Introduction

La notion de réalité, dans les arts et particulièrement dans la photographie, a été l’occasion d’une production philosophique des plus conséquentes. Il serait totalement illusoire d’imaginer la résumer ou d’en conclure quelque chose sur le format d’un article, tant le champ est vaste et complexe. A titre d’exemple, voici quelques réflexions philosophiques qui soulignent bien l’ampleur de la tâche :

  • Comment pouvez-vous être certain que l’univers a existé avant vous, et continuera après vous ? Pouvez-vous le prouver ? C’est tout le principe du film Matrix et ce qui a construit une partie de son succès. Là, maintenant, vous n’avez aucune façon de savoir si le monde dans lequel vous êtes est « réel » ou fait partie d’une simulation informatique.
  • Au final, vous n’êtes certains que de l’existence de votre propre conscience mais comment pouvez-vous être certain de l’existence des autres ? Partagent-ils la même expérience de vie que nous ? Par exemple, ce que je vois et appelle « bleu », le voyez-vous pareil ? Si on prend un chat, il voit moins de rouge que nous, entend et sent beaucoup mieux, mais a beaucoup moins de goût. Ce que lui considère, entre deux siestes, comme la « réalité » est bien différent de ce que nous percevons.
Miha - T. Hammoudi

Ma chatte, pas du tout perturbée par toutes ces questions.

Bref, il s’agit d’un sujet dont l’intérêt intellectuel n’égale que l’ampleur. Du coup, afin de rester concret et efficace, tout en titillant la question de la réalité en photographie, on va faire l’inverse, et prendre le parti d’y réfléchir d’un point de vue scientifique. Sortez les blouses blanches, on y va.

Ce que capture l’appareil

Votre appareil ne capture qu’une frange de ce que l’on considère comme la réalité. Imaginons que vous êtes en train de photographier une scène, disons au hasard, une montagne.

Photographie – R. Axelsson

Vous l’avez redouté, vous saviez que ça allait arriver, mais jamais vraiment quand. C’est enfin l’heure des mathématique ! Donc, imaginons que vous ayez un objectif 11mm, monté sur un capteur APS-C (vous êtes riche, mais pas trop). Avec cet objectif, vous avec un angle de 104° en largeur, et environ 70° en hauteur (le capteur du format étant 3:2, la hauteur est « moins large »). Du coup, dans un monde qui lui n’a pas de limite, vous capturez, horizontalement 29% de la scène, et 19% de la scène verticalement (si vous photographiez dans le sens paysage). Autant dire que c’est quand même pas beaucoup, sachant que là on a un grand angle… Avec un 70mm, les proportions deviennent ridicules.

Donc, vous découpez le monde à la hache avec votre appareil, mais c’est encore pire si l’on considère cela d’un point de vue temporel : on enregistre l’image en général entre 1/1000e de seconde et 30 secondes. Comparé à l’écoulement infini du temps, la notion de capture de la réalité tombe en chute libre. Même si c’est le propre de la photographie de choisir un instant dans le flux du temps, il faut garder à l’esprit que celui-ci est tellement infime qu’il peut difficilement représenter la « réalité ».

Le cas de l’ingénieur japonais

Toute la joyeuse équipe réunie après la fabrication d’une pomme au goût saumon.

L’ingénieur japonais, c’est sans doute la personne que l’on oublie le plus dans tous les débats techniques, et pourtant, il a décidé de tout. On aurait pu prendre un Allemand, mais comme personne n’a les moyens de se payer un Leica, le Japon ça sera très bien.

L’ingénieur japonais, c’est celui qui a conçu les produits que vous utilisez pour faire de la photographie (de l’appareil à l’objectif, en passant par le logiciel de développement/retouche) et son travail n’est pas neutre, loin de là. Il prend plein de décisions, pour répondre à un cahier des charges industriel, et aussi à votre besoin (un peu). Il décide de plein de choses, trop pour les énumérer, mais dont voici un petit florilège :

  • Tout le fonctionnement de votre capteur : sa dynamique (où il peut aller du plus clair au plus sombre), ses couleurs, son nombre de pixels, le nombre de photosites qu’il contient et comment ils sont répartis. Cela a un impact de premier ordre, le capteur étant le premier élément qui permet de passer d’un monde analogique (la lumière est continue) à un monde numérique (la lumière est découpée en valeurs d’un signal numérique, discontinu par définition). Si vous changez ces paramètres, votre capteur capte le monde un peu différemment.
  • La conception de votre objectif : Son angle, les détails qu’il va pouvoir reproduire, le contraste, la quantité de lumière qu’il peut envoyer au capteur…
  • Le logiciel interne de votre boitier : Là c’est complètement la fête. Et ça commence même largement avant que la photo ne soit prise : C’est quoi une bonne exposition ? Il est où le sujet ? Je fais la mise au point sur quoi ? C’est net réglé comme ça ? Vraiment net ? ISO 800 et F2.8 c’est bien ? Ou je mets ISO 1600 et F4 ? (Bon allez, on fait ça…). Toute la partie automatisée du boîtier est conçu par l’ingénieur japonais, mais aussi le traitement des images (si vous shootez en JPEG, sinon c’est fait dans…).
  • Le logiciel de post-traitement Cela peut aussi être fait dans le boîtier, mais si vous le faites sur votre logiciel de retouche, le principe est le même. La première partie de ce traitement consiste à vous fournir une image JPEG de visualisation à partir du RAW, et chaque ingénieur a sa recette. On prend les données du fichier RAW et on les  interprète : tel pixel donne telle valeur… « Moi je dis bleu clair ! » / « Non c’est bleu vert ! ». J’exagère un peu, mais comparez le travail effectué par deux logiciels différents, vous pourrez le constater par vous-même. Ensuite, tous les algorithmes derrière les traitements fonctionnent sur le même principe : balance des blancs, contraste, exposition, correction des défauts de l’objectif. Tous visent une cible (jamais exactement définie de la même manière) avec une façon propre d’y arriver.

Et c’était pareil en argentique, pour le boîtier comme pour la pellicule. Elle ne pouvait capter que certaines couleurs, et chaque marque avait son rendu (pour notre plus grand bien). Ce qu’il faut retenir, c’est que vous dépendez, pour capturer vos images, de choix industriels antérieurs. Il y a rien de mal là dedans, il faut juste en avoir conscience : vous capturez un bout de la réalité, avec un produit sur lequel vous n’avez pas totalement la main.

La photographie comme art de l’exact

Vous me diriez « Tu nous enquiquines sacrebleu ! Il y a plein d’exemples où la photographie a servi de preuve du réel ! », vous auriez totalement raison, c’est indéniable. D’ailleurs, on va même se refaire un petit cours d’histoire, là, comme ça.

Photographie et biologie

Cyanotype – A. Atkins

Au début des années 1840, la botaniste anglaise Anna Atkins, passionnée par la collecte et l’illustration de spécimens végétaux, est instruite des récentes inventions de Talbot et de Herschel (elle préférera le procédé de ce deuxième). Elle dispose les spécimens de plantes séchées et pressées sur le papier sensibilisé et expose l’ensemble directement à la lumière, sans l’intermédiaire d’un appareil de prise de vue. Oui oui, on peut faire de la photographie sans appareil. Selon le même principe que pour les dessins photogéniques de Talbot, l’empreinte de la plante apparaît en clair sur fond sombre, là où l’objet a fait écran à la sensibilisation des sels de fer. Atkins publiera en édition limitée les trois volumes de Photographs of British Algae : Cyanotype Impressions, un recueil de photographies d’algues marines, à la reproduction desquelles le bleu du cyanotype sied remarquablement. Il s’agit d’un des tous premiers ouvrages scientifiques utilisant la photographie pour documenter précisément la nature.

Le cas de Bertillon

Photographie judiciaire, méthode Bertillon

L’anthropométrie signalétique de Bertillon est un bon exemple de situation où la photographie a été utilisée comme témoin de la réalité. Elle servait à répondre au besoin d’identification de la population. Depuis 1832 il est interdit de marquer les détenus au fer rouge (la fin de la déconnade quoi). Il faut alors inventer un système qui permette d’identifier les récidivistes. Alphonse Bertillon, avec d’autres, construit à partir des photographies de détenus, prises de face et de profil, une méthode efficace de reconnaissance. Avec quatre-vingt-dix mille clichés, Bertillon dispose en 1890, au moment où paraît son livre La Photographie judiciaire, d’une véritable bibliothèque de têtes. L’ouvrage sert de base pour rédiger des fiches de description des coupables/bandits/condamnés. Cette pratique cessera avec l’apparition des techniques de reconnaissances des empreintes digitales, beaucoup plus efficaces. Et aussi beaucoup mois fatigantes à rédiger.

Tableau issu de la documentation Bertillon

Crime et gangster

La photographie est aussi utilisée plus largement par la justice(1), pour témoigner des crimes et délits, elle est alors considérée comme une preuve tangible, objet presque accusateur. Et s’il y a bien un photographe qui a œuvré à cela, c’est Weegee, un photographe américain célèbre pour ses photographies de scènes de crimes new-yorkaises. Il était en permanence scotché à sa radio (que la police lui avait gracieusement fournie) et était le premier arrivé sur les lieux. Adepte du flash, il produisait des images crues mettant le spectateur face à face avec la réalité des événements.

Photographie – Weegee

Photographie – Weegee

Conclusion

J’aurais pu continuer avec d’autres exemples, notamment de photojournalisme (Capa et Cartier-Bresson auraient fait de très bons exemples), mais les exemples sont assez parlants. Alors, d’un côté je vous explique que l’on ne peut rien capturer de la réalité, si tant est qu’elle existe, et de l’autre que l’appareil photographique est utilisé comme outil, quasiment scientifique. Paradoxal non ?

En fait, pas tant que ça, la photographie est utilisé comme un « art de l’exact » parce que nous y croyons. Il y a un consensus, nous sommes d’accord pour dire, que si elles sont prises dans certaines conditions, nous pouvons faire confiance à ce que nous présentent les images. C’est pour cela notamment que les règles des concours de photo-journalismes sont très strictes(2), sinon, le rapport de confiance avec l’image est cassé, et tout le monde est très triste. Mais ce n’est qu’une relation que nous créons avec ces images. Nous avons envie de croire ce que l’on nous montre, et de limiter la part d’incertitude liée à une éventuelle manipulation. Cette croyance ne permettra jamais de dire que  » nous photographions la réalité « .

Cela est d’autant plus paradoxal, qu’il est aussi difficile de faire de l’abstrait avec la photographie, comme on pourrait le faire en peinture. Le médium garde toujours un pied dans la réalité.

Il serait très compliqué d’atteindre le niveau d’abstraction de cette oeuvre de Mondrian en photographie.

A nous donc, en tant que photographes, de trouver notre place dans ces eaux troubles, pour nous exprimer et construire nos images. La seule réalité, au final, n’est-elle pas celle issue de nous que nous mettons dans nos photographies ?


Sources :


N'oubliez pas de partager l'article !
Share on Facebook27Tweet about this on Twitter9Share on Google+0Email this to someone