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5 livres à lire cette année (2020)

Introduction

Cet article, c’est le seul qui chaque année est prévu. Pour tout le reste, je fais en fonction de mes envies, découvertes et de mon temps, mais celui-là, je sais qu’il va tomber. C’est notre tradition à nous, en somme, l’article que j’ai le plus hâte de faire, l’occasion de mettre noir sur blanc les livres qui m’ont marqué cette année et que je vous conseille.

Et aussi, comme chaque année, je vous mens. Vous noterez que je le dis de plus en plus tôt : il n’y aura pas 5 livres ici, mais plus. Parce que les livres c’est cool et qu’on n’en a jamais assez, je vous ai monté une équipe du tonnerre pour vous présenter de quoi garnir vos bibliothèques de brillantes pépites.

Dans la sélection de cette année, vous remarquerez deux livres d’Eyrolles. C’est tout bête : comme ils m’envoient pas mal de bouquins, bah, dans le tas, il y en a toujours qui me plaisent. Donc point de favoritisme ici, c’est juste que bon, quand c’est bien et intéressant, j’en parle, j’suis ce genre de gars.

Pour information, cet article est le 4e d’une série entamée il y a 3 ans déjà, vous pourrez retrouver les autres ici :

Le coup de cœur de l’année : Michel Poivert – 50 ans de photographie française : de 1970 à nos jours

Poivert, M. (2019). 50 ans de photographie française : de 1970 à nos jours. Paris: Textuel.

Ce premier livre n’est en revanche pas le premier livre de Michel Poivert que je lis. J’avais déjà lu La Photographie contemporaine, paru en 2010 (et présent dans la bibliographie), avec lequel j’avais eu un peu de mal. Il était sans doute un peu trop dense pour moi, qui m’intéressais surtout à la culture photographique et ne captais pas la moitié des références.

Ensuite, en 2019 est sorti 50 ans de photographie française : de 1970 à nos jours, qui a reçu plutôt de bonnes critiques et m’avait bien donné envie. Comme je ne manque jamais de livres à lire, je l’ai mis sur une wish-list et j’ai attendu plus tard. Le “plus tard” ayant finalement été un anniversaire, où ma mère me l’a offert (merci maman !), et j’ai trouvé le temps de m’y plonger quelques mois après.

Bon, on va tout de suite poser un constat : ça n’est pas marrant à lire, ça n’est pas fun. Autant certains auteurs arrivent à combiner un ton assez léger avec un travail de fond (je pense notamment à Clément Chéroux, dont j’ai déjà parlé des œuvres ici), autant ici le ton est plus sérieux, plus académique. En toute honnêteté, je ne pense pas qu’il soit possible de faire autrement pour un tel ouvrage. Cependant, je vous le conseille vivement quand même et c’est clairement mon coup de cœur de l’année, j’irais même jusqu’à dire que tout photographe s’intéressant un peu à la culture et à l’histoire de la photographie devrait l’avoir dans sa bibliothèque.

Tout part d’un constat, dont Jean-Luc Monterosso parlait dans cette interview :

Les cordonniers sont les plus mal chaussés. Autrement dit, même s’il y a un engouement certain en France pour la photographie (on n’a jamais eu autant d’expositions, de prix, de livres qu’aujourd’hui), les photographes français sont un peu les derniers à en profiter, la part du lion revenant régulièrement aux photographes américains, ou aux photographes français, mais morts (issus du courant humaniste par exemple). Bref, être en vie, photographe et français, ça n’est étonnement pas la meilleure position pour être visible au pays du camembert. Fort de ce constat, Jean-Luc Monterosso a d’ailleurs publié La photographie française existe, je l’ai rencontrée en 2019, dont je vous parlais dans cette vidéo.

Vous me direz : “Quel est l’intérêt d’un deuxième livre sur le sujet ?” Eh bien, il n’est pas négligeable. Si le livre de Monterosso se concentre sur les collections de la MEP, le livre de Poivert dresse un panorama complet de la photographie en France ces 50 dernières années. Et quand je dis complet, je pèse mes mots ; le travail abattu pour la production de cet ouvrage est titanesque tant il couvre largement et précisément la période. Entre les photographies illustrant le livre (dont j’ignorais l’existence pour la plupart) et les essais historiques, je n’avais jamais eu entre les mains un travail aussi complet, poussé et documenté sur la photographie française. En gros, elle est là et on en ignore 80 % des tenants et aboutissants avant d’avoir lu le livre.

L’ouvrage couvre brillamment de nombreux aspects de la photographie en France depuis la fin des trente glorieuses, comme le paysage, les choses de la vie (un chapitre consacré à la photographie de l’ordinaire, que j’ai particulièrement apprécié), les collectifs de photographes et agences, les plumes ayant écrit sur la photographie ou encore la construction (dans la douleur) d’une photographie française. Bref, c’est proche de l’exhaustivité.

Avant de vous laisser et de passer au livre suivant, voici quelques extraits m’ayant particulièrement marqué.

Le premier consiste plutôt en un constat, portant sur la mentalité des photographes, dont les clubs, qui peinent à trouver leur place par rapport aux Américains à l’époque.

En novembre 1973, un numéro spécial photo de L’Art vivant s’attaque directement à la mentalité des photographes français et à leur côté “vieille école” en affirmant par une formule provocatrice : “La photo est chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des photographes.” Jean Clair regrette ainsi qu’au pays d’Atget et de Brassai, la photo se porte mal : “les revues qui en parlent montrent surtout des fesses et des seins. Les clubs qui la défendent ressemblent à des banquets d’anciens combattants. […] C’est que la photographie, un siècle et demi après sa naissance, n’a pas encore trouvé son statut. […] En France du moins. Car si vous voulez savoir ce qu’elle est, vous pouvez par exemple aller aux États-Unis.” L’exemplarité américaine est ainsi vantée dans la revue d’art contemporain de référence.

Michel Poivert

Le deuxième porte sur les raisons de ce traitement particulier de la photographie en France, ici imputées à sa trop grande protection (et immixtion) par l’État :

Dans le numéro de L’Insensé cité, Marta Gili, qui a dirigé le Jeu de Paume de 2006 à 2018, rapportait une remarque qui lui avait été faite aux États-Unis alors qu’elle prenait ses fonctions : La photographie française ne serait-elle pas trop «protégée »? Cette invisibilité de la photographie contemporaine française à l’étranger serait-elle un effet pervers du soutien de l’État, dont les acquisitions produiraient un marché artificiel, refermé sur le territoire national ? Action publique et loi du marché ne suivent pas la même logique. L’énigme d’une école française à la fois réelle et imaginaire est peut-être le résultat du choix d’un pays de ne pas souscrire aux formes de prescription du marché, de construire des regroupements d’artistes sous une marque esthétique pour en faire un produit. Bernard Lamarche-Vadel a été le seul, dès 1989, à pointer cette réalité, dans un pays où les intellectuels n’aiment pas le bruit des tiroirs-caisses :La photographie contemporaine française n’a pas de prix, c’est une chance, c’est aussi son malheur, momentané.” La France a, durant cette longue période des années 1970 à nos jours, choisi de faire de la photographie une affaire d’État.

MICHEL POIVERT

Enfin et pour terminer, le passage concluant l’ouvrage (qui ne vous dispense pas de sa lecture, ne rêvez pas). Je l’ai trouvé magistral tant il résume bien ces 50 années, en quelques lignes.

En cinquante ans, la photographie en France est devenue une cause que beaucoup défendent à des titres divers. Les images forment un patrimoine et un marché, sans pour autant perdre leur capacité expressive ni leur incessant renouvellement au gré des contextes de leur valorisation. Certes, la photographie n’est pas une industrie culturelle comme le cinéma ou la littérature et sa capacité d’action reste limitée par la singularité de son économie. Mais elle est pratiquée à une échelle que n’atteint aucune autre forme d’expression. Les métiers ont changé, mais la construction d’une œuvre photographique, quels qu’en soient le style ou la forme, reste une ambition aussi forte que celle qui consiste à bâtir une œuvre littéraire ou cinématographique. Il existe bel et bien, au fur et à mesure des générations éduquées par les écoles, les expositions et les livres, une photophilie française.

MICHEL POIVERT

David DuChemin – Au cœur de la photographie, Les questions essentielles à se poser pour créer des images fortes

DuChemin, D. (2020). Au cœur de la photographie, Les questions essentielles à se poser pour créer des images fortes. Paris: Eyrolles.

J’ai toujours eu un rapport ambivalent avec le travail de David DuChemin, je sais que c’est bien, je sais que c’est intéressant, mais je n’arrive pas à m’y plonger, qu’il s’agisse de ses livres ou de sa chaîne YouTube. Pourquoi ?

Eh bien, parce que je suis d’accord avec tout. À chaque fois que j’ai essayé, je passe 10 minutes devant mon écran à dire : “Mais oui ! Bien sûr ! Évidemment ! Mais tout à fait !” J’irais même jusqu’à dire que si David écrivait en français, je n’aurais absolument rien à faire, à part deux trois blagues douteuses, sur le web. C’en est même au point où en lisant ce livre, j’ai retrouvé parfois au mot près des pensées ou des expressions que j’ai pu mettre dans d’autres contenus (comme par exemple le passage sur les compétitions, ci-dessous, dont je parle dans une formation, écrite avant la sortie du livre). On a une vision de la photographie très très proche, bien qu’il semble moins enclin que moi à tacler sur internet ; cela restera, semble-t-il, mon pré carré. Tout ça pour dire que même si je ne suis pas particulièrement dans le public visé par ce livre (qui s’adresse vraisemblablement aux gens débutant une approche plus personnelle de la photographie), je ne peux que vous le conseiller. Si vous appréciez ce que je produis comme contenu, je suis sûr que vous apprécierez ce livre aussi.

Et du coup… ça parle de quoi ?

Eh bien, ça parle de ce que j’aime : ça pose les bonnes questions, avec pour objectif de vous aider à transformer votre démarche créative et à améliorer votre pratique. C’est une démarche que j’apprécie, parce qu’elle n’est pas prescriptive. Elle ne vous dit pas quoi faire, mais vous invite à réfléchir à ce que vous faites, pour gagner aussi en autonomie et en indépendance.

Dans le livre, David aborde un par un les éléments de la construction d’une photographie : le geste, l’équilibre, l’échelle, le contraste, la perspective, l’histoire, la mémoire, le symbolisme, etc., mais j’ai presque envie de dire qu’on s’en fiche. Enfin, on ne s’en fiche pas, mais la démarche est beaucoup plus importante que les sujets évoqués, et vous sera utile un moment, je pense.

S’ajoute à cela un petit plus : les photographies illustrant le livre n’illustrent pas le livre. Alors oui, ça paraît très bête dit comme ça, mais : dans d’autres bouquins théoriques, un auteur va présenter un point théorique, puis vous montrer l’image qui va avec. Et rebelote. On doit sans cesse les chercher, tourner les pages dans tous les sens, bref, ça casse parfois les pieds. Là, il y a des images de David entre les chapitres, mais elles ne les illustrent pas particulièrement. C’est un peu à vous de vous poser et de vous dire “OK, en quoi cette image contient-elle ce qu’il vient de dire ?” Une approche qui vous met encore une fois au cœur de la photographie.

Là aussi, deux morceaux choisis :

Il n’y a pas de devoir en art. Il n’existe aucun objectif que vous devez absolument utiliser, quel que soit le sujet. Il n’y a pas de réglage, pas d’ouverture, pas de règle de composition qui donnera à coup sûr une bonne photo. Il n’y a que des possibilités. Quel objectif pourrais-je utiliser ? Quel réglage, quelle ouverture, quelle vitesse, quelle composition pourrais-je choisir ? Que puis-je essayer ? Que puis-je risquer?

En écrivant ce livre, l’idée suivante m’a servi d’étoile polaire : le cœur de la photographie est lorsque le sujet est exprimé au mieux. Mais au mieux n’a aucun sens, à moins de nous accorder sur la façon de déterminer qu’il n’existe pas de meilleure expression, en cet instant. Alors, au mieux selon qui ?

Nous. Vous seul.

Au mieux selon la façon dont vous voyez le sujet et ce que vous voulez en dire. Au mieux selon vos goûts et vos préférences, selon votre vécu, les émotions que vous ressentez, vos opinions. Au mieux selon votre savoir-faire. Mais jamais par rapport au travail des autres : l’art n’est pas une compétition – bien que l’industrie photographique tente de le faire croire. Nous ne produisons pas nos meilleurs travaux en regardant ce que font les autres, mais en suivant le fil de notre propre curiosité.

Nous vivons une étrange époque. Jamais un artiste n’avait pu partager son œuvre aussi rapidement ni aussi largement. Jamais non plus il n’avait pu recevoir aussi massivement des compliments ou des critiques, parfois émis sans contexte ni conversation. La plupart du temps, les réactions sont binaires : oui ou non, j’aime ou pas, je donne un cœur ou pas. Les dégradés complexes et subtils des réactions humaines laissent la place à des commentaires tels que “Superbe !” ou pire, un emoji.

Non seulement cela peut étouffer notre créativité, mais cela peut aussi nous détourner de notre véritable public.

David Duchemin

Et celle-ci, résumant la philosophie du livre :

Et voici le miracle de l’art : si vous créez pour vous-même, avec la plus grande honnêteté possible, votre travail acquiert une authenticité qui accroît ses chances de résonner chez d’autres personnes.

DAVID DUCHEMIN

Ah, aussi, à noter : David a un anglais bien à lui, qu’il est assez difficile de traduire en le rendant pleinement. Autrement dit, je le trouve meilleur en anglais. Si cela vous intéresse, et en sus de la chaîne YouTube dont il dispose, je vous invite à écouter son Podcast, A Beautiful Anarchy, qui est aussi orienté sur la créativité.

Gian Butturini – London

Alors oui, j’ai bien conscience qu’il est un peu particulier de vous parler, dans un article de conseils de lectures, d’un livre que vous ne pourrez pas acheter (il a été retiré de la vente), mais je le trouvais intéressant quand même. Et puis, vous pourrez toujours le trouver en brocante un jour, sait-on jamais.

Alors, entendons-nous bien : je trouve ce livre intéressant pour la polémique qu’il y a eu autour, pas particulièrement pour son contenu. Je l’ai bien aimé, même si j’ai trouvé certaines planches un peu moyennes. Si je devais lui donner une note, je dirais entre 6 et 7 sur 10. C’est bon, mais pas non plus à se taper le cul par terre, en somme.

Donc je vais vous en parler à cause de la polémique qui a eu lieu, l’été dernier, autour de ce livre, parce que j’aime bien les livres polémiques. Je trouve qu’ils révèlent pas mal de choses sur nos sociétés, et permettent aussi d’ouvrir des débats. Dans cet esprit, j’avais déjà acquis (et en version signée !) le livre de François Marie-Banier, Perdre la tête, à cause du procès autour de la photographie de rue (dont je parle ici) et celui de Sally Mann, Immediate Family, dont j’ai aussi parlé sur YouTube.

Du coup, avant de parler de ce qui coince, on va prendre le temps de se pencher un peu sur le livre, déjà ; le voici :

Gian Butturini était un graphiste et décorateur d’intérieur italien qui s’est rendu à Londres pour un salon en 1969 et a découvert la photographie à la même époque (à l’âge de 34 ans). Il souhaitait saisir l’effervescence de l’époque, et a utilisé le meilleur outil pour ça : des photos de personnes dans la rue et l’espace public en général, sur pellicule noir et blanc, qu’on appelle plus communément “photographie de rue”. La même année, le livre résultant de son projet a été publié en Italie dans une édition de seulement 1 000 exemplaires. Après la mort de Butturini, Martin Parr a découvert cet ouvrage dans le cadre de ses recherches sur les projets photographiques portant sur Londres, et a contribué à faire publier cette édition en fac-similé (une réimpression de l’original), en 2017.

Le style de photographie de rue de Butturini et ce livre photo sont vraiment dans le jus de ce qui se faisait à l’époque, avec une présentation fortement influencée par le graphisme. Ce type de photographie de rue nous rappelle certaines des images de Garry Winogrand, ou Moriyama, ou encore les travaux de William Klein (qui a aussi donné dans le graphisme). Nous y voyons toutes sortes de personnes appartenant à différents groupes ethniques et socio-économiques ou d’opinions politiques.

Le grain, en partie causé par des agrandissements extrêmes (Butturini a combiné toutes sortes d’astuces pour construire son récit, à partir de graphisme, de papiers déchirés, de dessins et de petits agrandissements de détails de ses images), rend certaines figures très indistinctes et, combiné à un éclairage peu flatteur, cela efface les distinctions, de sorte que l’on est parfois incapable de distinguer les caractéristiques d’une personne.

Je vous mets quelques images ci-dessous, que vous puissiez vous faire une idée du contenu.

Et dans tout ça, il y a une double page qui a fait polémique, pas à la sortie du livre, mais en 2020, en partant de la réédition de 2017. On y voit une femme noire sur la page de gauche, étant apparemment dans le métro, et sur l’autre page un gorille enfermé dans une cage. Je n’ai pas vraiment besoin de vous faire un dessin pour vous expliquer pourquoi, en 2020, mettre côte à côte une femme noire et un singe fait sursauter. Mais comme on va le voir, les choses ne sont pas aussi simples que ça, et la chaîne de responsabilités un peu plus complexe que prévu.

On va reprendre un peu l’historique et le contexte, pour tout bien comprendre :

Comme l’explique cet article du Figaro, tout démarre avec Mercedes Baptiste Halliday, une étudiante à qui son père offre le livre. Elle déclare avoir été “totalement dégoûtée et scandalisée”, et que ce livre est “représentatif de cette génération d’hommes blancs, d’âge moyen, qui font ce qu’ils veulent sans jamais craindre les conséquences. Il représente l’Institution et nous commençons seulement à la démanteler”. Elle entame ensuite une campagne contre ce livre.

Par la suite, Martin Parr la contacte quelques mois après le début de sa contestation et lui explique que :

  • Il n’avait pas spécialement entendu parler de sa protestation avant,
  • Il s’excuse, et n’avait pas vu la double page avant,
  • Il n’a pas édité directement le livre (on y reviendra).
Un screenshot du mail de Martin Parr, diffusé par Mercedes Baptiste Halliday sur Twitter.

Dans les tweets suivants, Mercedes Baptiste Halliday partage sa réponse à Parr contestant qu’il n’a pas édité le livre (mais je ne poursuivrai pas plus sur ce sujet ici, les faits donnent plutôt raison à Parr sur ce point).

Enfin, Parr s’est publiquement excusé sur son Blog, en répétant plus au moins ce qu’il dit dans son mail. Il y ajoute :

  • Avoir demandé à ce que toutes les copies du livre soient retirées du marché (vous comprenez maintenant pourquoi j’en ai acheté une, c’est une pièce rare, qui plaît à mon petit cœur de collectionneur),
  • Avoir donné à une association caritative l’argent qu’il a reçu pour écrire la préface du livre en question (j’avais lu 5 000 £, mais je ne retrouve plus la source).

Suite à ça, il s’est aussi retiré du Bristol Photo Festival, sans doute pour éviter au festival de subir les conséquences de la polémique, festival qui n’avait rien demandé.

Tout ça est aussi, je pense, une façon de préserver son image. Martin Parr n’avait rien à gagner à défendre ce qu’il avait fait ni à conserver sa position, les excuses et le retrait, c’était sans doute la façon la plus simple de passer à autre chose. Globalement, il a l’image d’un photographe plutôt sympathique, s’intéressant aux sujets populaires et ayant un humour tout britannique, le tout dans une esthétique volontairement kitsch et colorée. Le genre à faire la pochette du dernier album de Louane :

La joie de vivre, Louane – Photographie de Martin Parr.

Je veux dire, il est quand même très loin d’un Antoine d’Agata, qui a sorti son Manifesto un an après celui de Magnum réalisé par Clément Chéroux, parce qu’il ne l’aimait pas. Antoine d’Agata, c’est le type que tu invites à manger, qui trouve ce que tu as fait nul, et se sert de ta cuisine pour refaire mieux (ce dont au passage, j’admire la pugnacité).

Vous aussi, jouez au 7 différence entre ces images.

Bref, on s’éloigne du sujet, mais au moins, vous voyez un peu plus à quel genre de bonhomme on a affaire, et quels sont les tenants et aboutissants de cette polémique.

Notez que toutes ces excuses n'ont cependant pas empêché internet de s'acharner contre Parr, l'associant forcément à tous les maux de la planète, parce que c'est comme ça que ça marche sur le Twitter.

Du coup, on va enfin pouvoir se poser les bonnes questions : est-ce que Parr a merdé ? A-t-il fait un truc raciste ? Le livre est-il intrinsèquement raciste ?

Eh bien, pour avoir la réponse à tout ça, il va falloir remonter la chaîne de responsabilités autour de la création du livre. Savoir qui a fait quoi, aurait pu faire quoi, et les conséquences que ça a eues. Autrement dit, sans photographe pas d’images, sans éditeur pas de livres, sans livre pas de réédition de Parr. Regardons un peu.

Dans le texte introductif du livre, rédigé par Butturini, il dit lui-même ceci :

Mon Londres est vrai, il est nu. Je ne lui ai pas demandé de poser. Et ce livre n’est pas une histoire, ni un documentaire ; il n’a pas de “avant” et “après”, et ne cherche pas à prouver, à réfuter ou à convaincre. Ce sont les notes photographiques d’un homme de la rue pris entre des hommes de la rue. J’en ai enregistré des milliers et j’ai ensuite écrémé, nettoyé, coupé. Puis l’assemblage : quelques associations controversées, un accent ironique de temps en temps, une touche de pitié, un sourire presque retenu. Je ne souhaite même pas appeler cela un commentaire. Il n’y a pas de mots ; en dessous. Ni de considérations. Ni de phrases “intelligentes”.

Gian Butturini

Même s’il a conscience que quelques paires d’images seront controversées (sans précisément dire lesquelles), il dit clairement qu’il n’y a pas de message implicite dans le livre, qu’il n’y a rien à lire entre les lignes.

J’ai l’impression que l’on est plutôt dans une approche où il a réalisé les images, puis laisse le spectateur se faire sa propre idée de ce qu’elles signifient. C’est ce que confirme cette autre citation :

Ce livre est quelque chose auquel vous ajoutez aussi, en lui prêtant votre attention, votre curiosité, votre sensibilité : le cerveau et le cœur.
Si j’ai atteint l’objectif de dire quelque chose d’authentique, de présenter un Londres différent de celui des brochures sur papier glacé, exempt de platitudes, sans la froideur d’un musée de cire, alors ce sera aussi en partie grâce à vous.

GIAN BUTTURINI
Dans sa langue originale : "My London is true, it is bare. I did not ask it to pose. And this book is not a story, not a documentary; it does not have a before and an after, and nor does it seek to prove or disprove or convince. These are the photographic notes of a man in the street caught between men of the street. I recorded thousands of them and then I skimmed, cleaned, cut. Then the assembly: a few controversial pairings, the occasional ironic emphasis, a touch of pity, an almost restrained smile. I do not even wish to call it a comment. There are no words; beneath. Or considerations. Or 'intelligent' phrases.

This book is something you add to as well, lending it your attention your curiosity your sensitivity: brain and heart.
If I have reached the goal of saying something authentic, of presenting a different London to that of the glossy brochures, free of platitudes, without the coldness of a wax museum, then it will also be in part thanks to you."

Aussi, dans le texte introductif, Butturini parle de ce qu’il a photographié (dont le Gorille de Regent’s Park, de qui il salue la dignité “impériale”), et parle aussi du fait d’avoir photographié des personnes noires :

Londres est la capitale d’un empire défait qui a été mis en vente. Les Noirs sont tristes. Les Noirs sont bons. Les Noirs sont dignes. Je les photographiais à Portobello Road, mais ils m’ont obligé à partir.

GIAN BUTTURINI

L’adjectif “digne” est clairement employé, dans le texte d’origine, pour qualifier le gorille de Regent’s Park et les personnes noires. Est-ce que c’est pour ça que Butturini a mis les deux côte à côte dans le livre ? Je n’en sais fichtrement rien, mais en lisant l’introduction qu’il a rédigée, on peut le penser.

En revanche, à la question “est-ce qu’il a fait ça pour faire une bonne grosse blague raciste bien potache ?”, la lecture du texte déjà cité, et l’extrait ci-dessous, me font clairement penser que non.

“Ce que je déteste le plus”, m’a dit un jour Gian Butturini, “c’est la violence.” Mais il a aussi ajouté que ce qu’il voulait dire n’était pas du genre sensationnel, pas le son d’une gifle ou d’un coup de poing, mais la violence des situations, l’assujettissement d’un individu à un autre, la discrimination, l’injustice.

Luciano Mondini

J’aurais un peu de mal à croire que d’une part, Butturini dise à ses amis détester les discriminations, puis qu’il mette volontairement cette double page avec l’idée de nuire. Après, il peut mentir aussi, et raconter n’importe quoi dans l’introduction. Je ne suis pas dans sa tête, mais c’est ce que je retiens des éléments que j’ai : c’est peu probable.

Bon, maintenant que l’on a un peu déblayé le terrain concernant les intentions du photographe, on va un peu parler de la production du livre. Elle est liée à 3 acteurs :

  1. Éditrice SAF, qui a publié le livre en 1969 ;
  2. Damiani, qui a publié la réédition de 2017 ;
  3. Martin Parr, qui signe la préface.

Éditrice SAF a donc publié la première version de l’ouvrage. Il faut bien comprendre leur rôle : Gian Butturini a dû se pointer chez eux avec un tas d’images et plein d’idées, et c’est eux qui ont fait de ça un livre. C’est le travail d’un éditeur (voir ici). Dans toute cette équipe, il y a quelqu’un chargé de la maquette du livre et donc qui a vu passer cette double page. À ce sujet, j’ai plusieurs hypothèses :

  • Soit ils n’ont pas vu le problème particulièrement et Butturini voulait cette double page pour mettre côte à côte leurs dignités (comme le laisse suggérer son texte),
  • Soit ils ont vu la double page et le message qu’elle pouvait envoyer, et l’ont gardée comme une blague de mauvais goût ; après tout, c’était la fin des années 60, la société n’était sûrement pas la même que maintenant.

J’aurais tendance à privilégier la première hypothèse, mais encore une fois, Butturini étant mort, on ne saura jamais vraiment.

Ensuite Damiani a réédité le livre en 2017. C’est un fac-similé de l’original, cela veut dire qu’ils l’ont pris, et ont refait le même, et… c’est tout. C’est tout le concept du fac-similé, remettre en circulation une œuvre à l’identique. La seule chose qu’ils ont faite, c’est de rajouter une préface de Martin Parr, qui avait redécouvert le livre quelques années auparavant, avait présenté des tirages dans une exposition dont il avait fait la curation (en 2016, à la Barbican Gallery de Londres), et souhaitait le rediffuser.

Et donc, parlons-en de Martin Parr, et là, il faut clairement poser les choses : Martin Parr n’est pas l’éditeur du livre. La couverture mentionne “Edited by Martin Parr”, mais je le répète : Martin Parr n’est pas l’éditeur du livre (comme il le dit lui-même, d’ailleurs). Je pense que la confusion vient des deux termes anglais editor et publisher, qui en français se traduisent tous deux par “éditeur”. Mais Martin Parr n’a pas de maison d’édition, c’est Damiani qui a joué ce rôle dans la version où il est impliqué. Son travail s’approche plus d’un éditorialiste : il exprime sa position sur le sujet au début de l’œuvre. Je pense que s’il est mentionné “Edited by Martin Parr”, c’est plus pour des raisons marketing (profiter de son image pour augmenter les ventes) que liées à son travail.

Maintenant qu’on a analysé toute cette polémique et comment on en est arrivé là, voici ce que j’en retiens :

  • Je ne pense pas que le combat de Mercedes Baptiste Halliday soit illégitime. Elle a pu, à juste titre, être choquée par la double page et avoir envie d’alerter à son sujet. Cependant, je trouve qu’elle a prêté un peu vite des intentions racistes à celle-ci, ce que l’analyse du livre et des propos de l’auteur ne semblent pas montrer. De même, elle insiste plusieurs fois dans ses écrits sur le fait que Parr est l’éditeur, ce qu’encore une fois il n’est clairement pas, pas plus qu’il n’est responsable de la maquette d’origine. Tout ce que je vous ai présenté ici est issu de recherches personnelles sur le livre et sa production, qu’elle aurait aussi pu mener. Cela aurait permis d’avoir un débat plus juste entre les différents acteurs, et de traiter le sujet sereinement.
  • Les deux éditeurs consécutifs du livre auraient pu voir les potentiels problèmes. Autant dans la première édition, je peux comprendre qu’à l’époque ça soit passé à la trappe, autant je trouve ça dommage de l’avoir laissé passer à la réédition. Je ne suis pas pour la supprimer, déjà parce que les intentions ne sont pas claires, mais aussi parce qu’elle fait partie de l’histoire de la photographie. En revanche, un petit texte pour expliquer ce qu’elle faisait là et ce qu’elle était et n’était pas aurait été le bienvenu.
  • Martin Parr a, semble-t-il, un peu pris le travail à la légère. Je ne doute pas que son emploi du temps soit très chargé, mais bon, ça n’aurait pas demandé beaucoup d’efforts de regarder toutes les planches du livre et, lui aussi, de mentionner ça dans son texte pour désamorcer le sujet. Ce qu’il reconnaît dans ses excuses :

Je suis conscient d’avoir une position d’influence dans le monde de la photographie et j’ai réfléchi au fait que j’ai des responsabilités, non seulement dans mon propre travail et dans ce que j’en dis, mais aussi dans la façon dont j’organise, promeus et écris sur le travail d’autres personnes. J’ai sans aucun doute fait des erreurs et je suis sincèrement désolé pour celles-ci et pour toute offense causée.

Martin Parr

Affaire classée, en attendant la prochaine, internet n’étant jamais décevant. Et vive la loi de brandolini.

Steven Pressfield – The War of Art

Pressfield, S. (2012). The war of art : break through the blocks and win your inner creative battles. New York: Black Irish Entertainment.

The War of Art est un court livre écrit en 2002 par l’auteur américain Steven Pressfield. Donc, oui, je le découvre très tardivement. L’ouvrage porte sur la création artistique et la notion de résistance. Globalement, c’est très bon, et ça se lit très bien, à deux exceptions près :

  1. L’auteur consacre un chapitre à la notion d’ego et de soi (self en anglais), j’ai trouvé ça un peu confus et n’en ai honnêtement pas saisi tous les tenants et aboutissants,
  2. Il y a une petite touche de “Dieu nous a tous donné un talent et nous sommes tous merveilleux” à la fin qui m’a personnellement un peu fait lever les yeux au ciel. La philosophie WASP américaine dans toute sa splendeur, mais passons.

En dehors de ça, c’est un sans faute. L’auteur présente plusieurs notions, voici celles que j’ai trouvé les plus intéressantes :

  • Tout d’abord, il y a la résistance. Combattre cette résistance est le sujet central du livre. Alors non, il ne sera pas question d’une saga de SF recyclée mêlant un empire et des sabres laser, mais plutôt de créativité. La résistance est ce à quoi vous faites face quand vous créez quelque chose, quand vous vous lancez dans un projet. C’est l’autosabotage, la procrastination, tout ce qui fait que vous vous éloignez du but. Entre la vie que nous vivons, et la vie que vous voulons, se cache la résistance. D’ailleurs, la résistance augmente au fur et à mesure que l’on s’approche de la fin d’un projet, du but, c’est elle qui fait que terminer quelque chose qui est près d’être achevé est si difficile. L’auteur prend un exemple pour illustrer ça, il dit qu’il y existe un secret que les vrais écrivains savent et que les écrivains en herbe ne savent pas : ce n’est pas la partie écriture qui est difficile. Ce qui est difficile, c’est de s’asseoir pour écrire, et ce qui nous empêche de nous asseoir, c’est la résistance. Si chaque soleil projette une ombre, et l’ombre de la créativité est la résistance.
  • Il y a des façons de combattre la résistance. Il traite de ce sujet dans le chapitre d’après, il s’agit de faire face à la résistance comme un professionnel, d’être impliqué et investi, de ne pas traiter la créativité comme un loisir. Grossièrement, de vous asseoir sur cette chaise pour écrire, comme vous iriez au bureau le matin. À ce sujet, il raconte une anecdote qui m’a plu : un jour, quelqu’un a demandé à Somerset Maugham s’il écrivait à un horaire précis ou seulement lorsqu’il était frappé par l’inspiration. Il a répondu : “Je n’écris que lorsque l’inspiration me frappe, heureusement, elle frappe tous les matins à neuf heures pile.”
  • Une autre notion que j’ai beaucoup aimée est l’opposition entre territoire et hiérarchie. Pour lui, il y a deux façons de travailler et d’avancer : grimper sur la hiérarchie ou être sur son territoire. En grimpant la hiérarchie, on est en compétition permanente : avec ceux de derrière qui veulent nous prendre notre place et avec ceux de devant pour la leur prendre. Il est là question de courir après les opportunités, de voir qui peut nous apporter quoi, et j’avoue que c’est une approche qui me fatiguerait beaucoup. À l’inverse, vous pouvez voir votre pratique créative comme un territoire : le vôtre. Vous êtes chez vous, à l’aise pour vous y développer. Vous pouvez agrandir votre territoire, cet agrandissement se gagne pour le travail : vous faites de nouvelles choses, testez des idées et allez sur des territoires inconnus et obtenez de nouvelles compétences (comme un dans RPG japonais). Dans votre territoire, vous travaillez sans être influencé par l’extérieur, vous n’êtes pas dans la course, et vous y gagnez ce que vous y mettez. C’est vraiment une métaphore qui marche bien et retranscrit l’idée d’avoir une approche personnelle de la photographie que je défends. Avoir une photographie personnelle, ce n’est pas grimper une hiérarchie (plus de likes, plus de tout), mais bien agrandir son territoire.
  • Enfin et pour finir : il ne faut pas chercher à hacker. Un hack, c’est en informatique un contournement, un court-circuit, qui peut être bon ou mauvais. Quand vous faites pousser vos tomates, vous court-circuitez la grande distribution. Dans le livre, Pressfield explique qu’il ne faut pas essayer de deviner ce que veut votre audience, en quelque sorte de hacker la réussite en essayant de produire ce que l’audience attendrait. C’est une approche présomptueuse qui se résume à se croire plus malin que l’audience. Plutôt que d’essayer de sauter des marches dans la hiérarchie, agrandissez votre territoire, par passion pour l’art.

Pour conclure à ce sujet, je vous invite à coller les mots de Pressfield sur votre frigo, et à essayer tant bien que mal de les suivre pour combattre cette fichue résistance :

La chose la plus importante en matière d’art est de travailler. Rien d’autre n’importe que de s’asseoir tous les jours et d’essayer.

Steven Pressfield
Notez que je vous conseille le livre ici en anglais, parce que c'est la langue dans laquelle je l'ai lu, mais il existe aussi en français.
À voir selon votre niveau. Aussi, si vous voulez en apprendre plus sur le livre, mais toujours sans le lire, ce résumé en anglais est vraiment très bon et complet. 

Franck Gérard – En l’état

Gérard, F. (2020). En l’état. Paris : Editions Loco.

Franck Gérard est né à Poitiers en 1972 et il est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Nantes. Ça, c’est pour la partie administrative, le reste, il vous le racontera lui-même dans le livre. Franck et moi, on se connaît, et c’est lié à un heureux hasard. Je ne sais pas comment, il s’est un jour mis à lire mon Blog, puis m’a écrit et nous avons un peu échangé. C’est lui qui m’a fait découvrir Paris-Photo et sa myriade de livres, et présenté Jean-Christophe Béchet, ce qui nous a permis de l’interviewer avec Laurent ensuite. Les deux dernières fois que l’on s’est vus, je me souviens qu’il m’a raconté ses galères avec ce livre, comment il lui était difficile de rentrer plusieurs dizaines de milliers d’images prises pour En l’état dedans, puis comment il avait finalement réduit sa maquette de 1 300 à 800 pages. La suite de l’histoire, c’est le livre que j’ai eu entre les mains.

Pour comprendre l’impact qu’a eu ce livre sur moi, il faut que je vous raconte une histoire. À l’origine, j’ai grandi dans l’Eure, dans une ville qui s’appelle Gaillon (elle a le premier château de style renaissance de France, mais le fantasque s’arrête là). J’ai grandi dans une maison mitoyenne, et le voisin était assez particulier. Un peu alcoolique, mais aussi très bruyant et taciturne. Rien de bien méchant : il nous détestait pour le bruit de nos pas dévalant les escaliers, et nous pour sa passion, un peu trop haute en décibels, pour Johnny Hallyday. Les années passent, je quitte cette ville pour l’université, me fais des amis, un classique. Un jour, l’un d’eux vient me voir à Gaillon un week-end et me regarde interloqué : “Attends, tu habites là ? . Puis il m’explique qu’il a travaillé avec mon voisin un été, a sympathisé avec lui et s’est rendu quelques fois à son domicile, voisin qui s’avère en réalité être un collectionneur de bombes tombées pendant la Seconde Guerre mondiale et n’ayant jamais explosé. Il a même fait un petit tour derrière les barreaux pour ça, et apparemment, ça ne lui a pas passé le goût pour l’Histoire. Tout ça pour dire qu’il semblerait que j’aie grandi à côté d’une bombe sans le savoir.

Eh bien, lire le livre de Franck m’a fait le même effet : j’ai passé 3 ans à côté d’une bombe sans le savoir, et elle a explosé dans ce livre. Je connaissais le projet En l’état, je l’appréciais, surtout pour son regard de longue haleine sur le banal que je chéris tant, mais je n’ai mesuré l’ampleur du projet qu’une fois assis devant le livre. Une double claque pour moi, donc.

Sur son site, Franck présente le projet ainsi :

En l’état est un corpus de photographies prises sur le vif à la fois autonome et séquentiel.

Inventaire du quotidien, collection de thèmes et d’obsessions, répertoire de formes, de gestes, de situations ou encore d’incidents (…), En l’état est lié à la notion de réceptivité dans laquelle on se retrouve face au monde.

Chaque image agit comme un mot avec lequel je pourrais ou vous pourriez écrire des phrases, des poèmes ou encore raconter des histoires. Une sorte d’encyclopédie modeste et poétique de mes errances dans les espaces publics et privés.

FRANCK GÉRARD

En l’état et Franck, c’est une seule et même chose. Un projet dans lequel il s’est lancé à corps perdu (c’est le cas de le dire), après un accident auquel il a survécu étant jeune. Depuis, il photographie tout, tout le temps, inlassablement. Cette œuvre, c’est une cathédrale vue de l’extérieur. Même si le décor est riche, plein d’histoires et de couleurs, vous n’en verrez toujours qu’une partie. D’ailleurs, je vous en sers une ici, via un extrait (volontairement large, on l’apprécie mieux ainsi) de la série :

Une citation du livre m’ayant beaucoup plu est celle-ci. Je partage totalement son point de vue (et son intérêt) pour les choses du quotidien, point de vue parfaitement résumé ici :

Je pense que le plus difficile est de s’employer à décrire le quotidien, ce qu’il y a autour de nous, ce que nous voyons tous les jours. Cela demande d’aller au-delà de soi, des apparences, de s’appliquer à regarder d’une manière “exotique” dès que l’on a franchi le pas de sa porte, sans attendre d’être loin de son foyer. À l’inverse, il faut regarder comme si l’on était dans un lieu habituel dès que l’on voyage.

Je sais aussi que c’est la poésie qui m’intéresse, et l’humour. Je pense qu’un travail artistique doit être d’une manière ou d’une autre engagé. J’ai choisi l’appareil photographique comme une arme et je la tends devant moi pour shooter ; c’est un combat contre le régime des images imposées qui sévit dans ce monde.

Franck Gérard

Parce que oui, l’écriture, parlons-en, Franck-petit-cachottier. Si je savais Franck parfois bavard, je ne le savais pas doté d’une plume si efficace. Le livre est précédé d’un texte autobiographique, il y raconte son accident, les mois qui ont suivi, puis les années, et comment le projet est né. À la fois drôle et touchant, mais aussi parfois agacé ou amusé de ce qui lui arrive, on le retrouve vraiment dans ce texte sincère et sans fioritures.

D’ailleurs, en parlant d’écriture, le livre se termine par 21 textes d’artistes, de photographes ou d’amis de Franck, parmi lesquels on retrouve Jean-Christophe Béchet, Raymond Depardon (excusez-moi du peu) et Michel Poivert présenté ci-dessus. La boucle est bouclée.

Vous pouvez aussi retrouver Franck dans cette interview sur YouTube :

Michael Freeman – Photographier ce que les autres ne voient pas

Freeman, M. (2020). Photographier ce que les autres ne voient pas. Paris: Eyrolles.

Pour terminer cette sélection ô combien hétéroclite, je vais vous parler du dernier livre de Michael Freeman. Bon, ce livre et moi, ça n’a pas commencé très bien, à cause de cette citation qui arrive dès le 3e paragraphe de l’introduction :

De nos jours, nous avons une tendance insidieuse à parler de photographie en termes académiques, philosophiques ou poétiques. J’espère que vous savez éviter ce piège. La photographie n’est pas abstraite : vous devez fournir une image et, pour cela, faire l’effort de vraiment comprendre ce que vous allez capturer.

Michael Freeman

Moi, je trouve ça très bien de parler de photographie dans des termes académiques, philosophiques ou poétiques, et je ne vois pas trop où est le piège là-dedans. En revanche, je comprends ce que veut dire Freeman au fond, et l’angle qu’il veut prendre par là (et qu’on retrouve généralement dans ses livres) : une approche pragmatique de la photographie. On est là pour faire des images, pas pour prendre le thé, donc on va en faire et voir comment bien en faire.

Je pense que le livre s’adresse plutôt aux débutants en matière de photographie artistique ; disons que si vous savez faire des photographies et maîtrisez la technique, mais que les poncifs de 500px commencent à vous sortir par les yeux, vous êtes dans le public. Le titre est un peu trompeur : Photographier ce que les autres ne voient pas n’a pas pour but d’apprendre à vous démarquer pour vous démarquer (photographier vos narines en HDR vous le permettrait sans effort), mais plus de vous apprendre à voir autrement, à élargir les possibilités qui s’offrent à vous et ça, c’est très utile quand on débute.

Le livre se découpe en 5 chapitres :

  1. Au bon endroit au bon moment, qui vous donne des astuces pour apprendre à vous placer, à être là quand il le faut.
  2. Les cœurs et les esprits, qui porte sur la relation avec les gens que vous photographiez (qui est utile, sauf si vous faites de la photographie d’architecture, en somme).
  3. L’immersion, ou comment s’impliquer dans une situation, encore une fois pour ouvrir des portes.
  4. L’apprentissage profond (qui est la suite du chapitre précédent) est le niveau au-dessus, celui où l’on acquiert une connaissance parfaite du sujet.
  5. Et enfin, Trouver l’impensable, sans doute le chapitre le plus marrant, qui porte plus sur l’inattendu et l’innovation

Je l’ai trouvé très pédagogique (venant de Freeman, l’inverse aurait été étonnant) et surtout bien documenté, ça c’est un vrai plus. Le livre n’est pas illustré uniquement de photographies de l’auteur (comme c’est souvent le cas dans ce genre de livre), mais de plein d’artistes (comme Garry Winogrand, Joel Meyerowitz, Cindy Sherman , David DuChemin ou Peter Turnley). Et c’est une initiative que je salue, cela ancre le discours dans des pratiques concrètes et vous permet de vous faire un peu de culture au passage. Les œuvres présentées sont analysées, expliquées, et il y a même parfois des citations de l’auteur. Clairement, si tous les livres théoriques avaient cette approche, la culture photographique se porterait beaucoup mieux, donc merci à l’auteur et l’éditeur de pousser ce genre d’approche, continuez.

Je ne résiste pas à l’idée de terminer sur cette magnifique citation :

Nous avons sans doute tous vu, surtout lors d’événements importants, une photographie fanfaronne, lorsque le photographe attire l’attention en se pavanant avec un imposant équipement, de gros objectifs et bien souvent un gilet à poches. Le but est alors de dire : « Regardez-moi, je suis important, dégagez de mon chemin. » C’est assez commun et douteux sur le plan psychologique, mais surtout, cela ne mène absolument à rien en photo de rue ou lorsque vous souhaitez saisir la vie ordinaire.

MichaEl Freeman

Les invités

Comme les années précédentes, j’ouvre cet article à quelques contributeurs extérieurs, ce qui veut dire : double ration de livres pour vous.

Richie Lem’ : Jean-Luc Bertini – Américaines Solitudes

Richie Lem' est l'auteur du blog éponyme, où il vous parle de photographie de rue, de voyages et de plein d'autres choses. C'est lui qui vous parle ici.

Bonjour à toutes et à tous ! 

Cette année encore Thomas m’a proposé d’écrire quelques lignes sur un livre qui m’avait plu cette année, et j’ai accepté bien vite, avant de me rendre compte que j’en avais acquis quand même quelques-uns, mais que je n’avais aucune idée duquel je pouvais bien parler. Me limiter aux sorties annuelles m’a permis de faire un tri assez sévère, et je vous mettrais en fin de paragraphe ces quelques livres que j’aurais pu présenter ici. 

Celui que j’ai choisi m’est un peu tombé dessus par hasard, alors que je me promenais dans une librairie lilloise en quête de livres à découvrir, feuilletant ici et là les dernières parutions rétrospectives de Sarah Moon et lorgnant sur les rééditions des Oiseaux chez Barral – que je m’interdis pour l’instant d’acheter, puisqu’en acquérir un c’est presque une promesse de les acquérir tous –, j’ai vu en haut d’une étagère une couverture dont le rose brillant détonnait dans le rayonnage. En m’approchant, l’image de couverture qui m’apparaissait – un paysage sombre et presque brumeux de route traversant une forêt – m’interloquait : c’est très original et curieux, de quoi peut bien parler ce livre ? Le titre blanc allait me pousser à l’ouvrir : 

J’ouvre une page au hasard, une photo de canyon à gauche, deux Américains endormis sur un banc à droite, je tourne quelques pages : toujours une photo par page, le formalisme et quelques images me rappellent forcément Uncommon Places de Shore ; les dates sous les photos m’apprennent que c’est un travail récent, cela suffit à me convaincre sans en voir beaucoup plus, et je suis curieux de voir comment un Français a photographié l’Amérique actuelle. 

J’attends quelques jours avant de le lire posément, à commencer par les textes de Richard Ford et de Gilles Mora, qui dressent un historique et un état des lieux de la photographie américaine ô combien intéressants et me donnent envie d’en lire bien plus encore. 

Première bonne découverte, le livre me présente deux auteurs que je ne connaissais pas, et étant amateur de littérature et de photographie américaines, je retiens leurs noms pour les lire pendant les prochains confinements ou à la terrasse d’un café, s’ils rouvrent un jour. 

Un texte de l’auteur précise sa démarche : il a parcouru les États-Unis en voiture, souvent seul, photographiant les Américains comme il a cru les voir

J’aime beaucoup cette phrase, très humble et extrêmement juste, qui formule au mieux une réflexion que je me suis faite depuis longtemps : le photographe éloigné de son territoire d’origine voit nécessairement autrement que le photographe local, et les différents prismes culturels et sociaux risquent de jouer un rôle de filtre, tant dans le choix des sujets photographiés que dans l’édition du projet. C’est ici toute la difficulté de ne pas tomber dans la caricature ou de ne pas reproduire ce que d’autres ont déjà fait. Jean-Luc Bertini précise qu’il photographie comme il a cru voir, et ça me plaît. 

Si photographier les États-Unis sur la route n’est pas chose aisée tant la culture visuelle y est forte, il est tout aussi dur de ne pas être (trop) influencé par nos précédentes lectures en tant que spectateur. Les photographes américains n’ont pas travaillé en vain, il est presque impossible de ne pas penser à Walker Evans, Robert Franck, Stephen Shore ou William Eggleston tant ils ont inscrit leurs travaux dans l’histoire photographique. 

Ici, point de Manhattan bouillant, de Frisco bobo ou de Miami fêtarde, Jean-Luc Bertini nous livre l’Amérique du normal, de la vie courante, celle que l’on ne visite pas en passant une semaine à New York ou en faisant le voyage organisé de la Route 66. J’ai parfois la sensation d’y voir un pays presque à l’arrêt, qui prend son temps. 

Un simple panneau anti-avortement “Cherish Life” perdu dans une vallée peut en dire beaucoup.

Photographie – Jean-Luc Bertini

Il pourrait à lui seul être le McGuffin d’un film des frères Coen, autour duquel deux villages s’affronteraient sans relâche ; le shérif du premier, dont la fille a avorté, retenant la communauté évangélique d’instaurer des patrouilles autour du panneau, tandis qu’un groupe de démocrates du second, aidés par un médiatique avocat, tenteraient de le faire tomber, pour qu’à la fin on découvre que le ranch sur lequel il est installé appartient à un cow-boy taiseux qui ne s’inquiète que de retrouver une cache de contrebande datant de la prohibition. 

Parcourant les États et les saisons, le photographe ne tombe pas dans l’Amérique fantasmée ou dans la critique facile, il la prend telle qu’il la voit et telle qu’elle est, brutale et lente. Pour qui a eu la chance de parcourir les routes américaines, on retrouve le rythme des stations-service et diners, des paysages grandioses aux grandes rues un peu vides des villes moyennes, et souvent la solitude des lieux et des gens. 

Si je vous conseille ce livre, c’est qu’il démontre qu’un sujet pourtant déjà photographié par de nombreux photographes n’en est jamais que plus intéressant lorsqu’il l’est de façon personnelle et honnête. À chacun sa lecture d’un pays, et non, les USA ne se limitent pas à Manhattan et au Golden Gate. 

Ce livre est pour vous si vous aimez l’Amérique de Fante, de Shore ou des frères Coen.

C’est avec sympathie que Jean-Luc a accepté de répondre à quelques-unes de mes questions portant sur son projet. 

Comment la solitude t’est-elle apparue comme “point central” du sujet photographique ?

Elle ne l’a pas été, car je n’ai jamais cherché à faire un livre thématique. Étrangement, le titre Américaines Solitudes est arrivé parce que l’éditeur n’aimait pas mon premier choix qui était « Figurations américaines ». Et je dois reconnaître a posteriori qu’il avait raison : cela aurait sonné autrement comme un livre théorique ! C’est donc en réfléchissant à un nouveau titre sur la série que celui de « Américaines Solitudes » m’est venu. Et là, je dois dire que l’éditeur a cette fois poussé des cris de joie tant celui-là lui a plu. Avec du recul, il me semble que je n’aurais pu trouver meilleur titre. Car comme je l’ai écrit dans le livre, ces solitudes répondent en miroir aux miennes, et plus largement, peut-être, à un réel tropisme photographique que j’ai pour ce genre de scène.

La démarche me rappelle “Une Odyssée Américaine”, de Jim Harrisson, livre dans lequel le protagoniste principal sexagénaire prend la route et traverse chaque État du pays ; et c’est avec amusement que j’ai vu que tu avais tiré son portrait à plusieurs reprises, notamment dans ton ouvrage “Amérique , des écrivains en liberté” (2016, 320p, éd. Albin Michel).

Jim Harrisson, par Jean-Luc Bertini

As-tu mené les deux projets en parallèle et se sont-ils nourris l’un et l’autre ?

Le projet de Américaines solitudes est né en 2008, à la suite d’une frustration : celle que j’ai éprouvée lors de mon voyage de 2007, au moment où je commençais le projet autour des écrivains américains et qui donnera le livre Amérique, des écrivains en liberté, publié chez Albin Michel en 2016. Les rendez-vous étaient nombreux, les distances immenses, et j’enrageais derrière le volant de ne pouvoir m’arrêter autant que je le souhaitais. C’est pourquoi je suis donc reparti en 2008 avec pour seules intentions de photographier ce pays en prenant tout mon temps (j’ignorais alors que j’y consacrerais dix ans). Les deux projets ont donc bien été menés en parallèle, mais comme le premier allait finalement durer quelques années, et le second plus encore, il est aarrivé qu’au moment de l’éditing final de Américaines Solitudes, je choisisse des images qui avaient été faites durant mes voyages autour des écrivains. Or il n’y a rien d’étonnant à mes yeux, car outre le fait que que ma façon de travailler est restée la même, le point important est que mon Mamiya7 était de chaque voyage. 

Gilles Mora parle dans son texte de “tableaux photographiques”, mettant en avant tes compositions travaillées ; de Evans à Shore également, on retrouve cette forme de composition. Si l’on observe la photographie japonaise – entre Moriyama, Araki ou le collectif Void – on est bien plus dans de l’instantané très vif. Pensez-vous que la domination automobile américaine, et les longs trajets auxquels font face les photographes influent sur la façon de prendre le pays ? 

Je ne crois pas. Si vous regardez la photo de Robert Frank, de Stephen Shore ou bien de Joel Sternfeld, ou encore de Garry Winogrand, vous trouverez des approches totalement différentes. Outre la sensibilité de chacun, c’est, je crois, le médium utilisé qui donne ou non sa frontalité à l’objet. Le moyen format ou bien la chambre photographique l’auront naturellement, tandis que le format 24×36 se jouera de la frontalité grâce à un maniement plus souple et au fond plus libre. Je crois en revanche qu’il y a des thèmes – tels ceux de la route et de la voiture – qui font intrinsèquement partie de la photographie américaine ; difficile d’y couper. Quiconque se rend dans ce pays pour y photographier s’en rendra compte aussitôt. Ce sont des invariants qu’on retrouve dans toute l’histoire de la photographie américaine, précisément, comme vous le dites, à cause de l’écrasante « domination automobile » toujours plus prégnante.

Quels conseils donnerais-tu à un photographe lors d’un voyage, plus particulièrement aux États-Unis ? 

De beaucoup regarder et de prendre son temps. Et surtout ne pas penser que tout a déjà été montré.

Je remercie Jean-Luc pour ses éclairages, Thomas pour l’invitation à partager autour d’un livre que j’ai apprécié et que je vous conseille. Entre autres lectures que j’ai appréciées cette année, il y a Side Walk de Frank Horvat, aux Éditions Xavier Barral – livre malheureusement posthume d’un excellent photographe retraçant son parcours new-yorkais, ainsi que Bielorussie Dreamland de Nicolas Righetti aux Éditions Favre, dont la couverture clinquante m’avait tout de suite convaincu, et qui n’a jamais été aussi proche de l’actualité politique du pays.

Amélie Samson : Alberto di LenardoAn Attic Full of Trains

Amélie Samson est chargée de production des expositions aux Rencontres d'Arles. Elle s'occupe aussi de la coordination des Prix du livre 2019 et 2020, ce qui inclut cette dernière année le travail de présélection des livres. 
Paru aux éditions MACK, août 2020. Bilingue anglais, italien. 21 x 14.8 cm, 232 pages. 30€.

Je découvre An Attic Full of Trains (traduisez “un grenier plein de trains”), alors que je suis en train d’éplucher les 370 ouvrages candidats reçus pour l’édition 2020 des Prix du Livre des Rencontres d’Arles. Mon regard s’est immédiatement arrêté sur ses images intemporelles, le grain de ses pages et la finesse du geste éditorial. Quitte à choisir un livre, un seul, cette année, j’ai décidé d’orienter mon choix vers un ouvrage accessible, dont la beauté réside entre autres dans sa simplicité.

Alberto di Lenardo (ed. Carlotta di Lenardo), from ‘An
Attic Full of Trains’ (MACK, 2020). Courtesy the estate of
the artist and MACK.

La genèse d’An Attic Full of Trains est une histoire que nombre d’entre nous espèrent vivre. Il faut rêver d’un repas de famille dominical qui bascule, au gré d’une confession, et qui vous mène à la découverte d’un corpus de photographies endormies. Fans de Vivian Maier, je vous sens frémir, ressaisissez-vous : le contexte est différent, mais pas moins croustillant. Guidée par son grand-père Alberto, Carlotta di Lenardo découvre, alors qu’elle n’est âgée que de 16 ans, que son aïeul, dont la passion pour la photographie n’était pas un secret, a conservé presque l’intégralité des images qu’il a réalisées au long de sa vie. Plus de 11 900 au total. Pas de négatifs, de diapos ou de planches contact, tout tient dans un ordinateur. Aussi, c’est bien loin du grenier familial rempli de maquettes de trains et caché derrière une porte dérobée – le lieu semblait pourtant parfait – que somnolait jusqu’ici le vrai trésor de cette famille. Et c’est hors des chemins attendus que se poursuit cette histoire.

Alberto di Lenardo (ed. Carlotta di Lenardo), from ‘An
Attic Full of Trains’ (MACK, 2020). Courtesy the estate of
the artist and MACK.

An Attic Full of Trains présente un ensemble de plus de 200 images, tirées des archives d’Alberto di Lenardo (1930-2018), et réalisées dès l’aube des années 1950. La maquette est d’une simplicité absolue. Les images ont été déposées une à une sur les pages. À quelques exceptions près qui viennent rythmer la cadence, elles sont toutes au format 9x12cm. Vignettes délicates, papier mat grainé, reliure suisse et couverture kraft : l’objet est d’allure fragile, minutieux. L’élan de sa création est similaire à celui d’un album de famille. Un geste intime, par lequel Carlotta di Lenardo a sélectionné, omis, assemblé et retracé la mémoire visuelle de son aïeul. Au milieu de An Attic Full of Trains sont insérées quatre pages de couleur kraft qui regroupent les portraits d’un jeune homme souriant, voyageur, enjoué. Si rien n’indique qu’il s’agisse de Lenardo, cet entracte au milieu de la lecture est vraisemblablement un hommage direct de Carlotta à son grand-père. C’est la seule apparition de ce dernier face à l’objectif. C’est également la seule irruption qui vous rappelle que vous avez entre les mains le récit d’une histoire personnelle. Car d’une manière effrontément curieuse, quoique sans doute avec beaucoup de bienveillance, vous tournez les pages d’une histoire qui n’est pas la vôtre. N’ayez crainte, je crois que cette intrusion est vivement encouragée.

Passons au-delà du fait que publier c’est partager, jeter aux lions, balancer sur la place publique. Parlons de cette couverture. Juste une photo dans laquelle le photographe caché dans l’ombre observe une femme, de dos, en train de se prêter elle-même à un attentif exercice d’observation, par une fenêtre donnant sur la rue. Et vous qui regardez cette photo. Il n’y a rien d’autre sur la couverture que cette image. Seul le titre est présent sur la tranche. Admettons qu’il soit posé là, innocemment sur un coin de table. Vous êtes obligé de l’ouvrir. Ne serait-ce que pour connaître le nom de l’auteur, non ? Et lorsque vous avez tourné les premières pages, vous vous trouvez face à ces images dont aucune n’est datée, située ou annotée. Seuls quelques éléments vous permettent d’en situer le contexte géographique ou politique : une photographie du Moulin Rouge, une autre de la Maison-Blanche, et plus loin le tag “Si all’europa” (Oui à l’Europe). Hormis ces quelques indices, An Attic Full of Trains reste un ensemble de visages et de places sans ancrage : en fonctionnant ainsi, il vous tend une main ouverte vers la projection de vos propres souvenirs personnels.

Alberto di Lenardo (ed. Carlotta di Lenardo), from ‘An
Attic Full of Trains’ (MACK, 2020). Courtesy the estate of
the artist and MACK.

Alors, oui, certains diront que An Attic Full of Trains tire les ficelles, faciles, de notre amour pour les tons chauds du Kodachrome, et la nostalgie enchanteresse qu’il convoque. Oui, An Attic Full of Trains est un peu de cela : une mélodie rassurante, presque réconfortante. Aussi, les mêmes seront tentés – peut-être pour légitimer la présence d’une photographie amateur sans prétention sur le marché de l’édition – de trouver une valeur ajoutée aux images d’Alberto dans les similitudes de certaines de ses compositions avec celles de ses contemporains italiens, comme Luigi Ghirri et Guido Guidi. Peut-être. Pourquoi pas. Mais je crois profondément que l’intérêt est ailleurs. Simplement parce qu’il n’y a rien dans le geste de Carlotta qui suppose la volonté de faire accéder son grand-père au Panthéon des photographes italiens. Il faut assumer d’aimer une photographie pour ce qu’elle est. An Attic Full of Trains continue de faire entrer dans l’écosystème photographique toute une pratique, qui compte, qui a ses propres codes et ses propres discours. L’attrait pour la photographie dite “vernaculaire” qui a émergé il y a quelques années a tenté d’œuvrer en ce sens. Quoique parfois, il m’a semblé que la réappropriation de cette production (par différents acteurs du marché) a paradoxalement produit l’effet inverse : retirer, par une intellectualisation forcée, cette production de la sphère populaire à laquelle elle appartient. Mais c’est un autre sujet.

Digression terminée, si ces arguments ne sauraient vous convaincre, a minima, ouvrez An Attic Full of Trains pour sourire et voyager à nouveau. Belle perspective pour finir 2020, non ? Le travail d’editing est d’une finesse remarquable. Si la sélection reste dense, elle vous livre la recette de l’efficacité : la simplicité. Les photographies s’enchaînent avec sensibilité et humour. Les liens se tissent d’une page à l’autre, par la similarité d’un motif, ou d’une couleur, et par des situations qui se répondent grâce à l’effet de miroir permis par la double page. Parfois, vous avez l’impression de changer de point de vue, de retourner l’image. C’est dans ces décalages, ces associations cocasses, voire cavalières, que se trouve cette verve si bien dosée. Des saucisses sur le grill côtoient des jambes offertes à un soleil brûlant. La brise qui fait courber ces marguerites semble être la même qui relève le col du manteau de cette femme voisine. Qui regarde qui dans cette double page : l’enfant ou le perroquet ? Comme un geste expérimental, certains diptyques pris à quelques secondes d’intervalle mettent également en lumière les jeux de déclenchement et de mise au point de l’auteur. Là, une femme étale sa crème solaire. Ici la mise au point passe du verre de lunettes à des passants. Tous ces éléments rendent la lecture dynamique et presque ludique, c’est un bonheur de s’y plonger.

Enfin, même si c’est une lecture un peu appauvrissante, il est possible de voir à travers An Attic Full of Trains les récits d’un voyageur amusé. S’il y a peu de photographies réalisées en intérieur, à l’inverse, pléthore de bateaux, trains, bus et voitures peuplent ses pages. Elles vous mènent à la traversée d’une époque révolue, et vers des endroits que vous (re)connaissez, des Alpes suisses à Pigalle, d’une escale à Venise aux rues de San Francisco. Les images s’enchaînent comme les vues éphémères, rapides, depuis la fenêtre d’un train dont vous êtes le passager. Carlotta di Lenardo fait ainsi la comparaison entre le modélisme ferroviaire et la photographie. Elle rapproche ces scènes figées des petites figurines qui habitent les modèles réduits des maquettes de train. De cire ou de plastique, elles attendent, immobiles sur le quai d’une gare, le prochain voyage. Tout comme ces scènes éternellement immobiles, les photographies sont des instants figés dans l’éternel.

Luigi Ghirri (encore lui) disait que “tout être humain photographié est toujours une photographie”. Il y a en effet bien plus à voir dans An Attic Full of Trains qu’une histoire de famille. Objet autonome, le livre nous conte une traversée : celle d’une époque, de plusieurs continents, et de nos représentations mentales. Accessible, tant par son format que par son prix, je retiens sa simplicité, son humilité et son humour. La cohérence du geste éditorial qui le soutient, définitivement une histoire à quatre mains, l’éloigne à mon sens de toute tentative de réappropriation intellectuelle ou commerciale, et lui confère l’émotion et la sincérité qui le caractérise.

Sylvie Hugues : Noir et blanc, une esthétique de la photographie.

Sylvie Hugues est consultante en photographie et directrice artistique du Festival du Regard depuis 2016. En 1992, elle a participé à la création du magazine Réponses Photo dont elle fut la rédactrice en chef de 1996 à 2014.
En tant que photographe, elle a publié deux livres : Sur la plage, aux éditions Filigranes et Fra-For aux éditions Verlhac.
En tant que journaliste, elle a coécrit Concevoir un portfolio aux éditions Eyrolles et La photo numérique en dix leçons aux éditions Minerva.
Aubenas, S., Conésa, H., Triebel, F. & Versavel, D. (2020). Noir & blanc, une esthétique de la photographie : collection de la Bibliothèque nationale de France : [exposition, Paris, Grand palais, du 8 avril au 6 juillet 2020. Paris: Réunion des musées nationaux BNF éditions.
26 x 24 cm. 256 pages, 220 photos, 45 euros.

Le Noir et Blanc, son histoire, son esthétique.

Quel plaisir de voir réunies dans un même livre les œuvres de Willy Ronis, Felix Nadar, William Klein, Josef Sudek et de dizaines d’autres grands noms de la photographie ! Surtout que les images sont accompagnées de textes passionnants, autant sur le plan historique que sur l’approche esthétique. De plus, la qualité d’impression est irréprochable (du moins pour un tel livre où il est toujours délicat d’harmoniser des rendus d’images aussi multiples et variées).

Ce catalogue « Noir et Blanc » (qui accompagne une importante exposition au Grand Palais deux fois décalée en raison du confinement) est une mine pour tous les amateurs de photographie. Et pas seulement de noir et blanc. En plus de 250 pages, il permet de parcourir une petite partie de l’extraordinaire collection de la Bibliothèque nationale de France. Collection initiée par Jean Adhémar et Jean-Claude Lemagny, premier conservateur de photographie contemporaine de la vénérable institution, qui fera du noir et blanc son axe esthétique majeur. « Noir et blanc » est aussi une manière de parcourir 150 ans d’histoire, depuis 1851, date du premier tirage photographique donné à la BnF par le biais du dépôt légal, jusqu’aux auteurs d’aujourd’hui. Pour autant, le livre n’est pas scolaire, mais découpé en plusieurs chapitres qui permettent, au fil de la lecture et de la découverte et redécouverte des quelque 200 photographies reproduites, de dresser les caractéristiques de l’esthétique du noir et blanc, trop souvent opposé à la couleur de manière simpliste. Matières, lumières, qualité de tirage sont évoquées ici, dans une maquette qui parvient à mêler savamment des styles aussi opposés que les tirages aux contrastes exacerbés de Mario Giacomelli, l’explosion du grain de Keichi Tahara et les délicates nuances de gris d’une épreuve Edward Weston. C’est le défi (gagné !) de ce livre qui est à la fois un livre-plaisir et un ouvrage essentiel pour développer sa culture photo !

Si vous souhaitez découvrir plus de livres présentés par Sylvie et Jean-Christophe, Le Monde de la Photo publie dans son prochain numéro un dossier sur les meilleurs livres photo de la fin d'année, où ils présentent leurs Top 10.

Jean-Christophe Béchet : Issei Suda – 78 et Yasuhiro Ogawa – The Dreaming.

Jean-Christophe Béchet est un photographe français, principalement photographe du « réel », entre reportage et paysage. Il est aussi journaliste et auteur d’ouvrages spécialisés sur la photographie, bien plus que je ne pourrais les compter et les citer.

Le Japon, oui, encore le Japon…

Pour être franc, je suis aujourd’hui un peu lassé de cette mode des livres et des auteurs japonais qui a envahi le marché du livre photo. C’est un peu comme le whisky, le Japon est « tendance » …  Toutefois, il est évident que l’édition japonaise est un modèle pour nous tous, et ma bibliothèque photo en atteste ! Mon intérêt pour les auteurs de ce pays date de l’époque de mon livre Tokyo Station (paru en 2004) et conçu entre 1992 et 2003. Toutefois, aujourd’hui, face à une surproduction d’ouvrages venus de Tokyo ou d’Osaka, je suis souvent déçu : les images proposées sont lassantes, répétitives et sans grand intérêt. Comme si toute l’énergie, toute l’originalité du travail avaient été mises dans le contenant (la maquette, le papier, la reliure) au détriment du contenu (les photos).  

Mais voilà, au moment de choisir un livre qui m’a marqué en 2020, mon choix s’est porté sur… deux livres d’auteur japonais ! Eh oui, la vie est faite de contradictions ! Ainsi j’ai repéré deux pépites. L’une éditée en France, l’autre à Tokyo.

Suda, I. (2020). 78. Paris: Chose Commune.

Le premier se nomme  78  et propose de découvrir l’œuvre de Issei Suda. Photographe de rue et arpenteur poétique du Japon, auteur d’images à la fois sombres et lumineuses, l’œuvre de Suda pourrait être rapprochée de celle de Sabine Weiss. Cette superbe monographie a été conçue par Chose Commune, un éditeur français discret et qualitatif.  Magnifiquement maquetté et imprimé,  78  contient… 78 photos, toutes choisies quelques semaines après son décès à l’âge de… 78 ans ! Sans effet de style, avec une grande élégance classique, ce livre fait subtilement jouer les images entre elles avec un grand souci du détail. La gestion des « blancs » et la typographie sont un modèle du genre, tout comme la qualité d’impression. Une vraie réussite signée Cécile Poimbœuf-Koizumi.

Ogawa, Y. (2020). The dreaming. Tokyo: Sokyusha.

Mon second livre se nomme The Dreaming et il est l’œuvre du photographe Yasuhiro Ogawa. Je ne connaissais rien de ce livre et de son auteur (âgé de 56 ans) quand je l’ai découvert à la Nouvelle Chambre Claire à Paris (une librairie remplie de trésors photographiques !).  Dès le premier contact, j’ai dit à Jensen (le « boss » du lieu) : « Ce livre, tu me le mets de côté, je le prends. »  Qu’est-ce qui fait qu’un livre nous parle, nous séduise à peine ouvert ?  je ne saurais le dire, mais la ballade poétique de Yasuhiro Ogawa m’a ému (même si son éditing aurait pu être plus serré). La thématique du voyage « onirique » en N&B est pourtant un peu éculée, et je redoute habituellement les livres qui mélangent plusieurs voyages. Ici, Ogawa nous emmène en Chine, au Myanmar, en Inde, au Cambodge, au Tibet… On traverse les époques et les climats, on chemine entre les paysages et les portraits, et certaines images semblent même un peu trop « mignonnes » et pourtant, pas de doute, l’alchimie fonctionne. Peut-être en raison de la narration, de l’élégance de la présentation, du choix du papier, de la reliure souple, de la couverture énigmatique…  Impossible de tout expliquer, alors écoutons Ogawa raconter :

 Mon nouveau livre The Dreaming contient 86 images en noir et blanc sélectionnées parmi mes 27 ans de carrière dans la photographie et les voyages. Lorsque j’ai eu 50 ans, j’ai décidé de passer en revue tous les négatifs en noir et blanc que j’avais pris jusqu’à présent. Chaque moment de ces voyages a pu être la vision de mes rêves, et c’est ce que j’ai pensé quand j’ai retrouvé mes archives. Une telle pensée m’a donné un indice pour réaliser ce livre.

Yasuhiro Ogawa

Harmonie, sobriété, poésie… The dreaming est un « vrai » livre photo, il va au-delà du seul recueil de belles images, il instaure un souffle, une mélodie, une singularité.  Et il va rejoindre le rayon « Japon » dans ma bibliothèque pour cohabiter avec d’autres belles éditions asiatiques…

Mylène Sancandi : Alona Pardo – MASCULINITIES. LIBERATION THROUGH PHOTOGRAPHY

Mylène Sancandi est chargée de référencement du fonds de livres à l'Institut pour la photographie de Lille. Elle est très bien placée pour nous conseiller des bouquins. :) 
Pardo, A. (2020). Masculinities : liberation through photography. Münich, Germany New York, New York: Prestel.

Masculinities. Liberation Through Photography est une exposition qui s’est tenue au Barbican Centre à Londres, du 13 juillet au 23 août 2020 et au Musée Gropius-Bau à Berlin du 16 octobre au 10 janvier 2021.

Elle aurait dû être également présentée en France, aux Rencontres d’Arles, si l’événement n’avait pas été annulé en raison de la crise sanitaire actuelle, et quel dommage.

Fort heureusement, un catalogue a été publié pour l’occasion, sous la direction d’Alona Pardo, commissaire de l’exposition. À défaut de la frustration de ne pas avoir pu découvrir les œuvres rassemblées sous la thématique et notion de Masculinités, le catalogue permet néanmoins de saisir l’ambition et la nécessité d’un tel projet. C’est tout à la fois le sujet traité, le corpus d’œuvres rassemblées et ce qu’elles évoquent, ainsi que la réflexion abordée dans les textes (alors, oui, en anglais, mais ça ne fait pas de mal, et il faut espérer que cette réflexion puisse trouver des formes de publications et d’expositions équivalentes en France à l’avenir) qui me confortent à choisir ce catalogue comme livre indispensable de l’année et à en parler. Les textes du livre sont écrits par Chris Haywood (spécialiste des études critiques sur la notion de masculinité), Tim Clark (commissaire d’exposition et éditeur), Edwin Coomasaru (spécialiste des études de genre dans la culture visuelle du 21e siècle), Ekow Eshun (critique et commissaire d’exposition) et Jonathan D. Katz (historien de l’art, commissaire et activiste queer).

Alors, de quoi est-il question dans cet ouvrage ? La notion de masculinité renvoie à l’ensemble de caractères, de comportements stéréotypés correspondant à une image sociale traditionnelle des hommes. Le sujet est ici abordé par le prisme de la photographie, et donc de la façon dont certain.e.s photographes et artistes se sont emparé.e.s du sujet dans leur travail, afin de questionner, déconstruire, dénoncer, détourner grâce à l’image et à leur regard.

Et donc, pourquoi la nécessité de produire des œuvres qui viennent chambouler l’idée de la masculinité ? Parce que, comme le souligne la définition du mot, ce que signifie être un homme aujourd’hui (et depuis longtemps) est encore englobé de clichés et façonné par la reproduction de constructions sociales et politiques intégrées dans notre vie quotidienne.

L’ambition de ce livre est de mettre en évidence la façon dont l’image (comme la publicité, par exemple) a construit l’identité du genre masculin sur de nombreux clichés. Alona Pardo prend pour exemple dans son introduction les pubs pour les produits de rasage.

Le livre et les œuvres sont regroupés en six catégories, qui correspondent aux catégories de l’exposition : Disrupting the Archetype ; Male Order. Power, Patriarchy and Space ; Too Close to Home. Family and Fatherhood ; Queering Masculinity ; Reclaiming the Black Body ; Women on Men. Reversing the Male Gaze.

  • La première rassemble des œuvres autour des stéréotypes à l’œuvre autour de la notion de masculinité en abordant des images comme celle du soldat, du cow-boy ou encore du corps et du sport ;
  • La seconde traite de la question des inégalités, notamment de la relation entretenue entre l’ordre patriarcal et les masculinités marginalisées ;
  • La troisième aborde la famille et la figure de la paternité, en s’appuyant par exemple sur le portrait de famille et ce qu’il peut révéler sur le rôle et la place occupée par l’homme dans celle-ci.
  • La quatrième est consacrée aux questions de genre et de sexualité et de la façon dont les artistes ont forgé leur propre esthétique queer à l’encontre de l’image hétéronormée surprésente dans la société.
  • La cinquième aborde la place du corps noir face aux privilèges associés au corps blanc.
  • Enfin la dernière explore le « Male gaze », c’est-à-dire la façon dont les femmes sont systématiquement regardées et représentées du point de vue masculin. Les travaux de femmes rassemblés dans cette partie inversent les rôles en instaurant un « Female gaze ».

Toutes ces questions sont rassemblées autour d’œuvres de Richard Avedon, Isaac Julien, Annette Messager, Wolfgang Tillmans, Robert Mapplethorpe, Catherine Opie, Masahisa Fukase, Anna Fox, Peter Hujar… pour n’en citer que quelques-uns.

Comme l’indique le sous-titre de l’exposition, pour toutes et tous ici il est question de libération, rendue possible grâce au médium photographique. Si c’est en partie par l’image que les stéréotypes de la construction de l’idée du masculin se sont définis et intégrés dans notre société, c’est par le même biais qu’il est possible de les renverser, d’en déjouer les codes, pour nous faire regarder le sujet avec un regard neuf, nuancé, et même plus éduqué.

En voici quelques exemples ci-dessous, mais le mieux, bien évidemment, reste de les découvrir dans le livre.

John Coplans, Self Portrait (Frieze No.2, Four Panels), 1994

John Coplans, Self Portrait (Frieze No.2, Four Panels), 1994

Dans sa série Self Portrait, John Coplans (1920-2003) photographie son propre corps en n’y montrant volontairement jamais son visage. La série se divise en quatre panneaux, contenant chacun trois photographies en noir et blanc, chacune représentant une partie du corps de l’artiste, et disposés en colonnes. Le cadrage est volontairement serré, donnant l’impression que Coplans y est presque enfermé, et qu’il doit s’y adapter et y conformer son propre corps.

Par ce geste, il va ainsi à l’encontre des canons de beauté du corps masculin, jeune et musclé, en affichant un corps marqué par l’âge, tel qu’il est réellement et qui n’est généralement pas visible dans notre société.

Karen Knorr, Gentlemen, 1981-1983

La série de Karen Knorr (1954- ) est composée de 26 photographies noir et blanc qui ont été prises dans des clubs privés londoniens uniquement accessibles aux hommes. Les images permettent de découvrir l’intérieur de ces clubs, un environnement exclusivement occupé par des hommes blancs, et dans lequel l’unique homme noir présent dans la série fait partie du personnel de service. Les textes qui accompagnent les images sont construits à partir de discours du Parlement et d’actualités. Cette infiltration de la photographe dans un espace qui exclut déjà les femmes, permet de soulever d’autres inégalités que celle du genre et du patriarcat, à savoir aussi les inégalités de classe. Karen Knorr, ici, ne met pas seulement en avant la façon dont les femmes sont exclues des postes et lieux de pouvoir, mais aussi comment au sein même du même genre, masculin, il existe des masculinités marginalisées et invisibilisées.

Sunil Gupta, Christopher Street, 1976

Sunil Gupta, Untitled#22, From the serie Christopher Street, 1976

Dans son travail, Sunil Gupta (1953- ) s’intéresse à la représentation des hommes gays dans l’espace public et la façon dont ils peuvent ou non se l’approprier. La série Christopher Street a été réalisée dans les années 1970 à Greenwich Village où il célèbre et documente les mouvements de libération gays de cette période. Il réalise également la série Exiles en 1987 où, cette fois, il tourne son objectif vers la communauté gay de sa ville natale, New Delhi. Dans cette série, les regards et les positions ne sont pas aussi frontaux que dans Christopher Street. Sunil Gupta y montre des visages qui se détournent de l’objectif, lui tournent le dos, des rencontres clandestines reflétant la complexité de s’approprier l’espace public, de s’y affirmer, en tant qu’homme gay et indien.

Sunil Gupta, India Gate, From the serie Exiles, 1987
Sunil Gupta, Hauz Khas, From the serie Exiles, 1987

Pour conclure, ce qui rend cet ouvrage encore plus intéressant et complet, est qu’il comprend un glossaire de termes, ce qui peut peut-être paraître insignifiant, mais celui-ci regroupe et détaille et définit des notions liées à la sexualité, aux genres, des termes que l’on entend et lit de plus en plus sans que tout le monde sache forcément comment bien les définir.

Alors, on retiendra comme mot d’ordre et de fin pour ce livre et cette exposition : un sujet d’actualité dans l’ère post #MeToo qui vient encore secouer un peu plus les mentalités, les manières de voir, de regarder, d’être, de comprendre, déconstruire pour reconstruire des visions plus justes, égalitaires, et espérer pouvoir continuer de rassembler, fédérer et sensibiliser le plus de personnes possible pour faire bouger les choses, éduquer autrement et le tout grâce à l’art et à la photographie ; si ça c’est pas beau.

Pour en savoir plus sur l’exposition, la Barbican et le Gropius-Bau ont publié du contenu en ligne autour de l’exposition, avec des textes, des vues d’exposition, et petite mention spéciale pour la playlist mise à disposition par le Barbican Centre

Petit bonus, quand vous lirez ce livre, et si le sujet vous intéresse, je recommande chaudement le podcast de Victoire Tuaillon (qui est d’ailleurs paru récemment en livre édité par Binge Audio) « Les couilles sur la table », dans lequel elle accueille des femmes et des hommes pour interroger les mythologies, les représentations, les constructions liées au fait de se définir en tant qu’homme aujourd’hui.

Laurent Breillat : Yukari Chikura – Zaido

Laurent Breillat est l'auteur du blog Apprendre-la-photo.fr, je lui ai fait une petite place ici (cela fait de toute façon partie des clauses de notre contrat).

Les deux années précédentes, je vous avais parlé de Terrils de Naoya Hatakeyama, et Des Oiseaux de Pentti Sammallahti. Bref, j’ai pris l’habitude des noms imprononçables, il ne fallait pas s’arrêter en si bon chemin !

Le choix a été difficile cette année, sans doute parce que je n’ai jamais acheté autant de livres photo, et donc que je n’arrivais pas à vraiment me décider.

Parmi mes travaux photographiques préférés, il y avait Haïti de Corentin Fohlen et La Ligne d’Eau de Frédéric Cornu. Mais comme j’ai interviewé les deux dans La Photo Aujourd’hui, série que je fais le plus souvent avec Thomas, je me suis dit que vous connaissiez déjà.

J’ai également beaucoup aimé Eyes as Big as Plates, un travail de portrait assez délirant ou les deux photographes Karoline Hjorth et Riitta Ikonen ont photographié des vieux déguisés en esprit de la nature. En plus, ça aurait collé avec mon thème des noms imprononçables. Problème : l’ouvrage n’est plus disponible (j’ai contacté les autrices qui m’ont vendu un des derniers exemplaires), donc ça vous aurait fait une belle jambe.

J’aurais même pu vous parler de Another Place Press, un petit éditeur écossais dont j’ai acheté 3 bouquins de petite taille, et que j’ai tous beaucoup aimés (mais du coup, ça ne m’aidait toujours pas à choisir).

BREF, je me suis finalement décidé pour Zaido de Yukari Chikura, paru chez Steidl très récemment (c’est l’un de mes derniers achats).

Yukari Chikura – Zaido

La réputation de Steidl en tant qu’éditeur n’est plus à faire : je vais vous épargner la liste complète, mais ils ont Eggleston, donc ça suffit 😀

Et si je l’ai choisi, ce n’est pas tant par amour du travail photographique (même si c’est très bien, hein, c’est chez Steidl), que parce que l’objet livre est exceptionnel. Il faut le tenir entre les mains pour vraiment apprécier, mais je vais essayer de vous donner envie avec seulement des mots.

Il se présente dans un “coffret” en carton très fin et d’un gris très neutre, qui ne laisse pas deviner à quel point ils se sont creusés la tête pour faire du livre une véritable œuvre d’art.

Quand on l’enlève du coffret, on tombe sur une couverture en tissu d’un bleu canard sublime (difficile à décrire, il a plein de nuances différentes, c’est vraiment très beau), embossée d’une photo très poétique de 3 personnes japonaises en costume traditionnel évoluant dans des montagnes embrumées. Ça pose doucement l’ambiance, mais on reste sur une couverture très classique qu’on retrouve sur de nombreux livres (perso j’adore).

On ouvre le livre, et on tombe sur une pochette en papier cristal qui contient un petit livret avec le conte japonais à l’origine du projet photographique (j’y reviens), et une carte japonaise sur du papier calque assez épais.

On continue, et le livre commence à nous montrer un peu qu’il a de quoi nous en mettre plein les yeux avec quelques pages argentées du plus bel effet, pour donner le titre du livre, en caractères latins et japonais (enfin, je suppose que les caractères japonais veulent dire ça, si ça se trouve ça veut dire “portez un masque, bande de brêles”, mais j’en doute).

Et là commence le voyage photographique. Six pages de papier translucide avec la même image, de plus en plus visible. Comme si on avançait à travers la brume pour découvrir un paysage de montagne, qu’on imagine absolument silencieux et froid. Imaginez, comme la première scène d’un film qui se dévoilerait par un lent fondu et un traveling très lent vers l’avant. Avec en guise de bande-son, sans doute juste le bruit d’une légère brise, et peut-être quelques notes lointaines de piano.

Honnêtement, c’est une idée excellente pour faire ressentir quelque chose au lecteur. Peu d’éditeurs peuvent se permettre de faire cet effort (vous imaginez bien que Steidl a des moyens particuliers), et là, ça paye.

Je ne veux pas vous spoiler le reste du livre, mais vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Steidl a vraiment mis les moyens pour créer un livre-expérience, en utilisant tous les moyens à leur disposition en termes de papiers et de mise en page.

Bon, maintenant que je vous ai donné envie, de quoi ça parle ?

Yukari Chikura est une photographe japonaise. Il y a une dizaine d’années, elle perd son père, subit un accident assez grave, quelques temps avant le tsunami de 2011, qui aurait déjà à lui tout seul été un événement traumatisant.

Elle fait un rêve où son père lui dit d’aller dans un village caché dans la neige, où il a vécu il y a longtemps. Yukari Chikura s’y rend, et découvre le rituel du Zaido, datant de plus de 1 300 ans, qui se produit encore chaque deuxième jour de la nouvelle année. Elle finit par retrouver du sens dans sa vie bouleversée grâce à cette expérience.

Je ne veux pas trop vous en dire, car l’histoire est racontée à la fin du livre, et c’est sans doute que l’autrice (et la maison d’édition) pensait plus approprié de vous laisser d’abord apprécier le livre émotionnellement.

D’ailleurs, juste après les deux pages qui expliquent le projet, vous avez une autre double page avec les légendes de certaines photos, dans un style plus documentaire.

Ce qui est intéressant dans ce livre, c’est de d’abord le prendre comme un voyage émotionnel. Au final, vous n’avez pas besoin de savoir grand-chose : ouvrez le livre, laissez-vous porter et imaginez-vous marcher dans ce village enfoui sous la neige.

Ensuite, une fois que vous aurez fait ce voyage avec elle, vous pourrez rallumer votre cerveau si vous le souhaitez, lire les légendes, et parcourir le livre à nouveau en le prenant comme un reportage sur un rituel ancien, sans doute voué à disparaître.

Les photographies illustrent aussi cette dualité : les photos de reportage sont ponctuées de surprises poétiques qui font du bien.

Personnellement, j’ai surtout été marqué par le voyage émotionnel. Et franchement, c’est tout ce qu’on demande à une œuvre d’art, non ? 

Le livre n’est pas exactement donné (85€), mais vu le travail d’édition, ce n’est pas surprenant. Un beau cadeau à faire à tout amateur de beau livre (même si c’est vous-même !).

Conclusion

Avant de vous laisser, je tenais à remercier tous les participants à cet article, qui ont fait la diversité de la sélection, sa qualité et sa richesse. Comme je le disais, c’est sans doute celui que j’aime le plus faire chaque année, et j’avais hâte de le publier.

Si vous avez d’autres idées de livres, n’hésitez pas à les partager en commentaires, on n’en a jamais assez (malgré ce que pense ma bibliothèque déjà trop remplie).

D’ailleurs, si vous cherchez des ressources sur les bouquins photo, en plus du tag qui les regroupe ici, vous pouvez retrouver toutes mes vidéos YouTube sur le sujet ici :


J’ai écouté plein de trucs pendant la rédaction de ce billet, mais je retiens surtout cet LP. 32 minutes de bonheur pour vous :

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Date de la dernière mise à jour : le 3 décembre 2020


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18 Comments

  1. Hello, je profite de la page commentaire pour déposer un lien que je trouve intéressant pour ceux qui aiment la photo : l’intégrale de la donation de Lartigue sur albums. lartigue.org !

  2. Jean-Pierre

    Bonjour Thomas,
    Merci (encore) pour ce post !
    Au sujet des sites de vente de livres d’occasion, j’ai déjà testé Recyclivre (dont une fois où j’avais laissé une demande en attente de disponibilité, j’ai reçu une message m’indiquant l’arrivage du bouquin, et je l’ai acheté !), et aussi Momox (j’attends la livraison aujourd’hui de « Eloge de l’optimisme », frais de port gratuits).
    Voilà, si cela peut t’intéresser …
    Bonne continuation

  3. Christian GAUTHIER

    Bonjour Thomas
    Un grand merci pour cet article qui va encore aggravé mon budget déjà à l’agonie !! Pour l’année prochaine j’ai noté Zaido et le Noir et le Blanc car actuellement je dois terminer le Poivert ( Pas très fun il est vrai ).
    Dans ces moments difficiles financièrement pour beaucoup, il existe deux sites pour trouver des livres d’occasion de toute nature et de prix variables, ou l’on peut tomber sur des pépites assez incroyables :
    ce sont AbeBooks.fr et http://www.recyclivre.
    Moi perso je trouve ça bien de remettre dans le circuit des livres inconnus ou oubliés.
    A plus dans le bus.

  4. Ah, Jean-Christophe Bechet, Sylvie Hughes, ça me rappelle l’époque où Réponses Photo était un bon magazine… Ma préférence va au dernier livre présenté et à The Dreaming.

    • A propos de magazine… Y a-t-il des magazines traitant de la photo qui seraient intéressants (dans le sens que tout le monde cherche ici bien sûr, pas ceux qui traitent de matos principalement) ? Y aurait-il matière à faire un article ?

  5. Merci pour cet article (long, c’est vrai, mais si bien documenté que ça vaut vraiment le coup de le lire avec attention !).
    J’avoue que le tout dernier livre présenté, Zaido, aurait ma préférence pour un craquage personnel mais c’est un budget en soi, je le note quand même au cas où.

  6. C’est bien gentil Thomas tous ces bouquins mais, à cause de toi (je pèse mes mots), mes étagères commencent doucement à s’incurver.

  7. Un éclairage très intéressant sur des courants photographiques ( le banal en particulier ) qui m’était complètement hermétique ( la photographie d’architecture étant mon seul centre d’intérêt ). Suite à cette lecture , une curiosité intellectuelle m’a piquée, je vais m’employer à découvrir ces mouvements photos. Un grand merci à tous les auteurs et autrices.

  8. Moi, le dimanche c’est sacré !
    Moins au sens littéral du terme depuis la cérémonie de ma Confirmation marquée par une gifle symbolique d’un évêque et l’abandon de ma foi en l’Eglise. Mais plus parce que c’est mon repos fixe hebdomadaire, que je ne prévois rien ce jour là si ce n’est la préparation du traditionnel poulet frites et la lecture de ton billet. Et d’habitude ça rentre dans ma matinée, à la coule, tranquille.
    Aussi quelle idée d’aller chercher des acolytes pour rallonger un article ! Avais-tu vraiment besoin d’aide pour nous pourrir notre Noël comme tu le fais chaque année avec tes conseils judicieux et argumentés mais dispendieux pour un budget déjà à l’agonie ?
    Enfin tout ça pour te dire : Merci !
    PS : Pour le Poivert, je plussoie plus que oie. J’en suis qu’au troisième chapitre ( les choses de la vie) et la réouverture prochaine de la médiathèque va sans doute m’obliger à l’acheter. Noël de merde …

  9. L’ éclectisme des choix laisse sans voix et prouve l’ infini diversité des approches de construction d’ image. Parce que la place des courants japonais est fortement présentés (un courant montant, affirmé maintenant) je voudrais faire balancier et rappeler que beaucoup d’ artistes modernes ont été inspirés de maîtres américains. Si un catalogue d’ exposition peut être rangé sur une étagère, à côté d’ autres objets de plus grand prix, j’ ai commandé celui de l’ exposition de l’ école new-yorkaise du Pavillon Populaire de Montpellier.
    On trouvera l’ adresse de l’ éditeur sur mon compte Instagram.
    Bonne continuation aux amoureux de l’ image.

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