De l’art de voir

Date de la dernière mise à jour : le 24 janvier 2017


Temps de lecture : 5 minutes et 27 secondes


Le sujet de cet article (la façon d’analyser et de comprendre les photographies – l’art de voir) est venu lors d’un discussion à propos des Seascapes d’Hiroshi Sugimoto avec un lecteur du blog (le plus fidèle d’entre tous !). Il a déclaré : « Je ne comprends pas l’intérêt. Mais je t’assure que j’aimerais » et « C’est juste de l’eau. Moi aussi je peux le faire en 2 min ». Et ça m’a fait pas mal cogiter(1), parce qu’il y a plein d’idées derrière ça. Du coup, on va essayer d’en faire un peu le tour, même si ça risque de partir dans tous les sens.

Un des Seascapes d’H. Sugimoto, pris dans la Mer du Nord.

Comment juger l’art ?

Il s’agit encore d’un sujet sans fin(2), que ces quelques mots lâchés sur le web n’ont pas la prétention de conclure. Cependant on peut distinguer 5 points essentiels à analyser avant de décider si une œuvre d’art (dans le cas présent une photographie) mérite la poubelle ou l’accrochage. Oui, ne faisons pas les choses à moitié. Pour s’en souvenir c’est facile : I.R.E.C.O., soit : intention, réalisation, expérimentation, cohérence, originalité.

Notez bien que chacun de ces critères est autant un outil d’analyse, qu’un moyen de construire sa production.

Intention

L’intention, c’est facile, c’est l’idée de départ et le mieux c’est quand même d’en avoir une (c’était le sujet de cet article). Quand vous analysez une photographie, vous sentez très vite si l’auteur avait un propos en tête ou non. C’est tout simplement son projet, son discours, que vous devez percevoir.

Atlas – Panneau 327 – Gerhard Richter

Gerhard Richter est un photographe allemand. Il a commencé son Atlas en 1961, un ensemble de photographies regroupées en tableaux. Celui-ci est le 327 consacré aux nuages qu’il considérait comme des peintures abstraites. Ces images, apparemment prises au hasard, ont été choisies pour leur aspect vaporeux. On y voit le passage du temps, que vous lisiez le tableau horizontalement ou verticalement, on passe de la tempête aux éclaircies (mais sans qu’une vraie chronologie se dégage). Malgré son apparente simplicité, ce tableau est construit, réfléchit et fait sens.

Réalisation

La réalisation, c’est la mise en image de l’idée de départ. Cela concerne tant la technique que la composition. Car, si c’est bien d’avoir l’idée du siècle, encore faut-il la rendre correctement : si c’est pour finir avec de la clarté négative et un vignettage blanc, où le sujet n’est pas visible sur l’image, on en conviendra c’est moyen. Sauf si parodier le mauvais goût est votre intention, là why not (cf.  Martin Parr).

Photographie de C. Hofer

Quand on aborde la réalisation, difficile de passer à côté des photographes issus de l’Ecole de Düsseldorf fondée par Bernd et Hilla Becher (j’ai résisté fortement à l’idée de vous parler d’Andreas Gurksy pour la 14e fois). Candida Höfer est issue de cette école, elle s’intéresse à l’espace public (notamment les bâtiments dédiés à la culture et à l’éducation, comme les musées, les bibliothèques, ou les théâtres). La réalisation de ces images est d’une propreté époustouflante, on y sent une grande rigueur et maîtrise du sujet comme du médium photographique. Si son intention est de mettre en valeur ces lieux, c’est tout à fait réussi.

Expérimentation

L’expérimentation est un peu difficile à définir. C’est un concept différent de l’originalité, et à mon sens assez lié à la technique. Vulgairement on pourrait dire que c’est ce qui se passe quand vous vous dites « tiens, je vais faire ça comme ça, on verra ce que ça donne » (je caricature beaucoup). L’expérimentation c’est faire avancer la technique et les pratiques, avec des essais.

Sunset Strip par Ed Ruscha

J’aurais pu vous parler des solarisations (le fait de ré-exposer les épreuves photographiques) de Man Ray, mais j’avais envie d’un exemple moins classique, on va donc s’intéresser à Ed Ruscha. En 1966, pour faire ces images Ed Ruscha a chargé un film 35 mm dans son Nikon F2 motorisé, a accroché le tout sur le plateau de son pick-up et a photographié ce boulevard de Los Angeles. On y voit le début de l’étalement urbain de la ville, ainsi que la culture de l’automobile typiquement américaine. Les raccords ne sont pas toujours exacts, ce qui donne  à l’image (aux images?) un air de travail en cours de production que j’aime beaucoup. Ruscha déniait l’aspect artistique de ces images, qu’il vendait simplement pour 3$. Voilà, l’expérimentation, c’est ça.

Cohérence

A l’inverse du point précédent, la cohérence est très simple à expliquer. Il s’agit d’analyser la place d’une image dans la production globale. Par exemple, j’ai de très bonnes images que je ne publierai jamais, parce qu’elles ne trouveraient pas leur place dans le corpus et donneraient un aspect fouillis à l’ensemble. Mon sujet de prédilection reste le milieu urbain, j’essaie de m’y tenir. Sinon, on passe du coq à l’âne comme dans une partie fine à la ferme et on ne comprend plus rien.

Image de film #32, C. Sherman

Cindy Sherman est un pilier de la photographie contemporaine. Son œuvre  a été l’objet de nombreux ouvrages, expositions et études. Ce qui l’amuse d’ailleurs beaucoup, de nombreuses analyses décrivant le contenu de ses images mentionnent des choses auquelles elle-même n’avait pas pensé (selon elle). Elle est principalement connue pour sa série sur le cinéma (Sans titre, Image de film), qu’elle a travaillée de 1977 à 1980. Elle y incarne des personnages typiques de films. La variété des rôles jouées par Sherman dans cette série suggère que la féminité est une construction culturelle fondée sur la représentation. Elle a par la suite continué à travailler sur d’autres thèmes, toujours en se mettant en scène. Chaque image de son travail s’intègre parfaitement au tout grâce à cet élément commun. Pour l’anecdote, c’est aussi une des photographes les plus chères de l’histoire (Sans titre #96 a été vendu 3.89 millions de dollars en 2011). Comme quoi, la cohérence dans le travail, ça paie.

PS : la cohérence peut se construire autour d’un thème, d’un style, ou de n’importe quel aspect de la photographie qui vous correspond.

Originalité

L’originalité va faire une grande partie de l’intérêt de votre travail, la copie n’en ayant que peu. On pourrait imaginer qu’il est difficile d’être original après plusieurs siècles de peinture et 150 ans de photographie, mais il n’en est rien. L’originalité vous l’avez déjà, personne n’a eu le même vécu, n’a commencé la photographie pour les mêmes raisons, ni n’a le même style ou sujet de prédilection. Il suffit juste de se poser un peu, d’analyser son travail passé et ses envies, et hop hop hop, on trouve sa voie. Donc, logiquement, les couchés de soleil à la mer, au trépied et à f/16, perdent tout leur intérêt quand on s’intéresse à ce critère.

Cow Boy, R. Prince

Et pour parler d’originalité, rien de mieux qu’un photographe ayant lancé une polémique sur la sienne. Richard Prince, un photographe américain, est connu pour ses réappropriations. Sa série Cow-boys, commencée à 1980 consiste à photographier des publicités Marlboro/Philippe Morris avec un cadrage qui en enlève le contexte. Ainsi, ces images accèdent au statut d’œuvre d’art, et deviennent des représentations de la masculinité et de la liberté (avec un petit clin d’œil à Reagan, président états-unien de l’époque qui portait des Stetson en public). En agissant ainsi Prince nie l’importance de la paternité d’une œuvre.

Alors Prince, original ou non ?

Du thème à la vision

En combinant tous ces éléments, vous créez une vision qui vous est propre, à partir d’un thème. J’avais lu une citation qui résume bien ce concept :

« On peut me voler mon thème, mais pas ma vision ». (3)

« Moi aussi je peux le faire »

Ainsi, dire « moi aussi je peux le faire » c’est s’imaginer pouvoir s’approprier tous les éléments du processus de création de l’auteur, son vécu, son cheminement, son projet, sa vision, ce qui est fondamentalement impossible. Vous pouvez toujours réaliser la même image qu’un autre photographe, techniquement peu de choses sont irréalisables, mais cela ne sera pas original, l’intention n’aura rien de très intéressant, et il est difficile de bâtir une production cohérente sur la simple copie/imitation. Même William Eggleston a abandonné, lui qui souhaitait créer de « parfaits faux Cartier-Bresson » à ses débuts, c’est dire…

Plus largement, il n’est pas pertinent de juger une production par rapport à vos propres projets et capacités. C’est la démarche de l’auteur et son propos qui doivent être analysés. Sinon, un excellent photographe trouverait vite tout ennuyeux, ce qui est assez dommage.

Conclusion

L’art de voir, c’est la capacité à analyser et comprendre le travail des autres. Mais ces usages peuvent très bien s’appliquer à notre propre pratique. Là se situe toute la difficulté à progresser et à avoir une production intéressante en photographie : sans cesse apprendre à voir.


Notes :

  • (1) Je ne lui jette pas la pierre du tout pour cette remarque, au contraire, j’adore qu’on me fasse cogiter. (retour au texte)
  • (2) Laurent Breillat a écrit un article très intéressant sur le sujet sur son blog. Bien que je le trouve un peu mou du genou sur certains points. Il ménage ses élèves/lecteurs, mais bon, parfois il faut dire les choses : quand c’est mauvais, c’est mauvais. (retour au texte)
  • (3) La citation provient d’un des photographes témoignant dans La photographie contemporaine par ceux qui la font présent dans la bibliographie. Bien que je ne me souvienne plus duquel. Promis, si je la retrouve, je mets l’article à jour. (retour au texte)

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10 Commentaires

  1. arnoulin frédéric

    Bravo ! La conclusion ne s’arrête pas à la photographie. Elle est également vrai pour la VIE. C’est l’ouverture d’esprit qui permet de progresser.

  2. Hello Thomas !

    Je découvre ton blog grâce à une alerte sur mon nom, et c’est une bonne surprise ! 🙂 Excellente analyse sur le sujet, bien meilleure que la mienne en fait, en tout cas plus construite (même si elle est sans doute faite pour un public / un objectif différent).
    Je te pardonne le « mou du genou » du coup 😀 Plus sérieusement, je vois très bien ce que tu veux dire : sans aller jusqu’à m’auto-censurer (voir cet article qui m’a valu des tombereaux de commentaires plus ou moins sympas : https://apprendre-la-photo.fr/404, il me faut un minimum ménager les sensibilités d’un public assez diversifié, ce qui les aidera davantage 🙂 Mais sur le fond, on est d’accord.

    Du coup, je fais une publication Facebook demain soir pour leur partager cet article.

    • Salut Laurent !
      Tout d’abord, merci pour ton message, ça m’a carrément fait plaisir, ayant moi même appris la technique photo sur ton blog à mes débuts. Je te dois bien 50% de ma technique, le reste venant du manuel de mon APN et de la pratique.
      Je suis d’accord, on ne s’adresse pas vraiment au même public (sans aucun jugement). Forcément, en t’adressant à des débutants, il faut y aller mollo pour ne pas les décourager. Pour ma part, ce blog est autant pour moi (j’organise mes idées/réflexions pour avancer) que pour un public déjà sensibilisé à ces sujets.
      J’avais lu cet article à sa parution (j’suis un vieux de la vieille !), ça m’avait bien fait marrer. Je pense que la plupart des gens qui l’ont pris mal sont soit passés à côté, soit complètement fichus (la clarté négative quoi…). J’avais écris un petit truc sur le sujet, sur le fait de privilégier la technique sur la réflexion (« Pourquoi » avant « Comment »).

      Merci pour le partage en tous cas ! Le blog est à ses débuts, j’essaie d’agrandir l’audience petit à petit ça va bien m’aider !

      • https://apprendre-la-photo.fr/les-effets-de-mauvais-gout/ pour moi le meilleur article de Laurent 😉 .

        • Le meilleur, je ne sais pas (si c’est dur de départager, c’est plutôt une bonne nouvelle) mais sûrement un de ceux qui m’a le plus fait marrer !

          • Je viens de le relire (ça fait quand même presque 2 ans), et effectivement, j’étais en forme ! ^^
            Je comprends que je ne me sois pas fait que des amis, mais ça a le mérite d’être drôle 😀

          • Sur le même mode DigitalRev avait fait une vidéos sur les différentes étapes du parcours du photographe : https://www.youtube.com/watch?v=Ccf8fQ4AQr8
            Faudrait s’amuser à faire la même chose, en classant les trolls dans les groupe photo par catégorie : le suiveur, l’amateur, le « maître du groupe qui sait tout », le « La règle des tiers et la MAP sur l’oeil » etc.
            C’est vraiment une discipline où il nous faut de l’auto-dérision 😀

  3. Michèle

    Bonjour, je suis une élève de Laurent, son article sur https://apprendre-la-photo.fr/404 est un échange très instructif et m’a conforté dans ce que j’ai souvent entendu lors d’activité artistique différentes.
    Aujourd’hui je lis votre article et monte d’un barreau sur l’échelle IRECO. Merci pour cet article qui complète, explique et nous dresse un canevas de travail pour parvenir a ce que nous cherchons tous « le cliché top », qui comme le fait remarquer Arnoulin Fréderic « peut être également vrai dans la vie ». En ce qui me concerne IRECO va prendre la même dimension que l’arête d’ ishikawa l’eut fait en son temps professionnellement.

    Merci à Laurent de nous avoir fait découvrir votre blog et merci à vous d’avoir répondu à cet article en partageant vos connaissances avec autant d’humilité.

    • Hello !
      Merci pour votre message. Pour être précis, je parlais d’IRECO comme un moyen mnémotechnique de retenir la grille d’analyse / création. Ce n’est pas une échelle (il n’y a pas d’ordre de valeur/progression entre les différents points). Cet article n’est pas vraiment une réponse à Laurent, j’ai juste écris sur un sujet qui m’inspirait, je l’ai mentionné quand j’ai découvert le sien pendant mes recherches.
      Je ne connaissais pas l’arête d’Ishikawa, c’est intéressant ! Faut que je garde ça dans un coin de ma tête.
      Bonne continuation !

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