Mettre la photographie en musique

Date de la dernière mise à jour : le 3 septembre 2017


Introduction

J’ai commencé à faire de la musique bien avant de m’intéresser à la photographie. J’en fais toujours un peu d’ailleurs. Bref, ces quelques lignes auto-biographiques n’ont pour but que d’introduire l’idée suivante : les disciplines artistiques peuvent s’inspirer les unes des autres. Bien entendu, les mécanismes de composition/création ne sont pas les mêmes, ils fonctionnent différemment, mais il y a des concepts qui, à la marge, passent très bien de l’une à l’autre. Plus généralement, il n’est jamais mauvais de tourner la tête et de regarder un peu ailleurs, en photographie comme dans les autres disciplines : l’inspiration vient de partout.

On associe généralement la photographie à la peinture (pour l’héritage qu’elle lui a légué sur la composition) ou au cinéma (pour la technique qu’elles partagent). Mais il y a des choses à prendre de la musique aussi.

Ps : Il ne s’agit évidemment pas de règles de composition sacro-saintes, mais juste de pistes à explorer.

Des notes, juste des notes

Avant toute chose, il est nécessaire de rappeler quelques éléments sur la composition en musique. La musique pourrait être vue comme l’inverse de la photographie, là où l’une développe un discours – voire une émotion – dans le temps  en restant invisible, l’autre ne saisit qu’un seul instant du visible dans le plus grand silence.

La musique se compose de notes, et c’est l’agencement de ces notes entre elles qui va créer la musique et ses émotions (joie, tristesse, mélancolie, tensions ou non). Ces notes s’arrangent de deux façons : soit à un instant T (elles forment alors un accord), soit les unes à la suite des autres (elles forment alors une mélodie). Ces notes peuvent respecter une harmonie ou non ; dans le premier cas elles forment des gammes, dans le deuxième cas une musique dissonante (ce qui peut être un choix). Quoi qu’il en soit, c’est l’arrangement de ces notes qui fait la composition, et non leur nature : un accord mineur sonnera toujours « triste » qu’il soit en La, Do, ou Si. Ainsi, en musique il n’est pas faux de dire que :

Le rapport entre les éléments de composition est plus important que la nature de ces éléments eux-mêmes.

Prenons par exemple le morceau Californication des Red Hot Chili Peppers. Il est en La mineur, mais je pourrais vous le jouer dans chacune des 12 tonalités (Do, Do#, Ré, Ré# etc.), et peu d’entre vous repéreraient la différence à la première audition. En revanche, si vous le jouez en majeur, là vous allez sauter au plafond.

Cela peut s’appliquer à la photographie : il s’agit de privilégier le rapport entre les éléments sur la nature de ces éléments en eux-mêmes. Ce qui fait la photographie est le lien, invisible, plus que ce qu’il relie.

C’est ce qui rend par exemple la photographie de Kevin Carter, ci-dessous, si violente. L’histoire de cette image est aussi tragique que son contenu. Le photojournaliste l’ayant prise ayant reçu un prix, qui créa une polémique. Cela s’ajoutant à divers problèmes personnels il finira par se suicider. Pour en revenir à l’image, elle ne contient que 2 éléments : le vautour et l’enfant. Pris séparément, ces deux éléments ont beaucoup moins d’impact, d’un côté un simple oiseau, de l’autre un enfant affamé (une situation qui demeure toutefois tragique). En revanche, quand ils sont liés dans la même image, le sujet n’est plus la faim ni l’enfant, mais la mort. Le rapport entre les deux éléments, invisible sur l’image, devient le véritable sujet de la photographie. Au final, la nature des éléments de l’image importe moins que leur rapport : remplacez le vautour par un lion, l’image reste la même.

Photographie de K. Carter

Autre exemple, beaucoup moins triste pour le coup : Les amoureux de Willy Ronis. Dans cette photographie, on a 3 principaux éléments : le couple (l’homme chuchote dans l’oreille de la femme), la barrière (qui délimite l’espace), et la ville (Paris en l’occurrence). Ensemble, ces éléments créent l’ambiance d’une romance idéale : deux jeunes gens, s’aimant face à l’immensité de la ville sur lequel le soleil se couche. De la même façon que précédemment, le  rapport entre ces éléments prime sur leur nature. La photo, prise avec deux hommes ou deux femmes, à Moscou ou à Roubaix Londres aurait eu le même impact.

Les amoureux – W. Ronis

Cette dernière image est de votre humble serviteur (après tout, je suis ici chez moi 🙂 ). Elle est issue de la série l’Image d’une ville. L’idée était de représenter l’impression d’être face à l’infini que l’on peut avoir face à la mer. Ici, 4  éléments jouent ensemble pour créer cela, le sol (qui représente la terre sur laquelle on est), la barrière (qui délimite ces deux zones) et l’océan qui malgré le peu de place qu’il prend sur l’image représente ici l’infini (il n’y a pas de terre, il s’étend uniformément à perte de vue). La présence du ciel, relativement uniforme, ne sert qu’à contrebalancer le poids du sol dans l’image (la seule partie colorée est sombre). Idem : le sol aurait pu être herbeux, la barrière plus claire, l’océan agité, cela n’aurait changé que peu le résultat.

Etretat

Après moi l’océan – T. Hammoudi

Parfois, pour présenter une idée, un contre-exemple est aussi efficace qu’un exemple. C’est le cas des images ci-dessous. Elles ont été prises par Ragnar Axelsson et August Sander. Dans chaque image, la nature des sujets prime sur leur rapport avec les autres éléments de l’image. C’est leur regard qui fait toute la force de l’image, et il serait différent si le sujet était remplacé par un autre. L’image serait différente.

Photographie de R. Axelsson

Photographie de A. Sander

Et du rythme

L’autre mécanisme de composition qu’il est possible d’adapter de la musique à la photographie est le rythme. En effet, les notes ne sont pas seulement agencées les unes par rapport aux autres, mais aussi les unes après les autres, selon un schéma pré-établi. Le rythme, c’est ça. Bien évidemment, une photographie étant statique, il faut prendre un considération un autre paramètre : en Occident, nous lisons les images de gauche à droite, de haut en bas. C’est culturel, et hérité de notre sens de lecture.

Ainsi, en gérant habilement les zones pleines et vides, la répétition des éléments dans la composition, il est possible de donner (ou non), un rythme et une régularité aux images. C’est un aspect que l’on retrouve davantage dans les photographies d’architectures, mais pas uniquement.

Les exemples suivants seront beaucoup plus contemporains que les précédents, après tout, il n’y a pas besoin d’avoir été exposé au MoMA pour être talentueux (mais ça ne fait pas de mal non plus).

Loic Vendrame est un photographe qui fait des photos carrées, et de l‘architecture. Le format carré étant par définition plus lourd que le 3/2 classique, il faut une certaine habileté pour y composer une image. L’exemple suivant en est la parfaite illustration, les fenêtres sont espacées de façon à donner un rythme à la lecture de l’image (qui devient un exemple parfait grâce à son titre « Music box paper« ).

Music box paper de Loïc Vendrame Photography

Music box paper L. Vendrame

Wake up! par L. Vendrame

Wake up! par L. Vendrame

Ray Collins, est un photographe australien qui partage sa vie entre son travail à la mine et la photographie. Il est connu pour sa série de photographies sur la mer, intitulée « Montains of the Sea », où les vagues sont représentées comme des pics, des sommets. Il est aussi surfeur, et on sent  dans ses photos sa fascination et son respect pour la mer. Ses photographies, pleines de montées en puissance et de descentes, sont facilement assimilables à une musique dont le rythme pourrait varier de la même manière. Quand on lit ses images, l’oeil y navigue au rythme des creux des vagues.

Photographie de R. Collins

Photographie de R. Collins

Conclusion

Ainsi, il est possible de s’inspirer du fonctionnement de la composition en musique en photographie. Deux façons de faire, soit en privilégiant le rapport entre les éléments par rapport à  leur nature (comme le fait la musique avec les notes) ou en ayant une gestion fine de la présence des éléments dans le cadre, afin de créer un rythme. Bien évidemment, cela ne peut fonctionner avec toutes les images et n’est après tout, qu’un outil parmi d’autres.

De même, il est sans doute possible de faire la même analyse sur le fonctionnement d’autres pratiques artistiques. Je pense notamment à la sculpture pour la gestion des volumes, ou à la littérature pour les aspects narratifs que l’on peut apporter à une série photographique.


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2 Comments

  1. Laurence

    Bonjour Thomas, C’est drôle que tu sortes ce post presqu’en même temps qu’une de mes réflexions sur la musique et la photo, qui n’a rien à voir, mais peut-être quand-même … L’autre jour, je passais sur une place où une fête se préparait. Les hauts parleurs diffusaient une chouette musique entraînante, printanière, sympa … J’avais mon appareil à la main et je me suis demandé comment je pourrais photographier cette musique, la rendre telle quelle en image, sans passer par le son … Food for thoughts … Merci pour ton article super intéressant !

    • Haha, ravi que l’article soit tombé au bon moment 🙂
      C’est vrai qu’il est parfois difficile de recréer certaines ambiances, sans pouvoir capturer ce que nous apportent les autres sens au moment de la prise de vue. Un vrai défi !
      N’hésitez pas à partager l’article s’il vous a plu 😉

      Bonne journée !

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