Où est passée la connaissance sur la photographie ?

Date de la dernière mise à jour : le 10 juin 2017


Temps de lecture : 5 minutes et 48 secondes


« Discutée par nombre d’esprits éclairés, on ne peut plus dire aujourd’hui que la photographie appartient à ceux qui en maîtrisent la technique, comme à ceux qui en font leur profession. »

Poivert, M. La photographie contemporaine. Paris: Flammarion (2010).(1)

Le pourquoi du comment

Une discipline facile d’accès

Il faut garder cela à l’esprit, la photographie est une discipline artistiques des plus faciles d’accès, de par sa technique et le faible coût du matériel nécessaire au démarrage.

Vous pouvez obtenir votre premier reflex pour moins de 400€ (et d’une bonne qualité si vous passez par le marché de l’occasion) ou un appareil argentique pour 1/4 de ce prix (on trouve des appareils de seconde main de très bonne qualité, sur le web, les brocantes, et dans les greniers des grands-parents). C’est très en deçà du prix d’un violon de luthier par exemple.

Et soyons honnête, dans la technique photographique, il n’y a rien de vraiment très compliqué à maitriser. Là où d’autres disciplines artistiques demandent plusieurs années de pratique (essayez de danser un ballet..), la technique photographique s’apprend en quelques mois. Depuis ses débuts elle ne se résume qu’à trois paramètres : ouverture, vitesse et sensibilité/ISO. En comprenant ces bases et en pratiquant un peu, vous pouvez arriver rapidement à des résultats très corrects, techniquement.

La séparation entre technique et connaissance

Cello

En plus d’être une discipline très accessible, et donc populaire, la photographie est aussi le seul domaine artistique où la maîtrise technique est autant séparée d’une étude approfondie de son histoire, de ses courants, et de sa construction.

Quand on la compare aux grands arts traditionnels  (architecture, sculpture, peinture, danse, musique, littérature/poésie, cinéma) cela devient évident. Aucun violoncelliste maîtrisant son instrument n’a fait l’impasse sur une étude de la musique classique, et chaque domaine possède de nombreuses écoles que l’on rejoint plus ou moins jeune pour se former peu à peu en étudiant et en pratiquant.

La photographie, non.

Et là, on a le doigt en plein dedans. Voilà ce qui explique, en partie, la citation de Poivert : on peut devenir « photographe » facilement, et sans étudier ni se former à un autre sujet que la technique.

Avoir la photographie professionnelle comme cible…

Découle des points précédents le fait suivant : sur la plupart des forums liés à la photographie, celle-ci est analysée à travers le prisme des règles et des techniques de la photographie professionnelle(2), car c’est le seul point véritablement connu et maitrisé : la technique. C’est aussi valable pour certaines groupes très populaire sur Facebook.

La question du « comment » la photographie a été faite est toujours prépondérante sur la question du « pourquoi » celle-ci a été faite. L’auteur a-t-il respecté la sacro-sainte règle des tiers ? La mise au point du portrait est-elle bien faite sur l’œil ? Le photographe a-t-il mis de la clarté négative ? A-t-il bien shooté en RAW ? (Je ne rentre pas plus dans les détails, tout est dans cet article).

C’est très paradoxal car les plus grands photographes ne respectent jamais toutes ces règles, et n’en font qu’à leur tête.

Prenons l’exemple, au hasard, de Stephen Shore : Il a vendu ses premières photographies au Museum of Modern Art de New York à 14 ans (excusez-moi du peu !) et a été le deuxième photographe exposé de son vivant, au Metropolitan Museum of Art de New York (le « Met » pour les intimes), à seulement 24 ans. J’ai beau parcourir ses images, je n’y trouve aucune trace d’une quelconque règle exposée ci-dessus. Et c’est bien normal, il n’a aucune raison de s’y plier. (3)

Photographie de S. Shore

… alors qu’elle ne produit pas de photographie.

Prendre la photographie professionnelle comme cible ne poserait pas problème, si celle-ci produisait effectivement de la photographie. Bon, j’avoue qu’il faut être bien assis pour balancer ça sans saigner du nez. Mais derrière se titre racoleur se cache une idée très simple. Et comme toute idée simple, nous allons réduire ça à de petites équations (soyons fou) :

  • Photographie = écriture avec la lumière(4). Il suffit juste d’analyser la composition du mot.
  • Photographie = Art. C’est un débat clos depuis le XIXe siècle, il n’y a pas de raison de revenir dessus.
  • Art = Expression de soi. On ne va pas rentrer dans une définition philosophique de l’art tant longue que pompeuse . C’est la définition la plus basique que l’on puisse donner : être un artiste, c’est s’exprimer.

Ainsi, la photographie est une discipline artistique consistant à s’exprimer en « écrivant la lumière ». Point. Les notions de matériel, de maîtrise technique, et de respect de règles n’interviennent pas.

Du coup, on comprend aisément qu’en dehors de l’aspect « écriture avec la lumière », les pratiques suivantes n’ont que peu en commun avec la photographie : photographie de studio, de mariage, de sport, animalière, etc, puisque la partie « expression de soi » y est réduite au minimum. Même si leur produit peut-être techniquement bon, cela n’a rien à voir avec une pratique artistique ; appliquer des règles et techniques fait de vous un artisan, pas un artiste.

Une bonne fois pour toutes : analyser une production sous ces critères, viser cela en tant qu’amateur, c’est être complètement à côté de la plaque.

Photographie d’O. Toscani

Il y a cependant quelques exceptions : les artistes, qui sont embauchés en raison de leur travaux personnels, pour créer des images destinées à des campagnes publicitaires ou des magazines de mode. Dans ces cas, leur expressivité dépasse largement le cadre initial, et ils sont appelés justement pour cela. Les exemples les plus connus étant Oliviero Toscani et ses nombreuses campagnes pour Benetton, ou Richard Avedon.

Photographie de R. Avedon

Où est donc passée cette connaissance ?

Pour résumer : La photographie est facile d'accès, et beaucoup la pratiquent sans vraiment l'étudier. Viser la photographie professionnelle comme idéal à suivre n'a pas de sens, et ce n'est pas là que se trouve la connaissance sur la discipline. Maîtriser la technique ne fait pas un artiste.

Si ceux qui la pratiquent ne sont pas ceux qui maîtrisent la connaissance , où  trouver celle-ci alors ?

  •  Sur les plateformes populaires ? Non.  Les forums sont à côté de la plaque comme nous venons de le voir. Les autres sites ne parlent pas de photographie mais de matériel/technique(5).
  • Dans les magazines spécialisés ? Non, pour les mêmes raisons que précédemment. A l’exception de certaines titres comme les magazine Photo, Polka, ou Epic qui sont quasiment les seuls à parler vraiment de photographie.
  • Dans les bibliothèques ? Oui, c’est là qu’on trouve le contenu le plus intéressant. Il est principalement rédigé par des professeurs d’université, ou des acteurs de la photographie (galeriste, journalistes, éditeurs, etc). Et si vous ne savez pas par où commencer : voici une petite bibliographie.
  • Auprès des artistes ? Oui. Soit en s’intéressant directement à leur œuvres/livres/expositions. Soit en lisant leurs blogs, pour ceux qui en ont. Je conseille celui d’Erik Kim, en anglais (ne faites pas la tête, ça vous fait réviser ! ), qui est une véritable mine d’or sur le sujet.
  • Vous pouvez aussi trouver des articles très intéressantes sur le web, à condition d’être exigent sur la qualité de ce que l’on vous propose. Deux adresses à visiter : L’Œil de la photographie, l’un des seuls webzine à vraiment parler de photographie (abonnez-vous à leur newsletter c’est très pratique) et Études photographiques la revue francophone de référence en matière d’études visuelles. Elle est éditée par la Société française de photographie depuis 1996, On y trouve pléthore d’articles très bien rédigés sur tous les aspects de la photographie.
  • L’émission Regardez voir ! de France Inter sur la photographie est aussi une mine d’or. Elle est diffusée assez tard le dimanche, mais toutes les anciennes émissions sont en ligne ou disponible sous forme de podcast. On y discute de l’actualité de la photographie, avec des intervenants de qualités (photographes, galeristes, éditeurs, etc.).

Cette liste n’est pas exhaustive, pensez à creuser de votre côté. N’hésitez pas à laisser un commentaire si vous trouvez une référence intéressante.


Notes :

(1) Pour information : Michel Poivert, né en 1965, est un historien de la photographie et un commissaire d’exposition français. Il a présidé la Société française de photographie pendant quinze ans. Depuis 2006, il est professeur à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, où il dirige le département d’histoire de l’art. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur la photographie. (retour au texte)

(2) J’entends ici photographie professionnelle comme l’ensemble des personnes vivant de cette pratique, sous forme de commande (photographes de studio, de mariage, etc.) (retour au texte)

(3) Ce que je dis aussi ici c’est que l’apprentissage des règles en tant que telles n’est pas nécessaire, voire inutile, car il faut avant tout partir de soi (c’est le sujet de cet article « Pourquoi » avant « Comment »). C’est un avis assez tranché car on lit souvent (que ça soit dans les ouvrages spécialisés, ou auprès des grands photographes) qu’il faut « s’affranchir des règles ». Cela présuppose deux choses : premièrement de les connaître, et deuxièmement de les abandonner vers autre chose. Ce que je trouve assez étrange. Pour prendre un exemple personnel, quand j’ai appris à jouer de la guitare, je n’ai pas appris toutes les techniques (des solos propre au métal, aux cadences du jazz) pour ensuite les oublier. Non, je n’ai appris que celles qui m’étaient utiles pour jouer ce que je voulais. A mon sens la démarche en photographie doit être la même : faire ce qui nous inspire, et apprendre la technique et les règles pour y arriver. C’est ce qu’a fait S. Shore et c’est pour ça qu’il n’a aucune raison de se plier à ces « règles » si elles ne lui sont pas utiles. (retour au texte)

(4) Bien que cela ne soit pas faux, cette analyse étymologique est à nuancer au regard de l’article suivant : GUNTHERT (A.),  De quoi la photographie est-elle le nom?,   (retour au texte)

(5) On y trouve quand même des choses très intéressantes, par exemple j’apprécie particulièrement : Phlearn, F1.4, Apprendre-la-photo, et Darth, pour le contenu qu’ils diffusent. (retour au texte)


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6 Comments

  1. JAMEL

    Que du bonheur, on vous lisant , MERCI.

  2. Je cite : <>
    Est-ce que la peinture est-elle vraiment dans ce schéma là ? Ne peut-on pas se mettre à peindre sans étudier les différentes techniques de son histoire ?

    • Hello !
      Je me demande s’il n’y a pas eu un petit bug avec ton commentaire, je ne vois pas ta citation.
      Ce que je dis pour la photographie est valable pour tous les arts je pense. Cela me paraît toujours un peu exotique comme idée, de pratiquer « à l’aveugle ».
      Après oui, tout le monde n’a pas forcément envie/besoin d’étudier tout à fond et de façon académique, mais imaginerait-on un peindre qui ne connaîtra pas Picasso ? Un pianiste Chopin ? etc.

      Bonne journée 🙂

  3. Aurelia

    Un article qui donne comme toujours envie d’aller plus loin, merci!

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