Je crois que je viens de perdre tous les lecteurs qui n’ont pas le sens du second degré, ceux qu’ils l’ont laissé dans le placard ce matin, ou encore ceux un peu pressés. Tant pis, j’espère que le jeu en valait la chandelle, revenez quand vous voulez, vous êtes les bienvenus en vrai ! Bon, pour remettre les choses dans l’ordre je vais commencer par m’excuser du titre, mais j’ai toujours rêvé d’écrire un billet intitulé ainsi. Je ne sais pas pourquoi, sans doute pour le panache, le je-m’en-foutisme, ou le décalage. Jusque-là, je n’avais pas trouvé de sujet s’y prêtant, et donc pas la façon douce et agréable de faire passer la pilule. Mais ça, c’était avant. Comme l’occasion s’est présentée, tel la misère sur le monde, j’ai sauté dessus. On ne se refait pas.

Je vous parle souvent d’internet, et de notre pratique en général, mais il y a un point que je n’avais pas encore abordé en profondeur : notre besoin de validation. C’est après tout à ça que servent Facebook, Flickr, 500px et autres d’un point de vue photographique,  c’est à dire à nous apporter un peu de validation de la part d’autrui. A gonfler notre ego. Je comprends que ça puisse être rassurant, surtout quand on débute. Mais aujourd’hui, on va déconstruire, et envoyer balader tout ça.

Vous commencez à comprendre le titre ?

Devenir indifférent à la critique

Imaginez une rivière. Jusque-là, rien de très compliqué, on en conviendra. Vous êtes dedans, c’est un peu frais, du coup vous vous demandez  ce que vous faites là, et à cela s’ajoute la peur de glisser sur ces rochers couverts d’un étrange tapis verdâtre . Le courant passe. Remarquez, tant que vous ne bougez pas, qu’il n’y a pas de remous autour de vous, rien de vous résiste vraiment. Vous pouvez même vous laisser porter par le flot, ça se passera relativement sans encombre. Maintenant si vous vous mettez à remonter le courant, à gesticuler pour avancer, à résister à sa force, là, l’eau vous éclabousse, passe par-dessus vous, autour de vous. Vous rencontrez une opposition.

Eh bien voilà, se moquer éperdument de la critique, c’est rester dans la première situation et éviter la deuxième.

N’en avoir rien à carrer des louanges

Pour être vraiment immunisé contre les critiques négatives et la haine 2.0 (auxquelles vous aurez forcément droit à un moment ou à l’autre) il faut aussi devenir immunisé contre les félicitations. Alors, oui, je sais, dit comme ça ça fait un peu petit scarabée philosophique tout droit venu d’Asie mais c’est tant logique qu’efficace. Cela veut dire que quand on vous félicite, que la foule est en liesse dans les larmes et la joie, il ne faut pas prendre ce que l’on vous dit trop au sérieux. Pour résumer la chose, quand on vous critique, que ça soit de façon positive ou négative, la seule vraie réponse est « vous avez partiellement raison ». Et voilà.

Et puis, pour enfoncer des portes ouvertes : la plupart des gens n’y connaissent rien. Ce n’est pas un mal, tout le monde n’a pas une culture dans tous les domaines, moi par exemple je ne comprends absolument rien à la danse. Rien de rien. Donc même si la photographie est populaire, et très présente dans nos vies, cela ne veut pas dire que tous les avis sont bons à prendre. Ainsi, quand tata Geneviève vous dit que vous faites vraiment « de belles photos », faites lui un sourire, une petite tape dans le dos, et passez à autre chose.

Résister à l’addiction

Le problème, et c’est humain, c’est qu’on est un peu dopés au « succès » (on verra plus loin ce que ça veut vraiment dire). On ne va pas se mentir, un compteur de likes qui explose, ou des messages encourageants, ça fait toujours plaisir. Mais il faut s’en détacher. Il faut savoir couper un peu la laisse, pour aller dans la direction que l’on souhaite, et non dans celle que les encouragements nous indiquent.

Cela passe par plusieurs points :

  • Couper les stats : même si l’on est toujours curieux de savoir combien de vues a fait telle photographie, ou tel article, etc. Personne n’est jamais devenu meilleur en regardant un compteur. La plupart des sites proposent un envoi de récapitulatif mensuel (Google analytics par exemple) contentez-vous en. C’est largement suffisant.
  • Couper les applications mobiles : le principe est simple, loin des yeux, loin de l’esprit. Personnellement, j’ai toujours trouvé que ces programmes qui font « bip bip » toutes les cinq minutes quand on publie quelque chose, sont des plus agaçants. Et puis bon, est-ce que j’ai besoin de savoir que KevinKansas85 a aimé ma dernière photographie ? Non, pas vraiment.
  • Attendez une semaine pour analyser le feedback : oui, ,à l’époque où l’on a accès à des images des films avant qu’ils ne soient tournés cela peut paraître étrange. Mais comme précédemment, il n’y a pas besoin de tout savoir tout de suite. Et si l’on vous a laissé des messages d’amours, la plupart des gens peuvent attendre quelque temps avant d’avoir une réponse.
  • Tout le monde se fiche de vos photographies : et ça n’est pas très surprenant, c’est comme ça que le web fonctionne. Si quelqu’un passe plus de 30 secondes à regarder votre travail, et vous laisse un commentaire un peu plus étoffé qu’un « Nice shot!« , estimez-vous ultra heureux. Tout le monde s’en cogne de vos/nos photos, ne les regarde que 30 seconde, ne creuse pas. A la place expliquez-les en vrai (même si ça peut paraître fou), passez du temps avec les gens. C’est beaucoup plus efficace, surtout humainement.

Bon, ce dernier point est un peu dur, et donc on va prendre le temps de le développer plus. Ce n’est pas quelque chose de méchant, c’est simplement un constat, assez libérateur au final, puisque d’une certaine façon ça enlève un peu de pression. A la fin de la journée, personne ne s’intéresse vraiment à mes/nos/vos photographies. Les gens vont peut-être les aimer un peu, mais tôt ou tard, ils repartent vivre leur vie. Ce qui est relativement normal, on en conviendra… Et même inversement, il y a beaucoup de photographes dont j’admire le travail, mais à la fin de la journée, c’est le mien que j’essaie d’améliorer. Enfin pas tous les jours non plus, la procrastination et moi, c’est une belle histoire d’amour. Bref, pour en revenir à nos moutons c’est lié à un concept issu de la psychologie que j’aime bien : le Spotlight bias, que l’on pourrait traduire par le Projecteur biaisé. En gros, on imagine que l’on est regardé, jugé, et analysé (soit « sous le projecteur »), beaucoup plus qu’en réalité. Prenons un exemple que l’on a tous vécu : vous arrivez à une soirée avec une chemise tachée. Et ça, ça vous titille, parce que la première chose que vous vous dites, c’est que tout le monde ne va avoir d’yeux que pour cette petite tâche de mayo, reste d’un glorieux repas passé. Alors qu’en fait, non, pas du tout, personne ne la remarque vraiment. Et ça marche aussi dans l’autre sens, achetez vous une superbe paire de baskets, et, avec de la chance, un collègue sur la dizaine du bureau la remarquera.

Ainsi, la plupart des gens ne font pas attention et ne s’intéressent pas à autre chose qu’à eux-mêmes, c’est un comportement normal, humain, mais à prendre en compte : il est  futile de courir après une augmentation d’une quelconque statistique et d’en tirer de la joie et du bonheur. Ces stats ne signifient,la plupart du temps, rien.

Donnez de l’importance à votre travail

A la limite, jetons-nous à corps perdu dans l’égoïsme, car s’il y a bien une personne qui doit s’intéresser à notre travail, en tirer du bonheur, de l’excitation, et se sentir tant intéressé que poussé par lui, c’est nous.

“I always photographed with the idea that no one would be interested in my photos, that no one would pay me, that if I did something I only did it for myself.”

Josef Koudelka.

(« J’ai toujours travaillé avec l’idée que personne ne serait intéressé par mes photos, que personne ne me paierai, ce que j’ai fait, je l’ai fait pour moi« ).

Photographie – J. Koudelka

Josef Koudelka a produit sa photographie, simplement parce qu’il était intrinsèquement motivé. Motivé par ses désirs personnels, ses rêves, les sujets qu’il voulait traiter, etc. Sa motivation ne venait pas de l’extérieur ou d’une éventuelle envie de plaire.  Bien sûr, aucun photographe ne vit dans un total isolement, on a tous besoin d’un retour et d’un avis pour nous améliorer (à un moment ou à l’autre). Même Koudelka trimbalait en permanence quelques tirages, pour les montrer à ses amis ou à ses collègues de Magnum. Retenez cependant l’idée essentielle : si vous photographiez pour des raisons qui vous sont extérieures, et non pour vous-même, vous êtes comme Diana un soir d’août. Vous foncez dans le mur.

Se libérer de la validation extérieure

Nano explication biologique et sociale de la validation

L’homme est naturellement à la recherche de validation, comme si nous étions génétiquement prédisposés à rechercher l’acceptation chez les autres. Et c’est assez logique quand on réfléchit à notre histoire (et à tout ce qui concerne l’évolution en général, rien n’arrive par hasard) : quand nous vivions en petites tribus par exemple, si nous n’étions pas acceptés, nous étions bannis. Ce qui signifie plus ou moins être condamné à mourir de faim seul et dans des souffrances relativement atroces. J’ai déjà du mal à décaler mon déjeuner de 30 minutes, alors mourir de faim, j’imagine le calvaire.

Et on peut observer le même comportement vis-à-vis de la honte. L‘étude des facultés cognitives de l’Homme, ainsi que de son évolution biologique montre aussi que nous sommes enclins à éviter la honte, et à de ne pas aller à l’encontre des croyances les plus populaires.

Et quand on regarde l’histoire, c’est justifié, réfléchissez un peu au nombre de scientifiques grillés sur des bûchers pour avoir dit que la Terre n’était pas au centre de l’univers ni plate. Encore une fois, le but de ce comportement est d’éviter l’embarras, qui pourrait conduire à une ostracisation, puis à finir seul et mourir de faim (encore) ou être dévoré par les loups (au choix).

La société contemporaine

Image extraite du film Koyaanisqatsi

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la société actuelle est quelque peu différente de l’époque où on courait en slip de peau d’ours pour aller chasser le petit déjeuner. Nous ne vivons plus dans des petites tribus mais dans des énormes villes, pleines à ras bord de gens.

Là où nous connaissions tout le monde dans notre petit village, nous connaissons à peine nos voisins aujourd’hui. Personnellement, je vis dans un immeuble de 6 étages, et je ne suis pas sûr de pouvoir citer trois prénoms de mes voisins. Désormais, on croise des gens que l’on ne reverra plus. Cela limite grandement l’impact de la honte précédemment citée, qui devient bien plus faible.

Cependant, on ressent toujours la peur de la honte. Et c’est assez foireux, parce que si l’on y pense, on n’a vraiment aucune raison d’avoir honte face à des gens que l’on ne reverra jamais, ou pire que l’on a jamais vus (coucou internet !). Bon, cela est à relativiser, car c’est un peu moins vrai dans des petites communautés (école, boulot, votre club de pétanque local, etc.). Il s’agit simplement de souligner que ce besoin de validation est resté très ancré chez nous, même quand il n’est plus clairement nécessaire.

C’est quoi le « succès » en photographie ?

Si on cherche naturellement à éviter la honte, et à obtenir une certaine forme de validation sociale, c’est qu’implicitement on tend à se diriger vers une forme de succès. Alors, autant généralement dans les sociétés occidentales on voit bien ce que ça veut dire (avoir une paye annuelle en « XXX k€ », avoir une belle Mercedes, avec une maison en banlieue, une jolie piscine et des enfants surdoués, etc.) mais en photographie, qu’est-ce que ça veut dire ?

On pourrait définir le succès photographique comme suit : avoir une place dans les plus grandes galeries du monde, son nom en première page des magazines dédiés à l’art et à la photographie, gagner de grands prix, publier de nombreux livres chez des éditeurs réputés. Et pour la partie en ligne : des milliers de followers sur Flickr, Facebook, Twitter, Google+, 500px, Instagram, ou tous les autres réseaux sociaux, où  vos publications seraient likées en permanence.

Mais est-ce que c’est vraiment ça ? Pour tout le monde ? J’aurais tendance à croire que non. Car même si, comme on l’a vu, nous sommes programmés pour rechercher le succès et l’acceptation (particulièrement en photographie, où tant de outils nous y poussent), il est possible de changer les règles du jeu. C’est un concept de sociologie qui s’appelle là « resocialisation« . Quand un individu se « resocialise » il s’affranchit des règles de la société, des normes, et fait les choses à sa façon, ce qui d’ailleurs peut paraître étrange et va à contre courant. L’important ici est surtout de graver au fond de sa tête que c’est possible. Que, demain, vous pouvez définir le succès comme étant, par exemple, la finalisation d’un travail sur une série qui vous tient à cœur, et même si elle ne fait pas le tour du monde, vous aurez, selon vos normes, autant de succès que William Eggleston.

Photographie – W. Eggleston

La boite à idées

A qui voulez vous faire plaisir ?

Quand c’est l’heure des cadeaux.

A la limite, ici, le titre se suffit presque à lui même, tant la réflexion qui le sous-tend est évidente. Cependant, c’est une question assez essentielle, mais qu’on ne se pose pas assez souvent. Vous faites faites de la photographie pour faire plaisir à qui ? A un public d’inconnus ? A un groupe d’adorateurs encore à créer ? Ou à vous-même ?

Je ne suis pas certain que « plaisir » soit le bon terme, « satisfaire » correspondrait un peu plus à la réalité. Mais réfléchissez-y, et une fois que vous avez la réponse, continuez le cheminement : si je cherche à me donner satisfaction, comment dois-je le faire ? Avec quels sujets ? Quels traitements ? Etc. Au final, quasiment toutes les réponses aux questions que l’on peut se poser sur notre travail photographique se trouvent ici.

Ensuite, cela peut passer par votre pratique, en vous concentrant sur des projets, en terminant des séries, en travaillant le message que vous souhaitez faire passer, etc. L’important à retenir, et c’est généralement le message de ce blog, c’est que votre photographie doit partir de vous avant tout. Au final, cela finit toujours de la même façon, on termine soit jugé, soit ignoré, donc autant choisir son camp et y aller à fond.

Mon fonctionnement personnel

Bon, après avoir lu tout ça, vous vous dites : « Déjà qu’il commence par m’envoyer bouler, et en plus il me prend pour un idiot, il a des comptes sur les réseaux sociaux partout !« .

Et vous n’avez pas tort ! Mais comme vous avez quasiment terminé la lecture de cet article, et donc bénéficiez de la totalité de mon capital sympathie, je vais vous raconter quelques petits secrets. Secrets, qui, vu où je les écris ne devraient pas le rester bien longtemps.

Déjà, cet article est certes plein de bonnes intentions, mais je reste humain, et il s’agit encore plus d’une cible que d’un véritable mode de vie. C’est relativement normal, personne n’est parfait (et si quelqu’un devait l’être, ça ne serait sûrement pas moi), il faut plus y voir un guide qu’un compte rendu exact de mes pratiques.

Ensuite, oui, j’ai bien des comptes un peu partout sur les réseaux sociaux. On me l’avait reproché quand j’avais publié l’article « Et j »ai quitté les internets », mais honnêtement, malgré les apparences j’y mets assez peu les pieds. En fait, et comme toute personne sensée à notre époque, je fais faire le sale boulot par  des robots. J’utilise une combinaison d’IFTTT, de Buffer, et de Feedly. ça me permet de diffuser très largement mon travail photographique, mes articles et ma veille, sans trop m’en soucier. La plupart des choses étant automatisées (liens et tags notamment) et les dates de publications sont aléatoires (ou calculées) afin que le contenu arrive au bon moment, ou ne paraisse pas trop robotique. Le but n’est évidemment pas d’engranger du like au kilo, ce n’est pas quelque chose qui me flatte l’ego (j’ai coupé la plupart des notifications pour le coup) mais d’utiliser l’aspect « social » des réseaux sociaux. Rencontrer de nouvelles personnes, échanger autour de passions communes, apprendre, être contesté, etc. C’est vraiment la partie que je cherche le plus en mettant mon travail en ligne, et sans doute la plus enrichissante, tant sur ma réflexion et mon travail photographique qu’humainement. Internet sert vraiment à ça à mon sens. D’ailleurs si là vous êtes motivés, le formulaire de contact marche très très bien. 🙂

Conclusion

Pour revenir au titre, et à l’attention de ceux qui n’ont pas saisi le second degré, mais qui ont quand même tout lu : restez, j’vous aime bien. Et puis, se faire foutre c’est bien, on est tous sur terre grâce à ça, c’est bon pour l’humeur, votre cœur et donc votre espérance de vie. Pour ce qui est de conclure vraiment cet article, on va le faire en deux temps. Déjà, je vous invite à le tweeter via le bouton ci-dessous. Il m’a fallu un peu de cran pour envoyer un article avec un titre pareil dans la stratosphère des internets, prenez ça comme un défi.

Enfin, pour finir sur un petit mantra positif, en musique, et résumer les choses : apprenez de vos échecs, et fichez-vous du reste. Comme le disent très bien les gars d’Architects :

« This defeat is a victory »

Architects – From the Wilderness

 


Sources : 

  • Cet article est inspiré de l’eBook The zen of Street Photography, j’y ai repris certaines idées que j’ai traduites et agrémentées des miennes, afin de rédiger le présent article. Vous pouvez trouver ce livre (en anglais) via le lien ci-dessus.

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