Doit-on sauver le mauvais goût ?

Date de la dernière mise à jour : le 24 février 2017


Temps de lecture : 6 minutes et 47 secondes


La plupart des internautes l’ignorent, mais il existe bel et bien une vie sur les réseaux sociaux autres que Facebook, et même si ça peut paraître fantasque, celui que je vais citer est Google Plus. Alors oui, vous connaissez ma passion ardente contre le net et ses dérives, mais là c’est pour la bonne cause. Je traîne un peu sur la communauté Photographie de G+, et l’air de rien on y trouve des échanges d’idées assez intéressants. Allez y faire un tour, en plus les modos sont sympas.

Bref, je vous parle de ça, parce qu’il y a quelque temps ils m’ont proposé de participer au Bouillon, la section dédiée aux débats. J’avais pour tâche de soumettre un sujet de débat, et j’ai opté (après un long combat intérieur) pour celui-ci :

Doit-on sauver le mauvais goût ?

Cependant, étant assez pris, je n’ai pas eu trop le temps de faire la modération et d’animer le débat. J’ai lu les échanges après coup, et à mon avis, ils sont partis dans la mauvaise direction (qui consistait principalement en  un sauvetage d’ego et de « chacun fait ce qu’il veut ») plutôt qu’un traitement du sujet. Et comme je trouvais ça dommage, j’offre la deuxième tournée.

Encore une fois, tout part d’un constat. Le mauvais goût est fustigé sur le net et les forums dédiés à la photographie, tout le monde y va de son bon mot (moi le premier) et les blogueurs les plus populaires ont tous donné leur avis sur le sujet, que ça soit Sébastien Roignant de F/1.4 (ici) ou Laurent Breillat d’Apprendre-la-photo (ici). Mais est-ce que ça a vraiment un sens de faire ça ? Est-ce que ça se justifie ? Eh bien, prends ton ceinturon et ton saucisson, on part à l’aventure étudier ça, l’ami.

Définition

Bon, je vais déjà commencer par ne pas me contredire moi-même. Comme je le disais dans l’article « Y a-t-il des bons et des mauvais photographes ?« , il est très difficile, sinon impossible de définir le bon et le mauvais de façon objectif, car les critères précis dépendent de chacun et ne feront donc jamais l’unanimité. Le goût et l’art n’étant pas des sciences, on va dire que ça marche dans 99% des cas. On va donc parler du 1% restant, du vraiment moche, du moche universel, le genre de truc que même votre mamie dans le Vaucluse n’oserait mettre sur sa cheminée, ou qui donnerait la nausée à un designer de chez Desigual. Et Dieu sait qu’il en faut, les gars ont rarement froid aux yeux.

Oui, quand je parlais de moche, je ne déconnais pas.

Mais à la limite, ça n’est pas le sujet : on n’est pas là pour débattre de si oui ou non, dans le regard d’untel ou d’untel ça peut être beau et donc respectable. Le moche c’est moche, et on ne va pas revenir là-dessus.

De même, il n’est pas possible d’excuser un travail de mauvais goût en prenant pour argument l’expérience du photographe derrière le boîtier, expérience qui justifierait la laideur dans certains cas et pas dans d’autres : la même photographie horriblement laide ne serait pas de l’ordre du mauvais goût chez un photographe débutant (parce que débutant) mais un trésor d’innovation et de créativité chez un autre car plus expérimenté, et qu’il « il sait ce qu’il fait ».

Cela n’a pas de sens, tout simplement parce qu’il faut différencier deux concepts : le mauvais goût VS la nullité. Ce qui est de mauvais goût n’est pas forcément nul et l’inverse est tout autant vrai. Est nul ce qui n’existe pas, qui se réduit à rien, qui égale zéro. Donc, grossièrement, la photographie d’un débutant est nulle. Ce n’est absolument pas péjoratif, ni hautain, c’est de l’étymologie et c’est normal, on est tous passés par là. Un débutant produira une photographie nulle, dans le sens où celle-ci contiendra peu de choses (une valeur proche de zéro), le photographe n’ayant qu’une expérience limitée et encore peu de choses à y mettre, tout simplement. Le mauvais goût ce n’est pas la nullité, on peut avoir 10 ans de bouteille et de pratique, une véritable démarche, une bonne culture et quand même un penchant naturel et irrépressible vers ce qui est très largement admis comme étant laid. Serge Ramelli COUCOU.

Ceci étant dit, on comprend mieux le sens de la question telle qu’elle est posée dans le titre : Doit-on sauver le mauvais goût ? Ou peut-on le fustiger et le laisser périr ? Quelle est sa valeur ?

Plaidoyer pour le laid

Cet article devient n’importe quoi, photographiquement parlant.

Les produits laitiers étant nos amis pour la vie, et la France disposant d’une industrie agro-alimentaire qu’il faut faire tourner, il est important de défendre les intérêts des producteurs de lait, surtout au regard des coûts de… Euhhh what ?! AAAAH désolé, j’ai mal lu mes notes. Ok, ok, on parle de l’autre laid. Bon, on recommence.

Sincérité & Panache

La première qualité d’une photographie de mauvais goût est bien évidemment la sincérité de son auteur dans sa démarche, et un certain panache dans les traitements ou dans la façon d’aborder les sujets. Il va quelque part, et il y va franchement. L’air de rien, ça mérite quand même d’être souligné, il est beaucoup plus simple de se conformer à des codes (même inconsciemment) appris que de s’en libérer complètement. C’est là que l’amateur de mauvais goût a du chien, il ose aller là où personne ne va, et ça se respecte.

LA BALLERINA ON FIRE BRO’

Dans l’article « De l’art de voir » j’avais proposé une grille d’analyse des photographies (IRECO : Intention, Réalisation, Expérimentation, Cohérence, Originalité). Appliqué à la photographie ci-dessus, on ne peut que souligner que sur certains points, c’est un carton plein (et sans ironie aucune). Je ne pense pas avoir besoin de développer pourquoi la Ballerina on fire n’est qu’Originalité ; pour résumer, ce n’est pas Cartier-Bresson qui aurait osé nous sortir ça. Quant à l’Expérimentation et à la Réalisation, il y a eu une vraie recherche, on n’aboutit pas à ce résultat par hasard.

Personnellement, je ne suis pas sûr que j’arriverai à me barrer autant en cacahuète si l’envie (et le taux d’alcoolémie) m’en prenait. Donc, oui, c’est moche, très moche, universellement moche, mais ça demande un affranchissement des codes tout ce qu’il y a de plus respectable.

L’histoire et toute l’histoire

Au même titre que la photographie conservée dans les plus grands musées, vendue par les galeries d’art, et achetée par les collectionneurs, la photographie de mauvais goût fait partie intégrante de l’histoire de la discipline. La brimer, la rabâcher, c’est oublier un peu de ce qui fait la discipline. Et l’exemple le plus brillant étant les albums photographiques de Georgiana Berkeley.

Un album de G. Berkeley

Nul doute que miss Berkeley serait restée une célèbre inconnue si le musée d’Orsay n’avait acquis, l’un de ses précieux biens : un album de photographies. Et pas n’importe lequel, composé entre 1868 et 1871 par une jeune femme bien née (chez des aristocrates anglais), il recrée, par l’assemblage de photographies, l’univers de ses fantasmes (tout ce qu’il y a de plus BCBG il en va de soit) : réunions de famille, parties de chasse, diverses autres activités de la bourgeoisie de l’Angleterre de l’époque. Le tout étant bien entendu fictif, car monté de toute pièces. Pour cela miss Berkeley s’arma de simples outils : ciseaux, colle et pinceaux (soit Photoshop CS -10). Je vous l’avais dit, quand on fait dans le mauvais goût, on va droit au but. Et la voilà taillant dans le vif des tirages, n’hésitant pas à arrondir une tête ou à améliorer un décor à coups de peinture.

Même si c’est clairement kitsch, si miss Berkeley avait suivi le bon goût du milieu artistique de son époque, nous n’aurions pas aujourd’hui ce précieux témoignage des mœurs et envies de l’aristocratie anglais du XIXe. On notera au passage que la nature fait bien les choses, il y a un beau « berk » dans son nom. Eh oui, la vie est dure, Georgia.

La porte ouverte aux détournements

Photographie – M. Parr

Laisser le champ libre à toute forme de créativité, peu importe la qualité du résultat, c’est aussi fournir matière à d’autres artistes pour créer leurs œuvres. Non, il ne sera pas encore question de collages, mais d’un artiste qui a bien secoué le cocotier à son arrivé sur la scène internationale. Je parle du tout aussi Britannique Martin Parr, qui se joue très largement des codes de la photographie populaire, de son manque de composition jusqu’à son utilisation abusive et directe du flash.

Photographie – M. Parr

Quand Martin Parr a proposé sa candidature à l’agence Magnum, sa démarche a profondément divisé les membres de l’agence qui ont à charge de valider le recrutement des nouveaux photographes. La légende veut que Cartier-Bresson lui aurait dit que « Personne ici ne fait des photographies comme ça« , ce que Parr a pris comme un compliment, mais je doute que ça en soit un à la base. La vérité se trouve sûrement entre les deux.

Photographie – M. Parr

Seulement, et pour en revenir à nos moutons, sans cette photographie kitsch, de mauvais goût et populaire, nous n’aurions pas de Martin Parr pour nous en faire rire, avec l’ironie et l’humour qui le caractérisent. Ainsi, le mauvais goût sert l’art indirectement, car même s’il ne finit par sur nos murs (enfin je ne sais pas comment c’est décoré chez vous) il inspire certains des artistes qui remplissent nos bibliothèques.

L’uniformité par le haut

Dernier point de ce plaidoyer, et sans doute le plus essentiel : dénigrer la photographie de mauvais goût, c’est faire du nivellement vers le haut. Parce qu’implicitement, ce que l’on dit ce n’est pas seulement « ça c’est moche » (ce qui n’est pas bien grave) mais « ça c’est moche et ça n’est pas la bonne pratique« . Et c’est beaucoup plus ennuyeux, car comme on vient de le voir on zappe une partie de notre histoire, de nos expérimentations (qui potentiellement pourraient aboutir à quelque chose de formidable, sait-on jamais) et une éventuelle source d’inspiration pour d’autres.

São Paulo – R. Buri (c’est un jeu avec le titre : uniformité par le haut / uniformes en haut d’un immeuble)

Mais ça n’est pas le pire : si l’on supprime la photographie de mauvais goût, on change aussi notre échelle de valeurs, et l’on pousse aussi indirectement tout le monde vers la même chose, les même codes, les même pratiques. Du coup, comment savoir si ce que je fais est bon/réussi si je n’ai plus de référent ? Parce que, pour évaluer, comprendre, analyser et donc progresser, nous n’avons pas besoin que d’idoles, mais aussi de savoir où nous nous plaçons (ou ce que nous regardons, ça marche aussi). Si l’on supprime le « bas », le mauvais goût, ça n’est plus possible.

Conclusion

(Je ne pouvais pas finir avec autre chose qu’un chat, internet oblige)

Ainsi, pour résumer mon propos, le but du débat était principalement de vous faire réfléchir sur le rôle que pouvait avoir le mauvais goût dans la photographie, et indirectement à reconsidérer toutes les critiques qu’on lui porte. Bien évidemment, je ne vous invite pas à saloper tous vos travaux à coups de désaturation partielle, doublée de vignettage blanc et de clarté négative, pas plus que je ne vous encourage à l’inverse, ça n’est pas le message. Il s’agit plus de réfléchir à votre réaction au mauvais goût et à ce qu’elle implique. A ce que ça signifie, et ce que ça a pour conséquence de dire « il ne faut pas faire ça, c’est laid, fais plutôt ainsi ». Donc la prochaine fois que tonton vous montre ses photographies prises en Sardaigne avec un gros HDR dégueulasse, surtout, ON RESTE CALME. Et on pense à la grande histoire de la photographie, auquel lui aussi participe modestement.

Dans toute forteresse chaque pierre est essentielle.


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13 Comments

  1. Galinier Christophe

    Un très bon article, qui donne à y réfléchir

  2. Un propos construit et un minimum étayé (ce qui reste plutôt rare sur le net). Le mauvais goût d’aujourd’hui sera peut-être la référence de demain (ou pas)…

    D’ailleurs je ne connaissais pas cette « référence » cachée dans le texte…

  3. Sauvat Patrick

    Il y a des gens qui ont mauvais goût mais c’est leur goût à eux et c’est leur goût à eux par rapport aux nôtres que l’on estime bon, qu’en sais je!
    Vaste débat, quand franchis t’on la barrière puisque il n’y a pas de barrière .

  4. Le simple fait de juger possible une discussion sur les goûts, implique une certaine conception de l’homme et de son rapport au monde. Faire du goût le moyen d’apprécier le beau, c’est déjà accepter l’idée qu’il n’y a pas un beau en soi et qu’il ne réside pas dans les objets de l’art (en l’espèce photographique). On dirait que l’auteur n’est pas arrivé jusque-là, quand il écrit ironiquement : «On va donc parler du 1% restant, du vraiment moche, du moche universel ».

  5. Très bon article, je découvre votre blog ce matin, et je m’y plais. Je vais revenir… à bientôt!

  6. Francine

    Si le but de cet article était de nous faire réfléchir sur notre conception du beau, ou du mauvais goût, c’est réussi. J’ai réfléchi et voici ma conclusion : comme il y a tellement de critères en photographie comme dans tous les arts et que ce n’est pas facile de s’y retrouver, je me contente de me fier à mon propre goût, qui vaut ce qu’il vaut, ni plus ni moins. Je me contente de commenter intérieurement d’un « berk, qu’est-ce que c’est moche! » ou « c’est génial! Je partage totalement ce que l’auteur a voulu exprimer autant que sa manière de le faire » et puis je me tais. Je laisse vivre.

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