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title: 'Claude Cahun : quarante ans d&rsquo;autoportraits pour ne jamais se ressembler'
author:
  name: Thomas Hammoudi
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date: '2026-09-17T09:00:00+02:00'
modified: '2026-09-23T11:11:41+02:00'
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summary: 'Elle a photographié son propre visage pendant quarante ans sans jamais exposer une seule image, puis elle a tenu tête à la Wehrmacht avec des tracts glissés dans des paquets de cigarettes. L''œuvre a failli disparaître dans un lot de caisses vendu aux enchères.'
categories:
  - Blog
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  - Féminisme
  - Grands photographes
  - Histoire
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# Claude Cahun : quarante ans d&rsquo;autoportraits pour ne jamais se ressembler

![Claude Cahun, autoportrait au miroir, veste à damier, 1928](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-au-miroir-1928-02.jpg)**Autoportrait au miroir, vers 1928.* Le regard ne va pas au reflet, il vient vers nous.*

> Sous ce masque, un autre masque. Je n’en finirai pas de soulever tous ces visages.
> Claude Cahun, *Aveux non avenus*, Éditions du Carrefour, 1930

## **Introduction**

Une chambre parisienne, 1928. Le crâne est rasé jusqu’à l’os, ce qui à l’époque ne se fait pas, sauf à sortir du typhus ou de la tondeuse d’un asile. Le visage est poudré à blanc. Le col est fermé haut, l’expression est indéchiffrable, et le corps refuse de dire s’il est celui d’un jeune homme ou d’une femme au mitan de la trentaine (c’est la deuxième option, mais l’image s’arrange pour que vous hésitiez). En face, l’appareil. Derrière l’appareil, quelqu’un d’autre, dont on parlera longuement. L’image sera tirée en petit format, glissée dans une pochette, montrée à trois amis peut-être (et encore), puis rangée. **Elle ne sera pas exposée, pas publiée, pas vendue. Elle attendra soixante ans.**

On parle là de [Claude Cahun](https://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Cahun), née Lucy Schwob à Nantes en 1894, morte à Jersey en 1954. Écrivaine d’abord, comédienne à ses heures, traductrice, pamphlétaire, résistante (on y viendra, et c’est la partie que personne ne raconte jamais en premier), et accessoirement l’auteure de la série d’autoportraits la plus radicale de la première moitié du XXe siècle. Une œuvre commencée vers 1912, poursuivie jusqu’en 1953, et restée quasiment invisible jusqu’au début des années 1980. Si vous avez déjà regardé les [déguisements de Cindy Sherman](https://thomashammoudi.com/cindy-sherman-lexploration-des-archetypes-feminins-dans-notre-culture-par-lautoportrait/) en vous disant que quelqu’un avait forcément fait ça avant, vous aviez raison. Quelqu’un l’avait fait cinquante ans plus tôt, dans une chambre, sans public, et personne ne l’a su.

![Claude Cahun, autoportrait de profil, crâne rasé, assise en tailleur](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-profil-jambes-croisees-02.jpg)**Autoportrait de profil, crâne rasé.* En 1928, une femme qui se rase la tête ne fait pas une déclaration : elle en fait vingt à la fois.*

Dans cet article, on va remonter le fil : l’enfance nantaise dans un journal de province, la mère internée, l’oncle écrivain qui donne l’exemple du pseudonyme, la rencontre à quinze ans avec celle qui deviendra sa demi-sœur et la femme de sa vie, les années Montparnasse, le livre-monstre de 1930, les objets surréalistes, puis l’exil dans une île anglo-normande où deux Françaises d’une cinquantaine d’années vont mener pendant quatre ans une guerre de tracts contre la Wehrmacht et se retrouver condamnées à mort. Et pour finir, la façon dont tout ça a failli disparaître dans un lot de caisses en bois vendu aux enchères. Parce que c’est aussi une histoire d’archive sauvée par accident, et ce genre d’histoire me passionne autant que les images elles-mêmes.

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Note sur les mots : j'ai beaucoup réfléchi à la façon de genrer Cahun dans cet article. D'un côté, François Leperlier, le Jeu de Paume, le Centre Pompidou et le ministère de la Culture écrivent « elle », le français n'ayant pas officiellement de pronom neutre. Et il y a une forme d'anachronisme à faire autrement : Cahun a écrit « Neutre est le seul genre qui me convienne toujours », mais iel n'a jamais pu revendiquer « iel », un mot entré dans nos usages plusieurs décennies après sa mort. Et comme toujours, ce sont les usages qui fabriquent la langue, pas l'inverse. Généralement l'écriture inclusive me paraît utile sur le plan sociétal et assez peu lisible en pratique : sur un article de cette taille, elle devient vite lourde à écrire de façon cohérente, et lourde à lire. De l'autre côté, écrire « iel » plutôt qu'« elle » ne coûte strictement rien, ni à écrire, ni à lire1. C'est donc ce que je fais ici, en gardant les accords au féminin pour ne pas alourdir. Et si un peu de progressisme énerve les conservateurs de l'Assemblée : I'm up for it. On en reparle plus bas, c'est une des questions vives de cette œuvre.
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## **Nantes, le Phare et l’oncle Marcel : fabriquer un nom (1894-1917)**

Lucy Renée Mathilde Schwob naît le 25 octobre 1894 à Nantes, dans une famille de la grande bourgeoisie intellectuelle juive. Son père, Maurice Schwob, dirige [*Le Phare de la Loire*](https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Phare_de_la_Loire), le grand quotidien républicain de la ville. Autrement dit : iel grandit dans une maison où l’on fabrique de l’imprimé tous les jours, où les mots sont un métier et une position sociale. Ça compte pour la suite, parce que **Cahun n’a jamais considéré l’image et le texte comme deux choses séparées** (c’est même le fil rouge de tout ce qui suit).

La famille est spectaculaire. L’oncle paternel, [Marcel Schwob](https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Schwob), est l’un des écrivains les plus admirés de la fin du siècle, l’auteur des *Vies imaginaires*, un homme qui a passé sa carrière à inventer des biographies de gens à moitié réels. Le grand-oncle, [Léon Cahun](https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Cahun), est orientaliste, romancier, conservateur à la bibliothèque Mazarine, auteur de romans d’aventures orientales. **Dans cette famille, on ne se contente pas de porter un nom : on en fabrique.** Marcel Schwob écrivait des vies imaginaires ; sa nièce s’en inventera une.

Le revers du décor est plus sombre. La mère, Mary-Antoinette Courbebaisse, sombre dans la maladie mentale et est internée alors que sa fille a environ quatre ans. C’est la grand-mère paternelle, Mathilde Cahun, qui élève l’enfant. Vingt ans plus tard, la petite-fille portera ce nom sur la couverture de ses livres. **Le pseudonyme le plus célèbre du surréalisme français est en réalité le nom de la femme qui a remplacé sa mère.** (On a fait des thèses entières sur des détails plus minces.)

![La maison de vacances de la famille Schwob au Croisic, en Bretagne](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-maison-schwob-le-croisic-02.jpg)**La maison de vacances des Schwob au Croisic.* La Bretagne des étés bourgeois, avant l’exil anglais.*

![Claude Cahun enfant, agenouillée dans un jardin](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-jeunesse-jardin-02.jpg)**Autoportrait dans un jardin, sans date.* Les toutes premières images sont sages, et déjà mises en scène.*

Au lycée de jeunes filles de Nantes, entre 1905 et 1907, iel prend de plein fouet la traînée de poudre antisémite laissée par l’[affaire Dreyfus](https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Dreyfus), dans une ville où son père dirige le grand quotidien républicain. Les brimades sont assez violentes pour qu’il la retire de l’établissement et l’envoie en Angleterre, à la Parsons Mead School d’Ashtead, dans le Surrey. Une pension anglaise pour échapper à ses camarades de classe : le premier arrachement d’une vie qui en comptera plusieurs, et le premier apprentissage d’une langue qui lui servira, quarante ans plus tard, à écouter la BBC en cachette. (Personne ne pouvait le prévoir, mais l’antisémitisme d’un lycée de province a indirectement armé une opération de résistance.)

De retour à Nantes, en 1909, iel rencontre [Suzanne Malherbe](https://fr.wikipedia.org/wiki/Suzanne_Malherbe). Suzanne a deux ans de plus, elle appartient à la même bourgeoisie nantaise, elle dessine, et elle entrera aux Beaux-Arts. Elles ont quinze et dix-sept ans, elles tombent amoureuses, et elles ne se quitteront plus jusqu’à la mort de Cahun quarante-cinq ans plus tard. En 1917, l’histoire prend un tour que même un scénariste de Netflix n’oserait pas : le père veuf de Lucy épouse la mère veuve de Suzanne. **Les deux amantes deviennent officiellement demi-sœurs**, ce qui leur donne le droit de vivre sous le même toit pour le restant de leurs jours sans que personne n’ait rien à y redire. Il y a des placards plus inconfortables (et il faut une certaine audace pour transformer la respectabilité bourgeoise en couverture).

![Claude Cahun en costume de marin, autoportrait de 1915](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-costume-marin-1915-02.jpg)**Autoportrait en costume de marin, 1915.* Le premier travestissement est un uniforme d’enfance.*

![Claude Cahun jeune fille en maillot de bain, debout contre un mur](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-jeune-fille-maillot-02.jpg)**Autoportrait en maillot de bain, contre un mur.* Le mur nu, c’est déjà tout le décor.*

![Claude Cahun jeune, en maillot de bain, allongée](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-jeunesse-maillot-02.jpg)**Autoportrait allongée, en maillot.* Le corps posé comme une nature morte.*

![Claude Cahun, autoportrait à la couronne de lierre, tirage viré](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-couronne-lierre-02.jpg)**Autoportrait à la couronne de lierre.* La pose symboliste dont iel mettra dix ans à se défaire.*

Les noms arrivent par vagues. Vers 1913-1914, iel écrit *Les Jeux uraniens*, un texte de jeunesse resté inédit, dialogue entre un « ami » et un « aimé » qui parle à mots couverts d’amour entre semblables. En 1914, le [*Mercure de France*](https://fr.wikipedia.org/wiki/Mercure_de_France) publie ses premiers poèmes en prose sous la signature de Claude Courlis, du nom de l’oiseau des vasières. Il y aura aussi Daniel Douglas, emprunté à [Alfred Douglas](https://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Douglas), le jeune amant d’[Oscar Wilde](https://fr.wikipedia.org/wiki/Oscar_Wilde). Puis, en 1917, la forme définitive : Claude Cahun. Un prénom qui marche dans les deux sens, un nom de famille juif assumé au moment précis où il vaudrait mieux le cacher. Ce n’est pas une coquetterie de poète. **C’est la première œuvre : un nom construit pièce par pièce pour ne rien laisser deviner du corps et tout dire de la filiation choisie.** Quand iel commencera à se photographier, iel ne fera que continuer avec un appareil ce qu’iel avait commencé avec un état civil.

## **Le laboratoire de la rue Notre-Dame-des-Champs (1919-1930)**

En 1919 paraît *Vues et visions* chez [Georges Crès](https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Cr%C3%A8s), poèmes de Claude Cahun, dessins de Marcel Moore. Marcel Moore, c’est Suzanne. Elle aussi a choisi un prénom masculin, elle aussi a choisi un nom qui n’est pas le sien. **Le livre inaugure une méthode dont elles ne sortiront plus : jamais l’une sans l’autre, et jamais sous leur vrai nom.** Le recueil est dédié à Marcel Moore, ce qui revient à dédier un livre à sa compagne sous un prénom d’homme. Le premier lecteur attentif comprend ce qu’il lit.

![Double page de Vues et visions de Claude Cahun, dessins de Marcel Moore, 1919](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-vues-et-visions-double-page-01.jpg)**Vues et visions*, Georges Crès, 1919. Le livre se lit en vis-à-vis : à gauche Le Croisic, à droite Rome, le même texte transposé de vingt siècles, et les dessins de Marcel Moore qui enserrent la page.*

![Page d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-heroines-salome-la-sceptique-1925-01.jpg)**Héroïnes : Salomé la sceptique*, 1925. Les figures reprennent la parole, et elles ne sont pas contentes.*

![Lettre manuscrite de Pierre Albert-Birot à Claude Cahun à propos d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-lettre-albert-birot-aveux-non-avenus-01.jpg)**Lettre de Pierre Albert-Birot à Claude Cahun, Paris, 1930.* Le poète la remercie pour *Aveux non avenus* : à peu près le seul accusé de réception que le livre ait reçu.*

La même année, [Philippe Soupault](https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Soupault) l’invite à collaborer à *Littérature*, la revue qui va accoucher du surréalisme. Iel refuse. C’est un détail qui dit beaucoup : la fille de Maurice Schwob, élevée dans le respect symboliste et républicain des lettres, n’a aucune envie de rejoindre une bande de jeunes gens qui hurlent dans les salles. Il lui faudra treize ans pour changer d’avis, et ce sera pour des raisons politiques, pas esthétiques. (Si vous cherchez la preuve qu’une avant-garde ne se rejoint pas par enthousiasme mais par nécessité, elle est là.)

À partir de 1922, le couple s’installe pour de bon à Paris, au 70 bis rue Notre-Dame-des-Champs, en plein Montparnasse. L’appartement devient un atelier, un décor, un studio de prise de vue et un salon. Dans leur entourage : [Henri Michaux](https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Michaux), rencontré en 1925 et ami de trente ans, [Robert Desnos](https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Desnos) (exclu du groupe surréaliste en 1928, ce qui ne l’a pas empêché de rester l’un de ses plus fidèles admirateurs), [Adrienne Monnier](https://fr.wikipedia.org/wiki/Adrienne_Monnier) et sa librairie de la rue de l’Odéon. Cahun traduit, écrit des chroniques, donne des textes à des revues. En 1925, le *Mercure de France* publie *Héroïnes* : une série de monologues où des figures féminines de la Bible, du mythe et du conte reprennent la parole pour dire ce que trois mille ans de littérature masculine leur ont fait dire. C’est drôle, c’est féroce, et ça sort quarante ans avant que le mot « déconstruction » n’existe en français (le mot, pas la chose : la chose est là, en 1925, dans une revue littéraire que plus personne ne lit).

Iel traduit aussi. En 1929, le Mercure publie *L’Hygiène sociale. La femme dans la société*, du sexologue britannique [Havelock Ellis](https://fr.wikipedia.org/wiki/Havelock_Ellis), dans une traduction signée Lucie Schwob. Ellis est l’homme qui, avec [John Addington Symonds](https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Addington_Symonds), a écrit le premier ouvrage médical anglais consacré à l’homosexualité, à une époque où le sujet vous envoyait en prison (l’éditeur du livre a d’ailleurs été poursuivi, ce qui vous situe l’ambiance). **Traduire Ellis en 1929 relève moins du travail alimentaire que de la prise de position déguisée en note de bas de page.** Et la signature compte : pour ce livre-là, iel reprend son état civil. Le pseudonyme sert à publier ses propres textes ; le vrai nom sert à faire passer ceux des autres. Même dans la signature d’un contrat de traduction, iel distribue les rôles.

![Claude Cahun, autoportrait au col de fourrure](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-col-fourrure-02.jpg)**Autoportrait au col de fourrure.* La mondaine, jouée au premier degré et au second en même temps.*

![Claude Cahun, autoportrait allongée sur un lit dans un intérieur parisien](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-sur-le-lit-02.jpg)**Autoportrait sur un lit.* L’appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs servait de studio.*

![Claude Cahun tenant un cadre rond devant son visage](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-cadre-rond-02.jpg)**Autoportrait au cadre rond.* Le cadre est dans l’image : on ne peut plus faire semblant de regarder par hasard.*

![Autoportrait de Claude Cahun avec un crâne et une cigarette](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-crane-cigarette-02.jpg)**Autoportrait au crâne et à la cigarette.* La vanité classique, avec le tabac en plus.*

### **Le théâtre, ou l’école du visage**

Entre 1927 et 1930, Cahun monte sur les planches. D’abord au Théâtre ésotérique, une compagnie qui puise dans les mystiques orientales et travaille en maquillage blanc et gestes stylisés. Puis, en 1929, au Plateau, le laboratoire dramatique animé par le poète [Pierre Albert-Birot](https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Albert-Birot), où iel interprète quelques rôles, dont [*Barbe-Bleue*](https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Barbe_bleue) et *Le Mystère d’Adam*. Iel avait aussi, en 1924, dessiné les costumes de *La Dame masquée*, un film muet de [Victor Tourjanski](https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Tourjanski) (le Jeu de Paume en a projeté une copie pendant sa rétrospective, ce qui doit bien faire trois cents personnes au monde à l’avoir vu).

On pourrait lire ça comme une lubie de bourgeoise désœuvrée. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Dans n’importe quel autoportrait de la même période, le fond est réduit au minimum, le corps est costumé, le maquillage est théâtral, la pose est tenue. **Cahun n’a pas photographié son visage, iel a photographié des rôles**, et iel a appris à les tenir sur une scène avant de les tenir devant un objectif. Le décor de ses images n’est pas un décor de studio photographique, c’est un décor de théâtre pauvre : un drap, un angle de mur, une couverture (le budget accessoires d’une pièce d’avant-garde en 1929, autant dire rien). La différence est capitale pour comprendre pourquoi ces images n’ont rien à voir avec le portrait d’atelier de son époque, tout en pose alanguie et en fond peint.

![Claude Cahun dans le rôle d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-role-elle-barbe-bleue-02.jpg)**Claude Cahun dans le rôle d’Elle, *Barbe-Bleue*, théâtre Le Plateau, 1929.**

![Claude Cahun dans le rôle de Monsieur dans Banlieue](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-role-monsieur-banlieue-02.jpg)**Claude Cahun dans le rôle de Monsieur, *Banlieue*.* Le costume masculin comme emploi, pas comme provocation.*

![Claude Cahun en cape auprès d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-cape-figure-encapuchonnee-02.jpg)**Autoportrait à la cape, avec une figure encapuchonnée.* On ne sait plus qui joue et qui regarde.*

## **Lire une image : « I am in training don’t kiss me » (1927)**

C’est l’image la plus reproduite de toute l’œuvre, celle que vous avez déjà croisée sur une affiche d’exposition ou dans un fil de discussion sur l’histoire du travestissement (généralement accompagnée d’un commentaire péremptoire de quelqu’un qui ne l’a jamais vue en vrai). Regardez-la un instant avec vos petits yeux, parce qu’elle est beaucoup plus retorse qu’elle n’en a l’air.

![Claude Cahun, I am in training don](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-i-am-in-training-1927-01.jpg)**I am in training don’t kiss me*, 1927. Douze centimètres sur neuf, et quatre-vingts ans d’histoire de l’art dedans.*

**D’abord, la description, sans interprétation.** Une figure assise, de face, cadrée à mi-cuisses. Le tirage original conservé à Jersey est minuscule, à peine douze centimètres sur neuf[2](#3f7a12c4-cahn-4a01-9b01-195412085401) : un format de portefeuille, pas de cimaise. La personne porte un maillot moulant, un short, des collants, un foulard au cou. Sur la poitrine du maillot, une inscription en anglais : *« I am in training don’t kiss me »* (« je suis à l’entraînement, ne m’embrassez pas »). Deux cœurs sont dessinés sur les joues. Les cheveux sont plaqués, avec des accroche-cœurs collés sur le front, comme une *flapper* (jeune femme émancipée des années 1920) sortie d’un magazine de mode. Les lèvres sont sombres, les cils sont peints. Sur les cuisses repose une barre d’haltérophile.

**Ensuite, comment ça tient debout.** L’image est bâtie sur une collision de codes qui ne devraient pas cohabiter. Le haltérophile de foire, c’est-à-dire le comble du masculin exhibé, porte le maquillage le plus féminin possible. Les mamelons visibles sur le maillot sont des faux, collés sur le tissu : le corps sous le tissu est donc rendu illisible par ce qui devrait le rendre lisible. Les accroche-cœurs disent la coquetterie, la barre dit la force, les cœurs sur les joues disent la poupée, le short dit le vestiaire (et le foulard ne dit rien du tout, il est juste là pour couvrir un cou qui trahirait). Aucun de ces signes ne l’emporte. **Il ne s’agit pas d’un homme déguisé en femme ni d’une femme déguisée en homme, mais d’un montage où chaque indice en annule un autre.**

![Claude Cahun et Henri Michaux dans les ruines de Grosnez, à Jersey](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-michaux-grosnez-02.jpg)**Claude Cahun et Henri Michaux dans les ruines de Grosnez, Jersey, 1938.* Le décor fait la moitié du costume.*

**Chez Cahun, un signe n’arrive jamais seul : il arrive avec son contraire, dans le même cadre.**

![Palmier et chat dans le jardin de La Rocquaise](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-chat-palmier-la-rocquaise-02.jpg)**Palmier et chat dans le jardin de La Rocquaise.* Même à vide, la composition reste un montage.*

**Puis le texte.** C’est lui qui fait basculer l’image, et c’est lui qu’on regarde le moins. L’inscription joue sur deux tableaux à la fois. « À l’entraînement » se dit d’un sportif, mais aussi de quelqu’un qui répète un rôle, qui n’est pas encore prêt, qui se prépare à devenir. Et l’interdit posé au spectateur (« ne m’embrassez pas ») arrive juste après un regard qui, lui, invite franchement. L’image vous fait signe et vous claque la porte au nez dans le même geste. À une époque où la photographie de nu féminin est un genre florissant chez les surréalistes ([Man Ray](https://fr.wikipedia.org/wiki/Man_Ray) travaillait dans le même quartier), Cahun invente une réponse qui n’est ni la pudeur ni l’exhibition : **iel se donne à voir et retire l’autorisation de consommer.**

**Ce que l’image refuse de dire.** On ne sait pas où elle a été prise. On ne sait pas pour qui. On ne sait pas si l’inscription a été peinte au pinceau, brodée ou ajoutée sur la copie. Et surtout, on ne sait pas avec certitude qui a appuyé sur le déclencheur. Cette image que tout le monde appelle « autoportrait » est probablement une image faite à deux. On y revient plus loin (c’est le point le plus intéressant de toute cette histoire, et celui qu’on escamote systématiquement).

**Trois images, trois façons de refuser le visage.**

Le masque revient peu chez Cahun, contrairement à ce qu’on lit partout. Quand il apparaît, il ne cache rien : il ajoute une couche. On soulève, il y en a une autre dessous.

![Claude Cahun tenant un masque à la main, dans un jardin](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-masque-tenu-02.jpg)

![Claude Cahun, le visage entièrement recouvert par un masque](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-masque-visage-02.jpg)

![Claude Cahun assise en collants sombres, la main posée sur la poitrine](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-main-sur-la-poitrine-02.jpg)

À gauche, une silhouette claire dans un jardin, le masque tenu à deux mains devant le visage : le corps est identifiable, le visage ne l’est plus. À droite, la même opération en noir : le vêtement d’homme, la broussaille, et une tête blanche sans traits.

La troisième image ne comporte aucun masque. La main posée sur la poitrine fait exactement le même travail : elle désigne un corps et interdit d’y lire quoi que ce soit.

**Sa postérité, enfin.** Cette photographie grande comme une carte postale, restée invisible pendant six décennies, est aujourd’hui l’une des pièces maîtresses de la collection de Jersey Heritage, elle a servi d’image de couverture à des expositions à Londres, Paris et Chicago, et elle est devenue une sorte de blason. Le plus drôle, c’est qu’elle a été faite en petit format par quelqu’un qui n’avait aucune intention de l’exposer. La photographie la plus regardée de Claude Cahun est une image qui n’a jamais été conçue pour être regardée par nous.

## ***Aveux non avenus* : un livre qui se regarde autant qu’il se lit (1930)**

Le 30 mai 1930 paraît chez les Éditions du Carrefour le livre qui restera son œuvre littéraire majeure : *Aveux non avenus*. Le titre est déjà un piège : ce sont des aveux, donc des vérités arrachées, mais « non avenus », donc annulés, réputés n’avoir jamais eu lieu. Vous ouvrez un livre de confessions qui vous prévient dès la couverture qu’il ne confessera rien. Le titre est le premier masque du livre, et il tient parole du début à la fin.

![Exemplaire de l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-aveux-non-avenus-edition-originale-01.jpg)**Aveux non avenus*, Éditions du Carrefour, 1930. Un exemplaire de l’édition originale, ouvert sur une héliogravure.*

![Double page de l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-aveux-non-avenus-edition-originale-02.jpg)*Chaque section s’ouvre sur une planche. Le texte et l’image ne s’expliquent jamais l’un l’autre.*

Le contenu est à l’avenant : des fragments, des aphorismes, des dialogues, des rêves, des monologues, dix ans de notes reprises et recomposées. Aucune chronologie, aucune anecdote d’enfance, aucun des repères que promet une autobiographie. La préface est signée [Pierre Mac Orlan](https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Mac_Orlan), l’écrivain du *Quai des brumes*, qui était aussi l’un des grands théoriciens français du fantastique photographique (c’est lui qui a forgé la notion de « fantastique social », et personne ne pouvait mieux préfacer ça). Le tirage est de cinq cents exemplaires. Le livre est un échec, y compris auprès de ses propres amis.

Ce qui nous intéresse ici, c’est la partie visuelle. Chaque section s’ouvre sur une planche en héliogravure, et la mention portée sur la page de titre mérite d’être lue exactement : « illustré d’héliogravures composées par Moore d’après les projets de l’auteur »[3](#8b2e55d9-cahn-4a02-9b02-195412085402). Autrement dit, l’idée est de Cahun, la fabrication est de Moore, et **le livre le dit noir sur blanc dès 1930.** Ce sont des photomontages : des fragments d’autoportraits découpés, dupliqués, retournés, mêlés à des yeux, des mains, des lettres, des colonnes de texte. Des visages sortent de bouches, des bouches remplacent des yeux, une main tient une tête qui tient une main. (Si vous vous demandez à quoi ressemblerait un rêve imprimé, la réponse est là.)

![Photomontage d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-aveux-non-avenus-planche-02.jpg)**Aveux non avenus*, planche au grand œil. Composée par Marcel Moore d’après les projets de Cahun.*

![Photomontage d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-aveux-non-avenus-planche-08-02.jpg)**Aveux non avenus*, planche à l’œil et au cercle. Les mains sortent du cadre et rentrent dans l’image.*

![Photomontage d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-aveux-non-avenus-planche-06-01.jpg)**Aveux non avenus*, planche aux visages démultipliés. Le même visage, découpé et recollé jusqu’à l’illisible.*

![Photomontage d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-aveux-non-avenus-planche-10-02.jpg)**Aveux non avenus*, planche aux fragments et au texte manuscrit.*

Techniquement, on est chez le photomontage dadaïste, celui de [John Heartfield](https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Heartfield) à Berlin, mais retourné vers l’intérieur : là où Heartfield découpe Hitler, Cahun et Moore se découpent elles-mêmes. Et il y a dans ces planches une intuition que la photographie mettra deux générations à digérer. **Un visage est un assemblage**, et tout assemblage se démonte. Quand vous ouvrez aujourd’hui une application qui déforme votre selfie en trois clics, vous manipulez une idée formulée dans un appartement de Montparnasse en 1930, avec des ciseaux et de la colle (et sans le moindre bouton « annuler »).

> Brouiller les cartes. Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours.
> Claude Cahun, *Aveux non avenus*, Éditions du Carrefour, 1930, ch. VII, p. 176[4](#c1049ae6-cahn-4a03-9b03-195412085403)

Cette phrase est aujourd’hui la plus citée de tout le corpus, au point qu’on la trouve sur des sacs en toile. On oublie presque toujours qu’elle est suivie d’une plainte de grammairienne : s’il existait dans notre langue, écrit-iel, on ne remarquerait pas ce flottement de sa pensée. **Cahun ne réclame pas une identité, iel réclame un mot qui n’existe pas.** C’est très différent, et c’est beaucoup plus intéressant. Le photomontage qu’iel réalise deux ans plus tôt porte d’ailleurs la question en titre : *Que me veux-tu ?*

![Que me veux-tu ?, photomontage de Claude Cahun, deux têtes rasées accolées, 1928](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-que-me-veux-tu-1928-01.jpg)**Que me veux-tu ?*, 1928. Deux têtes rasées, le même visage deux fois, et une question posée à soi-même.*

## **Entre nous : qui appuyait sur le déclencheur ?**

Voici la question que tout le monde évite et qui devrait ouvrir n’importe quel article sur Claude Cahun (le mien y compris, et j’ai attendu la moitié pour la poser, ce qui prouve que le réflexe est solide). Ces images que l’histoire de l’art range sous l’étiquette « autoportraits » ont, pour un grand nombre d’entre elles, été prises par quelqu’un d’autre.

Ce n’est pas une hypothèse de blogueur. C’est écrit noir sur blanc par les commissaires de la grande rétrospective du [Jeu de Paume](https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeu_de_paume_(centre_d%27art)) en 2011, [Juan Vicente Aliaga](https://fr.wikipedia.org/wiki/Juan_Vicente_Aliaga) et [François Leperlier](https://en.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Leperlier), qui sont respectivement l’un des meilleurs spécialistes de la question et le biographe qui a sorti Cahun de l’oubli. Leur texte dit : *« Nombre de clichés furent exécutés par Suzanne Malherbe suivant les suggestions de Claude Cahun. »*[5](#5d6b30f2-cahn-4a04-9b04-195412085404) Le [Museum of Modern Art](https://fr.wikipedia.org/wiki/Museum_of_Modern_Art) de New York, de son côté, crédite plusieurs pièces de sa collection aux deux noms conjointement. Et sur certains tirages, l’ombre de la photographe tombe dans le cadre : Moore est littéralement visible (en creux, mais visible) dans des images signées Cahun.

La commissaire américaine Tirza True Latimer, qui a monté en 2005 l’exposition *Acting Out : Claude Cahun and Marcel Moore*, va plus loin : selon elle, il faudrait cesser de parler d’autoportraits et parler de collaborations. **Une œuvre entière a été bâtie à deux et attribuée à une seule.**

![Portrait de studio de Marcel Moore, alias Suzanne Malherbe](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/marcel-moore-portrait-studio-02.jpg)**Marcel Moore, portrait de studio.* Suzanne Malherbe avait aussi choisi un prénom d’homme.*

![Marcel Moore debout dans un passage, une poupée à la main](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/marcel-moore-dans-le-passage-02.jpg)**Marcel Moore dans un passage, une poupée à la main.**

![Marcel Moore se regardant dans un miroir](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/marcel-moore-devant-un-miroir-02.jpg)**Marcel Moore devant un miroir.* Le motif du reflet circule d’une femme à l’autre.*

![Marcel Moore assise contre un mur de granit](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/marcel-moore-portrait-02.jpg)**Marcel Moore assise contre un mur de granit, Jersey.**

Il faut dire que les deux ont tout fait pour brouiller la piste. Elles ont pris chacune un prénom masculin. Elles se sont photographiées mutuellement dans les mêmes décors, avec les mêmes accessoires, si bien que sur certaines images on ne sait plus laquelle est devant. Une photographie de 1926 s’appelle d’ailleurs *Entre nous*, et un double portrait de 1921 met en scène leur ressemblance comme un programme. Moore, formée aux Beaux-Arts, dessinatrice professionnelle, illustratrice pour les revues et les compagnies de danse parisiennes, n’était pas une assistante : **c’était l’autre moitié d’un dispositif.**

![Entre nous, nature morte aux masques sur le sable, Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-entre-nous-1926-02.jpg)**Entre nous*, 1926. Deux masques posés sur le sable, une plume, un fer à cheval, des allumettes. Le titre est tracé au doigt dans le sable, en bas de l’image : l’œuvre qui donne son nom à cette section est une nature morte, pas un portrait.*

![Claude Cahun et Marcel Moore posant ensemble sous une arche de granit](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-marcel-moore-ensemble-02.jpg)**Claude Cahun et Marcel Moore sous une arche de granit.* Deux femmes qui posent, et personne derrière l’appareil : un retardateur, donc une décision commune.*

![Claude Cahun et Marcel Moore marchant côte à côte](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-marcel-moore-marchant-02.jpg)**Claude Cahun et Marcel Moore marchant.* Quarante-cinq ans de vie commune, presque aucune image officielle.*

Alors pourquoi le nom de Cahun a-t-il seul survécu ? Trois raisons, je crois. 

- Cahun écrivait et signait, donc iel a laissé des traces imprimées, ce que Moore n’a presque pas fait. 

- Cahun est le corps visible sur les images, et notre époque confond volontiers le modèle et l’auteur. 

- Et le marché de l’art, comme l’histoire de l’art, adore les génies solitaires : deux noms sur un cartel, c’est deux fois plus compliqué à vendre (et à accrocher, et à raconter en trente secondes dans un audioguide).

L’effacement de Marcel Moore n’est pas un accident d’archive, c’est un réflexe de discipline.

![Lucy Schwob et Suzanne Malherbe marchant, double image, photographie de Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-marcel-moore-double-image-marchant-02.jpg)**Lucy Schwob et Suzanne Malherbe marchant, double image.* La même scène deux fois : le dédoublement est dans la prise de vue.*

Le masque vaut aussi pour la signature : sous le nom de Claude Cahun, il y a Lucy Schwob, et sous les deux, il y a un travail fait à quatre mains.

```
Ps : Suzanne Malherbe a survécu dix-huit ans à Claude Cahun. Elle a continué à photographier seule, des images « d'une atmosphère solitaire », selon les rares commentateurs qui s'y sont penchés.
```

## **Le théâtre de choses : quand Cahun cesse de se photographier (1935-1937)**

Il existe une deuxième œuvre photographique de Claude Cahun, largement moins connue que la première, et qui est peut-être la plus surprenante. Vers 1925 apparaissent dans son travail des « assemblages d’objets ». Ils prennent toute leur ampleur dix ans plus tard : des saynètes composées à même le sol d’un jardin, sur le sable d’une plage, sur une table. Des bibelots de verre filé, des ustensiles de couture, des brindilles, des os, des insectes, des plumes, des gants, des chaussures, des outils. Rien de précieux, rien d’acheté pour l’occasion : le contenu d’un tiroir à chaussettes et d’un fond de jardin, arrangé, photographié, puis démonté. L’œuvre ne survit que dans le négatif (ce qui, pour quelqu’un qui a passé sa vie à parler de disparition, tombe assez bien).

![Assemblage d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-objets-sur-un-miroir-02.jpg)**Objets composés sur un miroir.* Plumes, verre filé, fragments : le décor tient dans un tiroir.*

![Hortensia dans un vase en forme de visage, photographié par Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-hortensia-vase-visage-02.jpg)**Hortensia dans un vase en forme de visage.* Le visage revient là où on ne l’attendait plus.*

![Fleur dans un vase posé sur une table, photographie de Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-fleur-dans-un-vase-02.jpg)**Fleur dans un vase, sur une table.* La nature morte la plus sobre de tout le corpus.*

![Bocal de verre contenant des poissons, photographie de Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-bocal-poissons-02.jpg)**Bocal de verre et poissons.* Un aquarium photographié comme une vitrine de musée.*

![Nature morte composée sur des rochers par Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-nature-morte-sur-les-rochers-02.jpg)**Nature morte composée sur les rochers.* Le décor est la plage, l’atelier est dehors.*

![Claude Cahun allongée avec des algues et l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-algues-le-pere-02.jpg)**Autoportrait aux algues, avec l’objet intitulé *Le Père*.* L’objet et le corps entrent dans le même cadre.*

En 1936, iel présente des objets à l’Exposition surréaliste d’objets organisée chez le marchand [Charles Ratton](https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Ratton), et [André Breton](https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Breton) lui commande pour les [*Cahiers d’art*](https://fr.wikipedia.org/wiki/Cahiers_d%27art) un texte sur la question. Ce sera *Prenez garde aux objets domestiques*, le seul de ses écrits qui soit franchement surréaliste de bout en bout. Le titre est un avertissement et une blague : méfiez-vous de votre théière, elle en sait plus que vous.

L’année suivante paraît chez [José Corti](https://fr.wikipedia.org/wiki/Jos%C3%A9_Corti) le plus étrange livre pour enfants du XXe siècle : *Le Cœur de Pic*, trente-deux poèmes de [Lise Deharme](https://fr.wikipedia.org/wiki/Lise_Deharme), illustrés de vingt photographies de Claude Cahun, préfacé par [Paul Éluard](https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_%C3%89luard)[6](#9e83b471-cahn-4a05-9b05-195412085405). Des mains coupées en plâtre, des poupées, des fleurs séchées, des coquillages, le tout photographié avec un sérieux d’entomologiste. (Je vous laisse imaginer la tête des parents qui offraient ça à leurs enfants pour Noël 1937.) **C’est le seul livre où ses photographies paraissent comme telles de son vivant, et ce sont des natures mortes, pas des visages.** Voilà pour le mythe de la narcissique.

![Couverture du Cœur de Pic de Lise Deharme, illustré de vingt photographies de Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-coeur-de-pic-couverture-01.jpg)*Deharme, L. (1937). *Le Cœur de Pic*. Paris : José Corti. Le cartonnage rouge de l’édition originale porte la mention « illustré de vingt photographies par Claude Cahun » et une photographie contrecollée.*

![Main de mannequin et main de plâtre posées sur une table nappée de dentelle, Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-coeur-de-pic-mains-table-01.jpg)**Sans titre (mains et table)*, 1936. Une main de mannequin descend vers une main posée à plat, sur une nappe de dentelle. C’est l’année des prises de vue du livre, et le même inventaire d’objets.*

![Claude Cahun agenouillée, nue et masquée, devant un bas-relief sculpté](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-masque-agenouille-02.jpg)**Autoportrait agenouillée et masquée, devant un bas-relief.* Entre la sculpture et la pose, on ne sait plus laquelle imite l’autre.*

La même veine produit ses images les plus politiques. La série de la *Poupée* (1936) met en scène un personnage confectionné avec du papier journal, littéralement fabriqué en actualité découpée. Le « théâtre » sous globe de verre enferme un mannequin de bois dans un décor d’objets. On est en 1936, l’Europe glisse, et Cahun a trouvé le moyen de faire de la politique avec un tiroir à couture. **Iel appelait ça l’action indirecte : ne pas peindre le poing levé, mais fabriquer des images qui déminent l’obéissance.** C’est le mode d’emploi de tout ce qu’iel fera pendant la guerre.

![Poupée confectionnée en papier journal coiffée d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-poupee-papier-journal-1936-02.jpg)**La Poupée*, 1936. Le corps est fait de bandes de journal découpées, et elles se lisent : « l’Huma », « fascisme hitlérien », « liberté espagnole ». La casquette d’officier, elle, est vraie.*

![Mannequin de bois enfermé sous un globe de verre dans un décor d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-theatre-sous-globe-1936-01.jpg)**Théâtre sous globe de verre*, 1936. Le mannequin de bois articulé est enfermé sous la cloche, sur un socle noir ; le reste du décor, chiffons et objets, reste dehors.*

## **Surréaliste, mais à sa façon (1932-1938)**

On lit partout que Cahun était surréaliste. C’est vrai, mais tard, et pas pour les raisons qu’on croit. Iel a repoussé le mouvement pendant treize ans. Ce qui la fait basculer en 1932, ce n’est pas l’écriture automatique, c’est la montée des fascismes. Iel adhère cette année-là à l’[Association des écrivains et artistes révolutionnaires](https://fr.wikipedia.org/wiki/Association_des_%C3%A9crivains_et_artistes_r%C3%A9volutionnaires), demande à un ami nantais de l’introduire auprès de Breton, et le rencontre le 15 avril 1932.

![Portrait d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-portrait-henri-michaux-02.jpg)**Henri Michaux*, photographié par Claude Cahun. Trente ans d’amitié et une correspondance entière.*

![André et Jacqueline Breton photographiés avec un reflet par Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-andre-jacqueline-breton-reflet-02.jpg)**André et Jacqueline Breton*, avec un reflet. Cahun photographiait ses amis comme iel se photographiait : en doublant.*

![Jacqueline Lamba et Aube Breton dans le jardin de La Rocquaise](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-jacqueline-lamba-aube-breton-jardin-02.jpg)**Jacqueline Lamba et Aube Breton dans le jardin de La Rocquaise*, Jersey.*

![Claude Cahun et Henri Michaux photographiés ensemble à Jersey en 1938](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-avec-henri-michaux-02.jpg)**Claude Cahun et Henri Michaux à Jersey*, 1938.*

Deux ans plus tard, iel publie chez José Corti un pamphlet qui lui vaudra quelques inimitiés durables : *Les Paris sont ouverts*. La thèse tient en une phrase : une poésie qui se met au service d’un mot d’ordre politique cesse d’être efficace politiquement. Elle vise la ligne culturelle du Parti communiste et, par ricochet, [Louis Aragon](https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Aragon), qui venait de faire le grand saut (le pamphlet lui a coûté quelques amitiés, ce qui ne semble pas l’avoir empêchée de dormir). En 1935, iel est de l’aventure de Contre-Attaque, l’éphémère alliance antifasciste montée par Breton et [Georges Bataille](https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Bataille). Iel fréquente [René Crevel](https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Crevel_(%C3%A9crivain)), [Jacqueline Lamba](https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacqueline_Lamba), [Marcel Duchamp](https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Duchamp) (qui signait ses propres travaux du nom de [Rrose Sélavy](https://fr.wikipedia.org/wiki/Rrose_S%C3%A9lavy) et se faisait photographier en femme par [Man Ray](https://thomashammoudi.com/man-ray-photographe-inventait-lumiere/), ce qui a dû créer des conversations intéressantes), et accompagne le groupe aux présentations de malades du docteur [Gaston Ferdière](https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Ferdi%C3%A8re) à Sainte-Anne.

![Page de titre des Paris sont ouverts de Claude Cahun, José Corti, 1934](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-les-paris-sont-ouverts-1934-01.jpg)*Cahun, C. (1934). *Les Paris sont ouverts*. Paris : José Corti. La page de titre porte déjà l’argument du pamphlet, et le tampon du dépôt légal de février 1935.*

Breton, lui, l’estimait beaucoup et le lui écrivait. Dans une lettre du 21 septembre 1938, il lui adresse une phrase que ses admirateurs répètent depuis[7](#2a45cd08-cahn-4a06-9b06-195412085406) Il regrettait surtout qu’iel publie si peu. Le pape du surréalisme la classait dans les cinq esprits les plus intéressants de son époque, et pourtant **aucune de ses photographies n’a jamais été accrochée à une exposition surréaliste de son vivant.** Iel y a montré des objets, pas des images. (Une carrière entière d’artiste plasticienne menée sans jamais accrocher une seule photographie à un mur, cherchez l’équivalent.)

Le paradoxe est complet quand on regarde le partage entre les deux moitiés de son travail. Son écriture, *Aveux non avenus* compris, reste profondément symboliste, héritée du décor familial et des *Vies imaginaires* de l’oncle Marcel. Ses images, elles, sont surréalistes jusqu’au bout des ongles. Iel a passé sa vie à publier la partie de son œuvre qui datait déjà, et **à garder pour soi celle qui avait cinquante ans d’avance.**

> *« Vous savez très bien que je pense que vous êtes un des esprits les plus curieux de ce temps (des 4 ou 5). »*
> André Breton, lettre à Claude Cahun, 21 septembre 1938

## **La Rocquaise et le soldat sans nom (1937-1945)**

En juillet 1937, le couple achète La Rocquaise, une vieille ferme de granit qui donne sur la baie de Saint-Brélade, à Jersey. Elles s’y installent pour de bon au printemps 1938. Le choix n’a rien d’exotique : elles y passaient des vacances d’enfance, l’île est francophone par tradition, et la santé de Cahun est fragile depuis toujours. Il y a aussi que Paris devient irrespirable, que la carrière n’a jamais décollé (aucune exposition personnelle, aucun tirage vendu, un livre à cinq cents exemplaires : le bilan est maigre), et qu’une île où deux « sœurs » peuvent vivre ensemble sans que personne ne pose de question, ça ne se refuse pas. Elles appellent la maison « la Ferme sans nom ».

![Claude Cahun dans l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-porte-la-rocquaise-02.jpg)**Claude Cahun dans l’embrasure de la porte de La Rocquaise.**

![Claude Cahun derrière la fenêtre à losanges de La Rocquaise](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-fenetre-la-rocquaise-02.jpg)**Claude Cahun derrière la fenêtre à losanges de La Rocquaise.* La vitre fait le même travail qu’un masque.*

![L](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-eglise-saint-brelade-la-rocquaise-neige-02.jpg)**L’église Saint-Brélade et La Rocquaise sous la neige.* La maison, le cimetière et la baie : tout le théâtre des quinze dernières années tient dans ce cadre.*

Jersey est démilitarisée par Londres en juin 1940 et occupée par la [Wehrmacht](https://fr.wikipedia.org/wiki/Wehrmacht) en quelques heures. Les îles Anglo-Normandes seront le seul territoire britannique sous administration allemande de toute la guerre, et le resteront jusqu’au 9 mai 1945. Beaucoup d’habitants évacuent vers l’Angleterre. Cahun et Moore restent. Une femme juive de quarante-cinq ans, sa compagne, et une garnison allemande qui prend ses quartiers dans l’hôtel d’en face. (Sur le papier, c’est la pire configuration imaginable.)

![Carte d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-carte-enregistrement-lucie-schwob-02.jpg)**Carte d’enregistrement de Lucie Renée Schwob, Jersey.* Née à Nantes le 25 octobre 1894, domiciliée à La Rocquaise.*

![Carte d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/marcel-moore-carte-enregistrement-suzanne-malherbe-01.jpg)**Carte d’enregistrement de Suzanne Malherbe.* Deux étrangères fichées dès les premières semaines de l’Occupation.*

Ce qu’elles montent alors n’a pas d’équivalent dans l’histoire de la Résistance, et je pèse mes mots. Pas de réseau, pas de sabotage, pas d’armes. **Une opération de guerre psychologique à deux, tenue quatre ans**, qui consiste à faire croire à l’armée allemande qu’elle est en train de se mutiner de l’intérieur.

Le dispositif est d’une simplicité redoutable. Elles gardent un poste de radio, ce qui est passible de prison, et écoutent la [BBC](https://fr.wikipedia.org/wiki/BBC). Moore, qui maîtrise l’allemand, traduit. Cahun met en forme : des poèmes, des slogans, des textes brefs et mordants, tapés à la machine ou écrits à la main sur de minces feuilles de papier de soie, parfois accompagnés d’un dessin de Moore. Et surtout, tout est signé du même nom : **« Der Soldat ohne Namen », le soldat sans nom.** Un soldat allemand fictif, écœuré, qui s’adresse à ses camarades. Deux femmes qui vivent dans la Ferme sans nom inventent le Soldat sans nom : jusque dans la clandestinité, Cahun continue de fabriquer des identités. C’est le procédé d’*Héroïnes*, où iel prêtait sa voix à des figures qu’on n’avait jamais laissées parler, transposé en zone occupée.

![Enveloppe portant la mention manuscrite Von den Soldaten ohne Namen](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-enveloppe-von-den-soldaten-ohne-namen-01.jpg)*Enveloppe portant la mention manuscrite *Von den Soldaten ohne Namen*.*

> *« Der Soldat ohne Namen »*
> Signature des tracts de Claude Cahun et Marcel Moore, Jersey, 1940-1944

Un soldat allemand qui n’existe pas, écrivant à des soldats allemands qui existent. C’est le même geste que *Héroïnes* : prêter sa voix à quelqu’un d’autre, sauf que cette fois la vie de deux femmes en dépend.

La distribution relève du théâtre, ce qui n’étonnera personne à ce stade. Elles prennent le bus pour Saint-Hélier déguisées en petites vieilles inoffensives, et sèment leurs papiers là où un soldat les trouvera : dans la poche d’un manteau au vestiaire d’un club, sur une table de café, sous l’essuie-glace d’une voiture d’état-major, glissés dans les pages des magazines allemands en vente au kiosque. Et le coup de génie : dans les paquets de cigarettes. En pénurie de tabac, un soldat ouvre toujours un paquet de cigarettes (c’est de la psychologie de comptoir, et ça marche mieux que n’importe quel réseau). **Elles n’ont pas cherché à convaincre le plus grand nombre, elles ont cherché le geste que personne ne peut s’empêcher de faire.**

Il y a mieux encore. La Rocquaise jouxte le cimetière de l’église Saint-Brélade, qui devient le lieu d’inhumation des soldats allemands morts sur l’île. Les tracts sont donc aussi déposés là, pendant les cérémonies funèbres. On distribue de la propagande défaitiste à des hommes en train d’enterrer leurs camarades. Le contenu suit la même logique : l’un des textes énumère ce que chaque dignitaire nazi fait à la place des soldats (Hitler guide, Goebbels parle, Goering mange, Himmler assassine), avant de conclure que personne, en revanche, ne meurt à leur place.

![Tract dactylographié sur papier de soie distribué aux soldats allemands](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-tract-resistance-dactylographie-01.jpg)**Tract dactylographié sur papier de soie.* Le papier fin se glissait dans un paquet de cigarettes.*

![Tract manuscrit en allemand distribué par Claude Cahun et Marcel Moore](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-tract-resistance-manuscrit-02.jpg)**Tract manuscrit en allemand, sur papier rose.* « Hitler nous conduit, Goebbels parle pour nous, Goering mange pour nous, Ley boit pour nous… mais personne ne meurt pour nous. » Marcel Moore traduisait, Claude Cahun mettait en forme.*

![Tract illustré d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-tract-resistance-dessin-bateau-02.jpg)**Tract illustré d’un bateau au drapeau nazi.* Le dessin est de Moore : elle était graphiste de métier.*

Ça a duré quatre ans. Quatre ans pendant lesquels la police militaire a cherché un réseau, puis un traître dans ses propres rangs, sans jamais imaginer une seconde que l’affaire tenait dans deux sacs à main. Il a fallu du temps aux autorités allemandes, une fois les coupables arrêtées, pour instruire le dossier : elles refusaient de croire que deux dames d’un certain âge aient pu monter ça sans l’aide d’au moins un homme. Elles sont arrêtées à leur domicile le 25 juillet 1944, sur dénonciation. Le procès a lieu le 16 novembre 1944 : condamnation à mort pour incitation des troupes à la rébellion, plus une peine de prison pour la détention d’un poste de radio.[8](#7c91e2b5-cahn-4a07-9b07-195412085407)

C’est là que Cahun place la réplique de sa vie. Apprenant qu’iel est condamnée à la fois à la mort et à la prison, iel demande à la cour laquelle des deux peines sera exécutée en premier.[9](#4b08d63a-cahn-4a08-9b08-195412085408) **Il faut un certain sang-froid pour faire de l’humour de syntaxe devant un tribunal militaire allemand.** Elles refusent l’une et l’autre de demander leur grâce (ce qui, dans leur logique, était parfaitement cohérent : demander sa grâce, c’est reconnaître l’autorité qui vous juge). Elle sera demandée sans elles, par le bailli de Jersey et le consul de France, et accordée le 20 février 1945.

![Document dactylographie du dossier allemand traduit en anglais, Jersey 1944](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-jugement-cour-militaire-1944-01.jpg)**Pièce du dossier allemand, traduite en anglais, Jersey, 1944.* Le document porte la mention TRANSLATION en tête et tient en deux courts paragraphes : il y est question des recours en grâce déposés par le bailli de Jersey, ceux-là mêmes qu’elles avaient refusé de demander.*

![Poème en allemand intitulé Lied, distribué par Claude Cahun et Marcel Moore pendant l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-poeme-lied-distribue-occupation-01.jpg)**Lied*, poème en allemand recopié à la main. Une des pièces qui ont valu ce jugement.*

Le prix est lourd. Leurs biens sont confisqués, la maison est fouillée et pillée, et une partie considérable de leurs œuvres est détruite par les Allemands au motif qu’elles sont « dégénérées ». Nous ne saurons jamais ce que contenaient ces cartons (et selon plusieurs sources, Cahun estimait y avoir perdu ses meilleures images). Iel sort de prison à la libération de l’île, en mai 1945, la santé ruinée. Iel avait cinquante ans.

![La foule de Jersey célébrant la libération de l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/jersey-9-mai-1945-foule-victoire-02.jpg)**La libération de Jersey*, photographiée par Claude Cahun. Un marin porté par la foule, dans les jours qui suivent sa sortie de prison. Claude Cahun et Marcel Moore ont été les dernières prisonnières relâchées.*

Et iel fait immédiatement ce qu’iel a toujours fait : une image. Un codétenu allemand lui a donné les insignes de son uniforme. Sur la photographie prise au moment de sa libération, Cahun pose en foulard sur la tête, très convenable, très dame, et tient entre ses dents l’aigle nazi de l’insigne, comme un chat rapporte un oiseau. Quarante ans d’autoportraits pour aboutir à celui-là : le dernier costume est celui de la vieille dame respectable, et la seule chose qui dépasse, c’est un rapace mort au coin de la bouche.

![Claude Cahun à sa libération, un insigne d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-insigne-nazi-1945-02.jpg)**Autoportrait à l’insigne d’aigle, mai 1945.* Foulard noué sous le menton, manteau de ville, et l’aigle de métal serré entre les dents.*

## **Le Chemin des chats : les dernières années (1945-1954)**

Les neuf dernières années sont les plus mal connues, et les plus tristes. La prison a laissé des dégâts définitifs. Le couple reste à Jersey, tente en 1953 de renouer avec le groupe surréaliste et de retrouver un logement à Paris, sans succès. Iel affirme alors avoir été « surréaliste essentiellement » depuis l’enfance, ce qui est une jolie manière de réclamer sa place dans une histoire qui l’a rangée au fond du placard (et une manière bien à iel de le faire : par une affirmation intérieure, sans rien demander à personne).

Iel photographie encore. Entre 1949 et 1953, iel réalise *Le Chemin des chats*, une série discrète et bouleversante où le chat, animal qu’iel chérissait, sert d’intercesseur entre le visible et ce qui ne l’est pas. Il n’y a plus de costume, plus de crâne rasé, plus de barre d’haltères. Il y a une femme malade, un jardin, des murs de granit et des chats. **Après avoir passé sa vie à démonter l’apparence des humains, iel finit par photographier le seul animal qui ne joue jamais de rôle.** (Les propriétaires de chats me diront que c’est discutable. Ils auront tort.)

![Claude Cahun dans le jardin de La Rocquaise avec son chat](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-avec-chat-04.jpg)**Claude Cahun avec son chat, jardin de La Rocquaise.**

![Claude Cahun assise sur un mur, tenant un chat](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-tenant-un-chat-02.jpg)**Claude Cahun assise sur un mur, tenant un chat.**

![Un chat assis sur un mur de granit, photographie de Claude Cahun](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-chat-sur-un-mur-02.jpg)**Chat sur un mur de granit.* Plus de costume, plus de rôle : un animal et de la lumière.*

![Un chat dans l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-chat-dans-une-porte-02.jpg)**Chat dans une embrasure de porte.* Le seuil, encore et toujours.*

![Claude Cahun assise dans l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-avec-chat-03.jpg)**Claude Cahun assise dans l’herbe, un chat sur les genoux.**

![Claude Cahun avec un chat, un crâne et des pierres tombales](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-chat-crane-tombes-02.jpg)**Autoportrait au chat et au crâne, parmi les pierres tombales.* Le cimetière est de l’autre côté du mur du jardin.*

Claude Cahun meurt le 8 décembre 1954 à Saint-Hélier. Iel a soixante ans. Iel est enterrée au cimetière de l’église Saint-Brélade, celui-là même où l’occupant inhumait ses morts et où iel allait déposer ses tracts pendant les cérémonies. Sur la pierre, on lit le nom de Lucy Schwob. Suzanne Malherbe lui survit dix-huit ans, seule dans la maison, et met fin à ses jours le 19 février 1972. Elle repose dans la même tombe.

![Marcel Moore assise en tailleur dans un jardin, un chat près d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/marcel-moore-jardin-avec-chat-02.jpg)**Marcel Moore dans le jardin de La Rocquaise, avec un chat.* Dix-huit ans seule dans la maison, et des images de plus en plus silencieuses.*

![La tombe de Lucy Schwob et Suzanne Malherbe au cimetière de Saint-Brélade](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-tombe-saint-brelade-01.jpg)**La tombe de Lucy Schwob et Suzanne Malherbe, cimetière de Saint-Brélade.* Les deux noms, les deux dates, la même pierre. Photographie : Furgallàe, Wikimedia Commons (CC BY-SA).*

## **Les caisses à thé : comment une œuvre revient d’entre les morts**

À la mort de Moore, en 1972, il n’y a pas d’héritier. Le contenu de la maison part en vente publique. Un habitant de Jersey, John Wakeham, achète un lot de caisses à thé en bois. Il croit acheter des caisses. À l’intérieur, il trouve les livres surréalistes, les manuscrits, les dessins, les lettres et les photographies de deux artistes dont personne, à ce moment-là, n’a jamais entendu parler. **L’œuvre la plus radicale du portrait photographique européen a tenu, pendant vingt ans, dans des caisses à thé achetées par erreur** (et il a fallu que l’acheteur soit assez curieux pour ne pas les jeter).

![Claude Cahun repliée à l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-dans-le-placard-02.jpg)**Autoportrait replié dans un placard.* Vingt ans dans des caisses : l’image avait anticipé son propre rangement.*

Si ce genre d’histoire vous dit quelque chose, c’est normal : c’est presque exactement celle de [Vivian Maier et de ses cartons rachetés aux enchères](https://thomashammoudi.com/vivian-maier-la-photographe-invisible-qui-a-vu-le-monde/). À une différence près, et elle est de taille : Maier n’avait pratiquement montré son travail à personne, tandis que Cahun avait publié des livres, fréquenté Breton, signé des tracts surréalistes et gagné l’estime écrite du chef de file du mouvement. On ne l’a pas oubliée faute de traces. On l’a oubliée alors qu’il y en avait partout.

La remontée est lente et elle a un nom : François Leperlier, philosophe de formation, qui commence à travailler sur le sujet en 1984 et publie en 1992 *Claude Cahun. L’écart et la métamorphose*. C’est ce livre qui rouvre le dossier. Suivent l’exposition *Surrealist Sisters* au Jersey Museum en 1993, à partir de la collection Wakeham, puis les deux expositions qui la remettent officiellement dans l’histoire française : le [musée des Beaux-Arts de Nantes](https://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_d%27Arts_de_Nantes) en 1994, dans sa ville natale, et le musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1995. La même année, Jersey Heritage acquiert la collection Wakeham, complétée par un second achat en 2000.[10](#ae30c592-cahn-4a11-9b11-195412085411) L’île conserve aujourd’hui plus d’un millier de pièces, soit le plus grand fonds Cahun et Moore au monde, entièrement numérisé et consultable en ligne (allez-y, c’est gratuit, et vous y passerez deux heures).

Ensuite, tout s’accélère. Leperlier établit l’édition des *Écrits* en 2002, puis publie une biographie considérable, *Claude Cahun. L’exotisme intérieur*, chez Fayard en 2006. En 2007, [David Bowie](https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Bowie), qui présente à New York une installation consacrée à Cahun dans le cadre du High Line Festival, déclare de son côté qu’on peut la trouver transgressive ou la considérer comme « un [Man Ray](https://thomashammoudi.com/man-ray-photographe-inventait-lumiere/) travesti à tendances surréalistes », et que ce travail lui paraît complètement fou, dans le bon sens du terme (propos retraduits de l’anglais). En 2011, le Jeu de Paume lui consacre une rétrospective. En 2017, la [National Portrait Gallery](https://fr.wikipedia.org/wiki/National_Portrait_Gallery_(Royaume-Uni)) de Londres monte un face-à-face avec [Gillian Wearing](https://fr.wikipedia.org/wiki/Gillian_Wearing) intitulé *Behind the Mask, Another Mask*, dont le titre est repris directement de la phrase de 1930. En 2018, le Conseil de Paris donne son nom, associé à celui de Marcel Moore (les deux noms, enfin), à une allée du boulevard Raspail, à quelques pas de leur ancien atelier.

![Salle de l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-exposition-virreina-barcelone-01.jpg)**Exposition Claude Cahun au Palau de la Virreina, Barcelone.* Les tirages de portefeuille sont devenus des cimaises. Photographie : Kippelboy, Wikimedia Commons (CC BY-SA).*

![Vue d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-exposition-virreina-barcelone-02.jpg)**Vue d’accrochage de la même exposition.* Photographie : Kippelboy, Wikimedia Commons (CC BY-SA).*

![Plaque de l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-plaque-allee-paris-01.jpg)**Allée Claude-Cahun-Marcel-Moore, boulevard Raspail, Paris.* Les deux noms, enfin. Photographie : Celette, Wikimedia Commons (CC BY-SA).*

![Pavé de mémoire posé à Jersey pour Lucie Renée Schwob](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-stolperstein-jersey-01.jpg)**Pavé de mémoire posé à Jersey pour Lucie Renée Schwob.* Photographie : Christian Michelides, Wikimedia Commons (CC BY-SA).*

Trente ans pour passer de la caisse à thé à la plaque de rue. Il y a de quoi se réjouir, et il y a surtout un rappel un peu glaçant : **la postérité d’une œuvre ne dépend pas de sa qualité, elle dépend de qui a acheté quoi dans quelle vente.**

[![Couverture de Claude Cahun, l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/leperlier-claude-cahun-exotisme-interieur-couverture-01.jpg)](https://www.amazon.fr/s?k=Claude+Cahun+exotisme+interieur+Leperlier&tag=thomashammoud-21)*[Leperlier, F. (2006). *Claude Cahun. L’exotisme intérieur*. Paris : Fayard.](https://www.amazon.fr/s?k=Claude+Cahun+exotisme+interieur+Leperlier&tag=thomashammoud-21)*

## **Grandeur et procès en récupération**

Voilà la partie où je vous dois d’être honnête, parce que Claude Cahun est aujourd’hui une figure tellement consensuelle dans le petit monde de la photographie qu’on n’entend plus les objections (et quand une œuvre ne rencontre plus aucune objection, en général c’est qu’on a cessé de la regarder). Elles existent, elles sont sérieuses, et certaines me semblent fondées.

- **Le procès en surinterprétation.** On plaque sur une femme née en 1894 un vocabulaire élaboré dans les universités américaines des années 1990. Leperlier lui-même, qui l’a pourtant sortie de l’oubli, écrit que « son atypie radicale la met hors de portée de toute récupération idéologico-passionnelle, y compris féministe »[11](#6f27a9c1-cahn-4a09-9b09-195412085409). C’est un avertissement qu’il faut entendre : Cahun n’a jamais milité pour une cause identitaire, iel a écrit et photographié à partir d’un cas particulier, le sien (iel écrivait d’ailleurs que les étiquettes sont méprisables, ce qui vaut aussi pour celles qu’on lui colle avec de bonnes intentions).

- **Le procès inverse, en dépolitisation.** Il est tout aussi solide, et il vise Leperlier. Dans *Critique d’art*, l’historienne [Élisabeth Lebovici](https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lisabeth_Lebovici) lui reproche de tirer Cahun vers le littéraire pour minorer ce qu’iel a de politique et de féminin, d’ignorer le réseau des femmes et des lesbiennes du Paris des années 1930, et de la faire tourner autour des figures masculines du mouvement. Deux spécialistes s’accusent donc mutuellement de tirer la couverture (l’un vers la littérature, l’autre vers la politique).

- **Le procès en « Cindy Sherman avant l’heure ».** La formule vient du critique américain [Hal Foster](https://en.wikipedia.org/wiki/Hal_Foster_(art_critic)), en 1986, dans *Art in America*.[12](#1d5e84b7-cahn-4a10-9b10-195412085410) Elle a rendu service, elle a rendu Cahun lisible pour une génération, et elle est fausse. Sherman construit des types sociaux repérables, avec des moyens de cinéma, pour un public et un marché. Cahun fabrique des figures que personne ne peut nommer, dans une chambre, sans destinataire, sur des tirages de la taille d’une carte postale. Faire de Cahun une préfiguration de Sherman, c’est expliquer une œuvre par une autre qui n’existait pas encore, et **lui retirer au passage ce qu’iel a de plus singulier : l’absence totale de public.**

- **Le procès en effacement de Marcel Moore.** Le plus embarrassant. On a passé trente ans à célébrer l’autonomie radicale d’une artiste dont les images étaient souvent prises par quelqu’un d’autre. Chaque cartel qui écrit « autoportrait » sans mention de Moore reconduit une erreur documentaire établie depuis vingt ans (et je l’ai fait moi-même en début d’article, par commodité de langage : c’est dire si le pli est pris).

- **Le procès en œuvre reconstituée.** Celui-ci est le plus sérieux à mes yeux, et il ne se règle pas. Cahun n’a jamais exposé ses autoportraits, ne les a publiés que découpés en photomontages dans *Aveux non avenus*, n’a jamais établi de sélection, jamais donné de titres, jamais fixé de format d’accrochage. Ce que nous appelons aujourd’hui « l’œuvre de Claude Cahun » est un ensemble constitué après coup par des conservateurs, à partir de tirages de contact rangés dans des pochettes, et amputé de tout ce que la Wehrmacht a brûlé en 1944. **Nous ne regardons pas une œuvre, nous regardons ce qu’un archiviste a réussi à sauver d’un atelier**, et l’ordre dans lequel il l’a rangé n’est pas celui qu’iel aurait choisi.

Les deux premiers reproches se visent l’un l’autre : on accuse Cahun d’être récupérée par les études de genre, et Leperlier de l’avoir dépolitisée. Chacun tire l’œuvre de son côté. Et on la présente régulièrement comme une fondatrice du surréalisme, ce qu’iel n’a jamais été (iel a rejoint le groupe en 1932, soit huit ans après le premier *Manifeste*). Tout le monde a envie de faire dire à Claude Cahun un peu plus que ce qu’iel a dit. **C’est exactement ce que son travail passe son temps à empêcher.**

![1995.36b 1 737x1024](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/1995.36b_1_-737x1024-1.jpg)**Autoportrait en double exposition, dans un bassin naturel.* Une image que personne n’a jamais titrée, datée ni classée de son vivant.*

![Autoportrait dédoublé de Claude Cahun devant la baie de Saint-Brélade](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-double-image-saint-brelade-02.jpg)**Autoportrait dédoublé devant la baie de Saint-Brélade.* Deux Cahun dans le même cadre : le montage est fait à la prise de vue.*

### **Et la question du pronom, alors ?**

Puisqu’on y est, et parce que je vous avais promis d’y revenir. Les institutions anglophones qui conservent le fonds, Jersey Heritage en tête, emploient aujourd’hui le pluriel neutre pour parler de Cahun. Les institutions françaises, du Jeu de Paume au Centre Pompidou en passant par le ministère de la Culture, emploient « elle ». Les deux ont des arguments. Le français ne possède pas le neutre qu’iel réclamait, et l’anglais non plus au moment où iel écrivait.

Il existe un texte qui raconte ce problème mieux que je ne saurais le faire, et il date de 2025. Dans les *Cahiers de l’Association internationale des études françaises*, l’universitaire [Hannah Freed-Thall](https://as.nyu.edu/faculty/hannah-freed-thall.html) publie un article sur les oiseaux de mer chez Cahun, et **elle l’ouvre par un avertissement qui n’a rien à voir avec les oiseaux**[13](#a7e1c3d2-cahn-4a12-9b12-195412085412) :

> J’aurais souhaité désigner Claude Cahun par le pronom neutre « iel », mais cela n’a pas été possible dans le cadre des éditions Garnier. Il sera donc sous-entendu. Je précise que mon intention n’aurait été ni d’imposer un régime de « political correctness » ni de donner à penser que seul ce pronom soit valable, mais plutôt d’ouvrir de nouvelles voies d’interprétation.
> Hannah Freed-Thall, « Le monde aviaire de Claude Cahun », *Cahiers de l’Association internationale des études françaises*, n° 77, 2025

Relisez-la posément. Une chercheuse écrit en 2025 un article savant sur Cahun, veut employer « iel », et doit y renoncer parce que sa maison d’édition ne suit pas. Le pronom sera donc « sous-entendu », ce qui est la plus élégante des capitulations et la plus triste. **Ici, on n’est pas chez Garnier, donc on peut y aller.** C’est aussi la raison pour laquelle vous lisez « iel » depuis le premier paragraphe.

Freed-Thall ajoute une chose que je trouve juste : ce qui l’attire dans le neutre, c’est le concept mineur que [Roland Barthes](https://fr.wikipedia.org/wiki/Roland_Barthes) associe à l’esthétique du quotidien, et qu’il définit comme ce qui « déjoue le paradigme ». Difficile de trouver meilleure description du programme de Cahun. Une œuvre entière bâtie sur l’impossibilité de fixer quelqu’un dans une case, et l’ironie serait complète si on se battait pour savoir dans laquelle la ranger. Iel réclamait un mot qui n’existait pas encore. Il existe aujourd’hui, il coûte trois lettres, et je ne vois aucune bonne raison de ne pas s’en servir.

Un mot enfin sur sa place dans une histoire de la photographie qui l’a longtemps ignorée, comme elle en a ignoré beaucoup d’autres. J’ai déjà écrit ici que [les femmes photographes ont été effacées des manuels avec une régularité de métronome](https://thomashammoudi.com/femmes-photographie/), et Cahun est un cas d’école qui cumule à peu près tous les motifs d’exclusion disponibles : femme, juive, lesbienne, non conforme, exilée, et morte sans galeriste (il ne manquait plus qu’iel peigne à l’aquarelle le dimanche). On la classe aujourd’hui parmi les grandes photographes surréalistes aux côtés de [Lee Miller](https://fr.wikipedia.org/wiki/Lee_Miller) et de [Dora Maar](https://fr.wikipedia.org/wiki/Dora_Maar). Il aura fallu attendre quatre-vingts ans.

![claude cahun 11](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude_cahun_11.jpg)*109mm x 81mm (whole)
104mm x 78mm (image)*

> [Qui a peur des femmes photographes ?](https://thomashammoudi.com/qui-a-peur-des-femmes-photographes/)

## Qu’en retenir pour votre pratique ?

Cahun n’a jamais vendu un tirage, jamais exposé une photographie, jamais eu de galerie. Sur le papier, c’est la pire trajectoire possible à recommander à qui que ce soit. Sauf qu’en matière de méthode, iel a inventé plus de choses en une chambre de Montparnasse que la plupart des photographes reconnus de son temps. En voici six, applicables demain matin, sans barre d’haltères (mais rien ne vous en empêche).

           
            
                

### **1. Photographiez-vous sérieusement, au moins une fois**

L’autoportrait a mauvaise presse, parce qu’on le confond avec le selfie et qu’on soupçonne toujours celui qui se photographie de s’aimer un peu trop. Cahun démonte l’objection : chez iel, se photographier n’est pas se regarder, c’est se soumettre à un examen. Le seul modèle qui accepte de tenir trois heures une pose ridicule, qui ne se lasse jamais et qui ne vous facture rien, c’est vous. Et c’est aussi le seul sur lequel vous savez déjà tout ce qu’il y a à cacher.

**Le conseil :** Bloquez une séance de deux heures, seul, avec un retardateur et un seul décor (un mur, une fenêtre, un drap). Faites vingt images de vous en changeant une seule variable à chaque fois : la posture, le regard, un vêtement, l’éclairage. Vingt, pas trois. C’est à partir de la douzième que vous arrêtez de poser.

![Bande de planche contact d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-bande-contact-01.jpg)**Bande de planche contact.* Une pose, puis une autre, puis une autre : le travail est dans la série, pas dans la photo.*

![Deuxième bande de planche contact d](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-bande-contact-02.jpg)**Deuxième bande.* Cahun ne cherchait pas la bonne image, iel épuisait une situation.*

### **2. Travaillez à deux, et dites-le**

La leçon Cahun-Moore, celle qu’on a mis quatre-vingts ans à admettre. Ces images n’existent pas sans une deuxième personne dans la pièce : quelqu’un qui déclenche, qui recule le drap, qui dit que ça ne va pas. Beaucoup de projets photo meurent parce qu’on s’obstine à tout faire seul, par principe ou par orgueil (les deux, souvent). Un complice ne dilue pas votre travail, il l’autorise. **Et quand il a contribué, son nom va sur le cartel.**

**Le conseil :** Trouvez une personne, une seule, et engagez-vous sur trois séances communes dans les deux mois. Vous alternez : une séance où vous dirigez, une séance où l’autre dirige, une séance à quatre mains sans chef. Notez à chaque fois qui a eu l’idée de l’image retenue. Vous serez surpris du résultat.

![Claude Cahun suspendue à une enseigne de café](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-enseigne-de-cafe-02.jpg)**Claude Cahun suspendue à une enseigne de café.* Il faut être deux pour faire une image pareille : une qui grimpe, une qui déclenche.*

### **3. Le décor pauvre est un avantage, pas une contrainte**

Un drap, un angle de mur, une couverture, une armoire à glace. Voilà le studio de Claude Cahun pendant quinze ans. Aucun fond de papier, aucune boîte à lumière, aucun des accessoires dont vous rêvez en ce moment (et les Papy-Bokeh du forum d’à côté vous expliqueront pourtant qu’on ne fait rien de bon sans un parc d’éclairage complet). C’est même ce dénuement qui donne à ces images leur étrangeté : quand il n’y a rien autour, le visage n’a plus nulle part où se cacher. [Gregory Crewdson mobilise quarante techniciens pour une image](https://thomashammoudi.com/gregory-crewdson-le-photographe-qui-fait-du-cinema-sans-camera/) ; Cahun en fait autant avec un drap. Les deux fonctionnent, mais un seul des deux est à votre portée ce week-end.

**Le conseil :** Choisissez un mur chez vous et interdisez-vous d’en changer pendant un mois entier. Toutes vos images posées se feront devant celui-là. Vous n’avez le droit de faire varier que la lumière, le sujet et le costume. La contrainte fabrique du style plus vite que n’importe quel achat.

![Claude Cahun en robe de velours devant l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-robe-de-velours-02.jpg)**Autoportrait en robe de velours, devant l’arche de La Rocquaise.* Le même mur, la centième fois.*

![Claude Cahun accroupie dans la neige, au bord de la baie](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-dans-la-neige-02.jpg)**Autoportrait accroupie dans la neige.* Décor : la neige. Accessoires : aucun.*

### **4. Écrivez sur vos images, dans le même geste**

Chez Cahun, le texte et l’image sont fabriqués ensemble, pas l’un après l’autre. *Aveux non avenus* ne comporte pas d’images « illustrant » un propos : les planches et les fragments se répondent, se contredisent, se sabotent. C’est une pratique dont la photographie contemporaine a oublié la moitié : on fait des images, puis on cherche péniblement une légende. Un texte écrit avant ou pendant change la photographie que vous allez faire ; un texte écrit après ne fait que l’excuser.

**Le conseil :** Pour votre prochaine série, tenez un carnet en parallèle et imposez-vous cinq lignes écrites par séance, le jour même. Au bout de dix séances, relisez tout d’une traite : votre sujet réel sera écrit dedans, probablement pas celui que vous aviez annoncé. Si le tri et la mise en forme d’une série vous posent problème, [j’ai une formation entière consacrée à ça](https://shop.thomashammoudi.com/le-tri-et-ledition).

![Testament manuscrit de Lucy Schwob](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-testament-lucy-schwob-01.jpg)**Testament manuscrit de Lucy Schwob.* Iel a écrit jusqu’au bout, sur tout, y compris sur sa propre disparition.*

### **5. L’action indirecte fonctionne mieux que le slogan**

C’est sa thèse politique, formulée dès 1934 dans *Les Paris sont ouverts* et vérifiée sur le terrain dix ans plus tard : une image qui assène un mot d’ordre est moins efficace qu’une image qui installe le doute. Iel n’a pas photographié de manifestations, iel a fabriqué des poupées en papier journal. Iel n’a pas appelé les soldats à déserter, iel leur a fait croire que le voisin y pensait déjà. **Une photographie engagée qui donne la réponse ferme la discussion ; celle qui pose correctement la question la rouvre pour dix ans.**

**Le conseil :** Prenez un sujet qui vous met en colère et photographiez-le pendant un mois sans jamais montrer l’objet de la colère lui-même. Uniquement ses traces, ses abords, ses conséquences. Comparez ensuite avec ce que vous auriez fait frontalement. Une des deux séries se regarde plus d’une fois.

![La baie de Saint-Brélade vue du jardin de La Rocquaise](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-baie-saint-brelade-jardin-la-rocquaise-02.jpg)**La baie de Saint-Brélade depuis le jardin de La Rocquaise.* Le paysage qu’elles avaient sous les yeux pendant l’Occupation.*

![L](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-eglise-saint-brelade-depuis-la-rocquaise-02.jpg)**L’église Saint-Brélade vue de la maison.* Le cimetière militaire allemand était juste derrière ce mur.*

### **6. Rangez vos tirages comme si personne ne devait les trouver**

Celui-là est un conseil en creux, et il est sérieux. Si le travail de Cahun a survécu, c’est parce qu’il existait en objets : des tirages papier, des négatifs, des pochettes, des carnets, rangés dans des caisses solides qu’un inconnu a pu acheter et conserver vingt ans sans le savoir. Vos images, elles, vivent sur un disque dur, dans un compte que vous ne payez plus, dans un format que personne n’ouvrira dans quinze ans. **Aucune caisse à thé ne sauvera un dossier nommé « photos_2019_final_v3 ».**

![Claude Cahun debout à l](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-dans-la-grotte-02.jpg)**Autoportrait à l’entrée d’une grotte.* Un tirage papier oublié dans une caisse survit mieux qu’un disque dur.*

**Le conseil :** Choisissez vos trente meilleures images de ces cinq dernières années, faites-les tirer en petit format chez un labo correct, et rangez-les dans une boîte avec une feuille dactylographiée : votre nom, les dates, les lieux, le titre de la série. Une demi-journée de travail, une fois. C’est la seule sauvegarde qui a fait ses preuves sur cent ans.

            
         

        

## **Conclusion**

Il y a quelque chose de vertigineux dans la trajectoire de Lucy Schwob. Une petite fille de Nantes dont la mère disparaît à l’asile et qui doit quitter son lycée parce qu’iel est juive. Une adolescente qui tombe amoureuse d’une camarade et qui obtient, par un remariage improbable, le droit de vivre avec elle toute sa vie. Une femme qui se fabrique un nom, un visage, une garde-robe et un genre, et qui photographie chacune de ces fabrications avec une méthode d’entomologiste. Puis, à quarante-cinq ans, la même personne qui invente un soldat allemand imaginaire et le glisse dans des paquets de cigarettes jusqu’à se retrouver condamnée à mort. **Toute sa vie, iel a fait la même chose : inventer quelqu’un et le lâcher dans le monde pour voir ce qui se passe.** Le décor change (une chambre, un livre, une île occupée), le geste ne change jamais.

![Claude Cahun allongée dans les vagues](https://thomashammoudi.com/wp-content/uploads/2026/08/claude-cahun-autoportrait-dans-la-mer-02.jpg)**Autoportrait allongée dans les vagues.* Le corps n’est plus qu’une forme parmi les rochers.*

On peut lui reprocher beaucoup de choses, et je viens de le faire assez longuement. Que son œuvre visuelle soit une reconstitution posthume, que le nom de Marcel Moore ait été volé par l’histoire de l’art, que chaque génération lui fasse dire ce qui l’arrange. Tout est vrai. Mais la citation qui ouvre cet article dit exactement pourquoi rien de tout ça n’a de prise. *Sous ce masque, un autre masque* : iel avait prévenu dès 1930 qu’on ne trouverait jamais le fond. Ceux qui la cherchent aujourd’hui, avec leurs catégories et leurs cartels, sont en train de soulever le énième visage. Iel les attendait.

Alors la prochaine fois que vous vous mettrez devant votre appareil, sans savoir quoi faire de vos mains, souvenez-vous de la silhouette au maillot d’haltérophile qui vous regarde en vous interdisant de l’embrasser. Iel n’avait ni galerie, ni public, ni matériel, ni permission. Iel avait un drap, un déclencheur et quelqu’un qui l’aimait derrière l’appareil (ce qui, à la réflexion, est déjà beaucoup). **Personne n’attend vos images : c’est précisément ce qui les rend libres.** Et à la prochaine.

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Ps : Cahun et Moore ont fait croire pendant quatre ans à la garnison allemande de Jersey qu'un réseau de soldats mutins circulait sur l'île. Elles étaient deux, et l'une des deux tapait à la machine sur une vieille Underwood.
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Ps² : Le format d'origine du fameux autoportrait à l'haltère est de douze centimètres sur neuf. La prochaine fois qu'on vous dira qu'une image doit être imprimée en un mètre vingt pour exister, vous saurez quoi répondre.
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Pendant l’écriture de ce billet, j’ai principalement écouté (ENCORE) cet album : 

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**Notes et sources**

- Alors techniquement y’a même un allègement : on passe de 4 à 3 caractères, répétés 73 fois, soit environ autant d’octets en UTF-8. [↩︎](#563a4efa-9224-454b-a192-d2c93018b464-link)
- Tirage argentique, 117 x 89 mm, Jersey Heritage Collections (JHT/1995/00030/j). [catalogue.jerseyheritage.org](https://catalogue.jerseyheritage.org/cahun-collection-highlights/) [↩︎](#3f7a12c4-cahn-4a01-9b01-195412085401-link)
- Mention portée sur la page de titre de l’édition originale. Cahun, C. (1930). *Aveux non avenus*, préface de Pierre Mac Orlan. Paris : Éditions du Carrefour. Catalogue général de la Bibliothèque nationale de France. [↩︎](#8b2e55d9-cahn-4a02-9b02-195412085402-link)
- Cahun, C. (1930). *Aveux non avenus*. Paris : Éditions du Carrefour, ch. VII, p. 176. La phrase se poursuit ainsi : « S’il existait dans notre langue on n’observerait pas ce flottement de ma pensée. » [↩︎](#c1049ae6-cahn-4a03-9b03-195412085403-link)
- Aliaga, J. V. & Leperlier, F. (2011). *Claude Cahun*, petit journal de l’exposition n° 81, section « Entre nous ». Paris : Jeu de Paume, 24 mai-25 septembre 2011. [↩︎](#5d6b30f2-cahn-4a04-9b04-195412085404-link)
- Deharme, L. (1937). *Le Cœur de Pic : trente-deux poèmes pour les enfants*, illustrés de vingt photographies de Claude Cahun. Paris : José Corti (notice BnF). Le petit journal du Jeu de Paume évoque de son côté une commande de vingt-deux planches : le chiffre retenu ici est celui du catalogue, qui décrit le livre publié. [↩︎](#9e83b471-cahn-4a05-9b05-195412085405-link)
- Lettre d’André Breton à Claude Cahun, 21 septembre 1938, citée par Maria, C. (2011). *Claude Cahun et le surréalisme*, revue *Textimage*. [↩︎](#2a45cd08-cahn-4a06-9b06-195412085406-link)
- Jersey Heritage, *Resistance Notes* et *Cahun and Moore Collection Highlights* : arrestation le 25 juillet 1944, procès le 16 novembre 1944, condamnation à mort assortie de six mois de prison pour détention d’un poste de radio, grâce accordée le 20 février 1945, libération le 9 mai 1945. Le blog de la National Portrait Gallery mentionne pour sa part six ans de prison pour écoute de la BBC : les deux récits divergent, j’ai retenu celui de l’institution qui conserve le dossier. [↩︎](#7c91e2b5-cahn-4a07-9b07-195412085407-link)
- Anecdote rapportée par la National Portrait Gallery, *Claude Cahun: Freedom Fighter*, d’après les archives de Jersey Heritage. Le même texte précise que les deux femmes refusèrent de demander leur grâce, obtenue sans leur accord par le bailli de Jersey et le consul de France. [↩︎](#4b08d63a-cahn-4a08-9b08-195412085408-link)
- Jersey Heritage, *Claude Cahun and Jersey*. Le fonds Wakeham avait été présenté en 1993 au Jersey Museum sous le titre *Surrealist Sisters* avant son acquisition. [↩︎](#ae30c592-cahn-4a11-9b11-195412085411-link)
- François Leperlier, cité par Lebovici, É., *François Leperlier. Claude Cahun*, recension parue dans *Critique d’art*. Le même texte rapporte cette autre formule : « Jamais avant elle, le questionnement de l’identité, le “qui suis-je” n’avait pris une telle ampleur, une telle intensité. » [↩︎](#6f27a9c1-cahn-4a09-9b09-195412085409-link)
- Foster, H. (1986, janvier). *Amour faux*. *Art in America*, p. 127. La formule exacte est « a Cindy Sherman avant la lettre », reprise depuis par Jersey Heritage dans la présentation de son propre fonds. [↩︎](#1d5e84b7-cahn-4a10-9b10-195412085410-link)
- Freed-Thall, H. (2025). *Le monde aviaire de Claude Cahun*. *Cahiers de l’Association internationale des études françaises*, n° 77, p. 237-238. Paris : Classiques Garnier. DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-18585-7.p.0237. L’avertissement sur les pronoms figure dès la première page de l’article. [Texte intégral (PDF)](https://as.nyu.edu/content/dam/nyu-as/french/documents/Cahun_article_2025.pdf) [↩︎](#a7e1c3d2-cahn-4a12-9b12-195412085412-link)

## **Chronologie de la vie de Claude Cahun**

- **1894 :** Naissance de Lucy Renée Mathilde Schwob le 25 octobre à Nantes. Son père Maurice dirige *Le Phare de la Loire*.

- **1898 environ :** Sa mère est internée. L’enfant est élevée par sa grand-mère paternelle, Mathilde Cahun.

- **1905-1907 :** Lycée de jeunes filles de Nantes, marqué par des persécutions antisémites dans le sillage de l’affaire Dreyfus.

- **1907-1908 :** Pensionnaire à la Parsons Mead School d’Ashtead, dans le Surrey.

- **1909 :** Rencontre Suzanne Malherbe, née en 1892 à Nantes, future Marcel Moore.

- **1913-1914 :** Rédaction des *Jeux uraniens*, resté inédit. Premières photographies.

- **1914 :** Première publication de *Vues et visions*, en revue, dans le *Mercure de France* sous le pseudonyme de Claude Courlis.

- **1917 :** Adopte le pseudonyme définitif de Claude Cahun. Le remariage de son père avec la mère de Suzanne fait des deux amantes des demi-sœurs. Études de lettres et de philosophie.

- **1919 :** *Vues et visions* paraît en volume chez Georges Crès, avec des dessins de Marcel Moore. Refuse l’invitation de Philippe Soupault à collaborer à *Littérature*.

- **1922 :** Installation définitive à Paris, 70 bis rue Notre-Dame-des-Champs. Le couple y tient salon.

- **1924 :** Conçoit les costumes du film *La Dame masquée* de Victor Tourjanski.

- **1925 :** Publication d’*Héroïnes* dans le *Mercure de France*. Rencontre Henri Michaux. Premiers assemblages d’objets.

- **1926 :** Photographie *Entre nous*, l’une des images clés de la collaboration avec Moore.

- **1927 :** Autoportrait en haltérophile, *I am in training don’t kiss me*.

- **1927-1930 :** Activité théâtrale, d’abord au Théâtre ésotérique, puis en 1929 au Plateau de Pierre Albert-Birot (*Barbe-Bleue*, *Le Mystère d’Adam*).

- **1928 :** Série d’autoportraits au crâne rasé. Photomontage *Que me veux-tu ?*

- **1929 :** Traduction d’Havelock Ellis, *L’Hygiène sociale. La femme dans la société*, signée Lucie Schwob, au Mercure de France.

- **1930 :** Parution d’*Aveux non avenus* le 30 mai aux Éditions du Carrefour, préface de Pierre Mac Orlan, héliogravures composées par Moore d’après ses projets. Tirage de 500 exemplaires.

- **1932 :** Adhère à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires. Rencontre André Breton le 15 avril.

- **1934 :** Publie *Les Paris sont ouverts* chez José Corti, pamphlet contre la poésie de propagande.

- **1935 :** Participe à Contre-Attaque, l’alliance antifasciste de Breton et Bataille.

- **1936 :** Expose des objets à l’Exposition surréaliste d’objets chez Charles Ratton. Écrit *Prenez garde aux objets domestiques*. Série de la *Poupée* en papier journal.

- **1937 :** Parution du *Cœur de Pic* de Lise Deharme chez José Corti, avec vingt photographies de Cahun et une préface de Paul Éluard. Achat de La Rocquaise, à Jersey, en juillet.

- **1938 :** Installation définitive à Jersey au printemps. Lettre de Breton du 21 septembre la classant parmi « les esprits les plus curieux de ce temps ».

- **1940 :** Occupation allemande des îles Anglo-Normandes. Le couple refuse d’évacuer et lance sa campagne de tracts signés « Der Soldat ohne Namen ».

- **1944 :** Arrestation à La Rocquaise le 25 juillet. Procès le 16 novembre : condamnation à mort, assortie d’une peine de prison pour détention d’un poste de radio.

- **1945 :** Grâce accordée le 20 février. Libération à la libération de Jersey, le 9 mai. Autoportrait à l’insigne d’aigle entre les dents. Santé définitivement atteinte.

- **1949-1953 :** Série *Le Chemin des chats*, dernier ensemble photographique.

- **1954 :** Mort le 8 décembre à Saint-Hélier, à soixante ans. Inhumée au cimetière de l’église Saint-Brélade.

- **1972 :** Mort de Marcel Moore le 19 février. Le contenu de la maison est vendu ; John Wakeham achète les caisses contenant l’œuvre.

- **1992 :** François Leperlier publie *Claude Cahun. L’écart et la métamorphose*, point de départ de la redécouverte.

- **1993-1995 :** Exposition *Surrealist Sisters* au Jersey Museum, puis au musée des Beaux-Arts de Nantes (1994) et au musée d’Art moderne de la Ville de Paris (1995). Jersey Heritage acquiert la collection Wakeham en 1995.

- **2006 :** Parution de *Claude Cahun. L’exotisme intérieur* de François Leperlier chez Fayard.

- **2007 :** David Bowie présente une installation consacrée à Cahun à New York, dans le cadre du High Line Festival.

- **2011 :** Rétrospective au Jeu de Paume, du 24 mai au 25 septembre, sous le commissariat de Juan Vicente Aliaga et François Leperlier.

- **2017 :** Exposition *Gillian Wearing and Claude Cahun : Behind the Mask, Another Mask* à la National Portrait Gallery de Londres.

- **2018 :** Le Conseil de Paris donne le nom d’allée Claude-Cahun-Marcel-Moore à une voie du boulevard Raspail, dans le 6e arrondissement.

## **Sources**

### **Livres**

- Cahun, C. (1930). *Aveux non avenus*. Préface de Pierre Mac Orlan, héliogravures composées par Moore d’après les projets de l’auteur. Paris : Éditions du Carrefour. (Rééd. Paris : Mille et une nuits, 2011, postface de François Leperlier.)

- Cahun, C. (1919). *Vues et visions*. Dessins de Marcel Moore. Paris : Éditions Georges Crès.

- Cahun, C. (1934). *Les Paris sont ouverts*. Paris : José Corti.

- Deharme, L. (1937). *Le Cœur de Pic : trente-deux poèmes pour les enfants*. Illustré de vingt photographies de Claude Cahun, préface de Paul Éluard. Paris : José Corti. (Rééd. Nantes : MeMo, 2004.)

- Cahun, C. (2002). *Écrits*. Édition présentée et établie par François Leperlier. Paris : Jean-Michel Place.

- Leperlier, F. (1992). *Claude Cahun. L’écart et la métamorphose*. Paris : Jean-Michel Place.

- Leperlier, F. (2006). *Claude Cahun. L’exotisme intérieur*. Paris : Fayard.

- Aliaga, J. V., Allain, P., Latimer, T. T. & Leperlier, F. (2011). *Claude Cahun*. Catalogue de l’exposition du Jeu de Paume. Paris : Hazan / Éditions du Jeu de Paume.

- Rice, S. (dir.) (1999). *Inverted Odysseys : Claude Cahun, Maya Deren, Cindy Sherman*. Cambridge (Mass.) : MIT Press.

- Jackson, J. H. (2020). *Paper Bullets : Two Artists Who Risked Their Lives to Defy the Nazis*. Chapel Hill : Algonquin Books.

- Hutin, E. (2024). *Les Francs-Tireuses*. Paris : Anne Carrière.

### **Articles et catalogues**

- Aliaga, J. V. & Leperlier, F. (2011). *Claude Cahun*, petit journal de l’exposition n° 81. Paris : Jeu de Paume. [https://jeudepaume.org](https://jeudepaume.org/wp-content/uploads/2021/04/PetitJournal_ClaudeCahun.pdf)

- Lebovici, É. *François Leperlier. Claude Cahun*. *Critique d’art*. [https://journals.openedition.org/critiquedart/2310](https://journals.openedition.org/critiquedart/2310)

- Maria, C. (2011). *Claude Cahun et le surréalisme*. *Textimage*. [https://preo.ube.fr/textetimage](https://preo.ube.fr/textetimage/index.php?id=140)

- Foster, H. (1986, janvier). *Amour faux*. *Art in America*, p. 127.

- Freed-Thall, H. (2025). *Le monde aviaire de Claude Cahun*. *Cahiers de l’Association internationale des études françaises*, n° 77, p. 237-256. Paris : Classiques Garnier. [https://as.nyu.edu](https://as.nyu.edu/content/dam/nyu-as/french/documents/Cahun_article_2025.pdf)

- AWARE, Archives of Women Artists, Research and Exhibitions. *Claude Cahun*. [https://awarewomenartists.com](https://awarewomenartists.com/artiste/claude-cahun/)

- Ministère de la Culture. *Cahun Claude*, notice « Les femmes artistes sortent de leur réserve ». [https://www.culture.gouv.fr](https://www.culture.gouv.fr/thematiques/musees/Les-musees-en-France/les-collections-des-musees-de-france/decouvrir-les-collections/les-femmes-artistes-sortent-de-leur-reserve/icones/Cahun-Claude)

### **Institutions et collections**

- Jersey Heritage. *Cahun and Moore Collection* (fonds de plus de mille pièces, entièrement numérisé). [https://catalogue.jerseyheritage.org](https://catalogue.jerseyheritage.org/claude-cahun/)

- Jersey Heritage. *Resistance Notes*, object in focus. [https://www.jerseyheritage.org](https://www.jerseyheritage.org/research-and-collections/object-in-focus/resistance-notes/)

- National Portrait Gallery. *Claude Cahun : Freedom Fighter*. [https://www.npg.org.uk](https://www.npg.org.uk/blog/claude-cahun-freedom-fighter)

- Centre Pompidou, Musée national d’art moderne. *Claude Cahun (Lucy Schwob, dite)*. [https://www.centrepompidou.fr](https://www.centrepompidou.fr/fr/ressources/personne/cej4AGn)

- Bibliothèque nationale de France, catalogue général (notices bibliographiques de tous les ouvrages cités). [https://catalogue.bnf.fr](https://catalogue.bnf.fr)

