses d’images des grands maîtres. C’est sans doute dû à ma paresse naturelle car il serait évidemment préférable de les faire moi-même. Mais quand c’est si intelligemment fait, ce serait dommage de s’en priver!

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