Pour en finir avec les clichés sur la photographie

Date de la dernière mise à jour : le 16 mai 2017


Temps de lecture : 8 minutes et 55 secondes


En 150 ans la photographie est devenue un art accessible. Elle est passée d’un appareillage technique, lourd à transporter, et réservé à une bourgeoisie en manque d’occupations à un art littéralement à portée de main. Il est très aisé de se lancer en photographie, que ça soit via un smartphone ou l’achat d’un premier appareil, il faut très peu de connaissances pour prendre ses premiers clichés. C’est d’ailleurs quelque-chose d’assez unique dans l’art en général : impossible de jouer du Bach, même très mal, au premier essai, de danser un ballet, ou encore de sculpter le marbre. Du coup, on peut lire un peu tout et n’importe quoi à propos de la photo, les gens ne prenant pas forcément la peine de se cultiver sur cette discipline a priori si « immédiate ». Et aujourd’hui, on va faire le tri dans tout ça.

 

Daguerréotype de 1839 : vous le sentez le côté simple et facile d’usage ?

PS pour les gens pressés : lisez juste les "on retient donc:" et la conclusion. 🙂

En fait, quand on creuse un peu on se rend compte que beaucoup des idées préconçues sur la photographie d’aujourd’hui sont l’héritage direct de la philosophie, parfois incomprise d’Henri Cartier-Bresson (abrégé HCB dans le reste de l’article). Pour le remettre dans son contexte, une notion doit être bien claire : la différence entre la photographie-document, et la photographie-expression. La première est celle d’HCB, issue du photojournalisme, elle a un enjeu de vérité, d’objectivité et un fort contact avec le réel (le réel adhère comme dirait Roland Barthes). Ce mouvement était majoritaire dans la photographie, jusqu’au milieu du XXe siècle où il s’est fait supplanter par la télévision et la vidéo, beaucoup plus fidèles pour transmettre les informations. La photographie-expression a toujours existé mais a pris son envol à partir de la seconde moitié du XXe siècle, c’est dans ce très grand courant que s’inscrivent la plupart des artistes aujourd’hui.

On repère là une première grosse contradiction : on juge un courant avec les valeurs d’un autre. C’est de la que viennent la plupart des idées préconçues qui vont être listées ci-dessous. De cet héritage mal digéré, et d’une méconnaissance de l’histoire de la discipline. Mais pas de panique, on va remettre tout ça en ordre !

« Tu n’es pas photographe si tu retouches tes photographies ! »

Alors, celui-là c’est un de mes préférés. En général quand j’entends/lis ce genre de phrase, c’est comme si la personne se baladait avec un immense panneau en néon avec écris « Je n’y connais pas grand-chose, mais je suis un puriste, un vrai ! ».

Cliché de Cartier-Bresson

L’origine de cette remarque est à trouver dans le fameux « instant décisif » de Cartier-Bresson, dans ce culte du moment original, vrai, pur, que le photographe aurait saisi grâce à sa grande dextérité et à sa vision du monde. Alors, vous allez être déçu, mais cela n’existe tout simplement pas, ou disons presque pas. Et pour deux raisons principalement : il s’agit d’une vision propre à HCB, et un instant « construit » et non capturé. Il s’agit de quelque chose propre à sa façon de s’exprimer en photographie, qu’il a cherché toute sa vie (il a finalement abandonné la photographie, pour chercher la même chose dans le dessin). C’est sa vision d’artiste, qui est unique et difficilement reproductible, à vous de trouver la vôtre et d’adapter votre pratique en fonction d’elle. Il ne s’agit pas d’un idéal à atteindre. D’autre part il s’agit d’un « instant décisif » construit : HCB sélectionnait la bonne photographie, celle qui correspondait le plus à son idéal, sur ses planches contact. Il n’y avait d’un « instant décisif » que le sien. Ironiquement, le vôtre aurait pu être une toute autre photographie de la planche. Il n’y a d’ailleurs pas qu’une seule conception de l’instant photographique, par exemple, par opposition Depardon préfère à ces « instants décisifs » des temps-morts, moments échangeables, où le temps n’influe pas.

On retient donc : Ne pas modifier une photographie pour rester « pur » découle de l’héritage de Cartier-Bresson et de la photographie documentaire, libre à chacun de l’adapter ou non.

Rudolf Dührkoop, Étude de tête, photogravure

Autre point à connaître pour bien comprendre l’invalidité de cette phrase : le mouvement pictoraliste. Au tout début de la photographie, celle-ci n’était vue que comme un art mécanique qui ne pouvait produire de l’art (c’était un point de vue soutenu par notre Baudelaire national). Il faut remettre les choses en contexte : nous étions alors en pleine révolution industrielle, tout devenait mécanique, les beaux-arts voyaient d’un très mauvais œil que l’art fasse de même. On a donc essayé de reléguer la photographie là où son aspect mécanique était utile, principalement dans les sciences. C’est là qu’a émergé le mouvement pictoraliste mené en partie par Paul Périer de la SFP. Le principe était simple : l’appareil était un outil, qui nécessitait la main de l’homme pour devenir un art. Les pictoralistes retouchaient donc leurs épreuves au maximum pour s’approcher de la peinture le plus possible. Cela duré jusqu’à l’émergence de mouvements prônant le net et la qualité mécanique de l’appareil comme un atout (la nouvelle objectivité et la photographie subjective d’Otto Steinert, mais on s’éloigne), et puis, honnêtement, le pictoralisme c’était aussi un peu moche.

On retient donc : pour se faire accepter comme art à ses débuts, la photographie a prôné l’utilisation de la main de l’Homme. Il est quelque peu paradoxal de prôner l’inverse un siècle après. Au final, la question de la retouche n’est que personnelle, à chacun d’adapter sa pratique en toute connaissance de cause.

« Tu n’es pas photographe si tu recadre tes photographies ! »

Cette phrase dérive de la précédente, la plupart des idées que j’ai présentées restent valables. Il y a tout de même quelques précisions à apporter, car les deux pratiques ne sont pas fonctionnellement les mêmes. La retouche n’est pas possible à la prise de vue, le recadrage oui. C’est d’ailleurs l’essence même de la photographie : découper le réel, choisir, partir d’un tout et n’en garder qu’une partie (c’est d’ailleurs en ça qu’elle s’oppose assez joliment à la peinture). Je vois mal pourquoi ce qui fait le cœur de la discipline serait accepté à un instant T, et non au suivant. Surtout dans le cadre de la photographie-expression, l’artiste reste maître de son œuvre. Cela est un peu différent pour la photographie-document, il ne faut pas trahir le réel, l’évènement (imaginez le scandale si le monde recadrait des photos pour, imaginons, supprimer un homme politique d’une manifestation).

J’ajouterai une nuance à cela : le recadrage supprime des choses, en cela il ne casse pas le lien photographique entre le sujet & son image. C’est un peu différent dans le sens inverse : rajouter des éléments dans une photographie. Ce n’est ni bien ni mal, mais on s’éloigne de la discipline, on s’approche plus de la création numérique (ou visuelle si l’œuvre a été fait sans). C’est une notion assez bien expliquée dans le livre d’André Rouillé : La photographie : entre document et art contemporain, (cf. la bibliographie). Il y différencie les artistes-photographes et les photographes-artistes. Les premiers utilisent la photographie comme un moyen de parvenir à une création, à un concept (on va prendre un exemple très connu : c’est le cas du Pop-Art de Warhol, la photographie n’est qu’une étape dans la réalisation de ces images). Les seconds ont la production d’une photographie qui correspond à leur propos comme finalité. Découper les images, les mélanger, y ajouter des éléments vous fait passer de l’une à l’autre de ces catégories. Mais pas de souci, on s’entend bien les uns avec les autres !

Audrey Hepburn par Andy Warhol. Clairement, la photographie n’est qu’un outil de l’artiste pour créer son œuvre, et non la finalité.

On retient donc : recadrer en post-production n’est que la continuité de l’acte-photographique. Intégrer des éléments non présents dans le cadre change la nature de votre œuvre, mais en rien sa qualité.

« Moi je suis un vrai photographe, j’utilise un Full Frame ! »

Pour commencer, je vous conseille de jeter un coup d’œil à cette vidéo de Zack Arias qui a un avis très éclairé sur le sujet (en anglais). Il rappelle, et une fois n’est pas de trop, que ce n’est pas l’appareil qui produit de bonnes photographies, mais le photographe qui est derrière.

Si vous ne pouvez pas la lire ou que la langue de Shakespeare n’est pas aussi naturelle pour vous qu’un déhanché pour Ricky Martin : Zack Arias explique que le matériel photographique a subi de nombreuses évolutions depuis la chambre photographique gigantesque jusqu’aux capteurs actuels. A chaque génération de matériel, les photographes possédant le matériel d’avant ce sont plain de la qualité des nouveaux capteurs. La mode du « c’était mieux avant » a toujours été présente. Le Full Frame (autrement dit le capteur 35mm, du format de la dite pellicule) était rejeté par les personnes utilisant du moyen format à sa sortie, il était aussi trop petit, pas assez de définition, etc. Et on peut remonter ainsi jusqu’aux premiers appareils.

Au final, les APS-C toutes gammes confondues sont d’excellents appareils, qu’ils soient hybrides ou non. Il faut bien garder à l’esprit qu’un APS-C entrée de gamme actuel reste meilleur qu’un appareil professionnel d’il y a 10 ans. Leur qualité est largement suffisante pour exercer votre art, seule votre créativité sera la limite. A titre de comparaison, regarder ce test d’un Canon 300D, réalisé en 2015. On mesure aisément le chemin parcouru depuis 12 ans !

On retient donc : on s'en fiche du matériel, prenez des photos !

« Moi je suis un vrai photographe, je fais du brut de capteur ! »

Bon, ça va encore faire des déçus, mais cela n’existe pas non plus. Et pas du tout cette fois. Ce cliché, descend du premier point, la logique est la suivante : « Je ne retouche pas mes photographies, elles sortent directement de l’appareil, donc je suis un pur un vrai ». Sauf que… non, et cela pour 2 raisons principalement.

Derrière cette remarque il y a la volonté de retrouver la prétendue pureté de l’argentique qui, a priori, n’offrait pas de modalités de retouche. On est donc plus proche de la « véritable photographie » en faisant comme à l’époque : en prenant ce qui sort de l’appareil, le « brut ». Sauf que l’argentique permettait déjà la retouche, comme on l’a vu concernant les pictoralistes. A l’époque de l’argentique le grand public faisait appel à des labos de développement, on n’a donc pas forcément conscience de comment les choses se passaient, mais la main de l’Homme est toujours présente. Les négatifs étaient souvent retouchés au développement, notamment via le Dodge & Burn (cette technique consiste à masquer avec ses mains certaines zones de la photographie pour retoucher les contrastes). Magnum a sorti un ouvrages très intéressant sur le sujet, ils présentent le travail de sélection et de retouche qui était fait par le laboratoire de l’agence (Il s’intitule « Magnum : planches contact« ). Ce procédé est encore utilisé par quelques puristes de l’argentique, notamment par Andre D. Wagner.

Thomas Hoepker – Muhammad ALI.

Cette technique est expliqué en détails ici (en anglais) :

Ainsi, l’idéal du « brut de capteur » n’a donc jamais vraiment existé, mais pire que ça, même si vous vouliez quand même fonctionner ainsi ça n’est techniquement pas possible. Le RAW que produit votre appareil photo n’est pas une image, mais des données issues du capteur qui pour chaque point donne plusieurs valeurs. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut visualiser, seulement un amas de données qu’il faut « dérawtiser ». Il est toujours compressé (sur 14 ou 16 bits selon les appareils). L’image que vous voyez sur votre écran n’est pas l’image « brute » mais une image JPG produite par votre appareil à partir du brut. C’est pour cela que quand vous importez vos photos sur Lightroom celles-ci changent bizarrement : Lightroom remplace les prévisualisations de votre appareil par les siennes. Ensuite libre à vous de modifier cette image.

Vous pourriez me dire « Oui, mais je ne fais qu’exporter cette image, je garde le brut quand même ! ». Toujours pas, que vous conserviez l’image JPEG produite par votre appareil ou celle de Lightroom, des paramètres y sont toujours appliqués (correction de l’objectif, des aberrations, contrastes, balance des blancs, netteté, etc.). Vous choisissez de prendre l’image telle quelle, et si elle vous plaît, ne vous en privez pas, mais celle-ci ne sera jamais « brute ».

Pour plus de détails je vous renvoie vers ces deux articles, celui d’Apprendre-la-photo qui vulgarise très bien le sujet, et celui de Darth qui l’explique dans les détails.

On retient donc : les photographies argentiques n'étaient pas forcément "brutes" la main de l'homme y intervient toujours, idem pour le numérique. A vous de trouver votre équilibre entre traitement automatiques & traitement personnel.

« Moi je suis un vrai photographe, j’utilise tout en manuel ! »

Celle-ci est de plus en plus rare sur les forums et autre espace d’échanges entre photographes. Elle est parfois employée par des photographes issus de l’argentique, les vieux de la vieille d’avant l’autofocus, d’avant la mesure d’exposition, qui n’en ont jamais eu besoin et savent s’en passer. Rien de mal à ça, il est assez difficile de sortir de ses habitudes techniques une fois qu’elles sont prises, surtout si elles marchent !

En revanche, c’est beaucoup moins pertinent de se priver volontairement de 40 années d’évolutions technologiques (l’autofocus est apparu dans les années 70) sous prétexte d’être un puriste et de s’approcher de la quintessence/pureté de la discipline. Si vous êtes arrivé à ce niveau du billet, vous savez que c’est un principe largement discutable. Avez-vous déjà entendu un guitariste dire « Non, mais je ne m’accorde pas, je suis un vrai musicien, j’ai une oreille je n’en ai pas besoin » ? Non ? Jamais. C’est normal. Quand on a des outils qui fonctionnent à notre disposition, il est idiot de s’en priver. Personne ne trouvera jamais une photographie plus touchante parce qu’elle a été prise en manuel et non en auto ou semi-auto (priorité ouverture & vitesse).

Je doute même fortement de l’utilité pédagogique de cela, il est difficile de saisir l’utilité d’une fonctionnalité (l’ouverture par exemple) quand d’autres paramètres agissent en même temps. Il est préférable de découvrir un boitier « toutes choses égales par ailleurs » en appréhendant d’abord l’ouverture, puis la vitesse, etc.

On retient donc : utilisez vos outils ! Votre propos et votre création sont plus importants que la façon d’y parvenir.

Conclusion

Comme je le disais en introduction, on trouve un peu tout et n’importe quoi sur la photographie : il s’agit de lieux communs issus d’une nostalgie d’une passé idéalisé. Le plus important n’est pas d’être d’accord avec ce que j’ai énoncé, mais bien d’avoir compris le principe : devant une affirmation péremptoire, prenez la peine de creuser et de mettre ne perspective les propos qu’on vous tient. On arrive souvent à des conclusions assez drôles.


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6 Commentaires

  1. Christophe

    Extrêmement intéressant, ton point de vue. Il n’y a de limites que celles que l’on se fixe. Personnellement, j’utilise mon numérique a 50% en manuel (je le laisse choisir la balance des blancs, les iso, l’expo). Mes argentiques, ça dépend vraiment de ce que je veux faire. J’ai un Contax G que je j’utilise tout le temps en full auto tellement il est efficace : je peux me concentrer uniquement sur la compo et rien d’autre ! N’est ce pas le plus important finalement ? A+

  2. Enfin un article bien écrit sur le sujet… entièrement d’accord avec vous,et pourtant,je suis un dinosaure issu de l’argentique ! (et je développais mes noirs et blancs )
    Adepte du raw ,toutes mes photos passent sous LR,voir PS pour certaines choses …
    Et je suis très souvent en mode priorité ouverture !
    comme quoi,même les dinosaures peuvent encore évoluer avec leur temps !
    bonne journée.

  3. S’affirmer photographe est dérisoire et ne se rapporte qu’à soi-même. Mon boulanger, lui, ne s’affirme pas boulanger. Il se contente de vendre son pain.
    Ce qui est intéressant, ce sont les photos, ce qu’elles montrent, ce qu’elle expriment. Le reste, c’est la cuisine de pixels.

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