Gregory Crewdson, Untitled (Ophelia), série Twilight (2001)

Gregory Crewdson : Le photographe qui fait du cinéma sans caméra

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Gregory Crewdson – Juliane Hiam & Harper Glantz

Chaque artiste a une histoire centrale à raconter, et la difficulté, la tâche impossible, c’est d’essayer de raconter cette histoire en images.

Gregory Crewdson

Introduction

Imaginez la scène. Une rue de banlieue américaine, parfaitement banale, avec ses pelouses tondues et ses boîtes aux lettres alignées. Sauf que la rue est bloquée par des camions de production. Une grue de vingt mètres porte des projecteurs de cinéma. Une machine crache de la brume artificielle. Quarante techniciens s’affairent, un directeur de la photographie hollywoodien règle la lumière au millimètre, et au milieu de tout ça, un homme observe en silence. Vous attendez le clap, le « moteur », l’actrice qui sort de sa loge. Sauf qu’il n’y aura pas de film. Tout ce dispositif, digne d’une superproduction, existe pour produire UNE image. Une seule photographie.

On parle là de Gregory Crewdson, le plus cinéaste des photographes américains. Un créateur qui a passé plus de trente ans à photographier l’envers du rêve américain : ses pavillons trop calmes, ses habitants figés dans leur salon comme des somnambules, ses rues désertes baignées d’une lumière qui annonce toujours quelque chose (mais quoi ?). Si vous avez déjà ressenti ce petit frisson devant un épisode de Twin Peaks, devant les pelouses trop parfaites de Blue Velvet ou devant une toile d’Edward Hopper, vous êtes déjà, sans le savoir, en territoire crewdsonien.

Dans cet article, on va remonter le fil de cette œuvre obsessionnelle : l’enfance à Brooklyn au-dessus du cabinet d’un père psychanalyste (ça ne s’invente pas), le groupe punk, les dioramas d’animaux empaillés, la consécration de Twilight, les moyens hollywoodiens de Beneath the Roses, jusqu’à la trilogie crépusculaire qu’il a achevée dans les villes désindustrialisées du Massachusetts. Autrement dit, nous allons voir comment un enfant qui écoutait les secrets des patients de son père à travers le plancher est devenu le metteur en scène de l’inconscient américain. Et, comme d’habitude, ce qu’on peut en retenir pour nos propres images.

Gregory Crewdson, Untitled (1998-2002), série Twilight
Untitled (1998-2002), série Twilight. Le crépuscule, la banlieue, le faisceau de lumière : tout Crewdson en une image.
Ps : Comme toujours, toutes les images de cet article (sauf mention contraire) sont de Gregory Crewdson. Je ne le répéterai pas à chaque légende, ça alourdirait la lecture.

Le sous-sol de Brooklyn : une enfance sur écoute (1962-1981)

Gregory Crewdson naît le 26 septembre 1962 dans le quartier de Park Slope, à Brooklyn. Une famille comme les autres, ou presque. Son père, Frank Crewdson, est psychiatre de formation freudienne, et il a installé son cabinet de consultation directement dans le sous-sol de la maison familiale. Vous voyez où je veux en venir : pendant que la famille vit sa vie ordinaire au rez-de-chaussée, des inconnus défilent à l’étage du dessous pour y déposer leurs angoisses, leurs rêves et leurs secrets les moins avouables.

Le jeune Gregory, lui, fait ce que ferait n’importe quel enfant un peu curieux : il colle son oreille au plancher du salon pour essayer d’entendre ce qui se dit en bas. Il n’attrape que des fragments, des bribes de confessions étouffées par le bois. Et c’est précisément là, dans cet écart entre ce qu’on devine et ce qu’on ne saura jamais, que se forme le programme de toute son œuvre : chercher le secret tapi sous la surface des choses ordinaires. Il le dira lui-même bien des années plus tard :

« Mon père était psychanalyste et je pense que ce fait a eu une grande influence sur mon développement en tant qu’artiste. Essayer de chercher, sous la surface des choses, un sens inattendu, du mystère. »

Gregory Crewdson

Bon, le reste du tableau familial est tout aussi savoureux, tant chaque détail semble écrit d’avance par un scénariste un peu lourd. Sa mère, Carole, enseigne la technique Alexander, une méthode d’éducation posturale mise au point par un acteur australien au tournant du XXe siècle : on y apprend à repérer ses tensions musculaires et à contrôler chacun de ses gestes, et elle est depuis devenue un grand classique de la formation des comédiens et des musiciens. Autrement dit, le petit Gregory a grandi entre un père qui écoutait ce que les gens cachent et une mère qui enseignait comment se tenir. Regardez maintenant la posture étrangement contrôlée des figurants de ses photos, immobiles comme des danseurs entre deux mouvements : tout est déjà là. Ses grands-parents étaient poseurs de papier peint : difficile de ne pas y penser devant l’obsession maniaque de Crewdson pour les intérieurs domestiques, les cloisons et la tapisserie défraîchie de ses décors. Ajoutez à cela une dyslexie sévère qui rend la lecture laborieuse et pousse l’enfant à penser le monde en images plutôt qu’en phrases, et vous obtenez une machine à fabriquer des tableaux silencieux.

En 1972, son père l’emmène au Museum of Modern Art voir la grande rétrospective consacrée à Diane Arbus, morte l’année précédente. Gregory a dix ans. Face à ces portraits de géants, de jumelles et de familles ordinaires rendues étranges, quelque chose se produit. L’écrivain Rick Moody, dans son essai du livre Twilight, imagine le petit Crewdson tombant en arrêt devant A Young Brooklyn Family Going for a Sunday Outing : une famille de Brooklyn photographiée un dimanche, comme la sienne, mais nimbée d’une lumière inquiétante qui transforme le banal en apparition. La leçon restera : une photographie n’est pas la reproduction exacte de la réalité, c’est la dramatisation de quelque chose qui aurait dû rester caché.

Diane Arbus, A Jewish Giant at Home with His Parents in the Bronx (1970)
Diane Arbus, A Jewish Giant at Home with His Parents in the Bronx (1970)
Diane Arbus, A Young Brooklyn Family Going for a Sunday Outing, N.Y.C. (1966)
Diane Arbus, A Young Brooklyn Family Going for a Sunday Outing, N.Y.C. (1966).
Diane Arbus, Xmas Tree in a Living Room in Levittown (1963)
Diane Arbus, Xmas Tree in a Living Room in Levittown (1963). Un salon ordinaire devenu inquiétant : le programme de Crewdson est déjà là.

Moody pousse d’ailleurs l’indiscrétion un cran plus loin : c’est sur le divan du cabinet paternel, nous apprend-il, que l’adolescent Crewdson a vécu ses premiers rendez-vous amoureux. Le divan de la psychanalyse, celui-là même où les patients déballaient leurs rêves quelques heures plus tôt. Je vous laisse imaginer la facture d’analyse qu’il aurait fallu pour démêler tout ça. Toujours est-il qu’entre le plancher-écouteur, le divan et les rouleaux de papier peint des grands-parents, la maison de Park Slope aura fourni à elle seule le décor mental de toute une œuvre : chez Crewdson, l’espace domestique n’est jamais un simple décor, c’est le personnage principal, celui qui sait des choses que les habitants ignorent.

Let Me Take Your Foto : la parenthèse punk

Avant la photographie, il y a pourtant un premier amour : la musique. Adolescent dans le New York de la fin des années 1970, en pleine explosion punk et new wave, Crewdson devient guitariste rythmique et compositeur de The Speedies, un groupe power-pop monté en 1979, à seize ans. Et attention, pas un vague groupe de garage : les Speedies se produisent au Max’s Kansas City et au Mudd Club, ouvrent pour The Jam et les Undertones, et leur deuxième single est produit par Clem Burke, le batteur de Blondie. Le nom de leur premier single ? Let Me Take Your Foto (« laisse-moi te prendre en photo », avec cette orthographe volontairement cheap). On ne peut pas dire que le destin n’avait pas prévenu.

L’anecdote pourrait n’être qu’une ligne amusante de biographie, mais elle dit deux choses. La première : Crewdson a toujours pensé l’image comme un objet de culture populaire, quelque part entre la pochette de disque et l’affiche de film, jamais comme une relique d’atelier. La preuve, la chanson sera rachetée en 2005 par Hewlett-Packard pour une campagne publicitaire mondiale sur les appareils photo numériques. La seconde : le clip du morceau, filmé sur la promenade de Brooklyn Heights, montre en arrière-plan les tours jumelles du World Trade Center. Une image fixe capture toujours, sans le savoir, un monde en sursis. Toute l’œuvre de Crewdson tournera autour de cette idée : photographier l’instant suspendu juste avant (ou juste après) que quelque chose bascule.

Ps² : Les Speedies rêvaient d'être « aussi populaires qu'une céréale de petit-déjeuner », au point d'écrire un titre nommé We Want to Be Your Breakfast Cereal. Au moment où Moody écrit son essai, en 2002, le batteur était devenu avocat, le chanteur employé d'une compagnie de téléphone, et le guitariste lead développeur chez Apple. Le punk, ce grand incubateur de cadres.

SUNY Purchase et Yale : apprendre à désobéir (1981-1988)

En 1981, Crewdson entre à SUNY Purchase, l’université d’État de New York. Et là, j’adore cette anecdote : il s’inscrit au cours de photographie pour se rapprocher d’une étudiante qui lui plaît. La drague comme porte d’entrée dans l’histoire de l’art, il y a pire. Sauf que le plan tourne au vice de forme : la fille disparaît du tableau, la photographie reste.

Il faut dire que ses professeurs ne sont pas exactement n’importe qui. Il étudie sous la direction de Laurie Simmons, figure de la Pictures Generation, qui construit des intérieurs miniatures peuplés de poupées pour photographier une domesticité factice.

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Laurie Simmons. Woman/Red Couch/Newspaper. 1978.

Auprès d’elle, il découvre qu’on peut fabriquer une image de toutes pièces au lieu de la trouver dans la rue. Jan Groover lui apprend la rigueur formelle de la nature morte, et le théoricien du cinéma Tom Gunning l’initie aux codes du mélodrame hollywoodien des années 1950, du film d’épouvante et de la mise en scène hitchcockienne. Le cocktail est posé dès l’école : de la photographie construite, nourrie de cinéma de genre, hantée par la psychanalyse. Il en sort diplômé en 1985, avec un mémoire consacré aux habitants de Lee, une petite ville du Massachusetts où sa famille possède un chalet. Retenez ce nom, on va y passer les trente prochaines années.

Direction ensuite la prestigieuse université Yale, pour un Master of Fine Arts obtenu en 1988. Sur le papier, c’est la consécration académique. Dans les faits, c’est la douche froide. Le département photo est alors dirigé par Tod Papageorge, gardien du temple de la photographie documentaire en noir et blanc, héritier de Walker Evans et de Robert Frank. Le jeune Crewdson, avec son goût pour la mise en scène et l’artifice, s’y sent incompris. Ses vraies références sont ailleurs : Cindy Sherman et ses autoportraits de cinéma imaginaire, Richard Prince et ses cowboys Marlboro réappropriés, Barbara Kruger et ses slogans publicitaires retournés contre eux-mêmes.

Gregory Crewdson, Untitled, série Early Work (1986-1988)
Gregory Crewdson, Untitled, série Early Work (1986-1988) : les années d’apprentissage.
Cindy Sherman, Untitled Film Still
Cindy Sherman, Untitled Film Stills : le cinéma imaginaire qui a libéré Crewdson de l’orthodoxie documentaire.

Je m’arrête deux secondes là-dessus, parce que c’est une leçon qui dépasse largement Crewdson : les écoles enseignent presque toujours l’orthodoxie de la génération précédente, et les œuvres marquantes naissent souvent du frottement contre cette orthodoxie. Crewdson n’a pas rejeté la formation de Yale, il l’a digérée de travers, et c’est ce travers qui est devenu un style. Vingt-deux ans plus tard, l’histoire lui offrira d’ailleurs un retournement de situation dont on reparlera : c’est Papageorge en personne qui le choisira pour lui succéder.

Natural Wonder : le jardin des névroses (1992-1997)

La première série majeure de Crewdson ne ressemble pas encore à du Crewdson tel qu’on l’imagine. Pas de rue de banlieue sous la brume, pas de figurants hagards. À la place : des dioramas. Avec Natural Wonder, réalisée entre 1992 et 1997, il construit en studio des maquettes de jardins et de lisières de forêt, inspirées des vitrines du Muséum d’histoire naturelle, ces boîtes où des animaux empaillés rejouent éternellement la même scène pédagogique.

Sauf que dans les vitrines de Crewdson, la pédagogie a mal tourné. Des oiseaux forment des cercles rituels autour d’œufs abandonnés, des insectes grouillent sur des restes organiques, et des fragments de corps humains (une main, une jambe, moulés en cire) pourrissent doucement dans la végétation, percés de toutes parts par mère nature. Le tout baigné d’une lumière chaude, presque publicitaire, qui rend l’ensemble encore plus dérangeant. Dès ce premier travail, la formule Crewdson est en place : une mise en scène millimétrée où rien n’est laissé au hasard, et un spectateur abandonné entre rêve et réalité, sans savoir de quoi il est témoin.

Gregory Crewdson, Untitled, série Natural Wonder (1992-1997)
Untitled, série Natural Wonder (1992-1997) : le diorama comme théâtre du refoulé.

La banlieue résidentielle américaine, avec ses haies taillées et ses arrosages automatiques, repose sur une promesse : la nature domestiquée, le chaos tenu à distance derrière la clôture. Natural Wonder raconte l’inverse : la sauvagerie n’a jamais signé le contrat, elle attend son heure sous la pelouse. Dès 1991, avant même l’achèvement de la série, ce travail vaut à Crewdson d’être exposé au MoMA dans l’exposition collective « Pleasures and Terrors of Domestic Comfort » (littéralement « plaisirs et terreurs du confort domestique », tout un programme). Pour un photographe de moins de trente ans, accrocher les murs du musée où son père l’emmenait voir Arbus, la boucle a de l’allure.

Hover : la banlieue vue du ciel (1995-1997)

Avec Hover (« planer », « être en suspension »), Crewdson sort enfin du studio et pose ses trépieds dans les rues de Lee, cette petite ville du Massachusetts qu’il arpente depuis ses études. Changement complet de registre : fini la couleur saturée des dioramas, place à un noir et blanc d’apparence documentaire, photographié en plongée depuis une grue, comme si un drone mélancolique survolait le quartier (sauf qu’on est en 1996, et que le drone est un échafaudage avec un photographe dessus).

Vues d’en haut, les scènes semblent presque banales. Presque. Un homme pose méthodiquement des rouleaux de gazon sur l’asphalte au milieu de sa rue, pendant que les voisins vaquent à leurs occupations. Un ours noir fouille les poubelles devant un attroupement placide. Un autre habitant entreprend carrément de se bâtir une petite maison en plein milieu de la chaussée, se coupant des siens comme du voisinage. Des cercles parfaits apparaissent, brûlés dans les pelouses impeccables. Le noir et blanc et la distance aérienne miment l’objectivité du constat, mais tout est mis en scène, réglé, répété : la banlieue devient un théâtre de l’absurde observé par un dieu neutre. Du coup, le spectateur flotte au-dessus du quartier en se demandant ce qu’il regarde, exactement comme l’enfant de Park Slope tendait l’oreille vers le plancher sans jamais obtenir l’histoire complète.

Gregory Crewdson, Untitled, série Hover (1996-1997)
Untitled, série Hover (1996-1997) : la banlieue vue d’en haut, entre constat et théâtre de l’absurde.

Ce dispositif du point de vue surplombant, on le retrouvera plus tard chez d’autres, jusqu’aux ouvertures de séries télé qui descendent lentement sur un lotissement trop calme (coucou Six Feet Under, on va se recroiser plus loin). Mais chez Crewdson, il a une fonction précise : installer le malaise non pas dans l’événement, mais dans la normalité qui l’entoure. Ce qui est inquiétant, c’est pas l’ours. C’est que personne ne panique.

Fireflies : l’été où il a lâché prise (1996)

Avant d’attaquer le gros morceau, il faut que je vous parle d’une parenthèse, la plus discrète et peut-être la plus touchante de sa carrière. À l’été 1996, à Lee toujours, Crewdson passe ses soirées au bord d’un étang à photographier… des lucioles. Pas de décor, pas d’équipe, pas de storyboard : un appareil, la nuit qui tombe, et des insectes lumineux qui décident seuls de la composition. Le résultat, 61 images en noir et blanc très sombre, ne sera publié qu’en 2007, sous le titre Fireflies.

Gregory Crewdson, Untitled, série Fireflies (1996)
Untitled, série Fireflies (1996), tirage gélatino-argentique

Un été sans grue, sans équipe et sans scénario : juste la nuit, un étang, et des insectes qui décident.

61 images en noir et blanc, photographiées à Lee (Massachusetts) en 1996, publiées onze ans plus tard.

Lui qui est le maître de la lumière artificielle (il vole littéralement sa place au soleil à coups de projecteurs HMI) laisse ici de petits coléoptères écrire la photographie à sa place. C’est l’exact inverse de sa méthode, le hasard total contre le contrôle total. Et pourtant, quand on regarde ces images, on retrouve tout Crewdson sous sa forme la plus pure : de petites lumières qui clignotent dans l’obscurité ordinaire, un équilibre ténu entre le familier et l’étrange, et un spectateur qui ne sait plus s’il rêve. Dans une carrière entière passée à tout maîtriser, ces images faites de nuit et d’abandon sont une confession : ce qu’il cherche avec ses grues et ses machines à pluie, c’est exactement ce que la luciole fait gratuitement.

Couverture du livre
Crewdson, G. (2007). Fireflies. Skarstedt.

Twilight : le crépuscule du rêve américain (1998-2002)

Nous y voilà. Vous vous demandez peut-être quand arrive le Crewdson des grandes heures, celui des affiches d’exposition ? C’est maintenant. Entre 1998 et 2002, Crewdson produit les quarante photographies de Twilight, la série qui codifie définitivement son univers et le fait entrer dans la cour des très grands. Le principe tient en une phrase : des scènes de banlieue américaine, photographiées à l’heure du crépuscule, où le quotidien le plus trivial entre en collision avec le merveilleux ou l’inexplicable.

Concrètement ? Une femme flotte, en chemise de nuit, dans son salon inondé, comme une Ophélie de pavillon résidentiel. Des puits de lumière transpercent les plafonds de maisons ordinaires, découpant des personnages hébétés qui semblent en communion avec quelque chose que nous ne verrons jamais. Une femme agenouillée au milieu des fleurs qui ont envahi sa cuisine, traversée par des rais de lumière. Des voisins immobiles regardent le ciel. Chaque image est un photogramme arraché à un film qui n’existe pas : il y a manifestement un avant et un après, mais nous n’y aurons jamais accès. C’est vous qui écrivez le scénario, et c’est bien ça le piège.

Gregory Crewdson, Untitled, série Twilight, salle de bain inondée
Untitled, série Twilight. La salle de bain en coupe, inondée par en dessous.
Gregory Crewdson, Untitled (Dylan on the Floor), série Twilight
Untitled (Dylan on the Floor), série Twilight.

Lire une image : Ophelia au salon

Arrêtons-nous sur l’image la plus célèbre de la série, celle qu’on appelle communément Untitled (Ophelia), pour voir comment fonctionne la mécanique crewdsonienne de l’intérieur. Un salon de classe moyenne, parfaitement ordinaire : canapé fatigué, lampes allumées, escalier qui monte vers les chambres, photos encadrées le long du mur. Sauf que la pièce est inondée d’une eau parfaitement immobile, et qu’une femme en chemise de nuit y flotte sur le dos, les yeux ouverts, entre veille et noyade. La lumière du matin tombe des fenêtres comme dans une église.

Gregory Crewdson, Untitled (Ophelia), série Twilight
Untitled (Ophelia), série Twilight. Le salon pavillonnaire devenu rivière shakespearienne.

La référence est assumée jusque dans le titre : l’Ophélie de John Everett Millais, ce tableau préraphaélite de 1852 où l’héroïne de Shakespeare dérive parmi les fleurs. Sauf que Crewdson déplace la noyade de la rivière romantique vers le salon pavillonnaire, et c’est tout le sens de l’opération : le drame shakespearien n’a pas disparu de nos vies, il a juste déménagé en banlieue, entre le canapé et la télévision. L’eau qui monte dans le salon, c’est le retour du refoulé au sens le plus littéral qui soit : ce qui était enfoui dans les fondations (le sous-sol, encore lui) finit toujours par remonter dans la pièce à vivre.

Ophélie, John Everett Millais (1851-1852)
Ophélie, John Everett Millais (1851-1852), Tate Britain. L’original préraphaélite, avant déménagement en banlieue.

Notez aussi ce que l’image ne dit pas. Pourquoi l’eau ? D’où vient-elle ? La femme est-elle en train de mourir, de rêver, de renaître ? Un mauvais photographe aurait répondu à ces questions (une baignoire qui déborde, un cadre narratif, une explication). Crewdson les laisse toutes ouvertes, et c’est pour ça que l’image vous poursuit. Le livre Twilight se referme d’ailleurs sur des notes de production et des crédits détaillés, comme un générique de fin : la seule chose que Crewdson accepte d’expliquer, c’est le comment. Le pourquoi, c’est votre problème.

Les influences convoquées forment un trio assumé. Edward Hopper d’abord, pour ce jeu de lumière entre intérieur et extérieur, ces fenêtres éclairées comme des scènes de théâtre au milieu de la nuit. David Lynch ensuite, évidemment : la pelouse impeccable de Blue Velvet qui cache une oreille coupée, c’est exactement le programme de Twilight. Et Spielberg enfin, celui de Rencontres du troisième type et d’E.T., pour ces banlieues nocturnes traversées de lumières descendues du ciel. Si vous avez grandi devant Stranger Things (qui pioche allègrement dans les trois), vous connaissez déjà cette grammaire visuelle par cœur : Crewdson l’a fixée sur pellicule vingt ans avant Netflix.

Gregory Crewdson, Untitled, série Twilight, rais de lumière
Untitled, série Twilight. Les rais de lumière spielbergiens, à hauteur de plancher.

Mais la référence la plus profonde n’est pas visuelle, elle est freudienne. Rick Moody, dans l’essai qui accompagne le livre, glisse un détail que je trouve lumineux : Crewdson préfère, de Freud, l’essai sur l’inquiétante étrangeté à L’Interprétation des rêves. L’inquiétante étrangeté (unheimlich en allemand, uncanny en anglais), c’est, selon la définition de Freud lui-même, « quelque chose qui aurait dû rester caché, mais qui s’est manifesté ». Relisez cette définition, puis repensez au gamin allongé sur le plancher du salon, à écouter ce qui remonte du cabinet de son père. Toute l’œuvre de Crewdson est une tentative de photographier ce moment précis où le refoulé traverse le plancher.

Couverture du livre
Crewdson, G. & Moody, R. (2002). Twilight. Harry N. Abrams.

Publié en 2002 chez Harry N. Abrams avec l’essai de Moody, Twilight devient un livre culte du paysage visuel américain. La même année, le New York Times Magazine lui commande Dream House : Crewdson investit une maison abandonnée du Vermont et y dirige des acteurs de premier plan (Julianne Moore, Philip Seymour Hoffman, Tilda Swinton ou William H. Macy) pour y distiller son angoisse feutrée. Des stars hollywoodiennes qui viennent jouer dans des photographies : le brouillage entre cinéma et photographie est désormais officiel, et il est à double sens.

Gregory Crewdson, Untitled (Julianne Moore), série Dream House (2002)
Untitled, série Dream House (2002), avec Julianne Moore.
Gregory Crewdson, Untitled, série Dream House (2002)
Untitled, série Dream House (2002).

Une famille recomposée : la photographie mise en scène

Petit pas de côté, parce qu’il faut situer Crewdson dans son arbre généalogique artistique. La photographie mise en scène (staged photography en anglais) n’est pas née avec lui, loin de là. Les pictorialistes du XIXe siècle composaient déjà des tableaux vivants, et la publicité n’a jamais fait que ça. Mais dans le champ de l’art contemporain, le pionnier qui a rendu la démarche à nouveau fréquentable s’appelle Jeff Wall. Dès la fin des années 1970, le Canadien reconstitue des scènes en apparence banales (une rafale de vent qui disperse des papiers, un salon dévasté) qu’il expose en caissons lumineux géants, comme des enseignes publicitaires qui auraient lu de la sociologie. Wall regarde vers la peinture d’histoire : ses images citent Delacroix, Manet, Hokusai.

Jeff Wall, Dead Troops Talk (1992)
Jeff Wall, Dead Troops Talk (1992). La photographie mise en scène exposée comme une peinture d’histoire.

Autour de lui, toute une génération explore le filon. Cindy Sherman, dont j’ai détaillé le travail ici, se déguise en héroïnes de films qui n’existent pas. Philip-Lorca diCorcia installe des éclairages de cinéma dans la rue et attend que des passants entrent dans son piège lumineux. Et la couleur, longtemps méprisée par le monde de l’art, a été légitimée entre-temps par William Eggleston et sa fameuse exposition de 1976 au MoMA (j’ai raconté cette bataille dans un article dédié). Quand Crewdson arrive à maturité dans les années 1990, le terrain est donc préparé : la mise en scène est admise, la couleur est admise, le grand format spectaculaire est admis.

Sa singularité, dans cette famille, tient en un mot : le cinéma. Là où Wall dialogue avec la peinture, Crewdson dialogue avec Hollywood, et il ne se contente pas d’en imiter l’image, il en adopte l’industrie tout entière. Le scénario, le repérage, le plateau, la hiérarchie des équipes, le directeur de la photographie : personne d’autre n’a poussé la logique aussi loin. C’est ce qui rend son travail immédiatement accessible au grand public (nous avons tous vu les films dont il reprend la grammaire) et immédiatement suspect aux yeux d’une partie de la critique. On y reviendra, les Papy-Bokeh n’ont pas dit leur dernier mot.

William Eggleston, The Red Ceiling (1973)
William Eggleston, The Red Ceiling (1973). La couleur légitimée, dix ans avant les débuts de Crewdson.

La machine Crewdson : tourner un film d’une seule image

Avant de continuer la chronologie, il faut ouvrir le capot, parce que la méthode de production de Crewdson est unique dans l’histoire de la photographie. La plupart des photographes travaillent seuls ou avec un assistant. Crewdson, lui, travaille avec une équipe permanente d’une quarantaine de professionnels, qui peut grimper à plus de cent personnes sur les projets les plus lourds. Producteurs, chefs décorateurs, machinistes, techniciens d’effets spéciaux, maquilleurs : un plateau de cinéma complet, pour des images qui ne bougeront jamais.

Concrètement, comment on fabrique une image pareille ? Tout commence par l’écriture. Avec sa compagne Juliane Hiam, qui officie comme scénariste et directrice de studio, il rédige pour chaque image une description d’une page : un scénario expurgé de tout dialogue et de toute explication psychologique, qui sert de feuille de route à tous les départements. Vient ensuite le repérage dans les villes du Massachusetts, la construction éventuelle de décors sur plateau, le casting de figurants locaux. Puis le jour J, la lumière : depuis plus de vingt-cinq ans, Crewdson collabore avec le directeur de la photographie Richard Sands, venu du cinéma, qui sculpte chaque scène uniquement à l’éclairage continu (projecteurs sur grues, générateurs, fumée artificielle), sans jamais recourir au flash. Et détail qui rend fou les puristes : Crewdson ne déclenche pas lui-même. Il se tient à côté de la chambre photographique et dirige, comme un réalisateur, pendant qu’un opérateur exécute.

Les Papy-Bokeh s’étranglent déjà dans les commentaires : « c’est pas de la vraie photo, il appuie même pas sur le bouton ». C’est pourtant la même logique qui fait qu’on n’exige pas d’un réalisateur qu’il tienne la caméra vidéo lui-même. Crewdson a simplement déplacé l’acte photographique : il n’est plus dans le déclenchement, il est dans la conception de l’image entière, du brin d’herbe au nuage. On peut préférer l’instant décisif de Cartier-Bresson (et je vous renvoie à mon article sur le sujet), mais il faut admettre que Crewdson a inventé son exact opposé : l’instant indécis, préparé pendant des mois.

Sur le plateau. Une grue, des projecteurs à lumière continue, des générateurs, une équipe entière : le dispositif d’un tournage, pour une image qui ne bougera jamais. À droite, une double page de Beneath the Roses, le résultat de tout ce cirque.

Making-of d'une prise de vue de Gregory Crewdson, grue d'éclairage
Double page du livre Beneath the Roses
ParamètrePériode analogiquePériode numérique
AppareilChambre grand format Sinar 8×10Moyen format Phase One configuré comme une chambre
ÉclairageLumière continue de cinéma (grues, générateurs mobiles), jamais de flashLumière continue mixte (HMI, LED, fumée artificielle)
Prise de vuePlans-films 8×10, expositions multiplesDizaines de captures assemblées numériquement
RenduTirages chromogènes monumentauxTirages pigmentaires pouvant dépasser 2 mètres de large
SignatureNetteté absolue du premier plan à l’horizon, impossible à l’œil nu : une clarté clinique qui met le spectateur en état d’alerte
Gregory Crewdson sur le plateau, derrière sa chambre 8x10
Crewdson sur le plateau, derrière la chambre 8×10. Il dirige, un opérateur déclenche.

Ce dernier point mérite qu’on s’y attarde. Chaque image finale de Crewdson n’est pas une exposition unique, mais l’assemblage de dizaines de fichiers capturés sous le même angle, chacun net sur une zone différente. Le résultat s’affranchit des lois de l’optique : tout est net, partout, du premier plan au fond du paysage. Cette hyper-netteté n’existe dans aucune vision humaine, et c’est exactement ce qui rend ces images si sourdement anxiogènes : votre cerveau sent que quelque chose cloche, sans pouvoir dire quoi. Le malaise crewdsonien n’est pas que dans le sujet, il est cousu dans la texture même de l’image.

Et pour tenir ce contrôle absolu sans imploser, l’homme a son contrepoids : la nage en eau libre. Chaque jour, Crewdson parcourt de longues distances dans un lac isolé des Berkshires, accessible uniquement à pied par le sentier des Appalaches. Privation sensorielle, apesanteur, silence : il décrit cet état comme indispensable à son processus créatif. Regardez ensuite ses personnages, flottants, suspendus, léthargiques, à mi-chemin entre deux eaux. L’artiste nage, ses images aussi.

Brume matinale sur un lac
L’envers du décor du contrôle absolu : un lac, la brume, personne.

Beneath the Roses : la démesure (2003-2008)

Si Twilight a posé la grammaire, Beneath the Roses (« sous les roses », 2003-2008) en est la version symphonique. Pendant près de dix ans, avec des moyens dignes d’un long-métrage indépendant à gros budget, Crewdson bloque des rues entières dans les villes ouvrières du Massachusetts, fait tomber des pluies artificielles, installe des barres de feu au propane pilotées par des techniciens d’effets spéciaux pour simuler des incendies de maisons. Certaines scènes d’intérieur sont construites de toutes pièces sur les plateaux du MASS MoCA, le musée d’art contemporain de North Adams. L’équipe atteint la centaine de personnes. Pour, je le rappelle, des photographies.

Bref. Le ton s’est assombri par rapport à Twilight. Moins de merveilleux, plus de désolation : des individus isolés dans des intérieurs fatigués, des carrefours déserts sous un ciel de plomb, des motels, des parkings, des arrière-cours. Le fantastique s’est retiré des images comme la marée, et ce qu’il laisse derrière lui, c’est l’Amérique post-industrielle elle-même, présentée comme le vrai décor du drame. Le livre publié chez Abrams en 2008, accompagné d’un texte de l’écrivain Russell Banks (l’auteur de De beaux lendemains, ce qui n’est pas un hasard : même territoire, mêmes vies cabossées), reste pour beaucoup son chef-d’œuvre.

Couverture du livre
Crewdson, G. & Banks, R. (2008). Beneath the Roses. Harry N. Abrams.

Prenez le temps de regarder une seule de ces images, et vous comprendrez où passe l’argent. Un carrefour de petite ville au crépuscule, chaussée détrempée par la pluie (artificielle), vapeur qui monte des bouches d’égout (artificielle), chaque fenêtre allumée avec une intensité calibrée, une voiture arrêtée en plein milieu de l’intersection, portière ouverte, et une femme en robe de chambre debout sur le bitume, le regard vide, comme si elle venait de descendre sans savoir pourquoi. Aucune explication ne sera donnée. Chaque détail du cadre a coûté des heures de travail, et tout ce dispositif converge vers un seul effet : vous faire éprouver, physiquement, la sensation qu’un événement vient d’avoir lieu ou va avoir lieu, sans jamais vous dire lequel.

Gregory Crewdson, Untitled, série Beneath the Roses, femme au carrefour
Untitled, série Beneath the Roses. Le carrefour, la brume, la femme en nuisette : aucun de ces éléments n’est un accident.

C’est ici que la comparaison avec l’écrivain Raymond Carver, souvent convoquée par les critiques, prend tout son sens. Les nouvelles de Carver décrivent les mêmes vies : classes populaires américaines, cuisines fatiguées, mariages en fin de course, et ce sentiment que le drame s’est déjà produit hors champ. Crewdson fait du Carver avec des générateurs de chantier et une grue. La différence de moyens est comique, le résultat est cousin : une Amérique périphérique regardée sans mépris, mais sans anesthésie non plus.

Cette production hors norme a été documentée dans Gregory Crewdson: Brief Encounters, le documentaire que Ben Shapiro lui a consacré en 2012 (dix ans de tournage, lui aussi). On y découvre un Crewdson étonnamment vulnérable, anxieux, presque dépassé par l’ampleur de ses propres dispositifs. Le film vaut vraiment le détour, et il a d’ailleurs sa place dans ma sélection de films essentiels pour tout photographe. C’est un excellent antidote au mythe du génie sûr de lui : on y voit un homme qui doute de tout, sauf de la nécessité de faire l’image.

Image du documentaire Gregory Crewdson: Brief Encounters (Ben Shapiro, 2012)
Crewdson sur le tournage, dans Brief Encounters (Ben Shapiro, 2012).

Sanctuary : Rome, ville fantôme (2009)

Changement de décor, au sens propre. En 2009, pour la première fois de sa carrière, Crewdson quitte son Massachusetts. Direction Rome, et plus précisément Cinecittà, les studios mythiques du cinéma italien. Il n’y vient pas tourner : il vient photographier les décors abandonnés. Les façades de plâtre de la série Rome de HBO, les rues factices du Gangs of New York de Martin Scorsese, laissées à la pluie et aux mauvaises herbes.

Le résultat, 41 photographies en noir et blanc réunies sous le titre Sanctuary, est un ovni dans son œuvre : pas un seul être humain, pas un seul éclairage artificiel ou presque, une échelle intime, un rythme de ruine antique. L’appareil s’attarde sur l’envers du décor au sens propre : les échafaudages de bois qui soutiennent les façades, les portes qui n’ouvrent sur rien. Après vingt ans passés à construire des illusions parfaites, Crewdson photographie ce que deviennent les illusions quand tout le monde est rentré chez soi. Le livre paraît chez Abrams en 2010, avec un essai du critique de cinéma du New York Times A. O. Scott, ce qui est cohérent jusqu’au bout : même pour ses ruines, Crewdson convoque la critique cinéma plutôt que la critique photo.

Gregory Crewdson, Untitled, série Sanctuary (2009)
Gregory Crewdson, Untitled, série Sanctuary, décors de Cinecittà
Couverture du livre
Crewdson, G. & Scott, A. O. (2010). Sanctuary. Harry N. Abrams.

Une respiration entre deux gros chantiers, ce Sanctuary ? On peut le lire comme ça. Je crois que c’est plus profond que ça : c’est une série de deuil (celui de son père plane sur toute son œuvre) et une méditation sur son propre dispositif. Si ses photographies sont des films arrêtés, Cinecittà est un cinéma arrêté. Il y a là une parenté inattendue avec les salles de cinéma de Hiroshi Sugimoto, dont je vous ai déjà parlé : deux photographes qui regardent le cinéma comme un lieu, et le temps comme un matériau.

« Je suis toujours intéressé par les tensions. La première d’entre elles, c’est la collision entre le familier et l’étrange. »

Gregory Crewdson

La trilogie du Massachusetts (2012-2022)

Les années 2010 s’ouvrent mal pour Crewdson : divorce, doute artistique, envie de tout arrêter. Il quitte New York et s’installe à Becket, un village des Berkshires, dans une ancienne église méthodiste réhabilitée qui lui sert de maison et d’atelier. C’est depuis ce refuge qu’il va construire, en dix ans, une trilogie qui referme (pour l’instant) son œuvre : trois séries, trois lumières, trois états de l’âme américaine.

Cathedral of the Pines : le refuge (2013-2014)

La première partie, Cathedral of the Pines, tire son nom d’un sentier forestier proche de Becket. Trente et un tirages pigmentaires, réalisés après deux ans sans produire une seule image. Le dispositif spectaculaire est toujours là, mais il s’est fait discret : des intérieurs rustiques, des sous-bois enneigés, des corps souvent dénudés, saisis dans une lumière qui doit moins au cinéma qu’à la peinture. Crewdson cite ouvertement Vermeer et les paysagistes du XIXe siècle, et ça se voit : les fenêtres voilées, les visages absorbés, la matière du silence.

La nature, qui était une menace rampante dans Natural Wonder, est devenue un sanctuaire : le seul endroit où ses personnages égarés peuvent encore espérer un réconfort, même impossible. C’est la série la plus intime de sa carrière, et celle où l’autobiographie affleure le plus : l’homme qui se reconstruit dans les bois photographie des gens qui cherchent refuge dans les bois. On ne se refait pas, même avec quarante techniciens.

Gregory Crewdson, Mother and Daughter (2014), série Cathedral of the Pines
Mother and Daughter (2014), série Cathedral of the Pines. Vermeer aurait reconnu la fenêtre.

An Eclipse of Moths : la ville éteinte (2018-2019)

Deuxième volet, deuxième registre. An Eclipse of Moths (une « éclipse de papillons de nuit », c’est le terme anglais pour désigner un groupe de ces insectes) déplace le regard vers Pittsfield, ancienne cité ouvrière saignée par la fermeture de ses usines. Les personnages y sont minuscules, perdus au fond de compositions immenses : friches industrielles, parkings vides, carcasses de voitures, mâts d’éclairage public qui trouent la nuit.

L’ampleur des moyens atteint ici une forme d’absurde sublime : Crewdson négocie avec les autorités locales pour faire remplacer des lampadaires modernes par des modèles anciens, et pour retarder des travaux de voirie afin de conserver la patine du bitume. Pendant que vous hésitez à déplacer une poubelle qui gâche votre cadre, l’homme fait réécrire le mobilier urbain d’une ville. Les figures humaines, immobiles sous la lumière crue des projecteurs, sont les papillons de nuit du titre : captives d’une clarté artificielle qui les attire et les dépasse. Difficile de faire image plus juste de notre rapport aux écrans, sans jamais en montrer un seul.

Gregory Crewdson, Untitled, série An Eclipse of Moths, rue de Pittsfield
Untitled, série An Eclipse of Moths. Pittsfield à l’heure bleue.
Gregory Crewdson, Untitled, série An Eclipse of Moths, arrière-cour
Untitled, série An Eclipse of Moths. L’arrière-cour comme fin du monde ordinaire.

Eveningside : le film noir final (2021-2022)

La trilogie s’achève avec Eveningside, une commande des Gallerie d’Italia de Turin : vingt tirages numériques, et un retour spectaculaire au noir et blanc, une douzaine d’années après Sanctuary. Les codes sont cette fois ceux du film noir et du mélodrame des années 1940 : petits commerces photographiés à travers leurs vitrines, reflets de miroirs, porches sombres, visages saisis derrière des vitres embuées. Une société à l’arrêt, enfermée dans ses propres devantures.

L’ensemble de la trilogie a été réuni dans le livre Eveningside: 2012-2022 (Skira, 2022) et dans une exposition itinérante qui a fait le tour de l’Europe. Vu d’ensemble, le mouvement est limpide : du refuge intime de Cathedral of the Pines à la paralysie collective d’Eveningside, Crewdson a photographié en dix ans le repli progressif d’un pays sur lui-même. Les historiens de la photographie décideront si c’était prémonitoire ou simplement lucide.

Gregory Crewdson, Madeline's Beauty Salon (2021-2022), série Eveningside
Madeline’s Beauty Salon (2021-2022)
Gregory Crewdson, The Storefront Window, série Eveningside
The Storefront Window
Gregory Crewdson, Pleasure Street, série Eveningside
Pleasure Street
Couverture du livre
Crewdson, G. & Vergne, J.-C. (2022). Eveningside: 2012-2022. Skira.

Signalons au passage, pour les amateurs de livres, la parution en 2021 d’Alone Street chez Aperture, qui réunit Cathedral of the Pines et An Eclipse of Moths sous une couverture commune, avec un essai de la romancière Joyce Carol Oates et un entretien mené par l’actrice Cate Blanchett. Une romancière et une actrice pour parler d’un photographe : encore une fois, Crewdson n’est jamais commenté par le milieu photo, toujours par ceux qui fabriquent des récits et des rôles. C’est le meilleur indice de l’endroit exact où se situe son travail.

Couverture du livre
Crewdson, G., Oates, J. C. & Blanchett, C. (2021). Alone Street. Aperture.

Le professeur, la pop culture et la postérité

Il reste deux facettes du personnage à évoquer, et elles comptent autant que les séries. La première : Crewdson est professeur. Recruté dès 1993 à Yale, il y développe une complicité intellectuelle avec Tod Papageorge, son ancien directeur aux vues pourtant opposées. Et en 2010, au moment de partir à la retraite, c’est Papageorge lui-même qui le choisit pour lui succéder à la tête du prestigieux Master de photographie. L’étudiant incompris devenu patron du département qui l’avait recalé esthétiquement : les scénaristes de sa vie ne se refusent décidément rien.

Sa pédagogie prend le contre-pied exact de ce qu’il a subi : pas de dogme, pas d’esthétique imposée. Il se décrit comme un accoucheur de formes singulières, aidant chaque étudiant à identifier sa propre ligne narrative et à formaliser ses obsessions personnelles. Il défend aussi, face à la consommation frénétique d’images sur téléphone, la matérialité du tirage grand format comme un acte de résistance. L’homme qui fabrique les images les plus artificielles du monde enseigne à ses étudiants la chose la plus simple qui soit : trouver leur histoire centrale et s’y tenir. Ça vous rappelle la citation d’ouverture ? C’est normal, c’est toute la cohérence du bonhomme.

Et le poste n’a rien d’honorifique : Crewdson s’en sert comme d’une plateforme. Il profite de sa notoriété pour faire venir à Yale des créateurs majeurs, organisant par exemple des débats publics avec le cinéaste Bong Joon-ho (le réalisateur de Parasite, autre grand spécialiste des maisons qui cachent des choses dans leur sous-sol, la boucle est décidément sans fin). Le département de photographie de Yale est devenu sous sa direction un observatoire des mutations de l’image contemporaine, où l’on croise autant de cinéastes que de photographes. Cohérent jusqu’au bout, je vous dis.

Gregory Crewdson, portrait par Juliane Hiam et Harper Glantz
Gregory Crewdson. Portrait : Juliane Hiam et Harper Glantz, courtesy Templon.

La seconde facette, c’est l’icône pop. Crewdson a signé la campagne publicitaire de Six Feet Under (les personnages figés dans des tableaux crépusculaires, c’est lui), la pochette de l’album And Then Nothing Turned Itself Inside-Out de Yo La Tengo, et en 2025, le studio A24 lui a confié l’identité visuelle d’Eddington, le film d’Ari Aster. La boucle cinéma-photographie est bouclée dans les deux sens : le photographe qui imitait le cinéma est devenu celui que le cinéma imite.

Gregory Crewdson, campagne pour la série Six Feet Under (HBO)
La famille Fisher, pour Six Feet Under (HBO).
Pochette de And Then Nothing Turned Itself Inside-Out de Yo La Tengo, photographie de Gregory Crewdson
Yo La Tengo, And Then Nothing Turned Itself Inside-Out (2000).
Gregory Crewdson, Untitled (Eddington), pour le film d'Ari Aster
Untitled (Eddington), pour le film d’Ari Aster (A24, 2025). Une rue déserte au crépuscule : difficile de faire plus crewdsonien.

Côté institutions, le tableau est du même ordre. Ses œuvres dorment au MoMA, au Metropolitan et à la Tate Modern, et les rétrospectives s’enchaînent : la grande traversée de son œuvre montée par l’Albertina de Vienne en 2024 a poursuivi sa route au Kunstmuseum de Bonn jusqu’au début 2026, pendant qu’une autre rétrospective tournait aux États-Unis. Pas mal, pour un dyslexique de Park Slope qui voulait juste savoir ce que racontaient les patients de papa.

Vue de la rétrospective Gregory Crewdson à l'Albertina, Vienne (2024)
Rétrospective à l’Albertina, Vienne (2024). C’est aussi ça, l’argument de Crewdson pour ses étudiants : un tirage de deux mètres, devant lequel on reste planté.

Grandeur et procès en artifice

Soyons honnêtes deux minutes : Crewdson a aussi ses détracteurs, et tous ne sont pas des retraités aigris de forum. Les reproches reviennent en boucle depuis vingt-cinq ans, et ils méritent d’être regardés en face plutôt que balayés d’un revers d’admiration béate.

  1. Le procès en surproduction. À quoi bon cent techniciens pour dire ce que Robert Frank disait avec un Leica et trois rouleaux de Tri-X ? L’argument est séduisant, mais il confond l’économie de moyens avec la vertu. Un moyen n’est jamais trop grand ou trop petit dans l’absolu : il est juste ou faux par rapport à l’intention. Et l’intention de Crewdson (recréer la sensation du rêve, qui est par définition un monde entièrement fabriqué) exige la fabrication totale.
  2. Le procès en répétition. Une femme hagarde dans un intérieur crépusculaire, encore ? C’est vrai. Crewdson refait la même image depuis trente ans, chaque série n’étant qu’une modulation de la précédente. Mais reprochez-le aussi à Hopper, à Rothko, à Giacometti : l’obsession répétée n’est pas une panne d’inspiration, c’est la définition même d’une œuvre. Les artistes qui changent de sujet tous les deux ans ont rarement une histoire centrale à raconter.
  3. Le procès en froideur. Le plus sérieux à mes yeux. À force de contrôle, certaines images frôlent l’exercice de style, et l’émotion se regarde parfois de loin, sous vitrine, comme les dioramas du Muséum qui l’ont inspiré. C’est le risque assumé de sa méthode : en éliminant l’accident, on élimine aussi une partie de la vie. Les meilleures images de Crewdson sont celles où quelque chose déborde malgré tout (un visage, une posture, une lumière qui déraille légèrement).

Ce débat n’a d’ailleurs jamais freiné sa carrière, au contraire. L’exposition itinérante « In a Lonely Place » (dont le titre est emprunté à un film noir de Nicholas Ray, évidemment) a tourné de Berlin à Copenhague avant de rejoindre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et les rétrospectives récentes de Vienne et de Paris ont fini d’installer Crewdson au panthéon de la photographie contemporaine. Comme Martin Parr, dont je vous ai raconté le parcours ici, Crewdson fait partie de ces photographes qui clivent, et c’est très bien ainsi : une œuvre qui ne dérange personne ne travaille personne.

Ps³ : Pour situer la cote, un tirage original de Crewdson peut monter jusqu'à 150 000 dollars. De quoi relativiser le prix du dernier boîtier.

L’œuvre de Crewdson peut sembler inimitable, et c’est vrai que vous n’aurez probablement jamais une grue, une machine à pluie et cent techniciens sous la main (moi non plus, rassurez-vous). Mais c’est justement pour ça qu’elle est intéressante à décortiquer : une fois qu’on retire les moyens hollywoodiens, il reste des principes que n’importe quel photographe peut s’approprier. En voici cinq.

1. Creusez votre sous-sol

Crewdson a bâti quarante ans d’œuvre sur un seul souvenir d’enfance : l’oreille collée au plancher, à guetter les secrets du cabinet paternel. Il n’a jamais photographié autre chose que ça. Chaque artiste a une histoire centrale à raconter, et la vôtre est probablement enfouie dans un souvenir que vous n’avez jamais pris au sérieux.

Gregory Crewdson, Untitled, série Twilight
Untitled, série Twilight. Quarante ans d’œuvre sortis d’un seul souvenir d’enfance.

Le conseil : Prenez une feuille et listez trois souvenirs ou obsessions qui reviennent en boucle dans votre vie (un lieu, une peur, un rituel familial). Demandez-vous ce qu’ils ont en commun : c’est sans doute là que se cache votre histoire centrale. Si l’exercice vous parle, j’ai une formation complète sur la recherche d’idées de projet qui part exactement de là.

2. Écrivez vos images avant de les faire

Chaque photographie de Crewdson commence par une page de texte : pas de dialogue, pas de psychologie, juste la description d’une scène. La photographie n’est pas obligée d’être une chasse à l’instant décisif ; elle peut aussi être une construction patiente, anticipée, écrite. Certains sujets se prennent sur le vif, d’autres se préparent des semaines à l’avance. Savoir distinguer les deux, c’est déjà la moitié du travail.

Double page de texte de la monographie de Gregory Crewdson
Double page de la monographie (édition française) : chez Crewdson, l’image commence toujours par du texte.

Le conseil : Pour votre prochaine image « importante », inversez votre processus : décrivez la photo en cinq lignes avant de sortir l’appareil. Le lieu, l’heure, la lumière, le sujet, l’ambiance. Puis allez la fabriquer. Vous verrez que le simple fait de l’avoir écrite change tout ce que vous ferez sur place.

3. Donnez-vous les moyens de vos ambitions (à votre échelle)

Crewdson délègue la lumière à un chef opérateur, le décor à des accessoiristes, le déclenchement à un opérateur. Non pas par paresse, mais parce que son ambition dépasse ce qu’un homme seul peut porter. À notre échelle, la leçon reste valable : beaucoup de projets photo meurent non pas par manque de talent, mais parce qu’on s’obstine à tout faire seul.

Le conseil : Identifiez la compétence qui vous manque le plus (un modèle, un éclairage, un lieu, un regard extérieur) et allez la chercher : un ami, un club photo, un échange de bons procédés. Une seule personne en plus sur un projet change l’ambition possible. Vous n’avez pas besoin de cent techniciens, vous avez besoin d’un complice.

Making-of d'une prise de vue de Cathedral of the Pines en forêt
Sur le tournage de Cathedral of the Pines : une équipe entière pour dompter la lumière d’un sous-bois.

4. Épuisez un territoire

Depuis son mémoire de fin d’études, Crewdson photographie le même coin du Massachusetts : Lee, Pittsfield, Becket, un rayon de trente kilomètres. Pas les grands parcs nationaux, pas l’Islande, pas Tokyo. Le même territoire, encore et encore, jusqu’à ce qu’il devienne un univers. L’exotisme est une solution de facilité ; la profondeur naît de la répétition.

Le conseil : Choisissez un périmètre ridicule (votre rue, votre quartier, votre ville moyenne sans intérêt) et interdisez-vous d’en sortir pendant trois mois de pratique. C’est la contrainte la plus productive que je connaisse : quand on ne peut plus changer de sujet, on est bien obligé de changer de regard.

5. La lumière est votre scénario

Retirez la lumière crépusculaire de Twilight, les lampadaires d’An Eclipse of Moths ou les fenêtres vermeeriennes de Cathedral of the Pines, et il ne reste plus rien : des gens debout dans des pièces. Chez Crewdson, la lumière n’éclaire pas la scène, elle EST la scène : c’est elle qui raconte qu’il va se passer quelque chose. Avant d’être une affaire de matériel, la lumière est une grammaire, et elle s’apprend en la lisant.

Le conseil : Sortez photographier vingt minutes à l’heure bleue, ce moment où le ciel et les éclairages artificiels ont la même intensité (c’est LE moment crewdsonien par excellence). Observez comment chaque fenêtre allumée devient un récit. C’est gratuit, ça dure vingt minutes par jour, et ça vous apprendra plus sur la lumière que n’importe quel test de matériel.

Conclusion

La carrière de Gregory Crewdson s’étale maintenant sur près de quarante ans, et elle a une cohérence qui force le respect : un enfant dyslexique de Brooklyn, incapable de penser en récits linéaires, a inventé une forme qui n’appartient qu’à lui, l’image unique qui contient tout un film. Il a pris les codes du cinéma qui a construit le rêve américain (les lumières, la banlieue, le technicolor) et les a retournés pour en montrer l’envers : la solitude, le silence, l’inquiétude qui suinte sous les pelouses tondues.

On peut trouver le dispositif écrasant, le prix des tirages indécent, la mélancolie répétitive. C’est de bonne guerre. Mais il y a une chose qu’on ne peut pas lui retirer : Crewdson n’a jamais dévié de son histoire centrale, celle qu’il a trouvée à dix ans, l’oreille collée au plancher d’un salon de Park Slope. Il a passé sa vie à essayer de photographier ce qui se disait en bas, et la tâche étant impossible (c’était dans la citation d’ouverture), il n’a jamais pu s’arrêter. C’est peut-être ça, au fond, une œuvre : une question d’enfance qu’on repose indéfiniment, avec des moyens de plus en plus grands.

De son propre aveu, ce qui l’intéresse depuis toujours, ce sont les tensions, et d’abord la collision entre le familier et l’étrange. La prochaine fois que vous traversez votre quartier au crépuscule, quand les fenêtres s’allument une à une, regardez bien. Vous verrez ce qu’il voit. Moins de perfection technique, plus de mystère. Moins d’instants volés, plus d’histoires construites. Moins de matériel, plus de lumière. Et à la prochaine.


Pendant l’écriture de ce billet, j’ai écouté ça en boucle :

Chronologie de la vie de Gregory Crewdson

  • 1962 : Naissance le 26 septembre à Park Slope, Brooklyn. Son père, psychiatre psychanalyste, consulte au sous-sol de la maison familiale.
  • 1972 : Visite la rétrospective Diane Arbus au MoMA avec son père. Première épiphanie visuelle, à dix ans.
  • 1979 : Fonde le groupe power-pop The Speedies et co-écrit le single Let Me Take Your Foto. Concerts au Max’s Kansas City, premières parties de The Jam et des Undertones.
  • 1981-1985 : Études à SUNY Purchase (photographie, théorie du cinéma, littérature américaine) auprès de Laurie Simmons et Jan Groover. Premières photos des habitants de Lee, Massachusetts.
  • 1985-1988 : Master of Fine Arts à Yale, sous la direction de Tod Papageorge, dont il rejette l’orthodoxie documentaire.
  • 1991 : Exposé au MoMA dans l’exposition collective « Pleasures and Terrors of Domestic Comfort ».
  • 1992-1997 : Série Natural Wonder : dioramas de studio entre nature morte et cauchemar suburbain.
  • 1993 : Commence à enseigner la photographie à Yale.
  • 1995-1997 : Série Hover : vues aériennes en noir et blanc des rues de Lee.
  • 1996 : Photographie les lucioles de Fireflies au bord d’un étang du Massachusetts (61 images publiées en 2007 chez Skarstedt).
  • 1998-2002 : Série Twilight, 40 photographies qui codifient son univers. Livre chez Abrams avec un essai de Rick Moody (2002).
  • 2002 : Dream House, commande du New York Times Magazine avec Julianne Moore, Philip Seymour Hoffman ou Tilda Swinton.
  • 2003-2008 : Série Beneath the Roses : rues bloquées, pluie artificielle, équipes de 100 personnes. Livre chez Abrams avec un texte de Russell Banks (2008).
  • 2005 : Première grande rétrospective européenne (1985-2005, Hatje Cantz). Hewlett-Packard rachète Let Me Take Your Foto pour une publicité mondiale.
  • 2009 : Série Sanctuary dans les décors abandonnés de Cinecittà, à Rome. Premier travail hors des États-Unis (livre Abrams, 2010, essai d’A. O. Scott).
  • 2010 : Succède à Tod Papageorge à la direction du Master de photographie de Yale.
  • Début des années 2010 : Divorce, deux ans sans produire une seule image, puis installation dans une ancienne église méthodiste à Becket, Massachusetts.
  • 2012 : Sortie du documentaire Gregory Crewdson: Brief Encounters de Ben Shapiro.
  • 2013-2014 : Série Cathedral of the Pines, sous influence de Vermeer (livre Aperture, exposition Gagosian en 2016).
  • 2018-2019 : Série An Eclipse of Moths dans les friches post-industrielles de Pittsfield.
  • 2021 : Publication d’Alone Street (Aperture), avec un essai de Joyce Carol Oates et un entretien avec Cate Blanchett.
  • 2021-2022 : Série Eveningside, commande des Gallerie d’Italia de Turin. Retour au noir et blanc, esthétique film noir. Livre-somme Eveningside: 2012-2022 (Skira).
  • 2024 : Rétrospective à l’Albertina de Vienne (livre Prestel, avec des contributions de David Fincher et Emily St. John Mandel).
  • 2025 : Identité visuelle et affiche du film Eddington d’Ari Aster pour A24. La rétrospective de l’Albertina reprend la route, au Kunstmuseum de Bonn.
  • 2026 : Les rétrospectives itinérantes s’achèvent (Bonn, Roanoke). Crewdson dirige toujours le Master de photographie de Yale.

Sources

Livres

  • Crewdson, G. & Moody, R. (2002). Twilight: Photographs by Gregory Crewdson. New York : Harry N. Abrams.
  • Crewdson, G. & Banks, R. (2008). Beneath the Roses. New York : Harry N. Abrams.
  • Crewdson, G. & Scott, A. O. (2010). Sanctuary. New York : Harry N. Abrams.
  • Lethem, J., Harris, M. & Spector, N. (2013). Gregory Crewdson. Monographie rétrospective. New York : Rizzoli (éd. française : La Martinière). J’ai chroniqué ce livre ici.
  • Crewdson, G. (2016). Cathedral of the Pines. New York : Aperture.
  • Crewdson, G., Oates, J. C. & Blanchett, C. (2021). Alone Street. New York : Aperture.
  • Crewdson, G. & Vergne, J.-C. (2022). Eveningside: 2012-2022. Milan : Skira.
  • Moser, W. (dir.), Fincher, D. & St. John Mandel, E. (2024). Gregory Crewdson. Catalogue de la rétrospective de l’Albertina. Munich : Prestel.

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Commentaires

2 réponses à « Gregory Crewdson : Le photographe qui fait du cinéma sans caméra »

  1. Avatar de Gildas Paré

    Franchement merci pour cet article HYPER COMPLET sur un de mes artistes auteur photographe favoris !!!

    Merci infiniment Thomas pour ce boulot très complet et réaliste. 🙂

    1. Avatar de Thomas Hammoudi

      Merci pour ton retour Gildas, content que ça te plaise !

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