5 livres à lire cette année (2019)

Date de la dernière mise à jour : le 1 décembre 2019


Introduction

Ah les bouquins. En réalité je pense que je ne pourrais parler que de ça, ça ne me lasserait jamais. C’est un peu comme les Dragibus, ils sont de toutes les formes, de tous les goûts et on en trouve forcément un qui nous plaît. A la différence près qu’une fois consommé, on sait ce qu’il y a à l’intérieur, alors que pour les Dragibus, la polémique fait encore rage (le noir, c’est la mûre ?).

Comme le veut la tradition, cet article sera ma liste de conseils de lectures pour l’année 2019, et aussi comme le veut la tradition, il arrive très en retard. J’ai consacré beaucoup de temps cette année à la chaîne YouTube, et j’ai forcément lu un peu moins. Mais bon, un petit tour à Paris Photo et hop, je me retrouve avec un sac plein de livres sur lesquels j’avais des vues depuis longtemps, ou que j’ai repérés sur place.

D’ailleurs, tant qu’on y est, pour les années suivantes voici quelques conseils pour acheter des livres à Paris Photo :

  • N’achetez PAS en arrivant. Je fais l’erreur chaque année (je suis très pressé, c’est mon Disneyland à moi) et je me retrouve avec des sacs hyper lourds à porter toute la journée. Faites d’abord le tour des galeries et des expos et allez aux livres ensuite, c’est toujours là qu’il y a le moins de monde.
  • Surveillez les signatures. C’est un peu l’un des intérêts de Paris Photo, et j’avoue avoir un petit côté groupie : un livre signé m’enchante toujours. Le programme des signatures est présent sur le planning. Et n’hésitez pas à demander si vous croisez quelqu’un dont vous avez le livre, cette année j’ai fait l’événement le jour des pro, et j’ai eu mes signatures comme ça.
  • N’achetez pas des livres que vous pourriez acheter à d’autres moment. L’intérêt de Paris Photo, côté livres, ce sont les livres un peu rares et signés. Donc n’achetez pas le livre de Taschen sur Man Ray que vous pouvez acheter n’importe où et n’importe quand le restant de l’année. D’ailleurs, n’achetez pas de Taschen à Paris Photo : comme ils font des soldes régulièrement vous ferez de bien meilleures affaires. Essayez plutôt d’aller du côté des petits éditeurs étrangers, on y trouve des perles que l’on n’aurait jamais découvertes autrement.
  • Notez que certains éditeurs livrent gratuitement (comme Steidl ou Taschen), c’est pratique si vous ne voulez pas vous charger.

Tout ça pour dire que je suis revenu avec ça de Paris Photo :

Spéciale dédicace à ma chatte qui a voulu mettre sa touche perso à cette photo.

Il manque le livre de Vincent Munier et Sylvain Tesson, mais il est parti en vadrouille pour être signé, je devrais le récupérer sous peu. Le papier était magnifique, j’ai hâte de le recevoir.

Donc je vais parler de quelques livres découverts lors de l’événement et d’autres que j’ai achetés et lus tout au long de l’année. Dans la sélection de cette année il y a beaucoup de photographie de rue, ça m’avait manqué et j’ai fait pas mal de bonnes découvertes. D’ailleurs, le titre de cet article est un odieux mensonge : il n’y aura pas 5 livres mais le double. J’en présente 7 et j’ai 3 invités que vous découvrirez à la fin de l’article. Donc c’est double ration, mais qui m’en tiendra rigueur ?

Et pour finir, si vous avez raté les autres épisodes, ils sont ici :

Le coup de cœur de l’année : Eamonn Doyle – La Trilogie

J’avais découvert Eamonn Doyle juste après sa première exposition à Arles, à l’été 2017. Il était exposé au Centre photographique de Rouen. Je me souviens qu’à l’époque, il était déçu que ses grands tirages ne rentrent pas forcément dans la pièce et qu’il n’ait pas pu tout montrer. Quoiqu’il en soit, le lieu était quand même vraiment propice à la découverte de son travail et assez petit pour permettre d’échanger tranquillement, j’en garde un bon souvenir. Bref.

Le travail d’Eamonn Doyle a été vraiment été un choc pour moi. Il a photographié son quartier de Dublin, sur Parnell et O’Connell Street pendant près de 20 ans avant de montrer un peu plus largement son travail. A la base, il travaillait dans la musique (si ma mémoire est bonne, il est le fondateur du label D1). J’avais été marqué par son travail, par plusieurs points :

  • Les noirs et blancs très charbonneux de certains tirages. C’est en voyant ses images que j’ai compris qu’il y avait du sens à donner à toute la chaîne de la production des photographies (de la prise de vue, au tirage, en passage par l’editing, la création d’un livre, etc.). Il m’avait dit avoir retiré de sa sélection des photographies qu’il aimait, parce qu’en tirage, elles ne fonctionnaient pas, bref, une leçon.
  • Une approche sculpturale de la photographie de rue. Certains de ses sujets deviennent monumentaux, titanesque, comme si rien ne pouvait les arrêter. Dans son travail, la forme est plus importante que le fond (ça n’est absolument pas péjoratif) et ça fait un bien fou. Il ne court pas après la street photography comme on se plaît à s’y cantonner (avec des visages, de face, de l’action, des liens), lui cherche, explore, creuse, innove. Et ça fait un bien fou, un vrai coup de frais.
  • Ses couleurs. Elles sont importantes dans son oeuvre et ont un sens à part entière. Certaines images n’existent et ne tiennent que pour leurs couleurs.

Je n’en avais pas parlé ici à l’époque, mais Eamonn Doyle fait clairement partie des influences que j’ai eues dans un coin de ma tête quand j’ai réalisé AdieuParis. Disons que si je n’avais pas vu son travail avant, il y a certaines photographies dont je n’aurais pas pensé qu’il était possible de les garder dans une sélection d’images. Eamonn Doyle m’a fait faire la différence entre « c’est nul parce que… » et « bah si ça me plaît, je peux faire ça ».

Avant ce livre il n’avait jusqu’alors auto-édité que 3 livres, tous épuisés. Cette première monographie complète les rassemble, il s’agit des trois séries « i », « ON » et « END » ainsi que quelques images inédites.

Il est rare de découvrir de nouvelles choses en photographie de rue, Eamonn Doyle vous permettra de le faire.

Tous les sujets sont photographiés à bout portant, mais de façon respectueuse, sinon révérencieuse. Mes images ne montrent que des fragments de récits possibles, sachant que, selon moi, chaque vie possède une profondeur tragique.

Eamonn Doyle

Philippe Blayo – La photo de rue, par l’exemple

Alors, oui, on aura tout vu. 2019 aura été l’année de la révolution, je présente un manuel, technique, et édité par Compétence Photo qui plus est. Sur l’échelle de l’improbabilité, on est au même niveau que Nadine Morano aux Grammy awards.

La communication autour du livre a été bien fichue et je l’ai vu passer sur les réseaux sociaux, trop de fois pour que ça n’attire par ma curiosité. Du coup, comme vous le savez, la photographie de rue étant mon dada, j’ai eu envie de le lire. Et ce livre a provoqué chez moi 2 déceptions abyssales, qu’aucunes Guinness au monde ne saura combler :

  • Où est-ce qu’il était tout ce temps, bordel ? Je veux dire, c’est clairement le livre que j’aurais souhaité lire quand j’ai commencé la photographie de rue il y a 3 ans. Il m’aurait fait gagner tellement de temps que je n’ose imaginer où j’en serai actuellement si je l’avais eu. Autrement dit, Philippe, t’étais où ?
  • Pourquoi est-ce que ça n’est pas moi qui l’ai fait ? Je veux dire, je partage tellement la vision de Philippe de la photographie de rue, ses références, ses conseils pratiques, que si j’avais dû l’écrire, j’aurais très probablement fait pareil. Mais ça, on ne peut pas non plus revenir en arrière. 1-0 pour toi, bien joué.

Plus sérieusement et sans second degré, quand j’ai vu passer le manuel, j’étais intrigué. Je m’attendais à un énième tas de conseils fumeux pour faire de la photographie de rue low-cost et sans âme à la Bernard Jolivalt, le genre à débiter des conseils aussi creux qu’une kettle-bell. Comme on dit, chat échaudé craint l’eau froide. Eh bien, non. Vous pouvez y aller les yeux fermés. Si bien que j’ai hésité à appeler cet article : ACHETEZ LE LIVRE DE PHILIPPE BLAYO SI VOUS AIMEZ LA PHOTOGRAPHIE DE RUE, et à n’y mettre que ça.

Tout d’abord, Philippe est un auteur sérieux, il sait de quoi il parle et il a tâté du bitume avec ses pompes. Il a été finaliste de festivals internationaux de street photography et ses images ont été publiées et exposées à Paris, Miami, San Francisco, Milan et Rotterdam.

Le livre est très et richement illustré par les photographies de Philippe et présente une vision vraiment contemporaine de la street photography. On est loin des éternels poncifs sur l’instant décisif, la règle des tiers et que sais-je d’autre. Tous les sujet sont abordés (c’est vraiment accessible aux débutants), même la technique et le matériel qui sont rapidement évacués. Sur ce point, je partage son point de vue : c’est important d’être bien équipé et de savoir quoi faire, mais cela reste mineur dans le résultat final. Le livre passe ensuite beaucoup de temps sur le fond, la préparation en amont des prises de vues, le cadrage, la composition, et va même jusqu’à aborder l’édition.

Je me permets de reproduire la table des matières ici, pour ceux souhaitant se faire une idée :

Chapitre 1 : Ceci n’est pas une définition
Chapitre 2 : Développer une culture photographique
Chapitre 3 : Le droit à l’image
Chapitre 4 : Préparer la prise de vues
Chapitre 5 : Les réglages et techniques à connaître
Chapitre 6 : Composition et approche artistique
Chapitre 7 : Des situations à s’interdire
Chapitre 8 : Travailler en série

On ne va pas y aller par 4 chemins : si vous voulez vous mettre à la photographie de rue ou parfaire votre connaissance de celle-ci, lisez ce livre. Il peut vous aider à démarrer ou juste à mettre les choses au clair dans votre tête. Pour 22€, vous ne trouverez jamais plus pertinent. Approuvé et validé par votre serviteur.

Anders Petersen

J’ai toujours apprécié la photographie de Petersen. J’aime la brutalité de ses images, ses noir et blanc, l’absence totale de fioritures. Ses images sont directes, vraies, rugueuses, de la photographie qui ne s’embarrasse pas des détails et des conventions. Tout ce qu’il fallait pour me plaire. Je suis tombé dessus au hasard de ma pérégrination annuelle à Paris Photo, et il ne m’a pas fallu longtemps pour passer à la caisse. L’ouvrage est lourd, beau, massif, imposant, une belle pièce à la hauteur de l’artiste qu’elle présente.

Anders Petersen est né à Solna en 1944. Il fut d’ailleurs l’élève de Christer Strömholm (dont j’ai aussi acquis un livre de même format, chez le même éditeur. Ils ont d’ailleurs, sans surprise, une façon de photographier assez proche. Ils partagent tous les deux une forme d’esthétisme, celle d’une photographie en noir et blanc vivante comme du snapshot, mais également respectant l’autre. Directes certes, mais toujours bienveillantes sont leurs images. Et moi, je ne sais pas pourquoi j’écris comme Yoda.

Ce livre présente plus de 300 photographies, issues de différents projets comme le Café Lehmitz (qui l’a fait connaître) aux récentes séries Roma (2012) et Reggio Emilia (2012). Un bel ouvrage rétrospectif en somme qui met en évidence le fil conducteur qui lie les différentes périodes de son travail. Il permet aussi de découvrir la continuité de sa façon de photographier, qui est une recherche personnelle basée sur le contact humain et la liberté de voir et de photographier. Un must-have si vous aimez l’auteur, ou si vous souhaitez le découvrir.

Ps : Notez que la bibliographie renvoie à la version de l'éditeur suédois Max Ström parce que c'est celle que j'ai achetée à Paris Photo (quasiment épuisée). Les liens ci-dessus renvoient à la version française, produite par la BnF. Profitez pendant qu'il y en a !  

William Klein – Celebration

Encore une acquisition de Paris Photo que je vous présente là (comme la suivante, comme ça c’est dit, et on arrête d’en parler). J’ai découvert le livre en passant par hasard devant le stand de l’éditeur Akio Nagasawa. J’ai toujours apprécié le travail de William Klein, ce photographe-de-rue-cinéaste-graphiste, aux multiples casquettes mais au talent certain. Mais jusque-là, je n’avais pas trouvé de livre qui par la forme rende hommage à son travail. Il y a bien eu William+Klein chez Textuel (éditeur que pourtant j’adore), mais je n’avais pas accroché.

L’édition japonaise que j’ai acquise était limitée (à 500 ou 1 000 exemplaires, j’ai oublié depuis), ce qui m’a quand même poussé à l’achat, la rareté c’est toujours cool. Mais rassurez-vous, elle est encore disponible en français via le lien ci-dessus. William Klein est une légende de la photographie. Dans ce livre, il regarde en arrière et propose au lecteur une sélection de ses œuvres préférées, celles qu’il considère comme les meilleures. Un auto-hommage (à 90 ans, on ne se refuse plus rien). Ce livre porte bien son nom, c’est une célébration de son travail, tous ses travaux y sont passés en revue, on y retrouve des photographies de rue prises à New York, Rome, Moscou et Paris, dans le noir et blanc imparfait qui le caractérise.

A lire et à avoir dans un coin si vous aimez l’artiste (ou si vous voulez le découvrir via une image fidèle de son oeuvre). J’ai particulièrement apprécié ce livre pour sa mise en forme, colorée, qui retransmet tout l’esprit de Klein.

Bruce Gilden – Lost and found

Autre photographe de rue, mais ici la démarche est différente. Il ne s’agit pas d’un ouvrage rétrospectif, mais plus d’un « oh, je ne me souvenais plus que y avait ça qui traînait là ! » un peu comme l’ouvrage USA de Raymond Depardon, dont je vous ai parlé l’année dernière. Ce livre provient d’un déménagement, lors duquel Gilden a redécouvert dans ses archives des centaines de photographies issues d’un travail réalisé à New York, sa ville natale, entre 1978 et 1984.

Toutes ces images sont inédites et certaines le sont aussi… pour Gilden lui-même ! Il a en effet retrouvé aussi des pellicules dans ces archives. Il en a au final sélectionné une centaine pour ce bouquin. Ces images de la ville sont un peu hors du temps et dévoient un aspect peu connu du travail de Gilden : sa photographie de rue avant qu’il se mette au flash (ce qui le caractérise désormais). Si la lumière est différente, l’esprit est là, on y retrouve sa frénésie, ses gueules, ses compositions et l’énergie qui caractérisent ses images de la rue. Un éclairage intéressant sur les débuts d’un photographe de rue qui en fascine beaucoup (dont moi).

Le livre est grand, beau et les tirages bien rendus. J’ai pu faire signer le mien à Paris Photo, et discuter un peu avec Bruce Gilden, un très bon souvenir. En vrai, il est beaucoup plus cool et drôle que ce que l’on peut imaginer en le voyant flasher les gens à tout bout de champ.

Oui, je ne suis pas hyper fort en selfie. Genre pas du tout.

Man Ray – Autoportrait

En allant à Paris Photo (promis, après, on n’en parle plus), je suis tombé dans plusieurs galeries sur des travaux de Man Ray (le pseudonyme d’Emmanuel Radnitsky, un peintre, photographe et réalisateur de cinéma américain ayant beaucoup vécu en France). Cela a été aussi l’occasion de voir en vrai quelques -unes de ses solarisations (une technique où les tirages sont exposés à la lumière un court instant lors de leur production).

Et cela m’a rappelé que j’avais lu son autobiographie, que je l’avais beaucoup appréciée, mais que je ne vous en avais jamais parlé. Et il va être temps de corriger ça. Man Ray est un personnage central de l’histoire de la photographie, c’était un des acteurs du dadaïsme à New York (principalement par sa peinture), puis du surréalisme à Paris (c’était notamment un proche de Marcel Duchamp), il s’est aussi illustré dans le portrait et le cinéma, et a produit une oeuvre riche et diverse, en cherchant toujours à s’améliorer, à faire de nouveaux coups et à ouvrir de nouvelles voies. Vous connaissez très probablement cette photographie de lui :

Le Violon d’Ingres – Man Ray

Photographie qui est d’ailleurs une allusion sexuelle explicite. Jean Auguste Dominique Ingres était un peintre du XIXe siècle. Sans surprise, il se trouve qu’Ingres avait… un violon. Rassurez-vous, il ne s’en servait pas pour peindre, c’était une seconde passion artistique, il consacrait ses moments libres à jouer du violon entre deux coups de pinceau, et devint même deuxième violon à l’orchestre du Capitole de Toulouse. Un violon d’Ingres désigne donc une passion menée avec assiduité, je vous laisse deviner le sens pas si caché y faisant allusion sur les hanches d’un femme. Notez que le tirage a été peint à la main par Man Ray, il n’y a donc qu’un seul original qui se trouve à la BnF.

Roublard et un peu menteur (sur sa vie, sa pratique, il aimait par exemple dire qu’il faisait sa photographie « comme ça », faire croire que tout était simple, lui qui était un bourreau de travail), cette biographie est à son image. Je me suis beaucoup amusé en la lisant. On y retrouve Man Ray, de sa jeunesse à New-York aux années folles à Paris, puis à Los Angeles. On suit ses aventures sentimentales, artistiques, sa fuite de la Seconde Guerre Mondiale, le tout avec l’humour et le second degré qui le caractérise.

Si vous avez envie de vous plonger dans la vie artistique du début du siècle passé et de vous marrer un peu, je vous le recommande chaudement. A l’inverse, si vous n’avez pas le courage de lire le livre (honte à vous), je vous invite à écouter ce podcast de l’émission Regardez voir qui retrace son parcours. C’est passionnant.

Michel Frizot – L’homme photographique

L’Homme photographique c’est un putain de gros morceau. Si vous avez envie de réfléchir à la photographie, sa pratique, son histoire et son fonctionnement, c’est clairement la bonne porte. Il s’agit d’un recueil de textes écrits entre 1990 et 2010, par Michel Frizot, un historien et théoricien de la photographie. Il regroupe des études qui ont été publiées dans des revues spécialisées ou des catalogues restés confidentiels, soit par le monde académique, là où tout le monde ne pense pas à aller fouiller. Y a plein de choses intelligentes, mais c’est pas toujours glamour (pensez « colloques », « publications universitaires ») je vous l’accorde.

Les essais sont rassemblés en 3 parties : le dispositif, l’opérateur, regards et regardeurs. En effet, pour Frizot, ce qui caractérise la nature d’une photographie, c’est d’abord le dispositif qui l’a engendrée, puis l’intervention nécessaire d’un opérateur (le photographe) et enfin le regardeur qui fait de la photographie ce qu’elle peut être ou devenir, qui lui donne sens, en connaissance ou non du contexte. Un regard qui est souvent « multiple » et hétérogène. D’ailleurs, tant qu’on y est, dans ce livre, Michel Frizot pose aussi une notion que je trouve intéressante : celle de l’homme photographique, homo photographicus. Il s’agit d’une humanité sous l’emprise de la photographie, pour qui l’appréhension du monde, de la mémoire, des faits ou le partage des souvenirs transitent par ces images. Un événement existe parce qu’on l’a photographié et partagé en somme.

Notez que le découpage en essais (pas liés les uns aux autres) permet de lire de manière hachée. On peut s’en coller quelques-uns, passer à autre chose, y revenir, et ainsi de suite. C’est comme ça que je l’ai lu.

Tous les essais ne sont pas égaux et ça n’est pas forcément un reproche que je fais à Michel Frizot, sur une période de temps aussi longue et des sujets aussi divers, c’est plutôt normal. Pour être honnête, si certains des essais m’ont un peu barbé, d’autres m’ont passionné, notamment :

  • Celui sur l’histoire des faux Man-Ray (à découvrir dans le livre, je ne vous spoile pas ici), c’est très intéressant car ça pose notamment la question de ce qu’est une « vraie » image.
  • Ceux sur Henri Cartier-Bresson et André Kertész aussi, qui permettent de mieux appréhender leurs travaux.

Au final, c’est vraiment un livre que je recommande pour son côté « puits de réflexions », il y a toujours un truc intéressant à lire dedans et que vous ne trouverez pas ailleurs.

Les invités

Laurent Breillat : Pentti Sammallahti – Des Oiseaux

Laurent Breillat est l'auteur du blog Apprendre-la-photo.fr, je lui ai fait une petite place ici.

En 2019, j’ai énormément enrichi ma bibliothèque de livres photo (j’ai récemment dépassé les 100 ouvrages, youpi), et si tous sont des travaux artistiques incroyables qui ne peuvent que nous empreindre d’humilité, un livre m’a particulièrement marqué cette année.

Je me souviens encore comment je l’ai rencontré : j’étais à Arles, dans la grande salle des Prix du Livre Photo 2019. Je n’ai pas compté, mais il devait y avoir au moins 200 bouquins présentés là. On appelle aussi ça : le paradis 😀 (d’autant plus que la salle est climatisée).

Comme il est évidemment impossible de tout regarder sans subir une explosion instantanée de l’encéphale, je me suis laissé porter par mon instinct. Je me suis arrêté sur de nombreux livres, certains que j’ai refermés très rapidement, d’autres que j’ai quasiment consultés en entier. Et parmi eux, Des Oiseaux de Pentti Sammallahti, publié aux éditions Xavier Barral (comme par hasard).

Comme son nom l’indique, ce sont des photographies d’oiseaux. Mais pour autant, ce n’est pas de la photographie animalière. Car Pentti Sammallahti est un véritable poète visuel.

66 photographies capturées sur une durée de 47 ans composent cet ouvrage. Quarante-sept ans. C’est le genre d’oeuvre qui ne peut se construire que sur un temps long : on imagine Sammallahti, à l’oeil toujours un peu séduit par la silhouette des oiseaux, dans des lieux souvent isolés, à la présence humaine discrète, qui saisit de temps en temps une scène où un volatile apporte le point final à l’image.

Pentti Sammallahti, Finlande, 2014

Mais ces scènes sont rares. Et il est exigeant. Mais après 47 ans de patience, il y en a assez pour les réunir dans un recueil de poèmes visuels, qui prend sa place dans la collection des éditions Xavier Barral, au côté de photographes comme Bernard Plossu ou Gracielia Iturbide.

Ce qui marque d’abord dans ce livre, visuellement, c’est la subtilité des tonalités. Sammallahti fait lui-même ses tirages, en petit format dans sa cave aménagée en laboratoire photo. De son propre aveu, c’est même ça qu’il préfère. Et ça se voit : j’ai rarement vu des noirs et blancs aussi subtils qui donnent une réelle présence aux photographies (à part chez Nick Brandt).

Pentti Sammallahti, Helsinki, 1983

Au-delà de ça, la force de l’oeuvre vient à la fois de la puissance graphique des images (souvent minimalistes), de l’émotion qu’elles dégagent, mais aussi, et c’est plus surprenant, des éclats de rire qui peuvent parfois nous surprendre au détour d’une page. Sammallahti a un humour un peu erwittien (erwittesque ?), et on l’imagine aisément glousser doucement, seul sous la neige, quand il photographie une corneille qui observe d’un air perplexe un homme essayer de réparer sa Lada dans le Moscou des années 80.

Pentti Sammallahti, Moscou, 1980

C’est aussi une véritable leçon pour tout photographe souhaitant s’exprimer dans ses images : la constance dans la vision additionnée de temps (beaucoup de temps) peut transformer des scènes a priori banales en une oeuvre magistrale.

Richie Lem’ : Vincent Jarousseau – Les Racines de la Colère

Richie Lem' est l'auteur du blog éponyme, où il vous parle de photographie de rue, de voyages et de plein d'autres choses. C'est lui qui vous parle ici.

J’ai décidé de mettre en avant un livre qui sort de l’ordinaire sur deux points, le premier étant qu’il n’est pas issu d’un photographe que l’on qualifierait de purement artistique, puisqu’il est photo-reporter, le second est que le livre se présente sous la forme d’un roman photo.

Arrivé de l’Italie d’après-guerre, le roman-photo, popularisé en France par la revue Nous-Deux, visant un public essentiellement féminin, met en scène futures stars (Johnny ou Sofia Loren par exemple) dans des histoires d’amour dont le dénouement est souvent des plus heureux.

Frédérique Deschamps, commissaire de l’exposition dédiée au roman-photo au MuCEM de Marseille en 2017 dit dans un article de l’Express : « Dans le roman-photo, les images n’ont pas vocation à être belles, elles servent avant tout le récit, dont la lecture se voulait rapide et simple ».

La période yéyé passée, les lectrices et lecteurs ont, peut-être par lassitude, peu à peu délaissé le style. Pour en avoir lu quelques-uns, je dois avouer que le scénario est généralement plus proche d’un épisode de Hélène et les Garçons que d’une Palme d’Or à Cannes. Si il a ensuite souffert d’une image un peu désuète et n’est pas allé beaucoup plus loin que les amourettes, c’est ici que je trouve l’intérêt certain des Racines de la Colère : utiliser un code « oublié » à la connotation fantaisiste pour traiter avec sérieux d’un sujet sérieux.

L’auteur de ce livre, Vincent Jarousseau, a passé deux ans dans la ville de Denain, dans le Nord, à la rencontre de ses habitants : ceux des classes populaires sont les principaux sujets. Chez eux en famille, au travail ou à sa recherche, la problématique du manque de transports, de la précarité et de l’isolement contraignent quotidiennement les différentes personnes rencontrées ; voici la ligne qui guide ce roman social dont l’histoire est à découvrir.

Pour être du Nord, je peux vous le dire, ce n’est pas la ville où l’on a vraiment envie d’aller, c’est de celles où l’on passe pour aller ailleurs. C’est un peu loin de Lille, un peu trop loin pour y faire du tourisme ; trop grande pour disparaître, trop petite pour attirer les foules. S’y intéresser et mettre en avant les gens qui y habitent permet de témoigner de ce que personne ne voit ou ne regarde. C’est cet aspect de la photographie humaniste que je préfère, d’ailleurs, celui d’immortaliser des lieux et des temps si fragiles et si éloignés de ce dont les réseaux sociaux sont les phares. Comment est-ce possible de s’intéresser plus à des tonnes de selfies sur des plages cristallines qu’à son propre voisin ?

Denain (59), le 15 juin 2018. Guillaume s’intéresse au football uniquement à l’occasion des grandes compétitions internationales comme l’Euro ou la Coupe du Monde. A la veille du premier match de l’équipe de France en Russie, contre l’Australie, il repeint sa Peugeot , qui a 30 ans d’âge, aux couleurs de la France.

La forme du roman-photo oblige à la chronologie, à l’inverse des livres de photographie à vocation uniquement artistique, le photographe de rue par exemple ne fait généralement que peu de cas du placement chronologique de ses images ; on a ici une contrainte d’édition connue de l’auteur dès que le projet est adopté, et qui sert d’autant plus de ligne rouge dans son travail qu’elle est une exigence : il est impossible de faire marche arrière lors du reportage, et il ne doit manquer aucun plan au « scénario ». Si je parle ici de « scénario », c’est que le roman-photo s’approche du film : chaque image est une scène et en retirer une peut faire basculer le sens de l’œuvre.

Mais l’analogie cinématographique s’arrête ici, puisque le but de l’auteur est d’être dans le réel. Les images et le texte doivent coïncider, et même s’appuyer l’un sur l’autre. A l’heure des fake-news et de l’information en continu, je trouve que la forme est rafraîchissante et offre un double canal intéressant : les sujets s’expriment par les textes tandis que le photographe s’exprime par ses images.

Sur la photographie

Si l’ouvrage se rapproche du reportage filmé, il y a néanmoins une énorme différence dans l’utilisation du temps. Ici l’auteur a travaillé pendant deux ans, cela lui laissant l’opportunité d’entrer dans la vie des familles qu’il photographie, dans leur intimité et sans nul doute a réussi à presque faire oublier sa présence.

Le livre est à mon sens un énorme travail de photographie humaniste, sur les relations entre les personnes et, hors champ, sur le photographe avec les personnes. Et si de prime abord j’ai lu le livre « par les textes », une seconde lecture par les images uniquement a renouvelé son intérêt. Un portrait dans un autobus, plein d’espoir et de crainte, des vacances en caravane, tous ces instants de la vie courante sont formidablement documentés ici.

Et pour mieux situer les protagonistes et leurs familles, pour mieux rythmer l’ensemble, l’auteur fait un subtil mélange de photo de rue et de paysages : d’un point de vue purement photographique, j’ai pris une bonne leçon d’édition.

J’ai acheté ce livre dès sa sortie, et il est depuis mis en avant sur ma table basse : sans surprise, il est impossible d’en décrocher les lectrices et lecteurs qui le feuillettent.

Les Racines de la Colère, 164 pages, 22 euros, édition Les Arènes. Merci à Vincent Jarousseau pour les images qu'il nous a sympathiquement envoyées.

Mylène Sancandi : Russet Lederman, Olga Yatskevich, Michael Lang – How We See, Photobooks by Women

Mylène Sancandi est chargée de référencement du fonds de livres chez Institut pour la photographie de Lille. C'est sans doute la mieux placée de nous tous pour conseiller des bouquins :) 

HOW WE SEE, PHOTOBOOKS BY WOMEN

Si je devais parler d’un livre à retenir et à lire cette année, un livre à absolument ajouter à sa bibliothèque de livres photos, il y en aurait, en fait, beaucoup. Mais il m’a semblé que le plus important d’entre eux est un livre qui parle de plusieurs livres. Plus précisément, un livre dédié aux livres de photographie réalisés par des femmes et qui en retracent leur histoire. Une publication nécessaire et importante à mon sens, à rajouter à côté des anthologies sur le livre photo que l’on connait et dont on a beaucoup entendu parler, qui sans vouloir leur faire de l’ombre, complète une histoire qui en oublie partiellement ses interlocutrices. Je parlerai de ce livre en général, mais comme il traite lui-même de 200 livres, je parlerai également de quelques-uns d’entre eux qui méritent largement d’être connus et reconnus, pour leur forme artistique mais aussi pour leur contenu, à la fois personnel et engagé, et reflétant des problèmes de notre société d’hier et d’aujourd’hui.

1 – Autour du projet How We See

How We See est un projet initié à New York en 2012 par Russet Lederman (artiste, chercheur et collectionneur de livres de photographie japonais) et Olga Yatskevich (créatrice de 10 x 10 Photobooks) dont l’ambition première était de s’interroger sur la visibilité des femmes dans la communauté, la production et la diffusion du livre de photographie. Afin de rassembler et de sensibiliser autour de cette question, c’est sous la forme de salles de lectures publiques, d’événements, et de salons que s’est concrétisé le projet, ainsi que par une publication intitulée How We See, Photobooks by Women, publiée initialement en 2018, et réimprimée pour la troisième fois en 2019. Le livre a d’ailleurs reçu cette année la mention spéciale du jury du prix Aperture lors de Paris Photo 2019.

Le livre fait ainsi office de bilan du projet et de son itinérance, de New York à Buenos Aires, puis à Boston, Pittsburgh et enfin plus récemment à la Maison Européenne de la Photographie à Paris.

Que pouvait-on concrètement y trouver en tant que visiteurs ?

10 femmes du monde entier*, spécialistes du livre de photographie, ont été désignées afin de sélectionner et de proposer pour chacune d’entre elles 10 livres réalisés par des femmes, avec pour restriction un focus sur la période du XXIème siècle, un quota de 60% au minimum de livres produits dans leurs pays respectifs, et que le livre soit disponible au format physique afin de pouvoir le consulter dans les salles de lecture.

*Ilgin Deniz Akseloglu
(Moyen-Orient), Delphine Bedel et Frédérique Destribats (Europe de l’Ouest),
Federica Chiocchetti (Europe de l’Ouest), Iona Fergusson (Asie du Sud/Asie du
Sud-Est), Amanda Ling-Ning Lo (Chine et Taïwan), Lesley A. Martin (Etats-Unis),
Oluremi C. Onabanjo (Afrique), Mariela Sancari (Amérique Latine), Miwa Susuda
(Japon), Daria Tuminas (Europe de l’Est)

Afin de ré-envisager l’histoire du livre et d’apporter une vision plus globale et  des contributions historiques sur le sujet, 9 autres femmes ont également été désignées pour sélectionner chacune 10 livres historiques réalisés par des femmes. C’est donc au total 200 livres qui étaient donnés à voir et à découvrir lors de ces événements, et tous reproduits dans la publication dont nous allons parler.

Alors pourquoi est-il, de mon point de vue, important, nécessaire, de lire ce livre et de l’avoir dans sa bibliothèque ?

Du côté des chiffres

Dans un premier temps, une réponse en chiffres qui parle d’elle-même : entre 2013 et 2017, seulement 10,5% des livres de photographies réalisés par des femmes sont représentés dans les anthologies sur l’histoire du Photobook. L’objet ne fait malheureusement pas exception, l’histoire de l’art, la musique, le cinéma, dans tous les domaines aujourd’hui nous faisons le même constat, qui amène à ré-écrire ces histoires en intégrant les travaux de femmes, afin d’en offrir (enfin) une lecture plus globalisante, juste, et égalitaire.

Un autre pour la route : seulement 16,2% de femmes sont représentées dans les inventaires en ligne des principaux vendeurs de livres photos.

En revanche, 39,5% de travaux réalisés par des femmes sont présélectionnés dans les listes pour le prix du Premier Livre Photo ou les Dummy (prix récompensant une maquette afin de trouver par la suite un financement pour la publication du livre). Elles sont ensuite 28,6% à remporter l’un de ces prix et 30% à remporter un prix du Meilleur livre de l’année.

Globalement, si l’on exclut la représentation dans les anthologies, les chiffres montrent une part égale des hommes et femmes qui produisent des livres photo, qui sont représentés lors des salons ou qui font partie  des sélections pour des prix. On note que ce sont plutôt de jeunes artistes en lice pour ces prix mais que c’est plutôt par la suite que les financements et le support se font plus frileux du coté des éditeurs. Est-ce alors juste une question de manque d’attention ? Est-ce qu’un livre produit par une femme serait moins « vendeur » ? Il serait d’ailleurs intéressant de trouver des chiffres quant à  la part d’égalité dans l’auto-édition.

Du côté historique

On pense et on attribue bien souvent la réalisation du premier livre de photographie à William Henry Fox Talbot avec The Pencil of Nature, publié entre juin 1844 et avril 1846. Or, en 1843, soit un an auparavant, Anna Atkins publie British Algae : Cyanotype Impressions, dont douze parties paraîtront jusqu’en 1853, tirées à très peu d’exemplaires. Chaque image de ce livre est faite à la main, elle utilise le procédé du cyanotype inventé un an auparavant.  Anna Atkins a fait sécher une algue directement sur une feuille de papier photo-sensible, qui est ensuite exposée à la lumière du soleil et rincée à l’eau. La New York Public Library lui a rendu récemment hommage à travers une exposition qui s’est tenue entre octobre 2018 et février 2019.

Dans l’ouvrage de Martin Parr et Gerry Badger The Photobook: A History, vol. 1, Allan Porter introduit et revient sur les divergences à l’oeuvre autour de ces deux exemples et soulève notamment l’argument du très faible nombre de copies réalisées par Anna Atkins, ainsi que du procédé qui selon lui tendrait plus du côté de l’imprimé que de la photographie elle-même, pour trancher entre les deux, en finissant par ironiser sur le choix du titre…

Qu’on se rassure, le MET qui conserve ces cyanotypes d’Anna Atkins les classe bien lui dans la catégorie de photographie.

Avant de revenir sur le contenu de How We See et de parler de quelques exemples de livres qui y sont reproduits et à mon sens notables, il est important de noter que l’héritage des femmes utilisant le livre comme support à leur pratique est sous documenté, superficiel, fragmentaire et bien souvent inexact. Les femmes ont toujours été au premier plan des innovations et du débat sur la photographie mais ont toujours fait face à des obstacles quant à leur visibilité, certaines ayant du changer de nom ou de genre, pour dénoncer ce système.

Une publication comme How We See était bien entendu nécessaire, afin de briser le plafond de verre à l’oeuvre sur ce sujet, de rétablir la balance, d’offrir à la lecture une histoire juste, et de sensibiliser à l’invisibilisation et à la marginalisation de leurs travaux pour, il faut l’espérer, des regards plus inclusifs à l’avenir.

2 – Focus sur une sélection de livres reproduits

Déjà, l’objet est très beau et le livre doit son graphisme à Laura Coombs. A l’intérieur des première et quatrième de couverture, un rabat que l’on peut déplier et dans lequel on découvre les miniatures des 100 livres reproduits dans le livre, sur papier argenté qui confère un très beau contraste et une très belle surbrillance au rendu. Le livre est composé d’une introduction ; d’essais : Partial Histories par Kristen Lubben, Reflections on Photobooks par Ishiuchi Miyako et Swaying Time on a Flatland par Valentina Abenavoli ; des reproductions des 10 livres choisis par 10 femmes, reproductions qui sont également d’une excellente qualité ; des 100 livres historiques ; d’une brève chronologie du livre de photographie par des femmes et d’un index.

Dans la sélection que l’on retrouve sur la production du XXIème siècle, voici quelques exemples emblématiques cités : Sophie Calle, Des histoires vraies, Actes Sud, 2016 ; Claude Cahun, Aveux non avenus, éditions Mille et une nuit, 2011 (Réimpression de l’édition de 1930) ; Cindy Sherman, A Play of Selves, Hate Cantz Verlag, 2007. Quant à la sélection historique, on y retrouve bien évidemment le livre de Diane Arbus édité par Aperture en 1972, un an après le décès de la photographe, ou encore The Ballad of Sexual Dependency de Nan Goldin (1986).

3 – D’Abigail Heyman à Laia Abril

Pour entrer un peu plus en profondeur dans le contenu, il est intéressant de noter comment la construction du livre, séparée entre contenu actuel et contenu historique, permet de soulever à quel point certains livres, publiés il y a plus d’une quarantaine d’années, peuvent aujourd’hui résonner dans la production actuelle, par leur forme et leur sujet.

C’est le cas notamment de la question de la maternité et de l’avortement. En 1974, Abigail Heyman, photographe née en 1942 et décédée en 2013, membre de Magnum Photos de 1974 à 1981, enseignante à l’ICP, publie Growing up female: a personal photojournal. Le livre mêle à la fois récit intime et documentation photographique sur la condition des femmes aux Etats-Unis, en pleine période de vague féministe. Chaque image du livre est une allégorie de ce que signifie être une femme à cette époque. Growing up female est le parfait exemple pour illustrer de quelle façon le livre photo devient un support d’expérimentation artistique mais aussi un espace de contestation et de dénonciation.

Dans le livre, de nombreuses scènes de sa vie quotidienne, accompagnés de phrases de son journal intime. Mais la plus marquante reste celle où Abigail Heyman photographie son propre avortement, depuis son propre point de vue, allongée les jambes écartées sous l’oeil du médecin. La photographie est accompagnée d’une phrase où elle écrit :

Nothing ever made me feel more like a sex object than going through an abortion alone.

Abigail Heyman

Une action qu’elle réalise alors que l’avortement est officiellement légal aux Etats-Unis depuis seulement 1973, soit un an avant la sortie de son livre.

Heyman, A. (1974). Growing up female : a personal photojournal. New York: Holt, Rinehart and Winston.

44 ans après, en 2018, Laia Abril, photographe, auteure et plasticienne espagnole, publie le premier chapitre du projet à long terme A History of Misogyny, intitulé On Abortion and the repercussions of lack of access (Sur l’avortement, et les répercussions du manque d’accès). Dans ce livre, Laia Abril documente et conceptualise les dangers et les dommages causés par le manque d’accès légal, sûr et gratuit des femmes à l’avortement. Elle souligne à travers sa série de photographies, des archives et des témoignages, les luttes et les difficultés pour les femmes d’acquérir le droit à l’avortement, d’hier à aujourd’hui.

Abril, L. (2018). On abortion : and the repercussions of lack of access. Stockport: Dewi Lewis Publishing.

Elle remporte pour ce livre en 2018 le prix Aperture du Livre Photo de l’Année.

En feuilletant les pages de How We See, et en plongeant dans cette histoire du livre de photographie par des femmes, on s’aperçoit non seulement de la profusion de la production de livres, de noms que l’on découvre et dont on entend ou dont on a très peu entendu parler, mais aussi de ces allers-retours, de ces sujets comme celui de l’avortement, entre autres, qui démontrent comment l’espace du livre devient politique et comment grâce à la valorisation de ces productions, il est possible de soulever l’inspiration de projets historiques comme celui d’Abigail Heyman et son influence sur des productions actuelles comme Laia Abril, ou encore Carmen Winant. Le livre devient aussi le témoin des évolutions (ou non) de notre société et le support de la parole de ses auteures.

Qu’est-ce que l’on voudrait désormais après ce livre ? Peut-être qu’il n’y ai justement plus besoin d’avoir une publication spécifique aux travaux de femmes mais que désormais les publications collectives soient plus englobantes et égalitaires, que l’on ne parle plus de « femmes photographes » ou de « livres photos de femmes » , car le genre ne devrait pas avoir à être un critère de différenciation d’une oeuvre.

Conclusion

Merci à tous d’avoir regardé cette vidéo jusqu’au bout… Ha non, ça c’est sur YouTube. Merci quand même d’avoir lu cet article jusqu’au bout, j’espère que vous y aurez trouvé de quoi lire au coin du feu pendant de longues heures. Je suis ravi des contributions des invités et si ça n’est pas déjà le cas je vous invite à allez voir ce qu’ils font à côté. Si vous avez des suggestions de lectures, c’est aussi le moment.

Lisez plein de trucs et prenez soin de vous.


Comme j’ai replongé dans l’univers des films Iron Man, c’est sans surprise que l’écriture de cet article a été bercée de ces titres :


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16 Comments

  1. Dommage ! Des oiseaux de Pentti Sammalathi épuisé et introuvable …

  2. Oh, merci, je vais pouvoir compléter ma liste au Père Noël ! 😀
    (j’espère que quelqu’un m’offrira Des Oiseaux, c’est vraiment celui qui me fait le plus envie…)(même s’il y en a au moins 3 autres que je veux aussi… rhaaa cet article ne va pas m’aider dans ma démarche minimaliste !)

    • Est-ce que les livres ça compte ? haha.
      Une bonne bibli, c’set impérissable. Des oiseaux j’sais pas si y’en a encore par contre.

      • Des oiseaux : Introuvable, dommage !
        La photo de rue par l’exemple : reçu et j’adore : y a plus qu’a ….

  3. Merci pour le livre sur Denain, j’habite pas trop loin…
    Il y a un côté « signatune » que j’aime beaucoup

  4. Merci beacoup pour cet article bien intéressant

  5. Encore une belle revue qui va me coûter cher car je partage ta passion des livres photos de rue ! Belles trouvailles et agréable revue.

  6. Francine

    Merci pour cet article aussi riche que passionnant.

    Mais où as-tu trouvé le livre de Philippe Blayo qui m’intéresse beaucoup? Sur Amazon, il ne sera disponible que le 12 février 2020. Aucune envie d’attendre…

    (Petite faute de frappe : c’est Graciela Iturbide et non pas Gracelia)

  7. Ce qui est bien avec le blog, c’est que l’on peut lire (…) et voir des photos ! (ce qui manque dans les vidéos …).
    Mais j’ai toujours autant de plaisir à voir et à lire l’autre, ou l’inverse.

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