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title: 'Robert Mapplethorpe : le formaliste que l’Amérique a fait passer en procès'
author:
  name: Thomas Hammoudi
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date: '2026-09-20T09:00:00+02:00'
modified: '2026-09-22T23:12:09+02:00'
type: post
summary: 'En octobre 1990, huit jurés de Cincinnati doivent décider si sept photographies sont de l’art. Le musée risque la prison, le photographe est mort depuis dix-huit mois. Et pendant ce temps, on oublie de regarder ce qu’il a vraiment fait : poser une fleur, un corps ou une princesse au centre d’un carré, avec exactement le même protocole.'
categories:
  - Blog
tags:
  - Grands photographes
  - Histoire
  - Noir et blanc
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published: true
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# Robert Mapplethorpe : le formaliste que l’Amérique a fait passer en procès

![Robert Mapplethorpe photographié par lui-même en 1980, blouson de cuir et cigarette](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-autoportrait-cuir-1980.jpg)*Self Portrait, 1980*

> « J’essaie de faire de la sculpture sans avoir à sculpter. J’essaie de mettre la tête exactement au bon endroit, là où tout paraît parfait. Je cherche la perfection dans la forme. »
> Robert Mapplethorpe, cité par David Hershkovits, « Visceral Visual », *[East Village Eye](https://en.wikipedia.org/wiki/East_Village_Eye)*, vol. 5, n° 31, avril 1983, p. 8 (retraduit de l’anglais)

## **Introduction**

[Cincinnati](https://fr.wikipedia.org/wiki/Cincinnati), Ohio, fin septembre 1990. Quatre hommes et quatre femmes s’installent dans une salle d’audience pour trancher une question que personne, jusque-là, n’avait eu la mauvaise idée de poser à un tribunal : est-ce que ces photographies sont de l’art ?

Le jury vient de milieux ouvriers et, de l’aveu même de la biographe de Mapplethorpe, ne connaît à peu près rien à l’art. On lui demande de regarder sept images : cinq scènes sadomasochistes et deux portraits d’enfants, sorties de leur salle, sorties de leur série, sorties de leur livre, posées devant eux comme des pièces à conviction. Le directeur du centre d’art de la ville risque la prison. Sur le banc des accusés, il y a un musée. Et le photographe, lui, est mort dix-huit mois plus tôt.

![Derrick Cross, 1983. Un dos cadré comme un torse antique : la sculpture, encore.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-derrick-cross-dos-1983.jpg)**Derrick Cross*, 1983. Un dos cadré comme un torse antique : la sculpture, encore.*

![Thomas, 1987. Un corps inscrit dans un cercle : la géométrie avant le sujet, toujours.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-thomas-1987.jpg)**Thomas*, 1987. Un corps inscrit dans un cercle : la géométrie avant le sujet, toujours.*

**On parle là de Robert Mapplethorpe**, et de la première fois de l’histoire américaine où le directeur d’un musée a été poursuivi pour ce qu’il avait accroché à ses murs.

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Ps : comme toujours, toutes les images de cet article (sauf mention contraire) sont de Robert Mapplethorpe. Je ne le répéterai pas à chaque légende, ça alourdirait la lecture.
```

![Calla Lily, 1986.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-calla-lily-1986-1.jpg)**Calla Lily*, 1986.*

![Ajitto, 1981.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-ajitto-1981-1.jpg)**Ajitto*, 1981.*

Le problème, quand on écrit sur lui, c’est que ce procès a tout mangé. Tapez son nom quelque part, vous tomberez d’abord sur le scandale, sur le sénateur qui déchire un catalogue en pleine séance, sur les images de sadomasochisme, sur le sida. Tout ça est vrai et tout ça compte. Mais ça fait plus de trente ans qu’on parle de Mapplethorpe comme d’une affaire judiciaire, et beaucoup moins comme d’un photographe. Or c’est un photographe. Un formaliste maniaque, obsédé par le noir dense et par le placement d’une tête dans un cadre carré, qui a passé dix-sept ans dans le même studio (le même, oui, celui que son mécène lui a payé en 1972) à faire une seule et même chose avec des sujets qu’on tenait pour incompatibles.

Cet article, du coup, ne va pas s’arrêter au procès. Il va commencer par un gamin de [Queens](https://fr.wikipedia.org/wiki/Queens) qui voulait être artiste sans trop savoir en quoi, et qui a mis sept ans, à compter de son entrée à Pratt, à comprendre que son médium l’attendait dans le tiroir d’un ami (un Polaroid emprunté, en l’occurrence, ce qui n’est pas le début de carrière que vendent les fabricants).

Prévenons tout de suite : c’est un article long, et on va y regarder des images qui montrent des choses. **Si l’idée d’un texte sérieux sur des photographies explicites vous met mal à l’aise, la sortie est en haut à droite, sans rancune.** Pour les autres, installez-vous.

## **Floral Park : un enfant de chœur qui rate son diplôme (1946-1969)**

Robert Michael Mapplethorpe naît le 4 novembre 1946 au Irwin Sanitarium, dans le Queens, troisième des six enfants de Joan et Harry Mapplethorpe. Famille catholique romaine, pavillon acheté en 1949 au 83-12 259e Rue à [Floral Park](https://en.wikipedia.org/wiki/Floral_Park,_New_York), banlieue plate et propre à l’est de New York. Le genre de rue où toutes les maisons ont la même pelouse et la même boîte aux lettres, façon générique de série américaine. Enfant de chœur. Sa mère espérait le voir devenir prêtre.

![Apollo, 1988. Le plâtre antique, photographié exactement comme un modèle vivant.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-apollo-1988.jpg)**Apollo*, 1988. Le plâtre antique, photographié exactement comme un modèle vivant.*

Ce décor ne le quittera jamais vraiment. Les autels, les triptyques, les croix, les cadres construits comme des reliquaires : tout ce que Mapplethorpe fabriquera plus tard vient de là. Il a grandi dans une religion qui met des corps souffrants sur les murs (un homme nu, cloué, en pleine lumière, au-dessus de l’endroit où l’on prie) et qui appelle ça de la dévotion. Quand on lui reprochera d’accrocher des corps dans des positions difficiles et d’appeler ça de l’art, la ressemblance avec son enfance ne lui aura pas échappé.

En 1963, à seize ans (c’est jeune, même pour l’époque), il sort du lycée, quitte la maison familiale et s’inscrit au [Pratt Institute](https://fr.wikipedia.org/wiki/Institut_Pratt) de Brooklyn en design publicitaire. Il rejoint le corps de réserve des officiers de l’armée, puis une confrérie militaire, les [Pershing Rifles](https://en.wikipedia.org/wiki/Pershing_Rifles). Il y a une photographie de lui en uniforme, vers 1963, cheveux courts, air appliqué. On dirait n’importe quel étudiant américain de la classe moyenne blanche à qui on aurait promis une carrière dans la publicité.

Deux ans plus tard, il change de filière pour les arts graphiques, sculpture, peinture et dessin. Et en 1969, dernière année, il rate un examen de psychologie (de psychologie, oui, la matière la plus périphérique du cursus). Ce seul examen l’empêche d’obtenir son diplôme. Il quitte Pratt sans rien.

![Italian Devil, 1988. Une statuette de diable, photographiée avec le soin qu’on réserve à un visage.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-italian-devil-1988.jpg)**Italian Devil*, 1988. Une statuette de diable, photographiée avec le soin qu’on réserve à un visage.*

![Two Tulips, 1984. Le même éclairage, le même fond, un autre sujet.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-two-tulips-1984.jpg)**Two Tulips*, 1984. Le même éclairage, le même fond, un autre sujet.*

**Le photographe le plus exigeant de sa génération sur la qualité d’un tirage n’a jamais fini ses études.** Il n’a pas de professeur. Il n’a pas de diplôme. Il n’a jamais appris la photographie nulle part. Il a un goût, et une confiance en lui que rien n’entame.

![The Slave, 1974. Un objet encadré par l’artiste lui-même : avant la photographie, il fabriquait des choses.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-the-slave-1974.jpg)**The Slave*, 1974. Un objet encadré par l’artiste lui-même : avant la photographie, il fabriquait des choses.*

## **Chelsea Hotel : Patti Smith, les colliers et la sortie du dessin (1967-1972)**

Fin du semestre de printemps 1967, il rencontre [Patti Smith](https://fr.wikipedia.org/wiki/Patti_Smith). Elle a raconté cette période mieux que quiconque dans [*Just Kids*](https://fr.wikipedia.org/wiki/Just_Kids_(Patti_Smith)), [prix national du livre](https://fr.wikipedia.org/wiki/National_Book_Awards) aux États-Unis, et le récit vaut d’être lu pour lui-même. Elle décrit un garçon qui ne lit pas mais qui absorbe, qui découpe des livres d’art pour en faire des collages, qui passe de l’imagerie catholique à la magie noire à toute vitesse, et qui fabrique des objets avec ce que le couple trouve dans les rues de Brooklyn les soirs d’encombrants.

Ils travaillent tous les deux pour un magasin de jouets pendant l’hiver, lui aux vitrines, elle à la vente. Elle trouve un agneau miniature dans une poubelle (un rebut de crèche de Noël), il lui construit une maison peinte en blanc. Elle appelle ça leur *lamb box*, leur boîte à l’agneau. C’était leur seule décoration de Noël. Deux futurs monstres sacrés de la culture américaine qui bricolent une cabane pour un agneau de crèche : on a connu des débuts plus impressionnants.

[![Couverture du livre Just Kids de Patti Smith](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/livre-patti-smith-just-kids-gallimard-1.jpg)](https://www.amazon.fr/s?k=Just+Kids+Patti+Smith&tag=thomashammoud-21)*[Smith, P. (2010). *Just Kids* (H. Esquié, trad.). Denoël.](https://www.amazon.fr/s?k=Just+Kids+Patti+Smith&amp;tag=thomashammoud-21)*

Juillet 1969, ils emménagent au [Chelsea Hotel](https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%B4tel_Chelsea), l’adresse la plus mythifiée de Manhattan, celle où se croisent tous ceux qui n’ont pas encore réussi et quelques-uns qui ont déjà raté. Ils rencontrent la bande de la [Factory](https://fr.wikipedia.org/wiki/Factory) au [Max’s Kansas City](https://fr.wikipedia.org/wiki/Max%27s_Kansas_City) ([Jackie Curtis](https://fr.wikipedia.org/wiki/Jackie_Curtis), [Candy Darling](https://fr.wikipedia.org/wiki/Candy_Darling), [Gerard Malanga](https://fr.wikipedia.org/wiki/Gerard_Malanga), [Viva](https://fr.wikipedia.org/wiki/Viva_(actrice)) : le bottin mondain de l’underground new-yorkais tenait dans une salle de restaurant). Mapplethorpe devient photographe occasionnel pour le magazine [*Interview*](https://fr.wikipedia.org/wiki/Interview_(magazine)) d’[Andy Warhol](https://fr.wikipedia.org/wiki/Andy_Warhol). La même année, Patti Smith et lui mettent fin à leur relation amoureuse sans mettre fin à leur relation tout court, ce qui est probablement le geste le plus intelligent que deux personnes de vingt-deux ans aient jamais posé.

Il vend des colliers pour vivre. Il fait des assemblages qu’il n’a ni la place ni l’argent d’assembler. Et il découpe des images de marins dans des magazines pornographiques gays pour les intégrer à ses collages : **en 1969, c’est une manière très concrète de dire à voix haute quelque chose qui ne se dit pas encore.** Personne, à ce stade, n’a la moindre idée qu’il finira au Whitney.

![Patti Smith, 1978. Elle traverse tout l’article, de la chambre du Chelsea aux pochettes de disques.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-patti-smith-1978.jpg)**Patti Smith*, 1978. Elle traverse tout l’article, de la chambre du Chelsea aux pochettes de disques.*

### Le Polaroid qu’on lui prête, et celui qu’on lui donne

1970 : Sandy Daley, cinéaste et photographe, résidente du Chelsea, lui montre ses livres de photos et lui prête un Polaroid. C’est le premier appareil de sa vie (à vingt-trois ans, ce qui relativise pas mal l’angoisse de ceux qui pensent avoir commencé trop tard). Il ne cherchait pas à devenir photographe, il cherchait des images à découper pour ses collages, et il s’est aperçu qu’il pouvait les fabriquer lui-même au lieu de les voler dans des magazines. **La photographie est entrée dans sa vie comme une solution d’approvisionnement, pas comme une vocation.**

![Robert Mapplethorpe et Patti Smith, New York, 1976. Photographie de Norman Seeff.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/norman-seeff-mapplethorpe-patti-smith-1976.jpg)*Robert Mapplethorpe et Patti Smith, New York, 1976. Photographie de [Norman Seeff](https://en.wikipedia.org/wiki/Norman_Seeff).*

**Six ans de collages, de bijoux et d’assemblages avant la première photographie. Le regard était formé bien avant que l’appareil n’arrive : c’est l’ordre inverse de celui qu’on nous vend.**

1971 : par l’intermédiaire du mannequin et illustrateur David Croland, il rencontre John McKendry, conservateur des estampes et de la photographie au [Metropolitan Museum of Art](https://fr.wikipedia.org/wiki/Metropolitan_Museum_of_Art). McKendry lui ouvre les réserves photographiques du musée. Mapplethorpe y découvre les procédés de tirage, et surtout l’idée que la photographie peut être un art, ce qui n’allait pas de soi en 1971. Il regarde [Alfred Stieglitz](https://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Stieglitz) et [Paul Strand](https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Strand). McKendry l’emmène à Londres, lui présente le milieu, puis lui offre un Polaroid à lui.

Patti Smith décrit l’engin sans romantisme : *« Le Polaroid 360 sans prétention de Robert ne nécessitait pas de posemètre et les réglages étaient rudimentaires : moins de lumière, plus de lumière. De petites icônes indiquaient la distance : gros plan, plan moyen, plan d’ensemble. Dans les premiers temps, l’absence d’entraves du Polaroid convenait parfaitement à sa nature impatiente. »* C’est une phrase qui vaut tous les cours de matériel du monde. **Il a commencé avec l’appareil le plus bête qui existe, parce qu’il n’avait pas la patience du reste.**

Il obtient une bourse de la [Polaroid Corporation](https://fr.wikipedia.org/wiki/Polaroid_Corporation), ce qui, pour quelqu’un qui n’a jamais suivi le moindre cours de photo, tient de la blague (mais qui résume assez bien la méthode Mapplethorpe : demander, sans complexe, à des gens qui ont les moyens de dire oui). En novembre 1971, ses collages et ses constructions sont exposés au Chelsea Hotel. L’artiste, lui, est à Paris. Il fête ses vingt-cinq ans.

![Untitled, 1973. Six Polaroids montés ensemble et encadrés : l’assemblagiste n’a pas disparu, il a changé de matériau.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-polaroids-1973.jpg)**Untitled*, 1973. Six Polaroids montés ensemble et encadrés : l’assemblagiste n’a pas disparu, il a changé de matériau.*

![Alistair Butler, 1980. La tête renversée, le cou tendu : une pose de statue, tenue par un vivant.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-alistair-butler-1980.jpg)**Alistair Butler*, 1980. La tête renversée, le cou tendu : une pose de statue, tenue par un vivant.*

![Patti Smith dans la chambre du Chelsea Hotel, 1970. Les murs couverts d’images découpées : la matière première des collages.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/patti-smith-chelsea-hotel-1970-1.jpg)*Patti Smith dans la chambre du Chelsea Hotel, 1970. Les murs couverts d’images découpées : la matière première des collages.*

## **Sam Wagstaff : ce que change un mécène quand il vous offre le bon appareil (1972-1987)**

En 1972, David Croland présente Mapplethorpe à [Samuel J. Wagstaff Jr.](https://en.wikipedia.org/wiki/Sam_Wagstaff) Wagstaff est beau, riche, ancien conservateur de l’art contemporain à l’[Institut des arts de Detroit](https://fr.wikipedia.org/wiki/Detroit_Institute_of_Arts), puis conservateur en chef au [Wadsworth Atheneum](https://fr.wikipedia.org/wiki/Wadsworth_Atheneum) de Hartford. Il est né le 4 novembre 1921, soit exactement vingt-cinq ans jour pour jour avant Mapplethorpe. Les deux hommes ont le même anniversaire. Ils deviennent amants, et Wagstaff devient son mécène, son collectionneur et son passeport.

![Calla Lily, 1988. La fleur la plus photographiée de son œuvre, et la plus proche d’un nu.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-calla-lily-1988.jpg)**Calla Lily*, 1988. La fleur la plus photographiée de son œuvre, et la plus proche d’un nu.*

![Helmut, N.Y.C., 1978. Le cuir traité comme un drapé de sculpture.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-helmut-nyc-1978.jpg)**Helmut, N.Y.C.*, 1978. Le cuir traité comme un drapé de sculpture.*

![Dennis Speight, 1983. Le buste isolé du corps, comme une fleur coupée de sa plante.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-dennis-speight-1983.jpg)**Dennis Speight*, 1983. Le buste isolé du corps, comme une fleur coupée de sa plante.*

Patti Smith raconte la scène de l’échange fondateur : *« Ce soir-là, Robert a offert à Sam une photo, et Sam a offert à Robert un Hasselblad. Cet échange précoce symbolisait leurs rôles respectifs d’artiste et de mécène. »* Et elle enchaîne, sans lyrisme, sur ce que l’appareil change concrètement : *« Le Hasselblad était un appareil de moyen format avec un dos Polaroid. Sa complexité nécessitait l’usage d’un posemètre, et les objectifs interchangeables ouvraient à Robert une plus grande profondeur de champ. Il disposait ainsi de plus de choix, de souplesse et de contrôle sur son usage de la lumière. Robert avait déjà défini son vocabulaire visuel. Le nouvel appareil ne lui apprit rien, mais lui permit d’obtenir exactement ce qu’il recherchait. »*

![Patti Smith, 1979. De profil, contre une verrière : le Hasselblad et le studio ont remplacé le Polaroid.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-patti-smith-1979.jpg)**Patti Smith*, 1979. De profil, contre une verrière : le Hasselblad et le studio ont remplacé le Polaroid.*

**Cette dernière phrase règle en trois lignes un débat qui empoisonne les discussions photo depuis vingt ans.** Le matériel n’a rien appris à Mapplethorpe. Il lui a permis d’obtenir ce qu’il cherchait déjà. Ce n’est pas la même chose que « le matériel ne compte pas », qui est une bêtise, et ce n’est pas non plus « le bon appareil fait le bon photographe », qui en est une autre. L’appareil arrive quand le regard est prêt, et il sert à exécuter. Ça devrait faire réfléchir les Papy-Bokeh du forum (ça ne le fera pas, mais on aura essayé).

Le [Hasselblad](https://fr.wikipedia.org/wiki/Hasselblad) apporte autre chose, dont Patti Smith ne parle pas et qui va déterminer toute l’œuvre : **le format carré.** Un carré ne raconte pas d’histoire. Il n’a ni sens de lecture, ni direction, ni horizon. Il centre, il équilibre, il enferme. C’est le pire format pour du reportage (essayez de faire tenir une scène de rue dans un carré, vous m’en direz des nouvelles, enfin à part si vous êtes [Vivian Maier](https://thomashammoudi.com/vivian-maier-la-photographe-invisible-qui-a-vu-le-monde/)) et le meilleur pour de la sculpture. Mapplethorpe va passer dix-sept ans à mettre des choses au centre d’un carré.

La suite du mécénat est plus prosaïque, et documentée au dollar près par les archives du Getty (les conservateurs américains notent tout, ce qui fait le bonheur des rédacteurs d’articles trente ans plus tard). Wagstaff donne 15 000 dollars à Mapplethorpe pour acheter un loft-studio au 24 [Bond Street](https://en.wikipedia.org/wiki/Bond_Street_(Manhattan)), à deux pas de chez lui (Wagstaff habitait au 54, on parle de la même rue). En janvier 1973, il achète une photographie de Mapplethorpe, *Mickey*, pour 200 dollars à la [Light Gallery](https://en.wikipedia.org/wiki/Light_Gallery). En 1977, un portrait de Patti Smith pour 600 dollars. En 1979, *Joe with Mirror* pour 1 500 dollars. En 1985, il lui achète un loft à 500 000 dollars sur la 23e Rue Ouest. La progression se passe de commentaire.

On peut lire cette liste de deux façons. Version romantique : un homme croit en un artiste et lui donne les moyens de travailler. Version cynique : un collectionneur influent construit méthodiquement la cote de son compagnon en achetant lui-même ses tirages. **Les deux lectures sont vraies en même temps, et c’est précisément ce qui rend l’histoire intéressante.** Wagstaff n’a pas seulement financé Mapplethorpe : il a acheté, revendu, collectionné et légitimé la photographie ancienne à un moment où le marché n’existait pratiquement pas, et il a contribué à créer de toutes pièces l’idée qu’un tirage photographique pouvait valoir de l’argent. Mapplethorpe est arrivé au bon endroit au bon moment, dans le lit de la bonne personne. Ça arrive.

![Robert Mapplethorpe, Sam Wagstaff, 1979](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-sam-wagstaff-1979.jpg)**Sam Wagstaff*, 1979.*

Le mécène photographié par son protégé. Wagstaff a offert le Hasselblad, payé le loft de Bond Street, acheté les tirages à la galerie et ouvert les portes.

Wagstaff meurt du sida le 14 janvier 1987. Mapplethorpe hérite de l’essentiel de sa succession, estimée entre cinq et sept millions de dollars (le mécène a fini par financer l’artiste une dernière fois, involontairement). Il organise la cérémonie au Metropolitan Museum avec la conservatrice Maria Morris Hambourg. Il lui reste deux ans à vivre.

![Self Portrait, 1985. L’autoportrait en diable, cornes comprises : le catholique de Floral Park ne lâche jamais complètement son décor.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-autoportrait-1985-1.jpg)**Self Portrait*, 1985. L’autoportrait en diable, cornes comprises : le catholique de Floral Park ne lâche jamais complètement son décor.*

## **Ouvrons le capot : comment se fabrique un Mapplethorpe**

Voilà la partie que je préfère, et celle qu’on saute toujours quand on parle de lui. Parce qu’on peut discuter du sens de ses images pendant trois cents pages, mais avant le sens il y a un atelier, une lampe, un carré, et des gens qui bossent.

![Ken Moody, 1983. Un tirage platine : le procédé le plus lent et le plus cher de tous ceux qu’il a essayés.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-ken-moody-dos-1983.jpg)**Ken Moody*, 1983. Un tirage platine : le procédé le plus lent et le plus cher de tous ceux qu’il a essayés.*

Le studio de Bond Street ouvre en 1972 grâce à l’argent de Wagstaff. Mapplethorpe le tient dix-sept ans. Rien de l’atelier d’artiste bohème, du bazar romantique ni des toiles retournées contre le mur : **Bond Street est une entreprise.** On est plus proche de la production industrielle d’un [Gregory Crewdson](https://thomashammoudi.com/gregory-crewdson-le-photographe-qui-fait-du-cinema-sans-camera/) que de l’artiste maudit dans sa mansarde. Des assistants tiennent le catalogue des tirages et leur numérotation. Le corpus qu’il définit lui-même de son vivant compte **1 969 images éditionnées**, à quoi s’ajoutent près de mille tirages non numérotés et un nombre bien supérieur de négatifs jamais tirés. Chaque image sort en général en édition limitée de dix à quinze exemplaires.

Ça fait **un peu plus de cent images validées par an.** Vous en faites probablement autant en un week-end de mariage (et moi aussi, ne nous mentons pas). Lui en gardait cent, les numérotait, les datait, les mettait au catalogue. **La différence entre un photographe et quelqu’un qui prend des photos tient souvent là, dans la comptabilité**[1](#4655352f-3465-4586-86b4-3a2a3f283b2b)**.**

### Le détail que personne ne raconte : il ne tirait pas ses photos

En juin 1979, Mapplethorpe embauche [Tom Baril](https://en.wikipedia.org/wiki/Tom_Baril), jeune diplômé de la [School of Visual Arts](https://fr.wikipedia.org/wiki/School_of_Visual_Arts) qui fait du tirage pour financer sa propre pratique. Baril devient son tireur principal pour les gélatino-argentiques, aux côtés d’Edward Mapplethorpe, le petit frère du photographe, arrivé au studio en 1982. Ils travailleront ensemble dix ans.

Vous vous souvenez de l’examen de psychologie raté en 1969 ? **Voilà où il atterrit : dix ans plus tard, le décrocheur de Pratt paie un diplômé pour faire, dans sa chambre noire, le seul geste qu’il n’a jamais appris.** Il n’a pas comblé le trou de sa formation, il a embauché quelqu’un pour se tenir dedans.

![Lydia Cheng / Back, 1987. Un dos éclairé comme un marbre : le tirage, lui, est sorti des mains de quelqu’un d’autre.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-lydia-cheng-1987.jpg)**Lydia Cheng / Back*, 1987. Un dos éclairé comme un marbre : le tirage, lui, est sorti des mains de quelqu’un d’autre.*

[Patricia Morrisroe](https://en.wikipedia.org/wiki/Patricia_Morrisroe), dans sa biographie de 1995, rapporte les termes de l’embauche, décidée après un entretien de dix minutes : *« Mon mode de vie est bizarre, mais la seule chose que vous ayez besoin de savoir, c’est où est la chambre noire. Vous arrivez, vous tirez, vous rentrez chez vous. »* Elle ajoute que Mapplethorpe tirait une grande fierté de s’être fait un nom de photographe sans jamais faire un tirage lui-même.

**L’homme dont toute la réputation repose sur des noirs profonds et des blancs impeccables n’a, selon sa biographe, jamais mis les mains dans les bacs.** Il dirigeait. Il regardait des essais, il renvoyait, il demandait plus dense, il validait. Il avait la maniaquerie du résultat et zéro romantisme sur le procédé (les amateurs de rituel argentique, ceux qui aiment l’odeur du fixateur et la lampe rouge, viennent de recevoir un coup sur la tête).

![Rose, 1989. Une des dernières images : le noir derrière est le résultat de dix ans d’exigence en chambre noire, tenue par ses tireurs.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-rose-1989.jpg)**Rose*, 1989. Une des dernières images : le noir derrière est le résultat de dix ans d’exigence en chambre noire, tenue par ses tireurs.*

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Une précision d’honnêteté : Morrisroe est une source contestée, notamment par Patti Smith et par plusieurs proches, qui lui reprochent d’avoir surtout retenu le sexe et la dureté du personnage. J’utilise ici son livre pour les faits datés et les propos rapportés d’entretiens, pas pour ses interprétations. Le fait que Baril et Edward Mapplethorpe aient été ses tireurs est de son côté confirmé par le catalogue du Getty, qui n’a aucune raison de noircir le tableau.
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Et puisqu’on parle chambre noire : à partir de 1983, il attaque le platine, procédé lent, cher, aux gris infinis, bientôt avec Martin Axon de Platinum Press. Il imprime sur lin. Il fait des [héliogravures](https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%A9liogravure) sur soie avec le [Graphicstudio](https://en.wikipedia.org/wiki/Graphicstudio) de l’université de Floride du Sud. Il essaie le [Cibachrome](https://fr.wikipedia.org/wiki/Cibachrome) (jusqu’en 1985 environ, puis il laisse tomber). **Tout ce qui permet de fabriquer une surface, il l’essaie**, parce que chez lui l’image finie est un objet avant d’être un message. On est à des kilomètres du photographe qui « capture » quelque chose : lui fabrique une chose, avec des ouvriers, dans un atelier, comme on ferait un meuble.

Patti Smith résume l’objectif de ces années-là en une phrase, en parlant de 1978 : *« La tâche qu’il se proposait désormais était de maîtriser la lumière et de parvenir à rendre les noirs le plus denses possible. »* Voilà. **Tout le programme technique de Robert Mapplethorpe tient là-dedans, et il y a passé dix ans.** (Pour un autre obsédé du noir, mais qui l’a cherché dehors et à la sauvette, allez voir [Josef Koudelka](https://thomashammoudi.com/josef-koudelka-lexil-la-rigueur-et-la-poesie-du-monde-en-noir-et-blanc/).)

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Astuce : si vous voulez comprendre un photographe de studio, ne regardez pas le sujet. Regardez d’où vient la lumière, et regardez où elle s’arrête. Chez Mapplethorpe elle s’arrête net, et le fond avale tout le reste.
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![Phillip. Un danseur sur pointes, cadré aux jambes : le corps traité comme un volume, pas comme une personne.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-phillip.jpg)**Phillip*. Un danseur sur pointes, cadré aux jambes : le corps traité comme un volume, pas comme une personne.*

![Ken and Tyler, 1985. Deux corps emboîtés jusqu’à ne plus former qu’une seule silhouette.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-ken-et-tyler-1985-1.jpg)**Ken and Tyler*, 1985. Deux corps emboîtés jusqu’à ne plus former qu’une seule silhouette.*

![Arnold Schwarzenegger, 1976. Le culturiste devant un rideau de studio, dix ans avant Hollywood.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-arnold-schwarzenegger-1976-1.jpg)**Arnold Schwarzenegger*, 1976. Le culturiste devant un rideau de studio, dix ans avant Hollywood.*

![Little Apollo. Le profil de plâtre, éclairé exactement comme un modèle vivant.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-little-apollo-1.jpg)**Little Apollo*. Le profil de plâtre, éclairé exactement comme un modèle vivant.*

![Hermes, 1988. La statuaire antique passe au même protocole que les vivants.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-hermes-1988-1.jpg)**Hermes*, 1988. La statuaire antique passe au même protocole que les vivants.*

![Ken Moody, 1984. Un des rares tirages couleur, en transfert de colorants.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-ken-moody-1984-1.jpg)**Ken Moody*, 1984. Un des rares tirages couleur, en transfert de colorants.*

## **X et Y : les fleurs et le sexe sortent le même jour (1978)**

1978 est l’année charnière. Mapplethorpe publie deux portfolios en édition limitée, avec son marchand [Robert Miller](https://en.wikipedia.org/wiki/Robert_Miller_(art_dealer)) et les négociants Harry Lunn et Robert Self : le X pour les images sadomasochistes, le Y pour les fleurs. Le même jour, dans le même format, avec deux lettres qui se suivent.

Le geste est limpide, et il est le cœur de tout ce qu’on peut dire sur lui. **Sortir les fleurs et le sexe ensemble, c’est affirmer qu’il s’agit du même travail.** Pas d’un côté l’œuvre présentable et de l’autre le secret sulfureux, à sortir du placard entre initiés. Une seule pratique, deux sujets, un protocole identique. On y revient dans deux sections, avec le détail des coffrets.

![Derrick Cross, 1983. Le corps cambré jusqu’à devenir une forme abstraite : même travail que sur une tige de calla.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-derrick-cross-1983.jpg)**Derrick Cross*, 1983. Le corps cambré jusqu’à devenir une forme abstraite : même travail que sur une tige de calla.*

Patti Smith avait déjà vu ça en janvier 1973, au vernissage de sa première exposition personnelle à la Light Gallery. Elle écrit : *« Son exposition audacieuse et élégante mélangeait les motifs classiques avec le sexe, des fleurs et des portraits, tous équivalents dans leur présentation : les cockrings photographiés sans fausse pudeur côtoyaient les arrangements floraux. Pour lui, c’était la même chose. »*

Pour lui, c’était la même chose. Cinq mots qui expliquent une œuvre entière.

![Orchid, 1982. Une fleur dans un vase, et une ombre qui fait la moitié du travail.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-orchid-1982.jpg)**Orchid*, 1982. Une fleur dans un vase, et une ombre qui fait la moitié du travail.*

![Tulip, 1982. Deux tiges qui retombent, comme un corps qui fléchit.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-tulip-1982.jpg)**Tulip*, 1982. Deux tiges qui retombent, comme un corps qui fléchit.*

![Parrot Tulip, 1988. La tulipe perroquet, ouverte comme une chose vivante.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-parrot-tulip-1988.jpg)**Parrot Tulip*, 1988. La tulipe perroquet, ouverte comme une chose vivante.*

![Parrot Tulips, 1988. Le même sujet, couché cette fois, jusqu’à la limite du cadre.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-parrot-tulips-1988.jpg)**Parrot Tulips*, 1988. Le même sujet, couché cette fois, jusqu’à la limite du cadre.*

### Les fleurs : la partie du dossier qu’on croit sage

C’est le contresens le plus fréquent sur Mapplethorpe : on traite ses fleurs comme la respiration décorative entre deux images difficiles, le truc qu’on peut mettre chez les gens sans faire fuir la belle-famille. Deux minutes d’attention suffisent : elles sont tout sauf sages.

Une calla dressée sur fond noir, éclairée en rasant, c’est un organe. Une orchidée ouverte au centre du carré, c’est un organe. L’anthurium avec son spadice qui pointe, franchement, il n’y a même pas d’effort d’interprétation à fournir ([Georgia O’Keeffe](https://fr.wikipedia.org/wiki/Georgia_O%27Keeffe) a passé cinquante ans à jurer que ses fleurs peintes n’étaient que des fleurs, personne ne l’a jamais crue non plus). Le chercheur Derek Conrad Murray a consacré une étude entière à cette articulation entre les fleurs et la sexualité, en refusant justement de les traiter comme deux chapitres séparés. **La fleur, chez Mapplethorpe, est un nu qui a l’avantage de ne pas bouger et de ne rien réclamer.**

![Anthurium, 1988. La spathe grande ouverte et le spadice dressé en son centre. Aucun commentaire nécessaire.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-anthurium-01.jpg)**Anthurium*, 1988. La spathe grande ouverte et le spadice dressé en son centre. Aucun commentaire nécessaire.*

Et puis il y a le fait, très bête, qu’une fleur coupée dans un vase est une chose en train de mourir sur un fond noir. Le catholique de Floral Park, qui a grandi entre un autel et une *vanité*, savait exactement ce qu’il photographiait. Patti Smith écrit à propos de ses dernières images, faites en luttant contre le sida : *« Des autoportraits, des statuaires, des fleurs. Un Cupidon endormi. Un Méphistophélès lubrique. L’arrondi d’un pavot couleur sang, une anémone violette, bien droite. »*

Un pavot couleur sang et une anémone violette, pendant qu’on meurt. On appelle ça une nature morte, et pour une fois le mot est à sa place. Les fleurs occupent d’ailleurs une telle place dans l’œuvre que [Phaidon](https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ditions_Phaidon) a fini par les réunir toutes dans un seul volume, *Flora: The Complete Flowers*.

[![Couverture du livre Mapplethorpe Flora, The Complete Flowers](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/livre-mapplethorpe-flora-phaidon-1.jpg)](https://www.amazon.fr/s?k=Mapplethorpe+Flora+Complete+Flowers&tag=thomashammoud-21)*[Holborn, M., &amp; Levas, D. (2016). *Mapplethorpe Flora: The Complete Flowers*. Phaidon.](https://www.amazon.fr/s?k=Mapplethorpe+Flora+Complete+Flowers&amp;tag=thomashammoud-21)*

## **X Portfolio : treize images de sexe dans un coffret de soie (1977-1978)**

Il faut maintenant regarder les images qui ont tout déclenché, et il n’y a pas de manière élégante de les décrire. Alors allons-y franchement, une fois les dates posées.

À partir de 1977, Mapplethorpe photographie de plus en plus le milieu sadomasochiste gay new-yorkais dont il fait partie. Le 5 février de cette année-là, il inaugure deux expositions simultanées, réunies sous le titre *Pictures* : les images de sexe à The Kitchen, les portraits à la [Holly Solomon Gallery](https://en.wikipedia.org/wiki/Holly_Solomon) (l’accrochage de cette seconde est supervisé par Wagstaff, qui offre ensuite une fête au restaurant du 1 Fifth Avenue, dans l’immeuble où il habite, parce qu’on peut être scandaleux et mondain le même soir). **Deux lieux, deux publics, une seule signature : le partage était déjà pensé comme une provocation dosée.**

L’année suivante paraît le X Portfolio. Et c’est là que la structure de l’objet devient plus parlante que n’importe quel commentaire.

- X (1978) : treize photographies de sadomasochisme gay.

- Y (1978) : treize natures mortes de fleurs.

- Z (1981) : treize portraits d’hommes noirs nus.

Treize, treize, treize. Le même nombre, à trois ans d’intervalle, comme trois volumes d’une même encyclopédie (et treize, pour un ancien enfant de chœur, ce n’est pas exactement un chiffre neutre). Le X sort en coffret de luxe, treize tirages dans un étui de soie, accompagnés d’un texte du poète et traducteur Paul Schmidt (le même qui traduira [Rimbaud](https://fr.wikipedia.org/wiki/Arthur_Rimbaud) pour les héliogravures de 1986, ce qui n’est pas rien comme voisinage). **Mapplethorpe voulait qu’on regarde les trois portfolios ensemble, d’un seul bloc, pour qu’on voie les ressemblances formelles plutôt que les différences de sujet.**

Le catalogue du Getty le formule bien (et c’est un catalogue de musée, pas un plaidoyer militant) : ces photographies sont un exercice de discipline de studio, et elles documentent moins une activité sexuelle qu’elles n’en donnent une représentation purifiée, réduite à des formes et à des géométries de base, par l’effet de l’éclairage et d’une composition délibérée. Les hommes y apparaissent souvent figés, isolés, proprement contenus dans le cadre. On est très loin du reportage clandestin sur les clubs de cuir (ce que d’autres ont fait, souvent moins bien, et toujours à la sauvette).

*Je fais ça avec les portraits. Je le fais avec les bites, je le fais avec les fleurs. D’un sujet à l’autre, ça ne change pas.*

Robert Mapplethorpe, *East Village Eye*, avril 1983

Ce qui ne veut pas dire que c’est aseptisé, et le même catalogue prend soin de le préciser : la force visuelle est intacte des décennies plus tard. *Lou, N.Y.C.* montre un homme s’introduisant l’auriculaire dans l’urètre. Deux images représentent une pénétration anale. Et *Dick, N.Y.C.* montre un pénis serré dans un dispositif, saignant après avoir été entaillé au scalpel. **La maîtrise technique et la matérialité corporelle sans détour se combinent pour rendre ces images impossibles à oublier**, ce qui est une manière polie de dire qu’on ne les regarde pas deux fois par hasard.

Il y a aussi, dans la série, un autoportrait de 1978 où Mapplethorpe se photographie de dos, en chaps de cuir et bottes de cow-boy, un manche de fouet planté dans l’anus, la tête tournée vers l’objectif. Danto trouve l’expression difficile à lire : menaçante si l’on regarde les yeux, sur le point de sourire si l’on regarde la bouche, et il va jusqu’à suggérer que l’image était peut-être drôle dans l’intention. C’est cette photographie que Mapplethorpe a lui-même placée en tête de son exposition de mars 1978 à la galerie 80 Langton Street de San Francisco, une exposition qu’il a tenu à intituler *Censored*. **Il ne s’est jamais contenté de photographier les autres dans ces positions-là : il s’est mis dedans, et il a regardé l’appareil.** Ça change beaucoup de choses au procès en voyeurisme qu’on lui a fait.

![Self Portrait, 1980. Torse nu, cheveux bouclés, le regard qui ne cède pas.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-autoportrait-1980-1.jpg)**Self Portrait*, 1980. Torse nu, cheveux bouclés, le regard qui ne cède pas.*

![Dominick and Elliot. Une scène du milieu sadomasochiste, composée comme un tableau d’autel.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-dominick-et-elliot-1.jpg)**Dominick and Elliot*. Une scène du milieu sadomasochiste, composée comme un tableau d’autel.*

Un mot sur le contexte, parce qu’on l’oublie systématiquement : tout ça se passe entre 1977 et 1981, c’est-à-dire dans la fenêtre exacte qui sépare la libération sexuelle post-[Stonewall](https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89meutes_de_Stonewall) du début de l’épidémie de sida (les premiers cas sont décrits aux États-Unis en 1981, l’année du Z Portfolio). Quelques années plus tard, l’épidémie aura emporté une partie des hommes qui posent dans ces images, et le photographe avec eux. **Le X Portfolio est le document d’un monde qui a disparu peu après que ses tirages ont séché.** Ceux qui n’y voient qu’une provocation d’atelier ratent complètement ce que ces images sont devenues : des portraits de groupe d’une génération effacée.

![Iris, 1989. Faite l’année de sa mort, dans la même lumière que les corps.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-iris-1989.jpg)**Iris*, 1989. Faite l’année de sa mort, dans la même lumière que les corps.*

![Pictures / Self Portrait, 1977. La main gantée qui présente le titre de ses deux expositions simultanées.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-autoportrait-pictures-1977.jpg)**Pictures / Self Portrait*, 1977. La main gantée qui présente le titre de ses deux expositions simultanées.*

## **Lire une image : *Man in Polyester Suit* (1980)**

De toute son œuvre, c’est probablement celle qu’on retient, et pas pour les bonnes raisons. Alors prenons le temps.

![Man in Polyester Suit, 1980. Le modèle est Milton Moore, qui avait demandé à n’être ni montré en entier ni nommé.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-man-in-polyester-suit-1980.jpg)**Man in Polyester Suit*, 1980. Le modèle est Milton Moore, qui avait demandé à n’être ni montré en entier ni nommé.*

**Ce qu’on voit.** Un homme noir, debout, en costume trois-pièces de polyester. Cadré aux genoux et au cou : pas de tête, pas de pieds. La braguette est ouverte. Un pénis lourd pend entre les pans de la veste écartée. C’est tout. Il n’y a rien d’autre dans le cadre, pas de décor, pas d’accessoire, pas de contexte (et c’est déjà, en soi, une décision très lourde de conséquences).

**Comment ça tient debout.** Techniquement, c’est une merveille de gris. Le tissu du costume et la peau sont deux textures qui se répondent sur toute la surface : le polyester a ce brillant plat, un peu bon marché, qui accroche la lumière autrement que la peau (essayez de photographier un costume synthétique et un costume de laine avec le même éclairage, vous verrez la différence tout de suite). Les pans de veste s’ouvrent comme un rideau de théâtre, exactement au milieu du carré. La composition est frontale, statique, centrée. C’est un portrait officiel auquel on aurait retiré le visage.

**Le détail qui change tout.** Le philosophe [Arthur Danto](https://fr.wikipedia.org/wiki/Arthur_Danto), qui a écrit le meilleur livre de fond sur cette œuvre, rapporte ce que Mapplethorpe disait du modèle : celui-ci ne voulait pas que son portrait soit fait en relation avec son sexe, il ne voulait pas être associé à un outil énorme, et Mapplethorpe lui avait promis de ne jamais le photographier en entier ni de le nommer. C’est d’ailleurs l’une des rares photographies de lui dont le titre ne porte pas le prénom du sujet (comparez avec *Lou, N.Y.C.*, *Dick, N.Y.C.*, *Ken Moody* : chez lui, le prénom au titre est la règle).

Sauf que ce modèle a un nom, et qu’on le connaît. Le catalogue du Getty l’écrit noir sur blanc : c’est le torse de Milton Moore, ancien militaire de la marine américaine rencontré en 1980 dans un bar gay de New York, avec qui Mapplethorpe a vécu une liaison orageuse de deux ans. **L’homme le plus anonyme de son œuvre est celui dont il a été le plus proche.** Et la promesse de ne jamais le nommer a tenu le temps de sa vie, avant que les musées ne la défassent proprement, trente ans plus tard, dans une notice de catalogue.

Autrement dit, ce cadrage brutal qu’on lit spontanément comme une réduction du modèle à son sexe est, selon le photographe lui-même, une promesse tenue à ce modèle. **La même décapitation peut être un acte de mépris ou un acte de protection, et l’image ne dira jamais lequel des deux.** C’est très exactement pour ça qu’elle est encore là plus de quarante ans après.

**Ce que l’image refuse de dire.** Danto note que le tirage ne peut pas se commenter uniquement dans le vocabulaire des experts convoqués au procès de Cincinnati, les gris argentés, les noirs, les textures, la pose. Il faut aussi que le tissu soit reconnu comme du polyester, avec tout ce que ça charrie socialement (un costume de synthèse, en 1980, ce n’est pas un choix esthétique, c’est un budget), et il faut que le sexe reste ce qu’il est, veineux et pulpeux, sans être racheté par la beauté du reste. Coupé aux genoux et au cou, écrit-il, l’homme ressemble au fragment de ce qui fut une divinité farouche. Il conclut que la photographie garde le spectateur suspendu entre beauté et danger, et que ce déséquilibre est le sens même de l’expression *playing with the edge*, jouer avec la limite.

Il ajoute une phrase que je trouve remarquable d’honnêteté pour un philosophe qui défend une œuvre : *« C’est censé être choquant. Quand la morale aura changé au point que ça ne le soit plus, les intentions de Mapplethorpe s’effondreront dans l’incompréhensible. »* Traduction : cette image a besoin de notre gêne pour fonctionner. Le jour où elle ne gêne plus personne, elle devient un beau tirage et rien d’autre.

![Milton Moore. Le même modèle, cette fois traité en fragment de lumière.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-milton-moore.jpg)**Milton Moore*. Le même modèle, cette fois traité en fragment de lumière.*

**Sa postérité.** C’est l’image de Mapplethorpe qui a produit le plus de textes, et de très loin. Danto la considère comme peut-être son chef-d’œuvre. Kobena Mercer en a fait la pièce centrale de la critique la plus dure jamais adressée à ce travail, puis la pièce centrale de sa propre révision. **Aujourd’hui encore, personne n’est d’accord sur ce que fait cette photographie, et c’est probablement la meilleure définition possible d’une grande image.**

## **Le *Black Book* et le procès en fétichisme (1986)**

Maintenant la partie que la plupart des articles français sur Mapplethorpe passent à la trappe, et qui est pourtant la critique la plus sérieuse qui lui ait été adressée. Pas celle de la droite religieuse américaine. Celle qui vient de l’autre bord.

En 1986, il publie *Black Book*, recueil de nus d’hommes noirs, préfacé par [Ntozake Shange](https://fr.wikipedia.org/wiki/Ntozake_Shange) (dramaturge afro-américaine, ce qui n’est évidemment pas un hasard de casting). Le livre prolonge le Z Portfolio de 1981 et cinq ans de travail en studio avec des modèles noirs.

[![Couverture du livre The Black Book de Robert Mapplethorpe](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/livre-mapplethorpe-black-book-schirmer-mosel.jpg)](https://www.amazon.fr/s?k=Black+Book+Mapplethorpe&tag=thomashammoud-21)*[Mapplethorpe, R. (1986). *The Black Book* (préface de N. Shange). Schirmer/Mosel. En couverture, Ken Moody.](https://www.amazon.fr/s?k=Black+Book+Mapplethorpe&amp;tag=thomashammoud-21)*

L’historien de l’art britannique [Kobena Mercer](https://en.wikipedia.org/wiki/Kobena_Mercer) publie alors une lecture qui va faire date. Précision de méthode, parce qu’elle compte pour la suite : les formulations que je cite ici viennent du texte de 1991 où Mercer récapitule lui-même son argument des années 1980, avant de le réviser. Cet argument, résumé grossièrement : chez Mapplethorpe, l’homme noir n’est jamais en train de faire quelque chose. Les images sadomasochistes montrent une sexualité qui consiste à *faire*, tandis que les hommes noirs sont réduits à *être*, et à être purement sexuels. Il écrit que dans *Man in Polyester Suit*, en dehors des mains, c’est le pénis et lui seul qui identifie le modèle comme noir.

Mercer va plus loin. Il note que le brillant du tirage monochrome de haute qualité devient consubstantiel à la texture luisante de la peau noire, et il appelle ça du fétichisme : une érotisation de l’aspect le plus visible de la différence raciale, la couleur de peau, qui vient lubrifier la reproduction idéologique du fantasme colonial. Il formule le mécanisme sous forme de déni freudien, et la formule fait mouche : *« Je sais bien (que ce n’est pas vrai que tous les Noirs en ont une grosse), mais quand même (dans mes photographies, ils en ont une grosse). »*

Et il pointe le costume : les oppositions caché/exposé et nu/habillé rejouent l’opposition nature/culture et sauvage/civilisé, le costume bon marché et tape-à-l’œil confirmant l’échec du modèle à accéder à la « culture ». **Sous cet angle, l’image n’est plus une étude formelle : c’est une machine à confirmer un stéréotype vieux de trois siècles, avec un éclairage de studio impeccable.**

### Le retournement de Mercer, et pourquoi il compte

Voilà ce qui rend cette histoire passionnante : **Mercer a changé d’avis, et il l’a écrit.**

Dans ce même texte de la revue *Transition*, en 1991, il revient sur sa propre lecture et la démonte pièce par pièce. Son raisonnement tient en trois temps.

- **L’ambivalence de ces images est strictement indécidable.** Elles ne donnent aucune réponse claire à la question de savoir si elles renforcent ou sapent les stéréotypes racistes. Elles renvoient la question au spectateur, où elle se déchire dans l’effet de choc.

- **Mapplethorpe n’est pas le sujet blanc hétérosexuel dominant** qui a historiquement tenu l’appareil de représentation. En tant qu’artiste gay, il occupe une position bien plus tordue que le schéma du regard colonial ne le laisse croire, et le mot « fétichisme », avec sa connotation moralisante résiduelle, aplatit cette ambivalence.

- **Il assume enfin sa propre position de lecteur**, noir et gay. Il relit le ton furieux de son premier texte et reconnaît qu’il n’exprimait qu’une part de ce qu’il avait ressenti, parce qu’il s’était identifié aux hommes photographiés.

Il faut ajouter le contexte, que Mercer ne cache pas : entre son premier et son second texte, Mapplethorpe est mort, et la droite américaine a fait de son œuvre son punching-ball (on y vient dans deux sections). Maintenir intacte une critique de gauche pendant que le [Sénat](https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9nat_des_%C3%89tats-Unis) s’en sert comme munition, ça pose un problème politique concret. **C’est un cas d’école de ce qu’on ne fait jamais assez : réviser publiquement une position sans la renier.**

Mon avis, puisqu’on est entre nous. Je trouve la première lecture de Mercer largement juste sur les images, et sa seconde plus juste sur ce qu’on peut en faire. Les deux tiennent ensemble : oui, ces corps sont fabriqués comme des objets de désir découpés et polis ; oui, c’est exactement le même traitement que Mapplethorpe applique à une calla et à Louise Bourgeois. Le problème, c’est que traiter un homme noir comme une fleur n’a pas la même histoire derrière soi que traiter une fleur comme une fleur. **Le formalisme intégral est une position esthétique confortable, et elle devient tout de suite moins confortable quand le matériau est un corps qui a déjà été regardé comme une marchandise.**

Un point que je peux entendre, du côté des critiques : Mapplethorpe savait ce qu’il faisait et s’en fichait. Le témoignage le plus cruel là-dessus vient d’un confrère, on y arrive.

![Ken Moody and Robert Sherman, 1984. Deux profils, deux peaux, un seul éclairage : l’image la plus citée du débat.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-ken-moody-robert-sherman-1984-1.jpg)**Ken Moody and Robert Sherman*, 1984. Deux profils, deux peaux, un seul éclairage : l’image la plus citée du débat.*

![Phillip Prioleau, 1980. Un corps posé sur un socle, comme une sculpture : c’est précisément ce que Mercer interroge.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-phillip-prioleau-1980.jpg)**Phillip Prioleau*, 1980. Un corps posé sur un socle, comme une sculpture : c’est précisément ce que Mercer interroge.*

![Pour comparaison, un portrait de George Dureau, photographe de La Nouvelle-Orléans dont il sera question plus loin. Le modèle regarde l’objectif et occupe son propre espace.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/george-dureau-portrait-02-1.jpg)*Pour comparaison, un portrait de George Dureau, photographe de [La Nouvelle-Orléans](https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Nouvelle-Orl%C3%A9ans) dont il sera question plus loin. Le modèle regarde l’objectif et occupe son propre espace.*

## **Lisa Lyon et la princesse Margaret : aucune différence de traitement (1975-1988)**

On oublie souvent que ce photographe de la marge a passé une bonne partie de sa vie professionnelle à photographier des gens très fréquentables. En 1976, une aristocrate britannique l’invite sur [l’île de Mustique](https://en.wikipedia.org/wiki/Mustique) (les Caraïbes, une propriété privée, un bal costumé : on est très loin des clubs de cuir du [Meatpacking](https://fr.wikipedia.org/wiki/Meatpacking_District)) et il y photographie la [princesse Margaret](https://fr.wikipedia.org/wiki/Margaret_du_Royaume-Uni) pour *Interview*. À Londres, il tire le portrait de [Marianne Faithfull](https://fr.wikipedia.org/wiki/Marianne_Faithfull). Il fait des pochettes de disques : [*Horses*](https://fr.wikipedia.org/wiki/Horses_(album)) de Patti Smith en 1975, [*Marquee Moon*](https://fr.wikipedia.org/wiki/Marquee_Moon) de [Television](https://fr.wikipedia.org/wiki/Television_(groupe)) en 1977, puis *Wave*, *Dream of Life*, un [Paul Simon](https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Simon_(chanteur)), un [Laurie Anderson](https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurie_Anderson). En 1986, le conservateur du Whitney lui commande les portraits de cinquante artistes new-yorkais : [Louise Bourgeois](https://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_Bourgeois_(plasticienne)), [Jasper Johns](https://fr.wikipedia.org/wiki/Jasper_Johns), [Louise Nevelson](https://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_Nevelson), Warhol, et lui-même.

Sa pochette la plus connue reste celle d’*Horses*, photographiée en 1975 dans le penthouse de Wagstaff sur la [Cinquième Avenue](https://fr.wikipedia.org/wiki/Cinqui%C3%A8me_Avenue). Patti Smith en chemise blanche, bretelles, veste jetée sur l’épaule. Une des rares images de rock où la personne photographiée n’a pas l’air de poser pour un disque, mais d’être exactement ce qu’elle est. **C’est sans doute son image la plus vue, et de très loin**, et je parie qu’une bonne moitié des gens qui l’ont sur un tee-shirt ignorent qui l’a prise (et l’autre moitié ignore ce qu’il a fait par ailleurs).

![La pochette d’Horses, 1975. Chemise blanche, bretelles, veste sur l’épaule.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/04/mapplethorpe-patti-smith-horses-1975.jpg)*La pochette d’*Horses*, 1975. Chemise blanche, bretelles, veste sur l’épaule.*

![La pochette de Marquee Moon de Television, 1977.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/04/mapplethorpe-television-marquee-moon-1977.jpg)*La pochette de *Marquee Moon* de Television, 1977.*

**Le portraitiste mondain**

Deux chanteuses, une sculptrice et le pape du pop art, passés au protocole qui sert aux fleurs et aux nus.

![Robert Mapplethorpe, Patti Smith, 1975](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-patti-smith-1975.jpg)**Patti Smith*, 1975. La photographie de la pochette d’*Horses*, faite dans le penthouse de Wagstaff.*

![Robert Mapplethorpe, Deborah Harry en débardeur devant un fond capitonné](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-deborah-harry-02.jpg)**[Deborah Harry](https://fr.wikipedia.org/wiki/Debbie_Harry)*. La chanteuse de [Blondie](https://fr.wikipedia.org/wiki/Blondie_(groupe)) en débardeur, frontale, devant un capitonnage noir.*

![Robert Mapplethorpe, Louise Bourgeois, 1982](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-louise-bourgeois-1982.jpg)**Louise Bourgeois*, 1982. La sculptrice et sa *Fillette* sous le bras, hilare.*

![Robert Mapplethorpe, Andy Warhol, 1986](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-andy-warhol-1986-1.jpg)**Andy Warhol*, 1986. Le visage détouré dans un halo, comme une icône orthodoxe.*

En 1979, il rencontre [Lisa Lyon](https://fr.wikipedia.org/wiki/Lisa_Lyon), première championne du monde de culturisme féminin, lors d’une soirée à New York. Il la photographie dès le lendemain dans son loft de Bond Street (dès le lendemain : quand il voyait un corps qui l’intéressait, il ne prenait pas rendez-vous dans trois semaines). Ils vont travailler ensemble pendant des années, et ça donne *Lady: Lisa Lyon*, publié en 1983 chez [Viking](https://fr.wikipedia.org/wiki/Viking_Press), avec un avant-propos de Wagstaff et un texte de [Bruce Chatwin](https://fr.wikipedia.org/wiki/Bruce_Chatwin).

Interrogé par Janet Kardon sur le rapport de son travail à la sculpture, Mapplethorpe répond : *« Si j’étais né il y a cent ou deux cents ans, j’aurais peut-être été sculpteur, mais la photographie est une façon très rapide de voir, de faire de la sculpture. Lisa Lyon me rappelait les sujets de Michel-Ange, parce qu’il faisait des femmes musclées. »* C’est un aveu de méthode : il ne cherche pas une personne, il cherche un volume. Et c’est lui qui prononce le nom de [Michel-Ange](https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel-Ange) : **la référence classique sort de sa bouche à lui, en entretien, pas de la plume d’un commissaire d’exposition venu l’anoblir après coup.**

Kobena Mercer, encore lui, retourne l’argument : ces séries de photos de Lisa Lyon passent son corps à travers un millier de stéréotypes de la féminité. L’objection est sérieuse et je ne vais pas faire semblant de la balayer. **Chercher un volume plutôt qu’une personne, c’est une méthode d’atelier quand le modèle est une calla, et c’est une manière de disposer de quelqu’un quand le modèle est une femme qui a mis dix ans à construire ce corps-là.** On peut trouver les images superbes et tenir les deux bouts. Personnellement, c’est ce que je fais, sans être totalement à l’aise.

**Lisa Lyon, quatre ans de collaboration**

Première championne du monde de culturisme féminin, rencontrée à une soirée et photographiée dès le lendemain. Elle est le seul modèle auquel il consacre un livre entier.

![Robert Mapplethorpe, Lisa Lyon, 1982](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-lisa-lyon-cape-1982.jpg)**Lisa Lyon*, 1982. La cape et le drapé, directement empruntés à la peinture ancienne.*

![Vue d’accrochage de l’exposition consacrée à la série Lady](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/exposition-lady-lisa-lyon-vue.jpg)*Vue d’accrochage de l’exposition consacrée à la série *Lady*.*

[![Couverture du livre Lady, Lisa Lyon de Robert Mapplethorpe](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/livre-mapplethorpe-lady-lisa-lyon-1.jpg)](https://www.amazon.fr/s?k=Lady+Lisa+Lyon+Mapplethorpe&tag=thomashammoud-21)*[Mapplethorpe, R., &amp; Chatwin, B. (1983). *Lady: Lisa Lyon*. Viking.](https://www.amazon.fr/s?k=Lady+Lisa+Lyon+Mapplethorpe&amp;tag=thomashammoud-21)*

En 1989 paraît *Some Women*, ses portraits de femmes, présenté par [Joan Didion](https://fr.wikipedia.org/wiki/Joan_Didion). Faire préfacer son livre de portraits féminins par l’écrivaine américaine la plus tranchante de sa génération, c’est un choix qui en dit long sur son sens du casting.

**Ce qui frappe, quand on regarde ces portraits mondains à la suite des nus, c’est qu’il n’y a aucune différence de traitement.** Même fond, même lumière, même frontalité, même carré. Danto rapporte les mots de Mapplethorpe sur ce point : il n’a pas cette « notion de piédestal » que beaucoup de photographes ont face aux célébrités, il ne sait souvent pas qui sont ces gens, ça ne l’intéresse pas plus que ça, il n’est impressionné par personne et ne l’a jamais été. Il ajoute : *« Je ne suis pas le genre de personne à avoir des héros. Je n’ai jamais eu de héros. »*

Pour un catholique de Floral Park qui a passé son enfance devant des saints, c’est une phrase intéressante.

## **D’où vient Mapplethorpe, et qui en descend**

Un photographe ne sort jamais de nulle part, même quand il n’a pas fini ses études.

**Ce qu’il prend au passé.** En 1973, il pousse Wagstaff à acheter des photographies du [baron Wilhelm von Gloeden](https://fr.wikipedia.org/wiki/Wilhelm_von_Gloeden) à un marchand de magazines. Von Gloeden, c’est le photographe allemand installé à [Taormina](https://fr.wikipedia.org/wiki/Taormine) qui posait des adolescents siciliens nus dans des décors antiques au tournant du XXe siècle, en appelant ça de l’archéologie (l’alibi antique a servi de laissez-passer à beaucoup de choses, et pas seulement en photographie). La filiation est directe : prendre un corps désirable, l’habiller de références classiques, et laisser le spectateur se débrouiller avec le reste. Mapplethorpe collectionne aussi [Julia Margaret Cameron](https://fr.wikipedia.org/wiki/Julia_Margaret_Cameron), [Muybridge](https://fr.wikipedia.org/wiki/Eadweard_Muybridge), [Man Ray](https://fr.wikipedia.org/wiki/Man_Ray), [Steichen](https://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Steichen), [Lewis Hine](https://fr.wikipedia.org/wiki/Lewis_Hine), [Walker Evans](https://fr.wikipedia.org/wiki/Walker_Evans). Il en revendra un cinquième chez [Sotheby’s](https://fr.wikipedia.org/wiki/Sotheby%27s) en 1982 (avec catalogue à son nom, s’il vous plaît) : chez lui, même la collection est un portefeuille.

![Wilhelm von Gloeden, Taormine, vers 1900. La baie en contrebas, l’agave, les draperies : tout le décor est là pour faire passer la scène.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/wilhelm-von-gloeden-taormina-1900.jpg)*Wilhelm von Gloeden, Taormine, vers 1900. La baie en contrebas, l’agave, les draperies : tout le décor est là pour faire passer la scène.*

![Wilhelm von Gloeden, jeunes gens sur une terrasse de Taormine. Sandales lacées, colliers de perles, tambourin, peaux de bête : les accessoires font tout le travail.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/wilhelm-von-gloeden-terrasse-taormina.jpg)*Wilhelm von Gloeden, jeunes gens sur une terrasse de Taormine. Sandales lacées, colliers de perles, tambourin, peaux de bête : les accessoires font tout le travail.*

![Still Life. La nature morte hollandaise remise au studio, avec le flash pour lumière du jour.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-nature-morte.jpg)**Still Life*. La nature morte hollandaise remise au studio, avec le flash pour lumière du jour.*

**Ce qu’il refuse.** Le documentaire, le hasard, l’instant décisif, le grain, la rue. Tout ce qui a fait la photographie du XXe siècle, en somme (il faut le faire, quand même : refuser en bloc [Cartier-Bresson](https://thomashammoudi.com/henri-cartier-bresson-voyage-dans-loeuvre-du-monstre-sacre-de-lhistoire-de-la-photographie/), [Robert Frank](https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Frank_(photographe)), [Garry Winogrand](https://fr.wikipedia.org/wiki/Garry_Winogrand) et toute la descendance, et gagner quand même sa place au Whitney). Le catalogue du Getty note qu’il trouvait le travail d’[Edward Weston](https://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Weston) « trop sec », ce qui est assez drôle quand on sait qu’on lui a reproché exactement la même chose pendant trente ans. Ses vrais points de comparaison, dit le Getty, ce sont [Richard Avedon](https://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Avedon) et [Irving Penn](https://fr.wikipedia.org/wiki/Irving_Penn), pour l’étendue de leurs sujets autant que pour leur manière de tenir un studio et de contrôler la production.

### George Dureau, ou la même matière avec une autre morale

Le contemporain le plus révélateur, c’est [George Dureau](https://fr.wikipedia.org/wiki/George_Dureau), photographe de La Nouvelle-Orléans qui photographiait des hommes noirs, souvent amputés ou de petite taille. Ce territoire est à un pas de celui de [Diane Arbus](https://thomashammoudi.com/diane-arbus-le-regard-frontal-sur-ceux-que-personne-ne-voulait-voir/), avec une tendresse en plus. Mapplethorpe découvre son travail, lui écrit pour lui acheter un tirage, puis l’invite à New York.

![George Dureau, nu masculin. Le même matériau que Mapplethorpe, une autre morale.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/george-dureau-nu-01-1.jpg)*George Dureau, nu masculin. Le même matériau que Mapplethorpe, une autre morale.*

![George Dureau, portrait. Il passait des heures à comprendre ses modèles avant de déclencher.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/george-dureau-portrait-03-1.jpg)*George Dureau, portrait. Il passait des heures à comprendre ses modèles avant de déclencher.*

Morrisroe rapporte la conversation (avec les guillemets de Dureau lui-même, interviewé pour le livre). Dureau explique qu’il voit les handicaps de ses modèles comme des métaphores visuelles, qu’il passe peu de temps à photographier et beaucoup à comprendre le modèle comme être humain. Mapplethorpe l’interrompt : *« D’accord, mais qu’est-ce que vous pensez de leurs aisselles ? »* Dureau conclut, consterné : *« Je cherchais les plus grandes vérités universelles, et Robert cherchait des aisselles odorantes. »*

**Cette anecdote vaut mieux que tout un colloque**, parce qu’elle montre deux photographes devant le même matériau humain, avec deux morales opposées, et qu’elle ne tranche pas. Dureau cherche l’humain et fait des images plus tendres. Mapplethorpe cherche la surface et fait des images qu’on regarde encore. Il n’y a pas de morale à cette histoire, ou alors une seule : **la générosité d’intention ne garantit pas la puissance d’une image, et l’inverse est vrai aussi.**

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**Sa descendance.** Elle est partout et elle est difficile à nommer, parce qu’elle est devenue le décor. Chaque fois que vous voyez un corps sur fond noir, éclairé en latéral dur, cadré comme une statue, en carré, dans une campagne de parfum ou dans un portfolio de mode (ou sur Instagram, disons-le), vous voyez un descendant de Mapplethorpe qui s’ignore. Il a aussi une descendance moins glorieuse : il a fabriqué, malgré lui, la jurisprudence culturelle américaine des trente années suivantes. Après lui, tout financement public de l’art aux États-Unis est passé au tamis de la décence. **Un photographe mort à quarante-deux ans a durablement modifié la façon dont son pays finance ses artistes**, ce qui n’était pas franchement dans le plan de carrière.

Le chaînon français existe, et il est tardif : le [Grand Palais](https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_Palais_(Paris)) lui a consacré une rétrospective du 26 mars au 13 juillet 2014, pour laquelle Patti Smith a écrit un texte inédit traduit par Céline Leroy. C’est un des rares textes français de première main sur lui, et il commence par une image de boule de neige qui dévale une montagne.

## **The Perfect Moment : un musée en correctionnelle (1988-1990)**

Septembre 1986. Mapplethorpe est hospitalisé au [Beth Israel](https://fr.wikipedia.org/wiki/Beth_Israel_Medical_Center) de New York pour une pneumonie. Diagnostic : sida. Il a trente-neuf ans, et il lui reste deux ans et demi (en 1986, il n’existe aucun traitement, et l’espérance de vie après diagnostic se compte en mois).

Ce qui suit est peut-être la séquence la plus étrange de l’histoire de l’art américain : un homme mourant devient, en dix-huit mois, à la fois consacré par les musées et poursuivi par l’État.

- **27 mai 1988** : création de la Fondation Robert Mapplethorpe, destinée à préserver son œuvre et, plus tard, à financer la recherche médicale contre le VIH.

- **27 juillet 1988** : vernissage de sa première rétrospective muséale américaine au [Whitney Museum of American Art](https://fr.wikipedia.org/wiki/Whitney_Museum_of_American_Art), ouverte au public le lendemain. Il y assiste. Une photographie de ce soir-là le montre debout, émacié et gris.

- **9 décembre 1988** : ouverture de *Robert Mapplethorpe: The Perfect Moment*, exposition itinérante organisée par Janet Kardon pour l’[Institute of Contemporary Art](https://fr.wikipedia.org/wiki/Institute_of_Contemporary_Art_(Philadelphie)) de Philadelphie, financée en partie par une bourse de 30 000 dollars du [National Endowment for the Arts](https://fr.wikipedia.org/wiki/National_Endowment_for_the_Arts). Il est trop malade pour venir.

- **9 mars 1989**, vers six heures du matin : il meurt d’une insuffisance respiratoire à l’hôpital de Boston où il était venu chercher un traitement expérimental qu’il était trop faible pour recevoir. Il a quarante-deux ans. La messe d’enterrement a lieu le 14 mars à Notre-Dame-des-Neiges, à Floral Park, Queens.

Et c’est là que l’histoire lui échappe.

![Le 30 juin 1989, des manifestants projettent les photographies de Mapplethorpe sur la façade de la Corcoran Gallery, qui venait d’annuler l’exposition.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/corcoran-projection-protestation-1989-1.jpg)*Le 30 juin 1989, des manifestants projettent les photographies de Mapplethorpe sur la façade de la Corcoran Gallery, qui venait d’annuler l’exposition.*

![Vue de l’accrochage de The Perfect Moment à l’Institute of Contemporary Art de Philadelphie, 1988. C’est cette exposition qui sera fermée par la police à Cincinnati deux ans plus tard.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/exposition-the-perfect-moment-1988-1.jpg)*Vue de l’accrochage de *The Perfect Moment* à l’Institute of Contemporary Art de Philadelphie, 1988. C’est cette exposition qui sera fermée par la police à Cincinnati deux ans plus tard.*

Le 12 juin 1989, deux semaines avant l’ouverture prévue, la [Corcoran Gallery of Art](https://fr.wikipedia.org/wiki/Corcoran_Gallery_of_Art) de Washington annule la présentation de *The Perfect Moment*. Les sources divergent sur qui décide : la chronologie du Getty attribue l’annulation à sa directrice, Christina Orr-Cahall, Danto au conseil d’administration. C’est elle, en tout cas, qui la porte publiquement, et elle craint que le Congrès ne s’en prenne à une institution financée par le NEA. Elle expliquera plus tard que l’exposition était au mauvais endroit au mauvais moment, et qu’elle avait le fort potentiel de devenir la tribune politique de quelqu’un.

**C’est exactement ce qui s’est passé, et c’est son annulation qui l’a provoqué.** (Il y a une leçon générale là-dedans sur la censure préventive, mais on va la garder pour un autre article.) Le sénateur [Jesse Helms](https://fr.wikipedia.org/wiki/Jesse_Helms), de [Caroline du Nord](https://fr.wikipedia.org/wiki/Caroline_du_Nord), mène l’attaque contre le financement public des arts et détruit un catalogue de l’exposition en pleine séance au Sénat en le dénonçant comme pornographique. La droite religieuse lance une campagne de courriers contre les dépenses publiques pour de l’art « soi-disant » artistique. Le 30 juin, des manifestants projettent les photographies de Mapplethorpe sur la façade du Corcoran. Le 22 juillet, le [Washington Project for the Arts](https://en.wikipedia.org/wiki/Washington_Project_for_the_Arts) reprend l’exposition, qui bat son record de fréquentation.

Puis vient Cincinnati. L’exposition ouvre au [Contemporary Arts Center](https://en.wikipedia.org/wiki/Contemporary_Arts_Center) le 7 avril 1990. La police entre dans la galerie et la ferme temporairement, le temps de saisir les preuves. Le centre et son directeur [Dennis Barrie](https://en.wikipedia.org/wiki/Dennis_Barrie) sont inculpés pour exposition de matériel obscène et pornographie enfantine. Sept images sont retenues : cinq scènes sadomasochistes issues du X Portfolio, et deux portraits d’enfants, dont celui d’une petite fille nommée Rosie.

Des experts défilent pour expliquer à des jurés sans familiarité avec l’art contemporain pourquoi ces images sont des œuvres. La scène vaut d’être imaginée : un conservateur, en costume, expliquant la composition en triangle d’une photographie de fouet à un jury de l’Ohio. **C’est *Douze Hommes en colère* avec, à la place du couteau à cran d’arrêt, un tirage gélatino-argentique de 40 × 40.** Le procès s’ouvre le 28 septembre 1990 et, le 5 octobre, le verdict tombe : **acquittement du musée et de son directeur.** Les jurés se sont accordés sur le caractère offensant des images, et n’ont pas réussi à conclure qu’elles étaient dépourvues de valeur artistique. Ce qui, juridiquement, suffisait.

**Le musée gagne, mais le financement public de l’art américain sort du débat avec des conditions de décence attachées. La bataille a été gagnée devant le tribunal et perdue au Congrès.**

### Ce que ce procès a vraiment jugé

Danto fait ici une observation qu’on ne lit nulle part ailleurs. Il note que si l’on suivait la lecture des experts au procès, qui parlaient de gris argentés, de textures et de compositions pour défendre ces images, alors les jurés devaient en conclure qu’eux-mêmes ne comprenaient rien à ce qu’ils regardaient. **Pour sauver ces photographies, on a été obligé de les vider de ce qu’elles montrent.** C’est la stratégie qui a fonctionné devant un tribunal, et c’est aussi celle qui trahit le plus l’œuvre.

Parce que Mapplethorpe, lui, n’a jamais dit que *Man in Polyester Suit* était une étude de gris. Il a dit qu’il cherchait la perfection dans la forme, et que ça marchait avec les portraits, les bites et les fleurs indifféremment. Chez lui, le sexe était le sujet, traité avec le même sérieux formel que le reste, et pas un accident qu’on excuserait par la qualité de la composition. **Les avocats ont gagné le procès en niant ce qui faisait la valeur de ces images.**

Et pendant ce temps, à Washington, les crédits du NEA se voyaient assortis d’une clause de décence. Le photographe était mort depuis dix-huit mois, et son œuvre, elle, servait à écrire des lois.

## **Le dernier autoportrait : une vanité composée par son modèle (1988)**

Il faut finir sur une image, et ce sera celle-là. Petite précision avant : chez lui, l’autoportrait n’est pas un exercice occasionnel, c’est une série tenue sur vingt ans, où il se déguise en travesti, en motard, en diable, en dandy. Le rapprochement avec [Cindy Sherman](https://thomashammoudi.com/cindy-sherman-lexploration-des-archetypes-feminins-dans-notre-culture-par-lautoportrait/) s’impose, à ceci près qu’elle disparaît dans ses rôles quand lui, dans tous les costumes, vous regarde droit dans les yeux.

![Cindy Sherman, 1983. Il a photographié celle qui, au même moment, faisait de l’autoportrait un jeu de rôles.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-cindy-sherman-1983.jpg)**Cindy Sherman*, 1983. Il a photographié celle qui, au même moment, faisait de l’autoportrait un jeu de rôles.*

Janet Kardon la décrit ainsi dans le catalogue de *The Perfect Moment* : d’un fond parmi les plus denses qu’il ait faits émerge un personnage mince et pâle, mais puissant. Dans ses mains, il tient une canne dont le pommeau est un crâne. Côte à côte, le crâne et le visage nous font face. On croise les yeux de Mapplethorpe, et les orbites du crâne, à travers un gouffre incommensurable.

Et voici le détail qui m’a fait rouvrir le catalogue trois fois. **La mise au point n’est pas sur son visage : elle est sur le crâne.** Le Getty le note noir sur blanc, en observant que la netteté qu’il voulait sur le crâne sculpté du pommeau a rejeté son propre visage légèrement en dehors de la zone nette, au point qu’il semble s’effacer sous nos yeux, pendant que son bras vient droit sur nous et que sa main serre férocement la canne.

Le crâne est net, la main est nette, le visage l’est un peu moins. Le reste s’enfonce dans le noir, et c’est un noir qu’il a mis dix ans à obtenir (le programme de 1978). **Un homme qui sait qu’il va mourir fait le point sur la mort et se laisse lui-même passer derrière.**

Il faut résister à la tentation de la lire comme une image sereine, parce que ce n’est pas ce que racontent les archives : le Getty décrit une séance improvisée et interrompue, Mapplethorpe d’abord à genoux, puis, la douleur venue, assis sur un tabouret, puis sur une chaise, l’expression passant de la force et de la colère à quelque chose qui ressemble à de la mélancolie à mesure qu’il encaissait l’état de son corps. Il n’y a pourtant ni lit d’hôpital, ni perfusion, ni pathos dans l’image finale (l’écart avec à peu près tout ce qui s’est fait sur le sida à la même époque est saisissant). Il y a un cadrage, une lumière, un accessoire, et une tenue impeccable. **La souffrance est dans la fabrication, pas dans le résultat.**

![Sleeping Cupid, 1989. Une des dernières images, citée par Patti Smith parmi celles qu’il a faites en mourant.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-sleeping-cupid-1989.jpg)**Sleeping Cupid*, 1989. Une des dernières images, citée par Patti Smith parmi celles qu’il a faites en mourant.*

Le formalisme intégral, réduit à son os, ressemble à ça : **une discipline qui tient encore debout quand plus rien d’autre ne tient.**

![Self Portrait, 1988. La netteté est sur le crâne du pommeau : le visage, lui, passe légèrement derrière.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-autoportrait-1988-canne-1.jpg)**Self Portrait*, 1988. La netteté est sur le crâne du pommeau : le visage, lui, passe légèrement derrière.*

## Qu’en retenir pour votre pratique ?

           
            
                

### 1. Appliquez le même protocole à des sujets qui n’ont rien à voir

**C’est sa signature, et c’est reproductible chez vous** (sans le budget, sans le studio de Bond Street, sans les assistants). Il photographie une fleur coupée, un corps musclé et une aristocrate avec le même fond et la même lumière. La constance rend son travail identifiable en une seconde, et surtout elle révèle les différences réelles entre les sujets, puisque tout le reste ne bouge pas.

![Poppy, 1988. Un pavot qui s’affaisse sur sa tige, sur le noir le plus dense qu’il sache faire.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-poppy-1988.jpg)**Poppy*, 1988. Un pavot qui s’affaisse sur sa tige, sur le noir le plus dense qu’il sache faire.*

**Le conseil :** une semaine, un seul dispositif d’éclairage que vous ne touchez plus, cinq sujets qui n’ont rien en commun (un légume, un outil, un visage, une chaussure, une plante). Même distance, même fond, même heure. À la fin, mettez les cinq images côte à côte : ce que vous voyez, c’est votre regard, débarrassé du sujet.

### 2. Prenez un format qui vous empêche de raconter

**Le carré n’a pas de sens de lecture.** Il ne permet pas la respiration du format 3/2, ni le souffle du panoramique. Il centre et il enferme, et c’est pour ça qu’il produit des objets plutôt que des récits. Mapplethorpe n’a pas choisi le carré par hasard, il a choisi l’outil qui l’obligeait à faire ce qu’il voulait faire.

![Flower, 1983. Réduite à sa silhouette, la fleur devient un organe.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-flower-1983-1.jpg)**Flower*, 1983. Réduite à sa silhouette, la fleur devient un organe.*

**Le conseil :** un mois entier en carré, réglé dans le boîtier (pas en post-production, sinon vous trichez), sans recadrage possible après coup. Pas trois jours. Un mois. Les deux premières semaines seront pénibles, la troisième vous commencerez à voir en carré avant de lever l’appareil, et c’est là que ça devient intéressant.

### 3. Séparez la prise de vue de la fabrication de l’objet

**Photographier et fabriquer l’image finale sont deux métiers.** Mapplethorpe déléguait ses tirages et restait maniaque sur le résultat. Vous n’avez pas de tireur, mais vous avez le même problème, et les faire dans la même session est le meilleur moyen de rater les deux. Si vous corrigez vos fichiers le soir même en étant encore amoureux de votre journée, vous n’éditez pas, vous vous félicitez.

![Orchid, 1987. Les ombres portées comptent autant que la fleur.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-orchid-1987.jpg)**Orchid*, 1987. Les ombres portées comptent autant que la fleur.*

**Le conseil :** quinze jours entre la prise de vue et le développement. Rien entre les deux, pas même un coup d’œil (oui, quinze jours, et non, regarder les vignettes « juste pour vérifier » ne compte pas). Sur ce sujet précis, j’ai une formation entière consacrée au [tri et à l’édition](https://shop.thomashammoudi.com/le-tri-et-ledition), parce que c’est l’étape où se perdent 90 % des bonnes séries.

### 4. Le matériel arrive après le regard, jamais avant

**Le Hasselblad n’a rien appris à Mapplethorpe.** Il lui a permis d’obtenir ce qu’il cherchait déjà avec un Polaroid à deux réglages. La chronologie compte : d’abord deux ans de Polaroid bête, ensuite le moyen format. Dans l’autre sens, ça ne marche pas.

![Flowers, 1986. Une composition en contre-jour, dans la lumière rayée d’un store.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-flowers-1986-1.jpg)**Flowers*, 1986. Une composition en contre-jour, dans la lumière rayée d’un store.*

**Le conseil :** avant votre prochain achat, prenez trente images faites avec ce que vous avez déjà et écrivez, en une phrase par image, ce que le nouveau matériel aurait changé. Si vous n’arrivez pas à remplir vingt phrases sur trente, le problème n’est pas le boîtier.

### 5. Comptez ce que vous validez, pas ce que vous déclenchez

Un peu plus de cent images validées par an. **Un catalogue tenu par des assistants, des éditions limitées à dix ou quinze tirages : cette bureaucratie apparente est ce qui transforme un tas de fichiers en œuvre.** Personne ne trouve ça romantique, et tout le monde s’en sert après votre mort.

![Autoportrait au Polaroid, vers 1973. Le bras levé contre un mur de brique : rien d’autre à régler que plus de lumière ou moins.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-autoportrait-polaroid-1973-1.jpg)**Autoportrait au Polaroid*, vers 1973. Le bras levé contre un mur de brique : rien d’autre à régler que plus de lumière ou moins.*

**Le conseil :** ouvrez un fichier, une seule ligne par image validée, avec sa date et son titre. Plafond volontaire : cent images par an. Au bout de douze mois, vous aurez une chose que 99 % des photographes amateurs n’ont pas, à savoir un corpus délimité par vous et pas par votre disque dur.

### 6. Décidez d’un objectif technique et tenez-le dix ans

« Maîtriser la lumière et rendre les noirs le plus denses possible. » C’est le programme technique de Mapplethorpe à partir de 1978, tel que Patti Smith le formule. **Un seul objectif, tenu jusqu’à sa mort.** Pas dix résolutions par an.

![Candy Darling, Polaroid. Une des figures de la Factory, croisée au Max’s Kansas City.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-candy-darling-polaroid-1.jpg)**Candy Darling*, Polaroid. Une des figures de la Factory, croisée au Max’s Kansas City.*

**Le conseil :** écrivez une seule phrase technique sur un papier, scotchez-la au-dessus de votre écran, et ne la changez pas avant douze mois. « Je veux que mes ombres gardent du détail. » « Je veux que mes fonds soient toujours plus sombres que mon sujet. » Une phrase. Douze mois.

![Lisa Lyon, 1982. Un seul objectif technique, tenu dix ans : la lumière et la densité des noirs.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-lisa-lyon-1982-1.jpg)**Lisa Lyon*, 1982. Un seul objectif technique, tenu dix ans : la lumière et la densité des noirs.*

### 7. Assumez d’être regardé de travers, mais écoutez la critique sérieuse

Mapplethorpe encaissait très bien les insultes de la droite religieuse, qui ne coûtaient rien à sa pratique. La critique qui aurait pu la changer, c’était celle de Kobena Mercer, précise, argumentée, venue de quelqu’un qui regardait vraiment les images. **Apprenez à distinguer les deux : l’indignation générale ne vous apprend rien, et le désaccord informé vaut de l’or.**

![Self Portrait. Le visage qu’il présentera pendant vingt ans, déjà en place.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-autoportrait-torse-nu-1.jpg)**Self Portrait*. Le visage qu’il présentera pendant vingt ans, déjà en place.*

**Le conseil :** une fois par trimestre, faites relire une série de dix images par quelqu’un qui n’aime pas ce que vous faites, mais qui s’y connaît. Demandez-lui une objection écrite, pas un avis. Vous n’êtes pas obligé de la suivre, vous êtes obligé de la comprendre.

![Lisa Lyon, 1980. La série que Kobena Mercer accuse de faire passer un corps par mille stéréotypes de la féminité.](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/robert-mapplethorpe-lisa-lyon-1980-1.jpg)**Lisa Lyon*, 1980. La série que Kobena Mercer accuse de faire passer un corps par mille stéréotypes de la féminité.*

            
         

        

## **Conclusion**

Reprenons la phrase du départ, celle de l’*East Village Eye* en 1983. Il cherche la perfection dans la forme, et il le fait avec les portraits, avec les bites, avec les fleurs, sans que ça change d’un sujet à l’autre.

Pendant vingt ans, on a lu cette phrase comme une provocation (et il faut reconnaître qu’il l’avait cherché). Je crois qu’elle est descriptive, et qu’elle est le seul mode d’emploi dont on ait besoin. Mapplethorpe a fait une seule chose toute sa vie : poser un objet au centre d’un carré, l’éclairer, et obtenir le noir le plus dense possible derrière. Que l’objet soit une orchidée, une princesse, un homme en cuir ou son propre visage à quelques mois de sa mort ne change rien au protocole. **C’est cette indifférence au sujet qui a rendu son travail scandaleux, et c’est la même qui le rend encore regardable aujourd’hui, quand le scandale est retombé.**

Reste la question qui ne se referme pas, et c’est tant mieux. Traiter tous les sujets à égalité, est-ce le sommet de l’exigence formelle ou une manière élégante de ne rien devoir à personne ? Mercer a passé dix ans à peser les deux réponses avant de conclure que l’image renvoyait la question au spectateur. Danto, lui, prévenait que le jour où ces photographies ne choqueront plus, leurs intentions deviendront incompréhensibles. On en est peut-être là. Une génération qui a grandi avec tout le contenu du monde dans sa poche regarde *Man in Polyester Suit* et hausse les épaules, et pour la première fois depuis 1980, la seule chose qui reste à regarder dans cette image, c’est la photographie.

**Moins de scandale, plus de lumière. Moins de sujets, plus de protocole. Moins d’opinions sur les images, plus de temps passé devant.** Et à la prochaine.

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PS : mille neuf cent soixante-neuf images validées en dix-sept ans de carrière. Regardez le compteur de votre carte mémoire, et parlons-en.
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PS² : Wagstaff et Mapplethorpe sont morts du même mal, à deux ans d’intervalle. Le hasard a parfois une écriture insupportable.
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Pendant l’écriture de ce billet, j’ai principalement écouté (ENCORE) cet album :

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Notes et sources :

- Je déconne. [↩︎](#4655352f-3465-4586-86b4-3a2a3f283b2b-link)

## **Chronologie de la vie de Robert Mapplethorpe**

- **4 novembre 1946** : naissance à l’Irwin Sanitarium, Queens, New York. Troisième des six enfants de Joan et Harry Mapplethorpe, famille catholique.

- **1949** : les parents achètent leur unique maison, au 83-12 259e Rue, Floral Park, Queens.

- **1963** : à seize ans, il sort du lycée, quitte la maison et entre au Pratt Institute en design publicitaire. Il rejoint le corps de réserve des officiers, puis les Pershing Rifles.

- **1965** : change de filière pour les arts graphiques (sculpture, peinture, dessin).

- **1967** : rencontre Patti Smith à la fin du semestre de printemps. Ils emménagent ensemble près de Pratt.

- **1968** : collages mêlant imagerie catholique et magie noire, boîtes et retables inspirés de [Joseph Cornell](https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Cornell) et [Marcel Duchamp](https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Duchamp).

- **1969** : échoue à un examen de psychologie en dernière année, ce qui l’empêche d’obtenir son diplôme, et quitte Pratt. En juillet, il s’installe au Chelsea Hotel avec Patti Smith. Photographe occasionnel pour *Interview*. Fin de leur relation amoureuse.

- **1970** : Sandy Daley lui prête un Polaroid. Première exposition hors école, *Clothing as Art*, au Chelsea Hotel.

- **1971** : rencontre John McKendry, conservateur au Metropolitan Museum, qui lui ouvre les réserves photographiques et lui offre un Polaroid. Bourse de la Polaroid Corporation.

- **1972** : rencontre Sam Wagstaff, qui lui offre un Hasselblad et 15 000 dollars pour acheter un loft au 24 Bond Street.

- **6 janvier 1973** : *Polaroids*, première exposition personnelle en galerie, à la Light Gallery de New York.

- **1975** : photographie Patti Smith pour la pochette de *Horses*, dans le penthouse de Wagstaff.

- **1976** : photographie la princesse Margaret à Mustique pour *Interview*, et la pochette de *Marquee Moon* de Television.

- **5 février 1977** : deux expositions simultanées à New York sous le titre *Pictures* : les images de sexe à The Kitchen, les portraits à la Holly Solomon Gallery.

- **18 janvier 1978** : première exposition personnelle en musée, au Chrysler Museum de Norfolk, en Virginie.

- **1978** : publication du X Portfolio (images sadomasochistes) et du Y Portfolio (fleurs). Première exposition personnelle en Europe, à Paris, galerie La Remise du Parc. Robert Miller devient son marchand exclusif.

- **1979** : rencontre Lisa Lyon. Embauche Tom Baril comme tireur.

- **1980** : réalise *Man in Polyester Suit*. Rencontre Milton Moore.

- **Octobre 1981** : exposition *Black Males* à la Robert Miller Gallery. Publication du Z Portfolio.

- **1er avril 1982** : son frère cadet Edward rejoint le studio de Bond Street comme assistant et tireur.

- **24 mai 1982** : vend chez Sotheby’s environ un cinquième de sa collection de photographies.

- **1983** : premiers tirages platine. Publication de *Lady: Lisa Lyon* chez Viking, avant-propos de Wagstaff, texte de Bruce Chatwin. Rétrospective à l’Institute of Contemporary Arts de Londres.

- **1984** : bourse de 15 000 dollars du National Endowment for the Arts.

- **1985** : publication de *Certain People: A Book of Portraits*. Wagstaff lui achète un loft à 500 000 dollars sur la 23e Rue Ouest.

- **1986** : publication du *Black Book*, préface de Ntozake Shange. Portraits pour *50 New York Artists*. En septembre, hospitalisé pour une pneumonie : diagnostic du sida.

- **14 janvier 1987** : mort de Sam Wagstaff. Mapplethorpe hérite de l’essentiel de sa succession, estimée entre cinq et sept millions de dollars.

- **27 mai 1988** : création de la Fondation Robert Mapplethorpe.

- **27 juillet 1988** : vernissage de sa première rétrospective muséale américaine au Whitney Museum, auquel il assiste. L’exposition ouvre au public le lendemain.

- **9 décembre 1988** : ouverture de *The Perfect Moment* à l’ICA de Philadelphie. Il est trop malade pour y assister.

- **9 mars 1989** : meurt à Boston d’une insuffisance respiratoire, à quarante-deux ans. Messe d’enterrement le 14 mars à Notre-Dame-des-Neiges, Floral Park.

- **12 juin 1989** : la Corcoran Gallery de Washington annule *The Perfect Moment*. Jesse Helms mène l’offensive contre le NEA au Sénat.

- **7 avril 1990** : l’exposition ouvre au Contemporary Arts Center de Cincinnati. La police ferme la galerie ; le centre et son directeur Dennis Barrie sont inculpés.

- **5 octobre 1990** : acquittement du musée et de Dennis Barrie.

- **2011** : le J. Paul Getty Trust et le Los Angeles County Museum of Art acquièrent conjointement un ensemble majeur de son œuvre et ses archives.

- **26 mars au 13 juillet 2014** : rétrospective au [Grand Palais](https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_Palais_(Paris)), à Paris, accompagnée d’un texte inédit de Patti Smith.

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## **Sources**

Toutes les citations de Robert Mapplethorpe, d’Arthur Danto, de Kobena Mercer, de George Dureau et de Janet Kardon reproduites ici sont des retraductions de l’anglais : les mots français entre guillemets ne sont donc pas les mots prononcés, mais leur équivalent le plus fidèle possible. Les citations de Patti Smith proviennent en revanche des éditions françaises et sont reproduites telles quelles.

### Livres

- Paul Martineau et Britt Salvesen, *Robert Mapplethorpe: The Photographs*, J. Paul Getty Museum et Los Angeles County Museum of Art, 2016. Chronologie établie par Karlyn Olvido : source de référence pour toutes les dates de cet article.

- Arthur C. Danto, *Playing with the Edge: The Photographic Achievement of Robert Mapplethorpe*, University of California Press, 1996.

- Patti Smith, *Just Kids*, traduit par Héloïse Esquié, Denoël, 2010 (repris en Folio).

- Patti Smith, *Mapplethorpe : un enfant terrible*, traduit par Céline Leroy, Éditions de la Réunion des musées nationaux, Grand Palais, texte inédit publié à l’occasion de l’exposition du 26 mars au 13 juillet 2014.

- Patricia Morrisroe, *Mapplethorpe: A Biography*, Random House, 1995. Biographie contestée par plusieurs proches du photographe : utilisée ici pour les faits datés et les propos rapportés d’entretiens.

- Jack Fritscher, *Mapplethorpe: Assault With A Deadly Camera*. Témoignage direct d’un éditeur de la presse gay des années 1970, proche du photographe. Source partiale et bavarde, consultée pour le contexte du milieu new-yorkais, jamais pour un fait daté.

- Kobena Mercer, « Reading Racial Fetishism: The Photographs of Robert Mapplethorpe ».

- Janet Kardon, David Joselit, Kay Larson et Patti Smith, *Robert Mapplethorpe: The Perfect Moment*, Institute of Contemporary Art, University of Pennsylvania, 1988. Contient l’entretien de Janet Kardon avec le photographe.

- Philip Gefter, *Wagstaff: Before and After Mapplethorpe, a Biography*, Liveright, 2014.

- Derek Conrad Murray, *Mapplethorpe and the Flower: Radical Sexuality and the Limits of Control*.

- Mark Holborn et Dimitri Levas, *Flora: The Complete Flowers*, Phaidon.

- Germano Celant et Arkadi Ippolitov, *Robert Mapplethorpe and the Classical Tradition: Photographs and Mannerist Prints*, Solomon R. Guggenheim Museum, 2004.

- Richard Marshall, Richard Howard et Ingrid Sischy, *Robert Mapplethorpe*, catalogue de la rétrospective du Whitney Museum of American Art, 1988.

- Robert Mapplethorpe, *Some Women*, introduction de Joan Didion.

### Articles et entretiens

- Kobena Mercer, « Looking for Trouble », *Transition*, n° 51, 1991.

- David Hershkovits, « Visceral Visual », *East Village Eye*, New York, vol. 5, n° 31, avril 1983, p. 8 : source de la citation d’ouverture.

### Institutions et ressources en ligne

- [J. Paul Getty Museum, *Robert Mapplethorpe: The Perfect Medium*](https://www.getty.edu/art/exhibitions/mapplethorpe/). Le Getty conserve l’œuvre et les archives avec le Los Angeles County Museum of Art depuis leur acquisition conjointe de 2011.

- [Site de la Robert Mapplethorpe Foundation](https://www.mapplethorpe.org/), créée le 27 mai 1988, qui gère la succession et finance la recherche contre le VIH.

